CHAPITRE V
Depuis 1914 le loyer des terres a haussé beaucoup moins que le prix du blé; c'est le contraire de ce qui avait eu lieu dans les cent années précédentes. Nous essaierons, dans un chapitre spécial, de pénétrer les causes de l'évolution actuelle des prix.
Si nous comparons ici d'abord les débuts de notre xx' siècle avec la fin du xviii% les agriculteurs d'avant-guerre nous paraîtront de plaisants pessimistes ; leurs gémissements témoignaient de leur ignorance du passé. En cent ans à peu près, de 1800 à 1910, le loyer des terres avait doublé et cependant le prix du blé n'avait haussé que d'un quart. Il suffit de rapprocher ces deux faits pour s'apercevoir que si l'agriculture n'avait pas réalisé d'énormes progrès, durant la même période, la plupart des terres auraient été abandonnées en France, en raison de l'impossibilité où elles se fussent trouvées de lutter avec celles des pays neufs.
Ce qui s'est vu durant le xix' siècle s'est vu aussi depuis sept cents ans... ; ces laboureurs qui passent pour routiniers, qui, de fait, croient l'être et que l'on regarde comme les plus timides de tous les hommes, sont de perpétuels novateurs, sans cesse dérangés dans leurs calculs par des événements qu'ils n'ont pu prévoir et forcés sans cesse d'imaginer de nouveaux plans. Cet étal de choses est aussi vieux que notre
civilisation : il est bien antérieur à l'éclosion de la littérature agricole qui date de la fin du xv® siècle ; à plus forte raison a-t-il devancé les efforts modernes des pouvoirs publics.
Seulement, penché sur son sillon, le cultivateur de tous les temps se soucie peu des destinées de ses pères, et la masse de la nation n'a pas montré, jusqu'à ce jour, plus de curiosité pour les transformations du sol rural. Les détails de l'histoire agricole jusqu'ici sont inconnus. Il semble que, des étapes parcourues dans son lent voyage, l'humanité n'ait gardé le souvenir que de quelques défilés périlleux, de quelques sommets ou de quelques précipices, oubliant la suite monotone des plaines heureuses qu'elle a traversées. Dans le passé, comme dans le présent, la foule ingrate que nous sommes est plus sensible à ses revers qu'à ses succès. Les succès, pour qu'elle les note et les raconte, il faut qu'elle ait été frappée par leur soudaineté, par leur aspect de bon cataclysme.
Tel n'est point le cas des transformations agraires. La surface des champs est silencieuse; ses révolutions incessantes se font à petit bruit, par petits coups. On a peine à retrouver sur le sol l'empreinte d'une ville défunte; comment y marquer la place d'une foret abolie, ou d'un carré de bruyères remplacé par un carré de choux? Le passé rural est plein, BOQ seulement de changements de culture d'une même terre à travers les âges, des partis successifs que l'on en a su tirer, mais aussi des vicissitudes causées par des concurrences nouvelles, par des séparations ou des réunions de provinces, etc., etc. De même d'ailleurs le passé urbain fourmilleen mouvements de l'industrie et du commerce qui, suivant des caprices •mystérieux, font surgir ou délaisser des villes, les enrichissent ou les ruinent.
Loin de moi la prélenlion d'aborder eu une courte étape, le morcellement, le défrichement, la législation champêtre. Il ne s'agit ici que de crayonner la physionomie de ces anciennes campagnes, dont l'aspect s'est si fort modifié dans Je temps présent.
Cette esquisse ne peut être appuyée d'aucune statistique, et il n'y a lieu d'indiquer de cliiffre positif pour aucune époque, ni sur le nombre des hectares cultivés par rapport à ceux qui demeuraient incultes, ni sur la superficie respective occupée par les diverses exploitations du sol : labours, prés, bois, vignes, etc. Il n'y avait pas de cadastre, du moins pour les trois quarts du royaume, jusqu'en 1789. Le gouvernement avait toujours reculé devant la dépense, et les populations accueillaient fort mal toute tentative de recensement foncier, qui leur paraissait receler quelque projet de taxe nouvelle.
On ne trouverait ainsi, dans le Nord ou le Centre, aucun travail d'ensemble ; tout au plus quelques échantillons d'arpentement, effectués pour le compte des particuliers qui .s'en étaient payé le luxe. L'exécution d'un plan cadastral du duché de Richelieu représentait, en monnaie actuelle, un débours de 500.000 francs.
Au contraire, en Languedoc, Gascogne, Provence ou Dauphiné, en Bourgogne ou Bretagne aussi, dans les pays d'Etat enfin, il existait de toute ancienneté deux terriers ou cowpoix, l'un invariable pour les biens-fonds, l'autre, dit caha- Mste^ pour les biens meubles, susceptible de modifications annuelles. Le reproche que l'on a adressé aux cadastres qui servaient de base à la « taille réelle » , de n'être pas révisés en temps voulu, c'est-à-dire fort souvent, s'adresse au cadastre actuel, qui n'était pas encore achevé à un bout de la France, que déjà il avait cessé d'être exact à l'autre bout.
Pour les anciens cadastres ou « allivrements j>, le reproche est exagéré; ils n'étaient pas aussi immobiles que l'on a dit. Le terrier dont la Bourgogne fait usage, au milieu du xviii^ siècle, date de 1486; mais il a été plusieurs fois modifié. Il n'est pas moins bien tenu en Gascogne et en Béarn; la situation de fonds dominants et servants est nettement définie. L' « affougement » ou cadastre, est fait pour la Provence en 1471, en 1542, en 1633, en 1655; une commune qui
212 LA TERRE ET lA PROPRIÉTÉ FONCIÈRE
s'estimait lésée pouvait toujours obtenir que le cadastre fût refait à nouveau chez elle.
De même en Languedoc, ou les estimations, les « livres d'estimes », sont dressés dans chaque commune, sous la surveillance des consuls et des habitants, par un maître arpenteur et un notaire, aidés de quatre « experts en agriculture », hommes du crû, élus par leurs concitoyens. Là aussi ces cadastres et terriers sont souvent refaits à nouveau; c'est une dépense qui revient fréquemment dans les délibérations des « jurades ». Partout 1' « estime » officielle divise les terres en « bonnes, moyennes, faibles et infimes. »
Mais combien y a-t-il dans chaque paroisse de sol employé et de sol inutile? Voilà ce qui serait intéressant à savoir et ce que tous les documents ne nous disent guère.
Au xvif siècle la superficie de Vinsobres, en Dauphiné, est de 1.072 salmées (environ 64o hectares), réparties en 77 salmées de vergers (oliviers et amandiers), 132 de prés et de ramières, 228 en vignes ou labours, 635 en terres hermes ou stériles; ce qui revient à dire que plus de la moitié du sol est en friche et à peu près infécond.
Dans l'Ile de France au contraire, à la fin du règne de Louis XIV, l'élection de Saint-Florentin ne contenait, au dire du subdélégué, que 12.000 arpents de terres « vaines et vagues » sur un territoire de 120.000 arpents; soit le dixième, proportion assez semblable à celle de la France actuelle, malgré tous les défrichements qui ont été opérés depuis deux siècles. Seulement aujourd'hui les hectares incultes appartiennent presque exclusivement à quinze ou seize de nos déparlements, pays de montagne, rebelles à l'homme, tandis que les 120.000 arpents de Saint-Florentin étaient situés dans le département de l'Yonne, qui ne contient actuellement que G. 400 hectares improductifs contre 719.000 hectares en culture, soit moins de 1 p. 100. Depuis l'an 1700 le patrimoine en valeur s'est donc accru ici des neuf dixièmes de la friche.
« En Gaule, dit Lactancé, pendant le déclin de l'empire romain, si lourd était le fardeau des impôts que le laboureur succomba sous la tâche ; les champs furent abandonnés et des forêts s'élevèrent là où la charrue avait passé. » Il faut se défier de laffirmation trop absolue d'historiens, qui laissent tomber de leur plume des formules qui ne sont que partiellement vraies. Les communautés monastiques défrichèrent énormément aux vr et vu' siècles, ce qui prouve qu'il y avait alors beaucoup de sol inculte, mais ce qui ne prouve pas que ce sol eût jamais été cultivé. Toutefois le retour de la terre labourée à la lande n'est pas chose extraordinaire : le fait se produisit en France sur une vaste échelle, du milieu du XIV* jusqu'au milieu du xV siècle. Il se produisit encore quoiqu'à un degré incomparablement moindre dans les dernières années du xvir siècle et dura jusqu'au premier tiers du xviu'. Aux deux époques, la terre baissa de prix et la population diminua.
Il y a ainsi dans notre pays, certains sols, les mêmes peutêtre, les moins bons, qui ont trois fois passé de l'état brut à l'étal civilisé et de l'état civilisé à l'état brut; que l'homme a successivement pris, quittés et repris, qu'il s'est disputé avec acharnement pour les abandonner plus tard avec insouciance.
Le parti que l'agriculture a tiré de la terre, l'emploi qu'elle en a fait, depuis sept cents ans, n'ont pas été moins variables. Elle a boisé et ensuite déboisé, creusé des étangs pour les dessécher plus lard, substitué les céréales aux pâtures, puis la vigne aux céréales, puis la prairie à la vigne ou les cultures industrielles modernes à la prairie. Le tout sous raille influences politiques et fiscales ou économiques. Et l'avenir nous réserve bien d'autres avatars, dont nous n'avons pas idée encore, de ces mottes de terre dont on a fait jusqu'ici du pain, des bûches, du vin, des gigots, de l'huile, de la soie, du sucre, dont on fait déjà tant d'autres choses qu'on ne faisait pas il y a deux cents, quatre cents ou six cents ans.
De l'an 4200 à l'an 1350 chaque jour signale de nouvelles appropriations du sol, de nouvelles conquêtes du laboureur qui, de serf, est devenu libre. C'est l'époque des concessions multiples faites à charge de défrichement à bref délai. Dans tel coin que l'on trouvera désert, en Franche-Comté, au commencement du xvi' siècle, (où 10.000 Français vinrent alors défricher une partie des campagnes), un seigneur dépensait à lui seul 4,000 francs de Bourgogne — autrement dit un million de nos francs-papiers actuels — qu'il prenait sur la dot de sa femme, « pour améliorer les terres qu'elle lui avait apportées. » L'ensemble du royaume était cependant loin d'être mis en rapport, si l'on en juge par les carnassiers qui pullulaient dans le plat pays et avec lesquels la guerre continuait encore. Dans Vété de 1341, on prend aux environs de Troyes 571 loups vivants et 18 morts.
On en prendra bien davantage cinquante ans plus tard. A la fin du siècle la moitié peut-être des terres cultivées au nord de la Loire sont retournées à l'état barbare. Dans le Midi où les effets immédiats de la guerre étrangère sont moins aigus, les ravages des bandes privées, la désorganisation sociale sont telles que le pays se vide. Le procureur du Comté de Roussillon décide, en 1390, que les propriétés qui ont été hernies (en friche) pendant trente ans ou plus, « faute de possesseurs », reviendront au domaine. Dans le Sud-Ouest, enDauphiné, dévastes superficies, abandonnées aux manants par les seigneurs en 1354, ne seront défrichées qu'en 1583 et en 1038.
Dès le règne de Louis XII pourtant, le pic et la charrue commençaient à revenir sur les terres qu'ils avaient longtemps délaissées, s'en appropriaient même de nouvelles, et les droits qui sommeillaient, indifférents ou indécis, éprouvent alors le besoin de s'affirmer. D'une transaction entre un suzerain cl ses vassaux, en 1518, il résulte « qu'èZ'«ren/r, les; habitants ne pourront défricher les bois et lieux vacants »,.
TRANSFORMATIONS DU SOL RURAL, ANCIENS PROCÉDÉS AGRICOLES 2i5
comme ils le faisaient auparavant, mais seulement « cuitiver les endroits déjà rompus. »
Quand, en pleine Touraine, le domaine de Clienonceau, offert plus tard par Henri II à « Madame Diane » pour « ses agréables plaisirs et services » fut acheté par le maître des comptes Thomas Bohier (1496), sur quatre fermes il y en avait deux, disait le procès-verbal d'estimation, « qui ne sont à présent de nulle ^ aleur. » Trente ans plus tard une pareille négligence eût été toute exceptionnelle. Rabelais nous fournit, sans y songer, la preuve que le déboisement des régions du centre et du nord-est était déjà très avancé à l'époque où il écrivait : « Quanti Gai'ganlua mena sa grande jument dedans les forêts de Champagne, les mouches se prirent à la piquer au cul. Alors la jument qm avait 200 brasses (380 mètres) de long et grosse à Tavenant, se prit à émoucher ; et alors vous eussiez vu ces gros chênes tomber comme grêle; tant y a qu'il n'y demeura arbre debout que tout ne fut rué par terre. Et autant en fit en la Beauce, car à présent (1533) n'y a nul bois... ».
A la même date, la forêt d'Orléans, qui jadis avait eu 60.000 hectares, n'en couvrait déjà plus que 20.000; de tous les côtés on signale de semblables diminutions du domaine boisé, ou même des effacements complets, comme celui de la forêt de Faye, en Saintonge. D'une enquête faite en 1545 dans la paroisse d'Auzon (Yonne) il ressort que depuis quarante ans on a commencé à labourer certains terrains qui, de mémoire d'homme, ne l'avaient jamais été »; 440 arpents « jadis en forêts de haute futaie et repaires de bêles fauves » venaient d'être ainsi défrichés dans une seule localité.
Cependant les progrès agricoles ayant dépassé, dans la première partie du règne de François V% les progrès de la population, et par suite les produits de la terre se trouvant plus offerts que demandés, l'avilissement des prix ne putm.anqoer de retarder quelque peu l'essor de l'agriculture. Il est en
CliampagQe, vers io2o, des monastères qui laissent leurs terres en friclie « parce que le produit n'est pas capable de compenser les frais. » En effet la main-d'œuvre était alors relativement assez chère, et tout le monde ne pouvait se servir de la jument de Gargantua.
Quelques causes, d'une nature spéciale, contribuaient à maintenir les surfaces forestières : par exemple le caractère seigneurial qui s'attachait à la possession de ces altières futaies, dont l'antiquité était une sorte de noblesse. On n'ignore pas que c'était alors uue peine prononcée par les tribunaux, contre les gentilshommes, que le rasement — en disait la « dégradation » et ce mot rend bien l'idée — de leurs bois « à hauteur d*infamie. »
Un peu plus tard, ce ne furent pas les bras qui manquèrent, et l'afflux de l'argent, dont le pouvoir baissait à vue d'oeil de 1330 à 1600, était éminemment favorable à.la propriété foncière; mais ce furent les guerres de religion qui, à partir de 1560, vinrent de nouveau déranger cette ruche pacifique des travailleurs ruraux. En Languedoc, à l'avènement de Henri IV, un tiers du territoire agricole était en landes servant au pacage, pacage bien médiocre, landes bien maigres, empêchant seulement de mourir de faim les animaux étiques qui les arpentaient sans relâche, sous le fallacieux prétexte de les paître.
Avec la propriété flottante el relâchée du moyen âge, le non-possédant était chez lui à peu près partout; tandis que, resserré de nos jours entre des domaines jalousement exploités, celui qui n'a pas quelque lopin en propre n'est plus chez lui à peu près nulle part. Sous l'ancien régime, le propriétaire d'une prairie n'avait droit qu'à la récolte du foin; il n'en était maître que pendant trois mois et demi par an, de mars à juin; les coutumes fixent soigneusement les dates : ici le i'"" mars, là le 8, ailleurs le lo. Sauf cette période, les prés appartiennent à tout le monde. Chacun peut y faire paître son bétail; c'est pour les paroissiens un bien public,
comme la grande route pour les citoyens d'un même pays. Une prairie ne pouvait donc jamais être enclose, du moins complètement, puisque la généralité des habitants, pendant huit mois et demi par an, devaient y avoir accès. Là-dessus l'opinion est aussi susceptible que la jurisprudence est formelle.
Pour soustraire égoïstement quelques hectares à la communauté, il faut qu'elle y consente par une transaction spéciale, comme on en voit une à Taulignan entre le suzerain et ses vassaux, qui déclare « en défense » toute l'année le pré du seigneur « lorsqu'il sera clos. » Trop de gens sont intéressés à maintenir intact ce patrimoine pour qu'aucune infraction puisse passer inaperçue. Quelques propriétaires de Bort (Limousin) ayant enclos des prés en 1564,1a masse des paysans leur intente un procès, « comme étant privés ainsi du droit de secondes herbes »; et ces propriétaires s'empressent de déclarer, par acte notarié, « qu'ils n'entendent pas faire du revivre (ou regain) leur profit particulier », et qu'ils n'ont droit audit pré que depuis le 25 mars jusqu'à la récolte de la première herbe.
Aux prairies s'ajoutent toutes espèces de pâtures, que l'on appelle « vaines » — et qui effectivement le sont assez — les terres labourables après la moisson enlevée, les jachères, les friches, les landes et les marais. Chacun peut seulement clôturer les alentours de sa maison, à la campagne comme à la ville, son jardin, son parc. En certaines provinces le laboureur a droit en plus à la retenue de 35 ares environ, à une « épargne de prairie » voisine de son habitation. Sauf ces exceptions, le sol, pendant la moitié ou même la totalité de l'année, s'il s'agit de terres au repos, reste banal. Le droit de vaine pâture n'est limité dans son exercice qu'en ce qui concerne le nombre des têtes de bétail que chacun peut ainsi envoyer chercher leur vie à travers champs ; 4 bœufs par charrue en Languedoc, 4 moutons par florin d'impôt en Provence.
Quelquefois ce n'est qu'à proportion de son bien personnel
que Ton a part au bien commun. La vaine pâture est alors un mutualisme limité aux seuls propriétaires. Il est rare pourtant que les pauvres, quoique sans ten'e, n'entretiennent pas gratis une vache et quelques brebis. Tantôt ce droit de vaine pâture est restreint à la commune; on applique la règle du chacun chez soi en Bourgogne, Auvergne, Bourbonnais. Tantôt il comporte, entre communes voisines, une réciprocité assez étendue; c'est le cas en Orléanais ou en Champagne. Mais partout Jusqu'à un temps très proche de nwts, a subsisté cette idée que, si la culture des céréales exigeait la propriété individuelle, la jouissance collective du sol s'imposait pour la nourriture du bétail.
L'agriculture contemporaine a fait justice de ce préjugé si bizarre, mais si puissant jadis, qu'il était interdit de remettre en culture « une terre qui avait été une fois en nature de pré » ; le seigneur du lieu n'ayant pas plus de privilège à cet égard que le dernier des habitants. En effet, avec le système en vigueur, un propriétaire qui mettait sa prairie en labour frustrait toute la paroissse. Le labourage même ne doit pas se renouveler tous les ans : une cullm^e intensive ne laissant pas à l'herbe le temps de pousser dans les guérets entre les moissons d'été et les semailles d'automne.
iNuUe indiscrétion cependant à demander, nulle difficulté à obtenir d'un gros détenteur du sol, comme miettes sans valeur de ses domaines, d'amples morceaux qui fructifieront plus tard. Bien des dessèchements de marécages furent ainsi entrepris : les marais de Corbeilles et Bordeaux, qui occupaient 650 hectares dans le Loiret, près de Montargis, et infectaient de leurs miasmes huit ou dix paroisses des environs, furent par trois fois l'objet de tentatives de drainage à vingt ans d'intervalle les unes des autres; la troisième seule réussit. Le succès ne couronnait pas toujours les entreprises (le ce genre ; des marais que l'on avait mis en laboura grands frais demeuraient stériles; ou bien l'opération ne donnait que des résultats pécuniaires insignifiants.
TRANSFORiMATIONS DU SOL RURAL, ANCIENS PROCÉDÉS AGRICOLES 219
Ces tentatives n'en témoignent pas moins d'une ardeur à étendi'e la superficie agricole qui fait lionneiu* au xvir siècle . On continue à mordre sur les bois; aux portes de Paris la fameuse forêt de Bondy, de peu rassurante mémoire, qui avait 700 hectares en 1573, n'en avait plus que 350 en 469<). En comparant le milieu du règne de Louis XIII avec le milieu de Louis XIV ou voit que, de 1625 à 1675, le revenu de la terre avait augmenté, et que cependant le prix du bléavait diminué, indice certain de progrès matériel. Malheureusement, ce siècle finit dans la misère et son successeur commença aussi pauvrement. Le ten'ain conquis en quatrevingts ans fut reperdu en vingt ans. Les victoires, puis les défaites avaient épuisé la France. Ce ne fut que sous le ministère de Fleury que se manifesta une reprise sérieuse qui s'accentua sous Louis XVI.
Les classes les plus diverses de la société s'en mêlèrent; c'était le temps des bergeries de Fiorian; on s'avisa de s'intéresser ù la nature. L'agriculture devint à la mode : « vers l'an 1750, dit Voltaire, la nation rassasiée de vers, de tragédies, de comédies, de romans, d'histoires romanesques, de réflexions morales plus romanesques encore et de disputes théologiques sur la grâce et sur les convulsions, se mit enfin à raisonner sur les blés. » Il y eut des comités, commissions, congrès et comices qui ne s'en tinreut pas à de purs eflorls de parole ; car il fut plus fait à cet égard, dans les trente dernières années de l'ancien régime, par le gouvernement et parles particuliers, que dans les trois siècles précédents.
« On peut dire, écrivait en 1765 le subdélégaé de Clermont (Oise) qu'il n'y a pas dans la province de terre susceptible de production qui ne soit cultivée.., c'est au point que l'on réduit les chemins de communication, de village à autre, en petits sentiers, » Bien que le dernier trait, cité avec enthousiasme parce fonctionnaire, ne dénote pas une grande intelligence des vrais intérêts ruraux, il ne faudrait pas prendre trop à la lettre ce qui est dit ici des frontières de la
Picardie, ni l'appliquer au reste du royaume; pas plus qu'on ne doit ajouter foi aux exagérations contraires d'un agronome pessimiste, le marquis de Turbilly, qui s'écriait à la même époque : « Près de la moitié du terrain est en friche... »
Ce que M. de Turbilly appelait « friche » était cette énorme étendue consacrée à la vaine pâture, bois sans arbres, prés sans herbe, bien indivis dont les maîtres équivoques étaient le châtelain, l'abbé ou la commune elle-même, et qui donnent, en la seconde moitié du xvm' siècle, naissance à un nombre prodigieux de procès. A mesure que le fonds prend de la valeur on se le dispute davantage, et certes on ne s'était jamais autant disputé ce sol banal depuis le commencement de la monarchie.
L'État favorisa volontiers le besoin impérieux qui portait le laboureur, trop à l'étroit dans son champ, à envahir et à transformer ces derniers vestiges de l'assolement barbare. Un édit de 1766 ayant accordé Texemption d'impôts aux landes défrichées, il fut fait dans le seul bailliage d'Orléans 200 déclarations de ce genre. En dix ans, à partir de 1777, près de 3.000 hectares de bois furent mis en culture dans le diocèse de Toulouse. D'après Necker, dans l'ensemble du royaume, des autorisations de défrichement furent données pour environ 500.000 hectares. La marge partout était immense ; la seule généralité de Soissons contenant plus de 50.000 hectares de communaux stériles.
Mais le progrès ne s'accomplit pas sans entraves : on ne doit pas oublier que toutes les institutions anciennes, tout le droit public du moyen âge, étaient très fortement imprégnés de .socialisme communal, pour l'agriculture comme pour tout le reste. Le « maire », en Alsace, était tenu, de par sa charge, de l'obligation de fournir au village des animaux reproducteurs; le bouc est acheté, en Dauphiné, sur les deniers de la commune et lui appartient. Toutes les chèvres }>aissent obligatoirement ensemble; il est défendu en
Provence de faire des troupeaux à part; chacun doit remettre ses animaux à la garde du berger communal, chargé du soin de la« chabreyrade ». Quoi d'étonnant par suite si l'on met en adjudication chaque année le foulage des blés et si ïeiguazierf qui promènera sa roue sur tous les labours, prélève pour son compte la vingtième partie des récolles.
Une routine qui a duré tant de siècles a ses partisans ; on s'explique aisément que le système condamné de la pâture banale ne dut pas mourir sans se défendre. En 1779, lit-on dans les cahiers de doléances de Wissignicourt (Aisne) « 19 habitants de notre village se sont mis à défricher, suivant les ordres que Von avait reçus, en sorte que leu r défrichement gâtait toutes les pâtures communes. Bref, Monsieur le Bailli du duché et pairie de Laon, après plusieurs disputes et représentations de tous les habitants, a décidé que tous abandonneraient leurs défrichements. » Dix-huit d'entre eux obéirent; il n'en resta qu'un seul « qui se mutina. » Son obstination lui coûta cher; au moment de la Révolution, il a déjà été rendu contre lui trois ou quatre sentences et, depuis onze ans, « le procès se multiplie . »
Les difficultés suscitées à ces tentatives découragèrent bien des bonnes volontés. Et le plus curieux est que la Révolution, qui remaniait l'ordre politique et social de fond en comble, n'ose heurter de front ces usages campagnards et paraît souvent s'y résigner. Le commissaire de la Convention dans l'Allier reconnaissait que « la plupart des pàturaux communs sont en landes et bruyères », qu'il y en avait beaucoup trop, mais « qu'ils étaient nécessaires pour le pacage des bestiaux et que, si l'on emblavait plus on récolterait moins faute de fumier. »
Notre temps a fait justice de ces craintes chimériques; il a vu augmenter le nombre des bestiaux et diminuer celui des pâtures banales. Celles-ci auront bientôt disparu. Dans les cinquante dernières années du xix* siècle, la superficie des biens communaux a décru de 500.000 hectares.
Que pouvait être la surface occupée par les biens de celte nature avant 1789 ? Il serait difficile de le dire; beaucoup de communaux anciens ont été partagés, mais aussi des biens nationaux invendus ont été versés en bloc dans le patrimoine des communes ; une partie en est depuis lors définitivement sortie. Ces mouvements en sens divers de la propriété foncière n'ont pas, que je sache, été notés : un fait certain, c'est que le mode de jouissance n'est plus le même. L'État administre les bois communaux, comme les siens propres, avec une paternelle sévérité; beaucoup de prairies sont louées par les municipalitévS, d'autres affouagées, et c'est seulement sur une toute petite portion de ces terrains qu'a subsisté « l'usage » communiste de jadis.
Cet « usage » qui s'était maintenu jusqu'à 1789, tenait à l' indécision dans laquelle demeurait la propriété des espaces immenses consacrés au pacage et grevés de servitudes diverses en vertu d'immémoriales traditions. Ces coutumes, dont beaucoup remontaient plus haut que le moyen âge, plus haut sans doute que les temps mérovingiens, ces coutumes barbares, la Révolution se trouva par une voie détournée — celle de l'abolition des droits féodaux — dont elle n'aurait alors osé peut-être accepter toutes les conséquences, la Révolution se trouva les avoir mis en pièces. Elle porta ainsi, pour le plus grand bien de l'agriculture, un coup décisif à ce qui restait de propriété collective, incorpora à la propriété individuelle une masse de territoire qui jusquelà, y était réfractaire et, par là, contribua au morcellement.
Elle y contribua, mais il ne faudrait pas croire qu'elle l'ait créé; car, pour les terrains en culture, le morcellement datait des âges féodaux. Le rêve humanitaire de « la terre au paysan » fut, comme je l'ai montré déjà, une réalité tangible et vi\anle au xiv' et au xV siècles. 11 en résulta une division de la propriété telle que les plus ardents socialistes la peuvent souhaiter, puisque toute famille posséda le champ qu'elle
ensemençait, que presque 'tout le sol ent pour maîtres ceux, qui personnellement l'arrosaient de leur sueur.
Plus tard seulement la terre devint un luxe, parce qu'elle augmenta par rapport aux autres marchandises. Alors ceux des anciens exploitants qui, s'étant enrichis, étaient passés dans une classe plus élevée, louèrent leiu: bien à de nouveaux venus ; et ceux qui s'étaient appauvris — beaucoup s'appauvrissaient par les partages — tombèrent dans la classe des prolétaires ruraux.
Depuis le milieu du xvi* siècle jusqu'à la fin de la monafchie, il y eut un mouvement de concentration et la grande propriété se constitua. Dans un rayon de quelques lieues, en Berry, au xvr siècle, on peut citer une vingtaine de seigneuries importantes, qui ne possèdent que 15 ou 20 hectares de domaine utile, appartenant réellement au seigneur. Au xviii^ siècle, ces domaines ont quintuplé, décuplé; Aubussay, qui n'avait en 1350 que 20 hectares, en a 580 en 1750. A quelques mètres du donjon commençait au temps féodal, la propriété roturière dont la division et la subdivision atteignaient un degré incroyable : telle prairie de 4 hectares était répartie en quarts et demi-quarts d'arpents (une dizaine d'ares) entre une cinquantaine de détenteurs. C'est l'excès du morcellement, la pulvérisation du sol que certains auteurs redoutent pour l'avenir^ mais que le moyen âge a connue.
Les inconvénients s'en étaient fait sentir d'eux-mêmes. Le ro.orcellement des terres s'arrêtera toujours au point au delà ducjuel il deviendrait funeste. C'est ainsi que, de liiimême, le sol au xvn^ siècle redevint plus compact. Le parc des seigneurs de Blaru (Seine-et-Oise) qui, en 1540, n'avait que 3 hectares et demi, comprenait en 1677 28 hectares sans que l'ensemble du domaine eiit augmenté; Verdeau, dans le Cher, passe de 21 à 475, Chevilly de 30 hectares à 460. Sous Louis XIII le seigneur de Rostaing, pour créer Un parc de 30 hectares autour de son manoir de Thieux, doit acheter l'une après l'autre deux cents parcelles de terre.
Les terres de Maillebois (Eure-et-Loir), de Vincy-Manœuvre (Seine-et-Marne) se forment ou, si l'on aime mieux, se reforment au même temps, miette à miette, arpent par arpent; 100 laboureurs auparavant faisaient du blé jusque sous les murs du château.
Et ce que font de riches propriétaires, par goûl autant ou plus que par intérêt, une masse de rentiers le font dans une vue de placement et beaucoup d'agriculteurs l'exécutent comme spéculation. Ils espèrent augmenter par là leur revenu. Ce ne fut pas seulement en France que ces courants successifs de découpage des domaines en mille fractions, puis de coagulation des parcelles éparpillées, peuvent être constatés : l'histoire de l'agriculture en Angleterre fait passer sous nos yeux des édits royaux, qui défendent la concentration de la terre et d'autres édits royaux, qui défendent le morcellement ; preuve que l'une et l'autre tendance dominèrent chacune à son heure. Le morcellement exagéré du moyen âge constituait une entrave au développement de la richesse agricole, après avoir été utile à l'opération préliminaire du défrichement.
L'absorption des plaines par la grande culture qui balayait des centaines de chaumières et effaçait des douzaines de hameaux, la création des grandes fermes de Beauce et de Brie, qui toutes datent du xvif siècle, fut alors une révolution équivalente à celle de la grande industrie et du grand commerce de nos jours, qui condensent et par suite remplacent, au plus grand profit du public, tant d'ateliers isolés et d'échoppes minables. Ces échoppes pourtant et ces ateliers avaient réalisé en leur temps une amélioration sur l'état de choses antérieur; l'humanité leur devait la division du travail. H arrive que l'avènement d'un système, comme plus tard son abandon, sont également utiles; que le morcellement a été un progrès, et que la concentration a été un autre progrès.
Dans les pays raèraes où le sol fut moins divisé aux deux
avant-derniers siècles qu'il n'était auparavant, on ne peut pas ouvrir un inventaire d'archives quelconques, sans y ren- ^contrer des myriades de ventes et d'achats de terres faits à ou par des laboureurs. En Flandre, certains propriétaires possèdent des quantités de coupons, des quarante et cinquante lopins ; dans rile de France, sous Louis XIV, les transactions foncières abondent entre mariniers, tisserands, charcutiers, petits patrons, ouvriers de tous corps d'Etat. Un domestique vend à un tonnelier"; un cordonnier achète d'un vigneron. Ces parcelles sont extrêmement mouvantes : treize sillons d'un champ, dans le Maine, passent en quelques années d'une maladrerie à un commissaire des guerres, de celui-ci à un couvent de minimes, du couvent à un gentilhomme, etc. Les legs et les échanges de morceaux de labour faits par des villageois, par des gens de peu, sont innombrables en Touraine ; dans une seule commune de Bourgogne, de dimension médiocre, Chassy, il y a 167 propriétaires de vignes, en 1694- ; et dans une commune voisine, Thury, 350 arpents, c'est-à-dire 140 hectares environ, sont partagés entre 168 détenteurs.
Pour la surface cultivée sous Louis XVI ^ le morcellement n'a pas dû augmenter sensiblement depuis 140 ans; cette surface, beaucoup moins morcelée en 1189 quen 1550^ ne l'est pas beaucoup plus aujourd'hui qu'en 1789. Cet amour du paysan pour la terre que constatait Arthur Young, cette passion quiluifaisait employer toutes ses épargnes à l'acquisition du lambeau longtemps convoité, s'endetter souvent et se ruiner quelquefois pour y parvenir, cette passion est très ancienne, elle se satisfait depuis des siècles. Il a fallu de dures misères pour que la propriété rendît, à certaines heures tristes, ce qu'elle serrait si fort.
Pour la France de 1789, les évaluations les plus modérées portent à 4 millions le nombre des détenteurs du sol; ce qui, pour 25 millions d'âmes — soit 8 millions de familles ou feux — représenterait près de la moitié de la population. Quoique
la qualité de « propriétaire » s'applique ici à des individus qui possèdent seulement, au village, une maison avec un jardin et qu'en l'absence de statistique générale, il soit difficile de fixer un chiffre, il est probable que la propriété paysanne absorbait alors une part qui ne devait pas être très inférieure au tiers de la superficie cultivée.
Par la Révolution, les terres du clergé furent mises « sous la main de la nation », mais non point celles de la « noblesse » en tant que classe ou ordre privilégié. Les seuls nobles dont les biens aient été confisqués furent les « émigrés ». Or non-seulement tous les gentilshommes n'émigrèrent pas, nombre d'entre eux parvinrent à traverser sans encombre la période de la Terreur, mais ceux qui furent emprisonnés, déportés ou massacrés et les héritiers mêmes de ceux qui montèrent sur l'échafaud, ne furent pas dépouillés de leurs biens — ceux de M. de Malesherbes possèdent encore le château de ce nom, ceux du duc de La Rochefoucauld, tué à Gisors, n'ont jamais cessé d'habiter le château de La Rocheguyon, etc., — ou ces biens furent restitués, sitôt après la fin de la Convention aux familles qui prouvaient que leur chef n'avait pas émigré, témoins les successeurs du duc de Brissac, mis à mort par des émeutiers à Versailles.
Quant à ceux, nobles ou roturiers, qui étaient « portés sur la liste d'émigration » leurs terres confisquées ne furent pas toutes vendues faute d'acquéreurs. L'Empire et la Restauration restituèrent en nature plus delà moitié des immeubles ; dans le district de Toulouse, par exemple, sur 370 domaines séquestrés, Il 1 furent aliénés et 250 rendus à leurs propriétaires.
11 est clair que toutes les demeures seigneuriales n'ont été, ni détruites pendant la tourmente révolutionnaire, ni arrachées à leur légitime possesseur; puisque le plus grand nombre de ces demeures sont encore debout et habitées par les mêmes familles que sous l'ancien régime. Chacun en
connaît dételles dans son voisinage et, pour n'en citer que de très notables, à voir les châteaux d'Harcourl, de La Rochefoucauld, de Brissac, d'Uzès, de Broglie, de Josselia aux Rohan, de Maintenon aux Noailles, de Mouchy, de Brienne aux Bauffremont, de Dampierre aux Luynes, d'Ancyle-Franc aux Glermont-Tonnerre, d'Haroué aux Beauvau, de Marsan aux Montesquiou, de Biron, de Ludre, de Mailly, de Montgeoffroy aux Contades, de Busset aux Bourbon, etc., on peut se demander s'il y a, présentement, malgré la nuit du 4 Août, beaucoup plus en Angleterre qu'en France de membres de la haute aristocratie logés dans les maisons de leurs aïeux.
D'après mes recherches personnelles, et d'accord avec les plus récents dépouillements d'archives sur ce sujet, l'on peut estimer au dixième environ des terres françaises la superficie confisquée et aliénée par la Révolution. Aliénée, mais non dispersée ; si l'on examine la qualité des acheteurs de biens nationaux, on voit que les deux tiers environ furent des bourgeois, des commerçants, des hommes de loi ou des propriétaires du bourg ou de la ville voisine ; un tiers seulement furent des cultivateurs et des artisans. Et, si Ton entre dans le détail des achats réalisés, on constate qu'il a été adjugé aux bourgeois une surface incomparablement plus grande qu'aux paysans, parce que les lots étaient le plus souvent d'un prix inaccessible à la bourse des prolétaires ruraux.
Plus tard, sous le premier Empire, il y eut des reventes spéculatives, avec morcellement, qui augmentèrent le nombre des propriétaires. Mais, pour la surface cultivée sous Louis XVI, le morcellement n'a pas augmenté sensiblement par le fait de la Révolution. Ce qui au xix^ siècle, a contribué a la division de la propriété, c'est l'augmentation de la surface cultivée, l'immensité des landes, pâtures et forêts indivises, qui ont été happées par la petite propriété.. En citerai-je un exemple typique aux environs immédiats de-
Paris ? Au Vésinet, où le cadastre initial date de 1824, on ne trouvait alors qu'un seul propriétaire, le territoire actuel de cette commune étant occupé par une forêt de l'Etat, non imposable ; en 1883, les propriétaires y étaient au nombre de 759. A Nanterre, au contraire, on comptait 1.775 cotes foncières en 1813 et 1.424 seulement en 1860.
C'est du reste un fait que le morcellement excessif de la terre, en intéressant un plus grand nombre de gens à sa valeur et partant au prix des denrées qu'elle procure, a pour conséquence un certain renchérissement de la vie. Dans un pays démocratique, si les propriétaires du sol étaient en petit nombre, le législateur s'inquiéterait peu de diminuer leur revenu. Quand ils sont des millions, près du tiers de la population totale, comme en France, ils font un peu la loi.
Jusqu'au milieu du xix' siècle ils n'avaient eu à redouter que peu ou point de concurrence extérieure. A l'intérieur, ils en avaient éprouvé, dans les temps modernes, par suite du dessin souvent modifié des lignes de douanes provinciales, à travers le royaume, par le creusement de divers canaux, la confection de certaines routes; ils en avaient subi encore par les défrichements qui, lorsque les prix des denrées s'élevaient trop vite, venaient lester ces prix, les arrêter par la multiplication des offres.
Vers 1853 une portion de la propriété foncière, celle qui formait la banlieue des villes, eut à soutenir un rude assaut par suite de l'invention des chemins de fer. On lui arrachait un monopole. A cela il se trouva un remède : la population des villes doubla et la production accrue de certaines denrées que le transport continue à faire grandement hausser de prix, remplaça celles qui furent abandonnées aux environs immédiats des centres populeux. La banlieue des villes vit aussi sa population croître ; de là, transformation de beaucoup de fonds jadis ruraux en fonds semi-urbains et participation au bénéfice que les fonds urbains ont retiré de la civilisation.
Si bien que, dans la période comprise entre 1850 et 1880, les héritages fonciers gagnèrent plus ou moins, mais gagnèrent tous. Un mouvement contraire se manifesta à partir de 1880; la lutte s'ouvrit de continent à continent. Le marché des produits agricoles restreint au moyen âge aux seigneuries mitoyennes, étendu aux temps monarchiques à la province, après s'être prodigieusement élargie au xix' siècle jusqu'à embrasser la totalité du territoire national, s'est maintenant établi sur l'universalité du globe.
Avant la guerre, chaque Français transportait, où l'on transportait à son intention, pour le charme ou la commodité de sa vie,. 1.300 tonnes par an à un kilomètre, soit 13.000 kilos à la distance moyenne de 100 kilomètres. Telle était en 1913, la part qui revenait à chacun de nos 39 millions de concitoyens, dans les 50 milliards de tonnes kilométriques, annuellement chargées, déchargées, voiturées par nous et qui se décomposaient — sans parler des routes terrestres — en 180 millions de tonnes effectuant sur nos chemins de fer un parcours de 135 kilomètres, 35 millions de tonnes accomplissantsur les canaux et rivières un trajet de 156 kilomètres et 40 millions de tonnes importées ou exportées par mer d'une dislance moyenne de 500 kilomètres.
Si l'on regardait vivre la plus simple famille paysanne dans son village, on constatait que bien des choses qu'elle consommait venaient de loin et que celles même qu'elle produisait sur place, comme les grains ou les bois, poiu' ne pas enchérir à l'excès — à son propre détriment — en se faisant rares, devaient être multiphées par des apports lointains. Pour sa nourriture quotidienne cette famille rurale usait de café du Brésil, du sucre de l'Aisne ou du Pas-de-Calais, de morue de Terre-Neuve; le pétrole de sa lampe, suspendue aux solives du plafond, venait de l'Océan Indien ou de la Mer Noire; sa bougie était le produit de graisses internationales, de gadoues désinfectées et deshydrogénées; sa faucheuse était importée d'Amérique. De Lorraine venait le fer
de sa charrue, l'acier de ses essieux. Le lien de corde, sur le front de ses vaches, était fait avec les fibres de Manille mariées au chanvre russe de Riga. Les poutres de son toit, le plancher de son grenier étaient arrivés tout débités de Suède et de Norvège, d'où lui venait aussi le papier de son journal. Sa chemise et ses serviettes de coton venaient du Texas, la laine de ses habits du Gap ou d'Australie. Et si l'on objecte que beaucoup des fournitures précédentes sont de faible poids, les milliers de kilos qui fertilisaient ses labours ou ses prairies venaient du Chili ou de l'Afrique du Nord.
Mais le cultivateur de quelque parcelle du sol, qui n'y récolte qu'une ou deux sortes de marchandises, lient à vendre celles-là le plus cher possible, tout en se procurant les autres, qu'il ne produit pas, au moindre prix. Si l'on demandait au suffrage universel de se prononcer séparément, sur l'établissemsnt de chaque droit prolecteur, il n'en serait guère voté, parce que les producteurs seraient toujours en minorité; seulement les intérêts divergents se coalisent pour opposer des barrières factices à l'abaissement des prix.
L'influence du morcellement foncier sur la législation douanière est donc évidente et lorsqne l'Etat cède à la pression de ce socialisme bien élevé que l'on nomme protectionnisme, il porte préjudice à la classe des travailleurs manuels . Mais aussi l'intérêt moral, qui demande que le plus grand nombre d'ôlres humains soient propriétaires, mérite que toute autre considération économique s'efface et cède devant lui.
Au reste l'agriculture pense-t-elle ne pouvoir se protéger elle-même? Qu'elle regarde en arrière et, par ce qu'ont fait leurs devanciers, que les propriétaires d'aujourd'hui appren nent ce qu'ils pourront faire à leur tour. Depuis seulement cent soixante ans, les procédés agricoles, les assolements, les engrais, le matériel de ferme ont été renouvelés de fond en comble et l'Etal n'a eu, dans cette transformation, qu'une action insignifiante; il y a joué le rôle le plus mince.
Jusqu'au xviii° siècle l'assolement traditionnel demeure, dans chaque localité, une arche sainte à laquelle on n'ose toucher. Le laboureur est justiciable des tribunaux pour avoir cultivé à contre-temps, contrairement aux usages une pièce de terre à lui confiée. Aux temps modernes des ordonnances d'intendants défendent de labourer les prairies, de planter des vignes, de faire même couper ou manger l'herbe, « serrer les avoines » ou les blés, avant les saisons ordinaires.
Ces pratiques, auxquelles on paraît attacher tant d'importance, sont les plus primitives du monde; c'est en général la culture biennale du blé, alternant avec les jachères, système renouvelé des Grecs et recommandé par Xénophon, Il était formellement défendu, en Provence, de restoubler, c'est-àdire d'ensemencer deux ans de suite le même champ. Seuls les bons fonds sont admis, à la fin de l'ancien régime, à l'assolement triennal : deux ans de céréales (froment ou avoine), un an de repos. Le repos dure bien davantage dans les fonds médiocres ou mauvais; dans ce Morvan, qui occupe les deux tiers de l'élection de Vézelay, décrite par Vauban, les terres ne se labourent qu'un an sur six ou sept.
Pendant le repos, il y pousse des fougères et genêls que les bestiaux vont pâturer et que l'on brûle avant le retour de la charrue. Sans doute la croûte arable de ces champs inféconds est aussi mince que celle d'une cour pavée qui, laissée à elle-même durant de longues années, finit par se recouvrir d'une certaine «ouche à'humus^ provenant de sa propre végétation. De ces sols artificiels il faut plusieurs hectares pour nourrir un homme. Un rare effort les épuise; et, à défaut de grains, on n'a pas trouvé moyen de leur faire produire autre chose. Des milliers de kilomètres étaient encore dans ce cas au xvii* siècle; et, jusqu'au milieu du xviii% on voit en Limousin les « chaumes », qu'on laisse reposer pendant dix ans, quinze ans, pauvres terres anémiques fourbues par une gestation qu'elles ne peuvent renouveler que sept ou huit fois par siècle. Au-dessous des« chaumes »,
plus bas encore dans la hiérarchie de la fertilité, sont les « bruyères » qui, elles, se reposent toujours et ne figurent que pour mémoire.
Ce ne fut que vers la fin du règne de Louis XV que la jachère recula, que la sole du repos fut renvoyée à la troisième, puis à la quatrième année, qu'elle fut utilisée enfin par les prairies artificielles et devint autant ou plus profitable à l'agriculture que les périodes du labour. «On a maintenant, dit-on en 1768, à Boucé (Orne), l'habitude depuis vingt ans de semer du trèfle avec l'avoine pour l'année suivante. » Le succès des graines fourragères ne fut pas le même partout; en Languedoc, elles ne réussirent pas. En Gascogne, au moment de la Révolution, on fait si peu de cas de la luzerne « qu'on ne l'emploie que pour la litière des animaux. » Le public, qui considérait la « banalité » comme de droit commun pour tout ce qui n'était pas céréales, respectait peu ces prés artificiels, 11 faut un édit spécial, en 1776, pour autoriser la « renclôture » des prés et ce n'est pas pour les propriétaires une dépense de luxe; car les passants, disent les règlements de police, « s'immiscent journellement à frayer des chemins, tant à pied qu'à cheval et avec voitures », dans les terres ensemencées en sainfoin.
De 1740 à 1790, les autres branches de l'agronomie furent l'objet de soins analogues : on s'applique à améliorer les races de bétail, à prévenir ou à enrayer les épizoolies périodiques qui ravageaient les bergeries et les étables, à paralyser les fléaux multiples qui anéantissaient trop souvent les récoltes et en face desquels les âges antérieurs demeuraient désarmés.
Notre ambassadeur à Londres, le comte de Broglie, avait,, dès 1728, envoyé des dépêches détaillées sur les soins donnés aux troupeaux en Angleterre: le gouvernement se proposait pour améliorer la race de ce qu'on nommait alors les « botes à laine « — parce qu'en eflel la laine était ce qu'elles avaient de plus précieux — d'établir des bergeries
nationales peuplées, dans lé nord de la France, d'animaux du Lincoinshire, et, dans le Midi, de brebis et de béliers espagnols. Quelques particuliers en avaient déjà fait venir à leurs frais. Mal logés et mal entretenus, brebis et moutons étaient facilement la proie des maladies; la pourriture décimait périodiquement les troupeaux.
Au XIX' siècle l'élevage et la culture évoluèrent sur notre sol, lorsqu'au lieu de représenter comme jadis près du quart de la valeur de l'animal — 90 francs actuels pour le mouton sur pied et 20 francs le kilo de laine — le produit de la laine cessa, aux environs de 1850, d'être supérieur au produit de la chair. Le rapport s'est si bien retourné depuis que, dès l'année 1900, on calculait que 80 pour 100 du produit annuel des moutons français venait de la viande et 20 pour 100 seulement de la laine. Le mouton n'était plus le même; il avait augmenté non seulement de prix mais de poids; on recherchait les espèces fortes.
Quant au kilo de laine brute qui valait, en 1820, 18 de nos francs-papier actuels, il était graduellement tombé à 15 francs en 1850, à 10 francs en 1862, à 7 francs en 1898. En France, où l'effectif delà race ovine a diminué avec les progrès de la culture intensive, il se recueillait avant la guerre 20 millions de kilos de moins qu'il y a trentCrcinq ans et il s'en exportait 20 millions de plus; ce qui n'empêchait pas les Français d'avoir accru dans la même période de 60 millions leur consommation intérieure.
Jusqu'au xviii' siècle l'industrie agricole était, du point de vue scientifique, assez en arrière. Les campagnards se contentaient trop, pour éviter certains accidents, de procédés moraux, assurément respectables, mais en somme insuffisants. Telle municipalité de Provence dépense 20 francs, en 1662, pour aller demander à Arles à son archevêque « la permission d'exorciser les chenilles et autres insectes qui gâtent les chênes blancs. » Ailleurs on ne se borne pas à les exorciser, on les excommunie. Une commune sollicite encore,
en d737, un exorcisme « contre les poux qui mangent les millets »; une autre obtient pouvoir, moyennant 9 francs actuels, « d'excommunier les bestiaux qui mangeaient les légumes. » Ici on les excommunie même tous les ans, c'est une dépense ordinaire du budget; en revanche on fait bénir d'autres bestiaux et chanter des grand'messes à leur intention.
Sous le rapport des engrais le progrès avait été presque nul jusqu'à la Révolution. Aussi bien celui qu'on a réalisé date-t-il d'hier; il y a vingt ans il n'était qu'à son aurore. Au xiii' siècle on n'était pas plus avancé à cet égard qu'au temps de Pline ou de Varron et au xviir siècle, on n'avait rien découvert de nouveau depuis le xiir siècle. Certains amendements comme la marne, dont on était très enthousiaste en 1200, semblaient plutôt dépréciés il y a deux cents ans. Les communautés religieuses sous Louis XIV, prétendaient que la marne, plusieurs fois réitérée, forme un tuf qui nuit à la longue à la qualité des terres. Aux fumiers animaux, aux composts, s'ajoutaient selon les localités, la chaux, le sablon, que les populations de l'Ouest allaient extraire des grèves au bord de la mer. Le fumier pourtant ne paraît pas cher : au xv^ siècle, il varie de 6 francs actuels les mille kilos près de Soissons, à 15 francs aux environs de Sens. Aux xvii^ et xviii* siècles le minimum parait être de 12 fr. 50 en Berry et le maximum de 30 francs à Bougival (Seine-et- Oise). Mais, l'état de la viabilité rurale, devait le faire singulièrement renchérir; il semble en tous cas que l'insuffisance des engrais ait été une entrave permanente pour l'agriculture.
Les municipalités édictent sans cesse des peines contre ceux qui mettaient de la paille dans les rues « pour la transformer en fumier; elles défendent de « faire pourrir en ville du buis pour engrais, à cause de l'infection « qui en résulte; la correspondance des intendants mentionne, sous Louis XV, les « secrets trouvés par certaines personnes pour augmenter
la fertilité des terres ». Mais la délivrance de ces brevets, n'ayant jamais abouti à rien, nous laisse des doutes sur l'eflicacité des découvertes.
Aucune nation de l'Europe n'était d'ailleurs plus avancée que nous ; notre agriculture pouvait même à plus d'un point de vue, faire envie à nos voisins. N'oublions pas qu'au xvii* siècle le blé était, en France, un des principaux articles d'exportation. Les populations du Midi avaient fait d'importants travaux d'irrigation, et le prix considérable auquel atteignent certains fonds arrosés de Languedoc et de Provence prouve le succès de ces tentatives. Il est, dans les régions les plus arriérées, de curieux spécimens de canalisation, dus à l'initiative particulière.
Le côté le plus défectueux c'était le matériel agricole : ce que nous appelons « charrue » ne ressemble en rien à ce qui était appelé charrue par nos pères; l'idée est la même, mais ce n'est plus le même instrument. Les labours étaient encore donnés au xviii' siècle, dans le Midi, au moyen de charrues en bois, fort inférieures à celles que les charrues en fer ont détrôné de nos jours. Ailleurs, c'était l'antique araire de Virgile, portant soit une bêche horizontale, soit un fer de lance. Avec l'araire, on sillonnait, on ne labourait pas réellement. En 4800 la véritable charrue n'était en usage que dans quelques districts.
Par la diversité des prix on juge de la variété des instruments auxquels on appliquait le même nom : au xiv' siècle, à Troyes, une « charrue tournant pour le labourage de l'évêque » ne coûte que 52 francs de notre monnaie; mais à Orléans, des charrues « garnies de fer » valaient jusqu'à 472 francs; de même aux xv' et xvf siècles, à Rouen, Elbeuf et aux environs il se voit des araires depuis 75 francs mais une charrue « à essieu de fer » dans Seine-et-Oise monte à 575 francs. Même distance aux temps modernes entre les socs de bois et ceux de fer. Seulement l'abaissement de prix du fer fut compensé par un perfectionnement relatif de la fabrication.
Les faux qui, en 1409, valaient 85 francs, par conséqueni beaucoup plus cher que da nos jours, étaient desceadues à o7 francs vers 1600 à 15 francs en 1790. Quoique diminuées de prix, elles s'étaient améliorées. « Les faux, disait un contemporain d'Henri IV, nous viennent d'Allemagne et Lorraine à moitié prix de celles que l'on fait chez nous, mais ne valent rien. Parmi les étrangères il s'en trouve une de bonne entre six. Tout ce qui a figure de faux se vend pour faux. Les boutiques des marchands sont pleines de rebut et les pauvres manoeuvres de la campagne se plaignent sans cesse. » Les faux ne servaient qu'à l'herbe; pour la paille, Jusqu'au milieu du XfX^ siècle^ on la coupait à la faucille.
On la coupait mal, mais l'usage le voulait ainsi et non seulement l'usage mais la loi. Le glanage est un droit pour les gens « vieux et estropiés, petits enfants et autres qui n'ont pas la force de travailler. » Un jour franc après l'enlèvement des récoltes, le champ leur appartient; le propriétaire ne peut légalement s'opposer à son envahissement; bien mieux il doit se garder de couper sa paille trop près de terre s'il ne veut provoquer les réclamations des gueux, qui s'estimeraient frustrés de ce qui leur est dû. Des arrêts de Parlement, dont le dernier date de 1756, défendent sous peine de fortes amendes de couper le blé avec la faux, « dont l'usage prive le pauvre de la ressource du chaume, qui sert dans sa cabane à le couvrir et à réchauffer ses membres engourdis. » Effectivement on ne devait pas couper la paille de blé, en certaines localités, plus bas qu'à moitié de sa hauteur.
Les charrettes, qui servaient à transporter cette récolte, étaient grossièrement et mal assemblées; les essieux, presque toujours en bois, étaient lourds et faibles. Ces mauvaises voilures, circulant dans de mauvais chemins, portaient de très petits poids; les tombereaux, très étroits, — le corps n'avait guère que 0,33 centimètre de large — contenaient très peu de volume. Quoique bon marché de prime abord, ces véhicules revenaient, à l'usage, beaucoup plus cher que
ceux qui leur ont succédé, parce qu'ils duraient moins et rendaient proportionnellement moins de services. Au xiV siècle un tombereau sans ferrures coûtait à Paris 3o0 francs de notre monnaie, une civière avec flèche, roues et limon valait 900 francs, une « charrette ferrée » revenait à 1.100 francs. Au xvii' siècle, il en est de telles à 625 francs et un tombereau, avec essieu de bois, ne coûte que moitié plus qu'une brouette, qui se paie 75 francs actuels en 1630.
Mais on imagine quels pauvres et piteux véhicules ce devaient être, quand on sait que le fer destiné aux roues et aux essieux se payait 9 fr. 75 le iiilo en 1700, par conséquent beaucoup plus cher que de nos jours. Aussi, lorsque des roues de charrettes sans ferrure valent 50 francs, la ferrure de ces mêmes roues en vaut 500. Quant aux charrettes bien conditionnées, en pays de grande culture, en Seine-et-Oise, en Seine-et-Marne, on les paye couramment 2.000 à 2.500 francs, depuis Henri IV jusqu'à Louis XYI ; et, s'il s 'agit d'une entreprise de roulage qui transporte à Paris les huîtres de Marennes au xviii' siècle, on devra compter près de douze mille francs actuels pour chacun des camions affectés à ce service.
Les mêmes observations peuvent s'appliquer à tout le matériel de ferme, aux pics, bêches, pelles, etc. Presque toutes les pelles au xvii' siècle étaient en bois ; quelques-unes seulement avaient une garniture de fer sur le bord. Comme ces pelles étaient très lourdes, il fallait pour les pouvoir manier, les faire plus étroites^ que celles d'aujourd'hui; de là moins de besogne avec plus de peine. Un trè.s petit nombre d'exploitations avaient, à la fin du xviii' siècle, des ventilateurs à grains; on vannait le blé, en le jetant, à l'aide d'une pelle à rencontre du vent.
Aveuglé par sa tendresse pour le moyen âge, M. Léopold Delisle affirmait, au milieu du xix' siècle que « presque toutes les pratiques décrites par les cartulaires so)it encore aujourd'hui (1855) suivies par nos laboureurs, tellement
qu'un paysan du xiii' siècle visiterait sans étonnement beaucoup de nos fermes. » L'assertion, déjà contraire à l'évidence au début du règne de Napoléon III, ferait aujourd'hui sourire. Notre France de 1927, ne ressemble pas plus à la campagne de jadis, pleine de landes moroses, de vains espaces, de bois médiocres servant de pacages et de pacages également médiocres où poussaient des fragments de bois, qu'une locomotive ne ressemble à un char à bancs.
Par l'immense quantité des défrichements opérés, assainissements, dessèchements ou arrosages suivant les lieux, par les prairies artificielles, luzernes, trèfles variés, par la disparition du méteil et l'abondance inouïe du froment, par la découverte de la chimie agricole, les engrais fabriqués ou apportés des quatre parties du monde , par les races de bestiaux modifiées, par la quantité des plantes, graines ou racines nouvelles cultivées dans nos champs; maïs, betterave, pomme de terre, œillette, par les pommiers (si peu répandus au moyen âge), les mûriers et tant d'autres arbres; enfin par le nouvel outillage rural : charrues perfectionnées permettant de labourer avec un attelage de deux chevaux conduits par un enfant, batteuses fixes ou à vapeur, machines à faucher, faner, lier, semoirs, pressoirs, moulins de tout calibre et de toute dimension, par cette litanie d'inventions nouvelles que l'on pourrait réciter ici. comme l'hosanna des cent dernières années écoulées, l'exploitation du sol s'est transformée dans toutes ses branches, sous tous ses aspects. Il n'y a que la terre, les saisons, les phénomènes atmosphé riques qui n'aient pas varié !