CHAPITRE VI
VALEUR DES TERRES LABOURABLES (1200 à 1600)
Lorsque les administrations publiques, servies par des agents nombreux et disposant de moyens variés d'information, ont tant de peine à établir d'une façon incontestée, la valeur vénale et le revenu des immeubles pour l'époque contemporaine, c'est une entreprise qui devra paraître insensée que celle d'un particulier isolé essaj^ant de dresser une statistique analogue pour les siècles passés.
L'intérêt social très élevé qui s'attache, aujourd'hui plus que jamais à l'histoire encore inconnue de la propriété foncière — terres et maisons — justifiera cette prétention. Naguère un pareil travail eût été impossible; même avec les éléments que lui ont fournis, depuis cinquante ans, la publication des inventaires d'archives départementales, communales et hospitalières, l'auteur ne se dissimule pas combien son oeuvre est imparfaite. Il l'estime toutefois exacte dans ses lignes principales et, telle qu'elle est, instructive. Ces chapitres montreront la propriété foncière soumise depuis sept siècles à d'innombrables vicissitudes, mais s'en tirant toujours en fin de compte à son avantage, déjouant, par la hausse proportionnelle de son capital, la baisse du taux de l'intérêt depuis le moyen âge, et, par la hausse simultanée de son revenu et de sa valeur, bravant les atteintes que portent à la fortune métallique le changement de la puissance
d'achat des métaux précieux et la réduction de la monnaie au 25' de son poids primitif.
Du moins ce qui précède fut-il exact jusqu'au dernier quart du xix' siècle, où la terre atteignit son maximum. A partir de cette date son prix ne cessa de baisser et se trouvait encore en 1914, malgré la reprise enregistrée depuis 1900, inférieur de presque 25 pour 100 à celui 4e 1880. Nous traduirons en francs-papier de 1927, comme nous l'avons fait jusqu'ici, les chiffres antérieurs à 1913 ; mais nous réserverons à un chapitre spécial la période postérieure, parce que les révolutions conséquentes à la guerre, de nature monétaire autant qu'agricole, sont trop loin d'être terminées pour que l'oa puisse faire autre chose que de les noter dans le présent, sans prétendre en augurer l'avenir.
Il était indispensable, pour comparer entre eux les prix anciens, recueillis, classés, réduits en francs et ramenés à l'hectare, d'en dresser des moyennes générales et provinciales. Chacune de ces moyennes s'applique à une période de vingt-cinq ans ; et afin de corriger, autant qu'il était possible, les écarts que devaient offrir des chiffres recueillis au hasard des recherches, dans les régions de richesse si diverse qui composent la France d'aujourd'hui, j'ai combiné les moyennes du prix des terres avec les moyennes de leur revenu^ capitalisé suivant le taux ordinaire de l'époque.
Rien ne ressemble moins à un hectare de terre qu'un autre hectare déterre" : l'enquête de 1880 faisait ressortir, pour la France entière, une valeur moyenne de 1.830 francs-or, soit 9.150 francs de 1927; mais, dans cette moyenne, se contondaient de grandes inégalités, depuis le département du Nord où l'hectare valait 26.870 francs actuels^ jusqu'à celui des Basses-Alpes où il ne valait que 2.015 francs. Et ces prix départementaux étaient pourtant des moyennes eux-mêmes, des moyennes prises sur environ 500.000 hectares de terre. Si l'on comparait ensemble les cantons et les communes, à plus forte raison les simples domaines, les variations
extrêmes ne seraient plus de 1 à 100, comme entre l'arrondissement de Sceaux où l'hectare valait 104.000 francs et celui de Castellane où il en valait 1.150; elles seraient de 1 à 1.000. Il y a des hectares à 250 francs et d'autres à 250.000, sans sortir du terrain purement agricole ; certains vignobles de Champagne furent vendus, avant la guerre, sur le pied de 500.000 francs-papier d'aujourd'hui, à l'hectare!
Les prix et les revenus des terres labourables du moyen âge qui nous sont connus s'étageaient sur des échelles aussi vastes; et, comme du plus bas chiffre au plus haut, ces prix se suivent graduellement, sans qu'il y ait d'intervalle trop marqué, aucun d'eux ne peut guère être laissé de côté comme exagéré ou invraisemblable.
Une observation toutefois est nécessaire : les prix qui ont servi de base à nos calculs * sont ceux de parcelles de terre et, exceptionnellement de domaines entiers. Les domaines contiennent toutes sortes de sols, ils sont classés par nous avec les terres labourables, parce que s'ils renferment des vignes ou des prés, ils comprennent aussi en général des bois et des landes; mais, comme il y a plus ou moins des uns et des autres, il en résulte un peu d'arbitraire; d'autre part la surface réelle de ces propriétés, nobles le plus souvent, n'est pas celle de leur juridiction, de ce qu'on nomme le K domaine direct », mais bien celle du « domaine utile » de la quantité de terre dont jouit effectivement le seigneur; enfin ces domaines possèdent des droits féodaux, annuels ou éventuels, qui ne peuvent pas être capitalisés exactement.
Les parcelles au contraire nous fournissent des prix sin-
i. Ces prix ont été publiés dans les tableaux annexes des tomes I et II de notre Histoire Economique de la Propriété, des Salaires, des Denrées et de tous les prix, etc. (Ct>ei Leroux, 28, rue Bonaparte) avec, pour chacun d'eux : la source (manuscrite ou imprimée) dont il a été tiré, la superficie en mesure agraire de l'époque, l'équivalent de cette contenance ancienne en mesure métrique actuelle, la valeur en monnaie de l'époque, la traduction de cette monnaie en francs jn/rinsèçues de ^ grarmnes eL demi d'argent fin, la nature du sol, la localité, ta date de l'acte et enfin le prix ou revenu de l'hectare, résultant des chifTres qui précèdent. Tout le travail peut être ainsi contrôlé, et toute erreur peut être aperçue et corrigée.
cères, seuls comparables aux prix de nos jours, parce qu'ils s'appliquent à une marchandise de même nature que notre terre de 1927. De plus ces morceaux de terrain ont une destination nettement définie; ce sont des labours, des prés, des vignes, des bois; ils se comparent aisément aux fonds actuels de même catégorie. Seulement des pièces de quelques ares ou de quelques hectares sont naturellement plus chères que de vastes étendues et les prix que l'on obtient ainsi peuvent passer pour légèrement majorés. Cette majoration est sans importance, au point de vue purement historique, puisqu'elle affecte les chiffres de tous les siècles, tant que Ion se borne à comparer entre eux les prix antérieurs à 1800; mais, par rapport aux statistiques contemporaines officielles, dont les évaluations portent sur la totalité du sol, nous pensons que nos moyennes, déduites par nous de transactions portant sur de faibles étendues, peuvent être quelque peu supérieures à la réalité. Les valeurs locatives et vénales, admises par les administrations fiscales, sont aussi parfois atténuées par égard |)Our le contribuable.
Les prix que nous possédons au ix' siècle font ressortir l'hectare de terre à 1.575 francs-papier d'aujourd'hui; au XII* siècle nous le trouvons à 2.090 francs. Dans le premier quart du xiii* siècle son prix est de 3.035 francs. Il a donc énormément augmenté. Dans les vingt-cinq ans qui suivent {4226-1250) il s'élève d'une façon prodigieuse et atteint le chiffre de 4.(>40 francs actuels (c'est-à-dire il livres \2 sous tournois, valant 232 francs intrinsèques de 4 grammes et demi d'argent fin, dont le pouvoir d'achat correspondait en 1913 à 928 francs-or, équivalant auojurd'hui, en francs-papier, à 4.040, calcul appliqué de même à toutes les sommes citées dans ce livre). La terre aurait donc augmenté de 150 p. 100 en moins de cent ans; elle aurait haussé de plus de moitié en un demi-siècle. De pareilles fluctuations n'ont rien d'extraor(linair(3; mais, à des époques plus rapprochées, nous en saisissons mieux la cause.
Les prix extrêmes, dans cette période comprise entre 1226 et 1250, s'espacent de 400 francs actuels l'iiectare (pour 8 hectares de terre inculte à Bois-Roger dans l'Aisne, ©o pour 423 hectares à Lovenzeele en Flandres), jusqu'à 37.460 francs (pour 63 ares à Brie-Comte-Robert dans Seine-et-Marne, prix excessif dont on ne pent tenir compte.) La moyenne de 4.640 francs l'hectare s'applique spécialement à une quinzaine de nos départements actuels : dans le département d»^ la Seine FhectvWe valait 3.500 francs à Bourg-la-Reine, 7.800 francs à Chevilly dans Seine-et-Oise 6.240; à Poissy-sous-Elioles, dans Seine-et-Marne, près de Dammartin, jusqu'à 12.060 francs. Les prix de l'Ile-de-France varient de 21.840 francs à 1.540 francs, la moyenne de cette province ressort à 5.780 francs; celle de la Champagne était de 9.280 francs; celle de la Normandie au contraire n'était que de 2.720 francs, oscillant de 7.640 francs dans le Calvados à 620 francs dans la Manche. La moyenne du Berry ne paraît être que de 840 francs l'hectare.
Ce prix moyen de 4.640 francs l'hectare en 1226-1250, celui surtout de 5.220 qui appartient à la fin du xiu' siècle (1276-1300) sont les plus hauts qui aient été atteints durant tout le moyen âge. Le premier ne devait être dépassé que sous le ministère de Colbert (4.810 francs l'hectare); le second ne devait l'être que dans la seconde moitié du règne de Louis XV (5.665 francs l'hectare). Ainsi la terre semble avoir été plus chère pendant la période 1226-1300 que pendant les trois cents ans qui suivirent. Fait singulier elle valait davantage à l'avènement de Philippe-le-Bel que sous Louis Xïll (1601- 4625), où elle était à 4.160 francs, ni qu'à la fin du règne de Louis XIV et sous la régence du duc d'Orléans (1701-1725) où elle était retombée à 3.645 francs, après une hausse de soixante-quinze ans.
Mais à quoi s'applique la moyenne de 4.640 francs au xm^ siècle? A une très petite quantité de terres évidemment, les seules qui soient alors en culture, les seules aussi qui
soient dans le commerce. La première moitié du xiii' siècle fut certainement une ère de progrès dans le Nord — je ne parle pas du Midi, alors désolé par l'atroce « croisade » contre les Albigeois. — Il est waisemblable que le défrichement et le peuplement allèrent de pair; peut-être même culliva-t-on plus qu'on ne peupla. On en a quelque preuve en comparant le prix des terres avec le prix du blé. Ce dernier tend à baisser jusqu'à 1240. La baisse des céréales est parfaitement compatible avec l'extension de la population, dans un pays neuf et principalement agricole, parce que chaque nouveau laboureur produisant beaucoup plus de grain qu'il n'en consomme, le défrichement a pour conséquence une dépréciation des prix. Nous en avons eu maints exemples dans les deux Amériques au xix* siècle.
Le tout n'a dii se passer au xiir siècle que sur une petite échelle, puisqu'il y avait, sur le marché des terres, peu de marchandises et peu de marchands. Mais sans doute il y eut jusqu'en 1300 plus d'acheteurs que de vendeurs. Il arriva que cette hausse des bien-fonds excita les convoitises des propriétaires, qu'ils essayèrent peut-être au début de faire les défrichements par les bras qui leur appartenaient et que ces bras se trouvèrent bientôt insuffisants.
N'oublions pas qu'il n'y avait que fort peu de travailleurs indépendants, que par suite on ne pouvait /ower du travail, mais que, pour s'en procurer, il fallait acheter des serfs. L'opération, ainsi pratiquée, cessait d'être avantageuse. Ce fut alors que l'affranchissement joua son rôle : au lieu d'aoquérir les serfs d'autrui, on libéra les siens propres, ne fut-ce que par crainte de les perdre, et on leur abandonna, en même temps que la propriété de leurs personnes, la possession d'un territoire déterminé, moyennant le paiement de redevances directes et de droits indirects, comme nous l'avons exposé dans un chapitre précédent.
Telle fut l'économie de la transformation agraire, qui s'accomplil d'un commun accord, parce que les deux parties y
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trouvèrent un bénéfice. Par là fut créée la propriété roturière et la première conséquence de cette révolution, qui jetait ainsi sur le marché foncier tant de parcelles désormais négociables et tant de laboureurs libres de les acheter et de les vendre, fut une baisse de la terre; les progrès de la population, quoique très rapides, l'étant moins que ceux du défrichement. La moyenne de 5.220 descendit, de 1301 à 1325, à 3.885 francs l'hectare.
Même, pour qu'un semblable prix ait pu se maintenir, il a fallu que le nombre des habitants de la France se soit notablement accru durant cette période, et, ce qui le prouve, c'est l'élévation des prix du blé qui atteint moyennement 151 francs-papier actuels, de 1301 à 1325, tandis qu'il n'était dans les cinquante années précédentes, que de 122 francs et dans la première moitié du xui® siècle, que de 90 francs. Je n'imagine pas que la population ait, durant ce laps de temps, augmenté dans la même proportion que les céréales, parce qu'il y eut, de Philippe-le-Bel à Philippe de Valois, plusieurs années de famine qui influent sur la moyenne des grains pendant cette période; mais, en défalquant les années exceptionnelles, il n'en demeure pas moins évident que le prix des céréales s'est élevé, tandis que le prix de la terre avait sensiblement baissé.
Ce prix continue d'ailleurs à offrir de grandes diversités suivant les régions : dans FIle-de-France la moyenne, qui avait été de 7.200 francs en 12T6-1300, tombe à 4.255 en 1301-1325, avec un maximum de 15.750 francs l'hectare dans Seine-et-Marne et un minimum de 820 francs à Corbeil. La moyenne normande est de 8.370, la champenoise de 3.955; beaucoup plus bas sont les prix d'Alsace, — 805 francs l'hectare — de Franche-Comté, 8(35 francs — de Flandres 1.530 francs; même de Saintonge 2.151 et de Languedoc, 3.465 francs.
Notre terre labourable que l'enquête de 1879 avait évaluée à 11.000 francs-papier (2.200 francs-or), n'était plus estimée
qu'à 7.500 francs actuels (1.500 francs-or) par la statistique officielle de 1908-1912. Ce chiffre était peut-être ua peu inférieur à la réalité pour l'année de la déclaration de guerre et l'hectare labourable pouvait valoir en moyenne 1.600 francsor en 1914 — soit 8 000 francs-papier de 1927.
Ce chiffre étant pris pour base, la valeur de la terre, au commencement du xiii' siècle, est moins de moitié moindre
— 3. 035 francs — elle dépasse les 5 huitièmes en 127G-1300
— 5.220 — el tombe à moitié en 1301-1325 — 3.885 francs l'hectare.
La hausse qui, de 3.035 francs sous Philippe-Auguste, l'avait porté à 8.000 francs en 1914, avait subi de brusques reculs. Le plu- important commence à l'avèaement de la branche des Valois : dans la période 1326-1350 la moyenne baisse brusquement à 1 .940 francs. On ne peut attribuer cette chute, universelle sur tout le territoire, et d'autant plus significative qu alors tout en général renchérit, qu'à Textension immense prise en ce temps-là par les « accensements» aux anciens serfs. Tout le sol fut mobilisé, morcelé, déchiqueté. En eut qui voulut à la condition d'avoir une charrue el un bras solide. Du côté des possesseurs fonciers ce dut être une sorte de panique; il fallait suivre le mouvement ambiant, sous peine de ruine, sinon le serf, une belle nuit, déguerpissait, sûr de trouver une terre à sa convenance.
Cette première baisse de la terre fut donc Yindice d'un progrès, le résultat d'un large avènement des classes laborieuses à la propriété. Une autre preuve que cette baisse tenait — entre 1326 et 1350 — à des causes purement économiques, et non aux causes politiques qui la précipitèrent plus tard, c'est que la propriété rurale fut seule alors à s'en ressentir; les maisons continuèrent à hausser, aussi bien à Paris que dans les campagnes.
Au moment où l'invasion se complique d'anarchie intérieure, la moyenne de l'hectare de terre est tombée de 1.940 francs à 4.245 francs (1351-1375) c'esl-à-dire à moin»
du tiers de ce qu'elle était cinquante ans auparavant. Alors c'est bien la misère c{ui cause cet effondreraent, toutes les misères qui vont peser durant près d'un siècle sur notre malheureuse patrie et la laisseront si épuisée d'hommes et d'argent que l'hectare n'atteindra plus le chiffre de 2.000 francs jusqu'au règne de Chartes VIII. On avait joui d'une accalmie sous Charles V et pendant les premières années de Charles VI, et la moyenne s'était relevée à 1.900 francs, mais pour retomber à 1.530 à la fin des guerres anglaises et même à 1.440 francs en 1451-1475.
Dans la France du xv' siècle, dont les provinces réunies un jour et disséminées le lendemain n'ont guère de lien éconolûique, les conséquences des dévastations sont locales. De paroisse à paroisse même on constate de nùtables différences ; mais, comme le désordre intérieur se greffa sur la guerre et que tous les deux durèrent très longtemps, les régions qui avaient échappé pendant dix ou vingt ans finirent par être atteintes, de sorte que rien ni personne à peu près ne se trouva épargné. La liste des chevaux, vaches, brebis, vaisselle, linge, vêtements et autres objets enlevés dans une seule commune remplit couramment de longues pages, dans hs procès-verbaux du passage des « routiers ». Le routier a mis la France en coupe réglée, il se fait entretenir par le travail ; c'est la glorification du brigandage, la caricature du système féodal. Cartouche souverain, capitaine de gens d'armes : « Quelle bonne vie, soupirait l'un de ces bandits respectables, recueillant ses souvenirs dans sa retraite, tout était nôtre ou rançonné à notre volonté,... les villains nous pourvoyaient... nous étions servis et étoffés comme rois... ! »
Le brigandage en arrive déjà à paperasser, à avoir une administration : tous les ans figurent, dans les comptes des villes (1424, etc..) une masse de rançons « pour deux chevaux », « pour deux femmes », « pour une vache... » Ces dépenses se régularisent : on porte tous les mois quelques
aunes de brunette ou de toile à « ceux qui avaient pris les chevaux » ; on offre trois chapeaux à « ceux qui ont pris les vaches. » On paye au voleur d'ici pour avoir la permission d'aller demander une sauvegarde au voleur de là-bas : «Saufconduit depuis la Chandeleur jusqu'à la Saint-Jean... » Et l'on est prié de ne pas oublier les secrétaires, les sous-voleurs, les coquins des divers rangs de la hiérarchie : « Au capitaine, pour un sauf-conduit pour les mois de mai, juin et juillet 6 livres (870 francs actuels) ; au clerc dudit capitaine, pour l'écriture de ce sauf-conduit et des billets 18 sous 9 deniers. >■ (136 francs).
Que de fois, dans les baux, verra-t-on désormais cette mention de terrains : « où se trouvait anciennement une maison» ; « où il y avait un village... un château... etc. » Tel « aveu » est rendu en 1389 « pour 60 arpents de désert, au lieu où jadis était assise la justice de Ghécy » (Orléanais). La Bourgogne, sous l'occupation étrangère qui durejusqu'ea 1359, est vouée à toutes les calamités; elle respire ensuits pendant quelque temps. Le « passage des compagnies et plusieurs sièges successifs ont dévasté la terre d'Apremont, en Franche-Comté ; Montmorot, sa voisine, figure pour «néant... car elle vaque et est en ruines; le moulin est ei destruction depuis les guerres et est encore pour ce, néant. » Le chapitre de Troyes constate en 1361 l'énorme réduction de ses revenus « par l'effet delà guerre qu'ont faite les ennemis du royaume et les brigands. » A cette date, en Roussillon, « par suite des invasions de routiers et autres gens de guerre », la plupart des fermes et des maisons rurales sont inhabitées; on réduit trois ou quatre domaines en un seul. La commanderie de Saint-Paul en Périgord, n'a plus aucun revenu, les bâtiments n'existent plus. L'occupation anglaise s'étanl régularisée ici, comme en Guyenne, le pays recouvra une paix relative, mais non pas Tordre : or les pillages privés de simples amateurs sont aussi terribles que la guerre régulière.
Il y eut, dans celle crise- de 127 ans, deux périodes plus aiguës de 1350 à 1370 el de 1410 à 1430; les comptes seigneuriaux de celle époque ne sont que de plaintives litanies, où chaque article de recette se termine par « néant » ; et le plus souvent, après ce « néant» suivi d'une description sommaire de l'étal du sol rural, on ajoute : « A cause de ce, tout ou partie des habitants se sont absentés » ; ou bien, « il n'y a nuls habitants demeurant en ce lieu pour occasion de la guerre. )> Heureux quand les ponts ou chaussées ne sont pas « rompus et démolis», les bourgades « arses et brûlées. » Ces désastres furent le tombeau de bien des petites cités qui ne reparaissent plus dans Thistoire.
Gramat, en Languedoc, ville auparavant florissante, est réduite à sept habitants ; les maisons y forment des las de décombres « qu'on a comme passés au tamis. » Salses, en Roussillon, « qui avait autrefois 500 bonnes maisons, n'en possède plus que 35 toutes misérables. » De 1397 à 1442, Vic-Chassenay, en Bourgogne, descend de 500 âmes à 160. Bazoches (Aisne), dont les revenus s'élevaient « avant les guerres » à 215.000 francs de notre monnaie, est réduite à 4 ou 5.000 : « Toutes les maisons ont été brûlées, les hommes et hôtes sont absents du pays. »
La soumission à Charles VII des villes qui lui étaient hostiles n'améliora pas leur situation économique. La paix d'Arras même (1435) ne fut que théorique ; la guerre continua, et plus cet état se prolongeait, plus les localités qui avaient esquivé les premiers ravages ou qui s'en étaient remises, avaient de chances d'être anéanties. Dans certaines régions il n'existait plus ni chemins, ni culture, ni délimitalions de propriétés, rien, en un mot de ce qui annonce la civilisation.
Aux alentours de la capitale, dans le département actuel de Seine-et-Oise, ce qu'il y a de « friches », de « déserts » au milieu du xv" siècle est effrayant. Les dénombrements féodaux nous l'apprennent ; à Brétigny-sur-Orge 250 francs
(actuels) de cens, réduits à 175 francs, «puis à néant», 2.000 francs de cens, réduits à 1.450, «puis à rien »; et ainsi de suite.
La France fut longue à renaître ; dans le bourg de Priers, près Soissons, vide depuis quinze ans, vient un laboureur « qui ne sait à qui s'adresser pour louer de la terre », et nul ne peut lui dire à qui la terre appartient. Les gens de Gercotles, « ville champêtre » dans l'Orléanais, avaient dû rester pendant vingt ans loin de leurs biens; leurs maisons étaient détruites. En 1441, « sachant notre délivrance des mains des Anglais », ils reviennent peu à peu. La population d'ailleurs était fort diminuée; la fameuse peste de 1348 avait, au début, largement fauché les hommes; les violences innombrables, pain quotidien de tout un siècle, agrandirent les vides à leur tour.
Comparé à son prix de 8.000 francs-papier en 1914, le prix de 1.440 francs — 9 li\Tes tournois — pour l'hectare de terre dans le troisième quart du sv* siècle (1451-1475) n'en représeote pas b aucoup plus du sixième. Cette moyenne même n'est pas atteinte partout. En Champagne et Berry elle s'abîme sous Charles VII à 600 francs, en Saintonge à 480 francs, en Dauphiné à 300 francs; plus favorisés l'Auvergne et le Limousin demeurent à 870 francs. Dans Paris même, je veux dire dans notre Paris de 1927, sur l'emplacement actuel de nos rues de Sèvres et de Vaugirard, on vend en 1447, 128 ares de terre en culture sur la base de 1.225 francs-papier à l'hectare.
C'est seulement depuis les dernières années de Louis XI jusqu'au commencemonl du règne de Louis XII que la reprise se fait sentir stir les biens-fonds. En vingt-cinq ans la terre doubla: en 1476-1500 son prix moyen s'élève à 2.900 francs l'hectare; c'était un peu moins cher que sous Philippe- Auguste, mais c'était moitié plus que sous Jean-le-Bon (1326- 1350). Depuis cent cinquanleans des générations entières de riches avaient été plongées dans la misère ; les Français de
1500 étaient une nation toute neuve qui sortait des ténèbres et revoyait le soleil. Dans cette nuit séculaire, les terres avaient, en très grande partie changé de mains, et ceux qui avaient acheté sur le pied de 1.500 et 1.600 francs l'hectare, s'estimaient très heureux de la plus-value énorme de leurs immeubles et n'imaginaient pas qu'ils eussent précédemment valu davantage.
De fait la nation se retrouvait, au commencement du xvr siècle, dans des conditions presque identiques à celles où elle avait été deux cent cinquante ans auparavant : peu de bras et beaucoup de terres. Les bras étaient donc chers; la terre, et par suite les produits de la terre, bon marché. C'est là par excellence l'état avantageux à la classe des travailleurs. En efTet les générations qui vécurent entre les guerres anglaises et les guerres de religion furent heureuses. On en a la preuve en pénétrant, par les « livres de raison » qui sont venus jusqu'à nous, dans les intérieurs bourgeois et semi-ruraux des premières années du xvi* siècle. C'est dans l'histoire, une joyeuse éclaircie que le règne de ce prince, surnommé le « père du peuple » auquel ses sujets témoignent une affection presque mystique, une sorte de piété.
Pour le laboureur, Louis Xll symbolise le bien-être dont on jouit sous son sceptre et qu'il lui attribue. Lorsque le roi traversa la Bourgogne à son retour du Milanais, les paysans, « abandonnant leurs travaux, bordaient les chemins, les couvraient de verdure et faisaient retentir l'air d'acclamations. Et ceux qui pouvaient parvenir à toucher ses bottes ou sa robe, baisaient leurs mains d'une aussi grande dévotion que s'ils eussent touché une relique. » Ce calme, cette aisance nouvelle formaient un contraste si saisissant avec l'enfer où avaient vécu les ancêtres, que les petites gens trouvaient à la paix intérieure quelque chose de providentiel et de miraculeux.
L'augmentation de la terre semble, à vrai dire, subir un temps d'arrêt de 1501 à 1525. Même les prix de plusieurs pro-
vinces, qoi avaient haussé à la fia du xv* siècle, paraissent s'alourdir au commencement du xvr. Cependant a la tierce partie du royaume, écrit Seyssel, le panégyriste du règne, est réduite a culture depuis trente ans... » Mais c'est là précisément ce q-ui retarde la plus-value de la propriété foncière.
La population était très faible sous Charles VIII ; elle l'était beaucoup plus que du temps de Saint-Louis ; et à mesure qu'elle s'accroissait, on mettait, ou mieux on remettait en valeur une masse de fonds qui avaient été abandonnés. C'est môme pour ce motif que le blé, et en général le coiit de la vie augmente peu et que les salaires ne baissent pas, quoique le peuplement progresse, parce que l'agriculture absorbe tout le surplus de production humaine et en tire un supplément de denrées et de matières premières correspondant.
Cet état de choses était forcément limité dans sa durée. Il vint un moment où la population fut plus abondante, où les terres furent moins offertes et où par conséquent elles montèrent. L'hectare labourable passa de 2.375 francs actuels (1501-1525) à 3.615 francs (1551-1575) et à 3.%5 francs en 1576-1600.
Si l'on considère — et cette observation est capitale — qu'en l'espace de ces cent années la puissance d'achat de l'argent avait baissé de moitié, que la vie coûtait à la mort de Henri III le double de ,ce qu'elle coûtait à l'avènement de Louis XII et que la valeur intrinsèque de la livre tournois était en outre presque deux fois plus forte à la première date qu'à la seconde; de sorte qu'en francs-papier actuels la livre de 1 195 vaut 115 francs tandis que la livre de 1595 en vaut seulement 32, on conviendra que ce fut un gain magnifique, une chose inespérée pour les propriétaires du xvr siècle, que de traverser cette crise pécuniaire, la plus grosse de l'ancien régime, non seulement sans en êlre le moins du monde alTcctés, mais encore en y trouvant un bénéfice positif de
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65 pour 100 ; différence entre les 2.375 francs-papier de 1501- 1525, équivalant à 20 livres 8 sous tournois, et les 3.965 francs de 1576-1600 équivalant à 123 livres tournois.
Classées en cinq régions correspondant aux 17 provinces qui embrassent 50 de nos départements actuels, d'où proviennent les prix que nous avons recueillis, le Nord, composé de rile-de-France, Picardie, Artois et Flandres, ressort pour le dernier quart du xvi* siècle à 3.290 francs; l'Ouest, où figurent le Maine, la Normandie, la Saintonge et l'Angoumois à 4.165 francs; le centre, avec l'Orléanais, le Berry, le Limousin et l'Auvergne, paraît valoir 2.500 francs; le Midi avec le Languedoc, le Gomtat-Venaissin et le Dauphiné en vaut 3.350; enfin l'Est avec la Champagne, la Bourgogne et la Lorraine, atteint 4.113.
Ces prix du xvi' siècle ne sont pas le signe de la valeur agricole des fonds, de leur fertilité respective. Il existe alors un élément de plus ou de moins value, depuis 1560, où le royaume est en proie aux guerres de religion : c'est la sécurité relative de l'exploitation. Et cet élément, pour qui connaît dans le détail les désastres dont ces luttes furent la cause, suffît à justifier les caprices apparents des prix. On revit, quoique sur une moindre échelle et surtout durant moins de temps, les horreurs oubliées des générations nouvelles.. « Qui n'en aura goûté ne les croira, nous dit Montaigne. On pilla le peuple et moi par conséquent jusques à l'espérance... je me suis couché mille fois chez moi imaginant qu'on me trahirait et assommerait cette nuit-là... A cette confusion où nous sommes depuis trente ans, tout homme français se voit à chaque heure sur le pied de l'entier renversement de sa fortune. »
« 0 le misérable temps pour n'oser sortir des villes », écrit en 1585 un bourgeois de Tulle, dans son a livre de raison » ; mais les villes devaient composer pour éloigner les corps armés qui rôdaient autour de leurs murs et les contributions étaient ruineuses. Quant au plat pays, les efforts
des chefs de troupes régulières, ea vae de maintenir quelque vestige de discipline, les soudards « branchés » à quelque arbre de la roule, avec les robes de femmes et les ustensiles de ménage qu'ils avaient dérobés, n'étaient pas pour effrayer la tourbe des petites bandes papistes ou huguenotes, royales ou impériales, qui dans leur zigzags multipliés à travers les campagnes cognaient à qui mieux mieux sur la tête du misérable « Jacques Bonhomme. » Le proverbe était « qu'où les reîtres ont passé, on n'y doit point de dîmes. »
Au milieu d'un pareil désordre, les denrées de première nécessité ne pouvant ni circuler, ni même être toujours produites en quantité suffisante, augmentèrent dans des proportions phénoménales; les hauts prix du blé, de la viande contribuaient à aggraver la misère, l.a moyenne du prix de Uhect.olit.re de froment^ dans le dernier quart du xvi' siècle, fut de 250 francs et il monte parfois jusqu'au triple : 750 francs actuels. Or la journée du maçon, pris pour type de l'ouvrier de métier, était alors de 10 francs et celle du manœuvre ou journalier agricole de 7 fr. 25. Pas n'est besoin de dire que l'un et l'autre ne mangeaient que du pain noir.
On risquerait cependant d'exagérer si de traits épars dont on ferait masse, on traçait on tableau plus sombre qu'il ne convient. Le xvi* siècle n'est pas accablé sous le poids de ses malheurs, comme l'avait été chez nous le xv^ 11 lutte, il ne perd pas courage. Si l'état matériel eût été aussi épouvantable que précédemment, la propriété foncière n'eût pas augmenté, comme on vient de le dire, de 1526 à 1600. Il y avait des provinces exclusivement catholiques et d'autres exclusivement protestantes, où l'on se battait moins; et, dans les dernières années, à partir de la mort de Henri III, on respira. On ne se doute plus alors, en certaines parties du Languedoc, des luttes qui ensanglantent le nord du royaume; mais aussi que de plaies à panser! La campagne de Nîmes « jadis voluptueux jardin de tout plaisir et abondance »,
disait-on en 1592, était en grande partie abandonnée, « à raison des ravages, brûleraents, dégâts. » Dans l'Ouest (1598) le roi Henri, allant de Nantes à Rennes à travers un pays ruiné, ne pouvait s'empêcher de dire : « Où ces pauvres Bretons prendront-ils tout l'argent qu'ils m'ont promis? » Dix ans plus tard, quoique la restauration marchât bon train, les traces de tant de destructions attristaient encore les regards. Les voyageurs parlent sans cesse des villages ruinés qu'ils rencontrent sur leur route.