DEPUIS LA GUERRE DE
Dans les chapitres qui précèdent nous avons marché sur un terrain solide, en cherchant à pénétrer et k découvrir un passé immuable. Dans ce dernier chapitre, il nous faut poser un pied timide sur un terrain mouvant, en étudiant un présent agité, soumis à des influences contraires, dominé par des phénomènes obscurs sur lesquels les renseignements et les chiffres font défaut. C'est dire que l'on ne peut dégager aucune conclusion ferme, moins encore augurer l'avenir, à peine oserait-on risquer quelques hypothèses que les faits, d'une année à l'autre, se chargeront de véritier... ou de démentir.
Les prix ayant plus que quintuplé en France depuis quatorze ans, c'est la preuve que le peuple français, pris en bloc, a quintuplé sa dépense; car il consomme, en quantité, autant de produits et de marchandises, bien qu'il les paye cinq fois plus cher .
Et, quoique sa dépense ait ainsi quintuplé, ce même peuple a pu faire, dans le même temps, assez d'économies pour prêter à son gouvernement deux cent quatre-vingts milliards, tandis que la guerre qui le décimait, en fauchant le cinquième peut-être de sa population adulte et productive, l'appauvrissait en même temps d'une masse énorme de richesse,
mobilière ou foncière, en accumulant les ruines sur son sol.
Quel a été le mécanisme de ce phénomène dont les causes nous sont connues? Quelles ont été surtout ses conséquences sociales? Nul gouvernement despotique n'eût pu se flatter de réussir à coups de décrets, ni même à coups de fusils, ce qu'une évolution quasi fatale — la hausse des prix — a engendré de bénéfices pour les uns et de pertes pour les autres. Ce transfert de biens, quoique douloureux est demeuré pacifique, lentement et silencieusement accompli. Il n'a pas suscité de révolte; Tordre n'a pas été troublé; la rue n'a vu se dérouler aucune scène de violence. C'est que la force des choses, mille fois plus puissante toujours que la force des lois, s'est ici manifestée par le jeu de l'offre et de la demande, tant pour la main-d'œuvre que pour les marchandises, aussi bien pour les travailleurs qu'elle a enrichis que pour les capitalistes qu'elle a dépouillés.
Une évolution sociale, résultant d'un bouleversement des prix, n'est pas chose nouvelle dans notre histoire; le lecteur a pu voir au cours de ce volume, maints exemples de « révolutions pécuniaires », soit que la hausse des salaires, au XV" siècle, après l'effroyable dépopulation de la guerre de Cent ans, ait favorisé les ouvriers urbains ou ruraux d'une heureuse période d'aisance; soit au contraire que la multiplication, au xvr siècle du nombre des habitants ait amené l'effondrement des prix du travail, réduits de moitié en un siècle.
Cette même époque de la Renaissance vit l'avènement de la bourgeoisie foncière, par suite de la hausse des terres, coïncidant avec le désastre des rentiers à revenu fixe, ruinés par la baisse de la livre-tournois. Ce n'est pas, cette fois, l'excessive abondance des métaux précieux qui a déterminé l'avilissement de notre franc, puisque l'or et l'argent ont disparu de nos bourses; mais ce n'est pas non plus la substitution à la monnaie métallique des billets de crédit dont la Banque de France soigne la confection, et le cours
forcé de ces billets, qui ont amené la baisse du franc évalué en marchandises.
Je ne crois pas qu'il faille attribuer une grande importance aux cinquante-deux milliards de circulation fiduciaire, succédant aux six milliards de 1914, au point de vue du crédit de la France dans le monde, c'est-à-dire de la valeur internationale du franc. A coup sûr ces cinquante-deux milliards de billets, dont trente-six n'étaient gagés, ni par l'encaisse métallique, ni par le portefeuille commercial, mais seulement par la signature de l'Etat, sont une grosse dette, ou mieux une grosse créance de la Banque sur l'Etat, une créance qui transforme, en fait, le billet privilégié en billet d'Etat, parce qu'il est clair comme le jour que lorsqu'une banque, au capital de 200 millions de francs, a parmi ses débiteurs, un client dont le découvert chez elle monte à 36 milliards, il est clair que la solidité de la signature de cette banque dépend exclusivement de la solvabilité de ce client exceptionnel.
Seulement, si l'Etat, c'est-à-dire la France, ne devait pas autre chose que ces 36 milliards de billets de banque, cette dette, comparée à la richesse de la nation, ne ferait peutêtre pas perdre au billet plus de 10 ou 12 pour 100 à l'étranger.
Certes, pour nos aïeux immédiats, une pareille charge eût été insupportable; sous son poids leurs finances eussent été totalement écrasées. Mais la fortune publique avait augmenté, depuis le commencement du xix' siècle, dans des proportions que nul n'aurait pu imaginer, puisque le total d'émission des assignats de la Révolution, qui semblait fabuleux en 1796, n'était pas supérieur en capital à la dette publique de 1913, dont nous payions alors allègrement la rente.
Si l'on songe que la liquidation des deux invasions de
1814 et de 1815, y compris le paiement de lindemnité de guerre aux alliés, représenta pour la Restauration — de
1815 à 1819 — le débours d'une somme de 1.100 millions-
or de l'époque — en francs-papier de 1927, qoelque 8 milliards 300 millions — que lorsque le gouvernement de Louis XVIII parla de faire, en 1816, un emprunt de 300 millions — environ 2.2S0 millions de notre monnaie — le banquier Laf fi Ite déclara qu'il était impossible de trouver une pareille somme, et qu'en effet tout ce que purent financer les maisons Baring, de Londres, et Hope, d'Amsterdam, ne passa pas 200 millions, on mesure le chemin parcouru par les chiffres en cent ans.
N'oublions pas que l'encaisse métallique de la Banque de France, en 1848, était seulement de S9 millions, que le cours forcé, établi par un décret du gouvernement provisoire limitait l'émission desbillets au maximum de 350 millions — ou 2.623 millions actuels. — L'on était loin encore de notre « plafond )) de 59 milliards, lors du cours forcé de 1870 à 1876, à l'époque des emprunts de la libération du territoire, lorsque l'émission de la Banque était bornée par la loi à 2.400 millions-or — soit 12 milliards-papier d'aujourd'hui — il y a cinquante ans.
Même évalués en or — c'est-à-dire réduits au cinquième de leur chiffre nominal — nos débours actuels sont la preuve d'un immense accroissement de richesse réelle, durant les cinquante dernières années. Toutefois la perte fut proportionnée au gain antérieur ; plus la production était intense sur le globe, plus son arrêt subit était ruineux. Nous remarquerons ici que la hausse des prix — ou, si l'on veut la baisse du pouvoir d'achat de la monnaie — ne fut pas d'abord une conséquence de la baisse du change; ce serait plutôt le contraire ; en tous cas le renchérissement de toutes choses a de beaucoup précédé l'avilissement du franc.
En 1916, en 1917, après deux et trois ans de guerre, lorsque déjà cette cherté, signe de prospérité chez les neutres, mais cause de misère chez les belligérants, sévissait cruellement, la livre sterling valait de 27 à 28 francs et le dollar ri fr. 80 — au lieu du pair de 25 fr. 25 et 5 fr. 18 — perles d'environ 12 p. 100 qui n'avaient rien d'anormal,
même vis-à-vis de l'Angleterre, puisqu'il était naturel que l'Angleterre, n'ayant pas à supporter la guerre sur son territoire, fût moins touchée; surtout que telles ciiarges accablantes pour nous ou pour l'Italie — le charbon et les frets maritimes — étaient pour nos alliés anglais, un profit.
Il est certain que les pris ont haussé avant que le change ne baissât — à partir d'avril 1919 — puisque dès avril 4916, trois années plus tôt, les prix avaient plus que doublé^ comparés à ce qu'ils étaient en avril 1914.
Doublés en moyenne, s'entend, puisque certaines marchandises avaient quintuplé, comme Falcool — demande des poudreries — d'autres avaient quadruplé comme le riz, les pommes de terre, le papier-journal — il arriva à coîiler 8 fois plus qu'avant-guerre — d'autres avaient triplé, telles le lia — qui venait naguère de Russie — le vin — réquisition de l'armée — le poisson commun : la pêche côtière était interdite, le périscope d'un sous-marin eût pu s'embusquer derrière les bateaux à voile et les chalutiers à vapeur péchaient des torpilles au lieu de poisson — le charbon :1a plupart des mines françaises étaient au pouvoir de l'ennemi.
Parmi les objets qui avaient simplement doublé, on peut citer le sucre, les oeufs, le beurre, les lapins, le drap — nous n'avions plus que le quart de nos importations de laine. — La viande de boucherie, la volaille, le pétrole, le coton brut; les chaussures, n'avaient haussé que de 50 pour 100. Enfin quelques prix étaient demeurés stationnaires, soit parce qu'ils étaient artificiellement maintenus à leur cours d'avantguerre, comme celui du pain; soit, comme celui du gaza Paris, parce que la Société exploitante perdait 20 millions par an, garantis par la Ville; soit, comme les loyers, parce que les mobilisés étaient dispensés de payer leur terme et que la loi avait suspendu, en fait, au profit de la généralité des locataires, le droit de propriété dans les villes.
Cette diversité même, dans la hausse du temps de guerre, prouve qu'elle avait, pour chaque marchandise, une cause
tenant à la demande et à l'offre particulière qui en était faite. C'était une hausse des marchandises, ce n'était pas une baisse du franc ; puisque le franc continuait à s'échanger à Paris, à Londres ou à New-York, contre des livres ou des dollars, sinon au même taux qu'en 1914, du moins avec une perte au change insignifiante.
Peu importe que le maintien du change français ail tenu à des causes spéciales; le fait est que, pour le Français, tandis que tout avait doublé ou triplé de prix, les monnaies anglaises ou américaines ne lui coûtaient pas plus cher; et il en pouvait acheter librement, puisque c'est seulement par la loi du 3 avril 1918, sept mois avant la fin des hostilités, que cet achat fut interdit ou plutôt soumis, pour les particuliers non commerçants, à certaines restrictions.
Depuis 1919, au contraire, il ny a pas hausse des marchandises, il y a seulement baisse du franc. L'ensemble des marchandises est revenu à son cours mondial. Si les prix français, calculés en or, sont plus de cinq fois supérieurs à ce qu'ils étaient en 1913, c'est-à-dire qu'en prenant te nombre 100 pour base des prix d'avant-guerre, si la moyenne actuelle des prix dépasse oOO francs-papier, cela lient à ce que l'or aussi a perdu de sa puissance d'achat. En effet, les prix exprimés en or sont présentement en Angleterre et aux Etats-Unis supérieurs de 40 et 47 pour 100 pour le gros, de 76 et 68 pour 100 pour le détail, à ce qu'ils étaient en 1913. Cette baisse de l'or n'a rien de définitif; elle peut n'être que passagère et l'agglomération exceptionnelle de ce métal dans un petit nombre d'Etats peut, à elle seule, lui faire perdre, dans ces Etats, une partie de sa valeur relativement aux marchandises.
Mais, pour le moment, celle baisse de l'or a pour conséquence paradoxale d'augmenter encore la baisse du francpapier, puisque ce franc, comme toutes les autres monnaies de crédit, s'évalue en un dollar-or déjà déprécié par rapport aux marchandises.
FORTUNE ET REVENUS DES FilANÇAIS DEPUIS 1914 325
Aux Etats-Unis, en Angleterre, 1.000 dollars ou livresT),^ sterlings d'aujourd'hui n'en valent plus que 660 de 1913 ; les rentiers ont perdu le tiers de leur revenu — jusqu'ici du moins puisque le fait peut n'être que temporaire. — Il faudrait donc 1 fr. 50 cent. ot\ pour obtenir autant de marchandises qu'avec un franc avant-guerre, et, comme le francpapier vaut cinq fois moins que le franc-or, il faudrait 7 fr. 50 papier... s'il y avait une exacte parité des prix chez toutes les nations.
Par un mécanisme singulier, c'est cette baisse de la monnaie qui nous a permis de financer puis de liquider la guerre. Ce mécanisme s'est créé tout seul; un homme d'Etat qui l'eût imaginé eût été conspué, un théoricien qui l'eût proposé se fût couvert de ridicule; en tout cas personne de prime-saut et par voie de contrainte n'eût pu le faire fonctionner. La chose s'est faite insensiblement et par un assentiment universel mais inconscient.
On a beaucoup raillé les économistes parce qu'ils avaient dit qu'une guerre, faute d'argent, ne pourrait pas durer plus de quelques mois; et en effet ils n'avaient pas prévu, ils n'auraient pas cru possible, cette colossale opération de crédit : V enrichissement des Français par les emprunts de la France. La formule était la suivante : offrir en vente ce qui, si on le donnait., ne serait pas accepté ; créer une valeur par l'achat même qui en serait fait.
Dumoment que la monnaie métallique avait disparu, que l'on était au régime du papier, de quel papier fallait-il se servir ? En pareille occurrence, les Etats besoigneux — la France au temps delà Révolution — émettaient directement, ou par l'intermédiaire d'une banque, du papier-monnaie qui ne tardait pas à perdre toute valeur ; non pas tant parce qu'il était répandu à profusion que parce que l'Etat, en le créante son gré, en imposait l'usage. Mais si, au lieu de leur faire prendre ce papier de force, l'Etat proposait aux citoyens de l'acheter, en s'engageant à payer aux porteurs l'intérêt de
la somme déboursée par eux pour l'acquérir ? Dès lors, le papier-monnaie que l'opinion eût repoussé sous la forme « billet de banque », fut recherché sous la forme « bon de la Défense Nationale », ou « titre de rente perpétuelle ». Et c'est justice.
Les inflationnistes eurent beau dire que l'Etat, qui vendait ces bons ou ces titres, en paiement desquels les particuliers lui versaient des billets de banque, troquait du papier contre du papier; que le papier qu'il recevait était improductif, tandis que celui qu'il donne lui coûte de gros intérêts; que, si le public a confiance dans la signature et la parole de l'Etat pour payer les intérêts de ce « papier-rente », ou de ce « papier-bon de la Défense », il aurait tout autant de confiance dans ce «papier-billet de banque ». Les inflationnistes commettaient une grosse erreur.
L'inflation dépendait du bon plaisir d'un seul. Mais dans l'émission d'un bon ou d'un titre par l'Etat, il y avait contrat. El ce libre contrat des citoyens-acheteurs et de l'Etat-vendeur, suffisait pour conférer au titre et pour maintenir aux billets, la valeur sur laquelle les deux parties étaient d'accord. Si l'Etat français au lieu d'émettre pour 280 milliards de titres de rente ou de bons de diverse sorte, avait fait émettre par la Banque une somme identique de billets, s'il avait vendu la monnaie en lacréant, au lieu de l acheter en l'empruntant, le billet serait tombé à rien et nous aurions fait banqueroute.
Chacun en convenait, mais où trouver des prêteurs bénévoles assez riches pour fournir à l'Etat c^s centaines de milliards, précisément lorsque le pays était envahi, jonché de ruines, que sa production était paralysée et que ses facultés d'épargne, estimées à 3 ou 4 milliards par an durant la paix, devaient être forcément taries par la crise affreuse qu'il traversait ?
(Test ici que la révolution des prix a joué son rôle : elle a fourni aux prêteurs l'argent qu'ils n'avaient pas et qu'autre-
ment ils n'eussent pu avair. La hausse a certainement enrichi tous les vendeurs : vendeurs de travail, ouvriers de ville ou de campagne, vendeurs de marchandises, producteurs ou intermédiaires. Pour ceux-ci, grands ou petits, avant la guerre, qu'ils fussent industriels ou commerçants, un mouvement, ininterrompu depuis soixante ans les forçait à réduire sans cesse la marge de leurs gains. A mesure que le progrès multipliait l'offre, la production et la concurrence, il fallait accroître sans cesse son chiffre d'affaires pour conserver le même bénéfice; les bénéfices représentaient par conséquent une portion de moins en moins forte des objets fabriqués ou vendus.
Un phénomène inverse s'est produit à partir de 1914 : les nouveaux milliards créés par l'Etat ou, si l'on veut, distribués par lui en échange des munitions et du matériel de guerre, ne correspondaient à aucune marchandise nouvelle. A force de répandre à flots sur le marché un argent dont la contre-partie manquait, puisqu'aucun particulier n'achetait un char d'assaut, un avion de bombardement ou même une simple grenade, il s'établit un déséquilibre entre cet argent qui grossissait sans cesse et le stock des marchandises consommables qui, lui,n'augmentaitpas. Les milliards nouveaux se portèrent donc, pour se satisfaire, sur la masse réduite des marchandises anciennes.
La demande élant partout et pour toute chose supérieure à l'offre, le détenteur de n'importe quel objet, sollicité par l'acheteur, avait carte blanche pour fixer presque à son gré le prix de vente et n'y manquait pas; de sorte qu'à chaque transaction, à chaque passage d'une main dans l'autre, les vendeurs, non contents de profiter de la plus-value ambiante que matières premières, denrées agricoles ou objets manufacturés acquéraient naturellement par leur rareté, accéléraient encore cette hausse par la majoration du bénéfice qu'ils se réservaient.
Or ces « vendeurs », c'était la nation presque entière,
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puisque la généralité des citoyens d'un Etat, depuis le plus humble des prolétaires qui vend son travail, jusqu'aux capitalistes les plus fortunés, sont, plus ou moins directement, intéressés à la vente de quelque chose. Il est vrai qu'en temps normal chacun est également acheteur; mais, depuis le 1" août 1914, un acheteur gigantesque était intervenu sur le marché : l'Etat, qui avait à sa charge exclusive une partie de la nation française — depuis la déclaration de guerre jusqu'au 11 novembre 1918, la France a mobilisé 8.140.000 hommes pour l'armée et 21.O.000 pour la marine — ayant à nourrir, habiller, loger, éclairer, é(|uiper, soigner, etc., les millons d'hommes sous les drapeaux, ayant de plus à leur fournir des armes et des engins de guerre.
Gel acheteur universel, qui consommait ainsi des centaines de raillions par jour, ne revendait rien, puisqu'il ne produisait rien, que des éclats d'obus, des gaz et de la fumée. Il n'offrait en vente que des bons de la Défense Nationale et des titres de rente. En effet, tout de suite, il avait manqué d'argent et avait dû emprunter. Elles citoyens, enrichis, lui avaient prêté d'autant plus volontiers qu'ils trouvaient ainsi un emploi fructueux des francs de papier qu'ils encaissaient.
D'autant que le total de cette nouvelle richesse allait s'enfler prodigieusement, par une sorte de réappréciation générale de la fortune française, du moins de la portion de cette fortune dont le revenu avait augmenté, qui allait se capitaliser sur la base de ces profits nouveaux. C'est ainsi que les fonds de commerce passèrent de mains en mains à des prix sans cesse grandissants. Le ministre des finances a cité à la tribune quelques exemples, fournis par l'administration de l'Enregistrement, des plus-values réalisées lors de la cession de fonds de commerce : un établissement vendu une première fois, en 1919, 75.000 francs, est revendu en 1921, :n0.000 francs, puis, en 1922, 900.000 francs. Un autre établissement, vendu 80.000 francs en 1921, est revendu dans les derniers mois de 1922, 2.^0.000 francs. Un autre encore,
\en(iu trois fois en 1919 et '1920, 200.000, 300.000 francs et 800.000 francs, etc.
La propriété foncière rurale bénéficia largement de cette hausse. Dès le milieu de Vannée 1918, il avait été créé en France pour 74 milliards de « valeurs mobilières » nouvelles : 31 milliards de trois emprunts en rente perpétuelle souscrits depuis la guerre, 20 milliards de bons de la Défense, 21 milliards d'augmentation du total des billets de banque ; toutes ces sommes n'étaient, et ne pouvaient être, que la cristallisation des économies ou des gains réalisés dans les quatre années précédentes, et la presque totalité était entrée dans les caisses de l'Etat.
Mais elle n'y était pas entrée directement. Beaucoup de biens immeubles avaient changé de propriétaires; nombre de cultivateurs avaient acheté de la terre avec les milliards que leur avait soudain procuré les prix triplés et quadruplés de leurs bœufs, de leurs porcs, de leur bois, de leurs vins; les viticulteurs avaient réalisé, en une seule année, tous frais payés, avec la récolte 1917, près de trois milliards de profit supplémentaire à celui des années d'avant-guerre. De leur côté, des possesseurs de fermes à longs baux, incapables d'équilibrer leurbudget en présence de la cherté croissante, se trouvèrent heureux de transformer la terre, qui ne leur donnait pas de quoi vivre, en un capital mobilier deux ou trois fois supérieur à ce que cette terre valait précédemment.
Cette mobilisation de la terre, transférée, parfois, à de nouveaux riches qui voulaient dégonfler leur portefeuille de valeurs, le plus souvent à des maîtres ruraux qui la faisaient valoir par leurs mains, a certainement accru la propriété paysanne ou semi-paysanne. Loin de ralentir le mouvement, la dépréciation du franc à partir d'avril 1919 ne fit que l'acceatuer. Elle accéléra la hausse des terres, dont le capital augmenta plus que le revenu, comme il arrive pour toutes les valeurs en hausse. De sorte qu'il y avait plus de profit à vendre qu'à louer. Surtout qu'en matière de place-
ments mobiliers, Tintérêt élevé des nouveaux emprunts émis ou garantis par l'Etat offrait au propriétaire foncier la perspective attrayante d'augmenter immédiatement ses recettes.
Cependant, si la nation ne s'était pas endettée, elle n'aurait pu ni soutenir la guerre, ni en réparer les ruines, puisqu'elle a dû seule y pourvoir. Et si le franc d'ailleurs n'avait pas baissé, les particuliers n'auraient pas pu prêter à l'Etat, puisque cette dépréciation du franc a été la cause même de l'inflation des bénéfices, des salaires et des capitaux fonciers, qui a créé les disponibilités des prêteurs. Il y a eu là un enchaînement paradoxal en apparence : l'Etal en empruntant, dépréciait le franc et, à son tour, le franc, multiplié par sa dépréciation même, permettait à l'Etat de contracter des emprunts.
Le crédit n'a pas manqué à l'Etat, mais il a coûté cher; si cher que beaucoup de capitaux anciens ont été partiellement détruits par la baisse de la monnaie. Très inégalement d'ailleurs, au regard de ceux qui en ont fait les frais; ce qui, une fois de plus, a prouvé qu'il est plus facile de rendre tous les Français égaux devant la loi, que devant la bourse; c'est-àdire devant les fluctuations incoercibles et le changement de rapport des « valeurs » entre elles.
En efl'et le franc, qui s'est déprécié pour tout le monde, ne s'est pas multiplié pour tout le monde : les revenus fixes ou à peu près fixes de la plupart de nos anciennes valeurs mobilières, ont lamentablement justifié cette qualité de fixité que l'on prisait naguère; ils sont demeurés identiques en « francs », tandis que le franc perdait peu à peu les quatre cinquièmes de sa puissance d'achat. Et non seulement nos anciennes obligations les mieux gagées, rapportant 3 et 4 pour iOO, ont baissé d'un tiers ou de moitié en capital, mais, parmi les actions les plus solides et les plus prospères, le plus grand nombre, chemins de fer, compagnies de navigation, de transports m'bains, de gaz, grandes usines métallurgiques
FORTUNE ET REVENUS DES FRANÇAIS DEPUIS I9l4 331
même, sont cotées bien plus bas en francs-papier qu'elles ne l'étaient avant la guerre en francs-or.
Le prélèvement de l'impôt, cruel bien que nécessaire, y a joué son rôle. Pour ne citer qu'un exemple, choisi parmi celles des valeurs à change qui semblent avoir le mieux supporté la.révolution monétaire, l'action du canal de Suez touchait en 1913 un dividende brut de 180 francs-or, réduits par l'impôt de 15 fr. 9o par titre à 164 francs net. Elle recevait l'an dernier 8o0 francs-papier, ramenés par l'impôt à 600 francs, qui valaient exactement 120 francs-or au lieu de 164.
Evalués en or, les dividendes distribués par la plupart des valeurs françaises accusent naturellement une baisse beaucoup plus forte : pour les chemins de fer elle est des trois quarts : 2 dollars 25 et 2 dollars 65 sur l'Orléans et le Paris- Lyon-Méditerranée au lieu de 10 dollars 32 et de 10 dollars 15 en 1913, 2 dollars 80 sur le Nord au lieu de 12 dollars 60 en 1913, et de même sur les autres réseaux; pour la Banque de France 14 dollars 25 et pour le Crédit Lyonnais 2 dollars 80 au lieu de 56 dollars 10 et de 11 dollars 30 en 1913. Des calculs identiques peuvent être faits pour les compagnies d'assurances, d'eaux, de gaz, pour des journaux, des fabriques, usines et industries diverses.
Il est clair que ceux dont le revenu n'a pas quintuplé nominalement ont perdu et c'est le cas de tous les préteurs hypothécaires, des rentiers viagers, des retraités, des pensionnés, des assurés et en général de tous les obligataires. Avant la guerre, la fortune mobilière des Français pouvait monter à 110 milliards-or, dont 26 pour la rente française au pair, 59 milliards correspondant à l'impôt annuel de 4 0/0 prélevé sur le revenu des valeurs soumises au fisc et 25 milliards environ de fonds d'Etal et titres étrangers possédés en France par nos concitoyens.
Dans ce dernier chiffre, les fonds russes figuraient pour 13 ou 14 milliards; les valeurs de pays neutres, prêtées au Trésor
par leurs détenteurs français durant la guerre, rachetées par lui et négociées sur les places étrangères représentent en capital nominal, deux milliards payés aux particuliers — le profit réalisé par l'Etat sur ces titres n'étant pas entré dans les poches privées. — Beaucoup de pertes ont été éprouvées par les capitalistes français sur le Turc, les Balkaniques, le Mexique, tandis que les capitalistes anglais, qui possédaient avant-guerre plus de cent milliards de francs au dehors, étaieat surtout intéressés dans les alTaires américaines, canadiennes, argentines et autres également prospères.
Ils en ont tiré d'importantes ressources : Y United States Steel Corporation — vulgo le trust de l'acier aux États-Unis — fait connaître tous les six mois le nombre de ses actions répandues dans les différents Etats du globe; les Anglais en détenaient 900.000 en 1914, 200.000 en 1919 et 147.000 en 1924; les Français en possédaient neuf fois moins, 100.000 en 4914, réduits à 52.000 en 1919 et à 23.000 en 1924.
Quel peut être, à l'heure actuelle, l'avoir des Français en valeurs étrangères? Parmi celles qui circulent en France, les unes, abonnées au timbre, dont la liste est publiée deux fois par an par le service de l'enregistrement, représentent : 1" pour les actions, un capital nominal de 6 milhards et demi, quadruplé par la hausse des changes, soit 26 milliards de francs-papier, et 2" pour les obligations, une valeur réelle de 5 milliards. De ces 31 milliards, les Français ne possèdent probablement pas plus de 60 pour 100, mais ils possèdent en outre des valeurs déposées dans des banques de divers pays, qui compensent vraisemblablement la somme de 12 milliards et demi de francs-papier que les étrangers peuvent détenir en valeurs cotées aux -bourses françaises. A ces 31 milliards s'ajoute le capital des valeurs non abonnées, et connues du fisc parce qu'elles payent chaque année la taxe de 2.-) pour 100 du dividende, qui correspondait l'an dernier à un revenu de 1.300 millions ou 30 milliards de
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capital. Cette portion de la fortune mobilière représenterait donc, en totalité, 61 milliards.
Quant aux valeurs françaises, l'administration des Finances en estime le montant, en capital, à 314 milliards, dont 224 de Fonds d'Etat ou garantis par l'Etat et 92 milliards d'actions et d'obligations de toutes sortes, cotées ou non cotées en Bourse; ces dernières correspondant aux 38 milliards-or d'avant-guerre, qui sont, comme on l'a dit ci-dessus, bien loin d'avoir quintuplé pour atteindre une valeur équivalente à celle de 1913. De même les 221 milliards nominaux de fonds d'Etat ou assimilés sont-ils, pour la plupart au-dessous de leur taux d'émission, lui-même très inférieur à la valeur au pair. Si nous prétendons les apprécier toutes au cours actuel, nous ne pouvons compter les fonds d'Etat pour plus de 200 milliards; encore est-ce en escomptant une certaine hausse probable à bref délai, et le total de la fortune mobilière française ressortirait ainsi à 354 milliards, tandis que les 110 milliards-or de 1913 devraient s'être transformés en 350 milliards de francs-papier en 1927, pour qu'il y eût au moins parité d'une date à l'autre.
Les mêmes observations s'appliquent à la propriété foncière. Le lecteur qui a noté les prix, chiffrés par nous dans les chapitres qui précèdent en francs-papier pour l'année 1913, a déjà pu constater que les moyennes ainsi obtenues sont très supérieures aux chiflres actuels. Il est vrai que les maisons de Paris surtout, n'ont pas obéi à la loi de l'oflre et de la demande. Rien ne prouve d'ailleurs que, si celte loi eût joué librement, les loyers eussent quintuplé dans notre capitale. Maîtres absolus de leurs immeubles, les propriétaires eussent porté les loyers à un taux qui leur eût paru équitable en raison de la hausse des réparations, des impôts, de la cherté de toute chose; mais il n'est pas certain que la majorité des locataires auraient été capables de payer ces loyers majorés et beaucoup d'immeubles seraient restés vides; de sorte qu'il eût fallu les bailler à petit prix pour en tirer un revenu.
L'Etat n'a pas osé risquer l'expérience ; les évictions trop nombreuses eussent paru brutales et ne se seraient pas accomplies sans troubles ; il a préféré investir les occupants du !"■ août 1914 d'une sorte de propriété temporaire et se charger d'arbitrer passagèrement le montant des loyers. La propriété bâtie vit ainsi depuis quinze ans sous un régime qui, sans l'avoir aboli en droit, en a suspendu l'exercice, sauf un certain nombre d'exceptions admises par une législation vacillante. C'est ainsi que les loyers commerciaux sont diversement réglementés par la loi, de même que les loyers des constructions nouvelles. La statistique officielle ne peut ici servir de base : en 1891, l'administration attribuait aux 8.926.000 maisons existant sur le territoire français une valeur locative de 2.600 millions; en 1911, avec 500.000 maisons de plus, la valeur globale était de 3.2$8 millions. Le chiffre de 1927 devrait être cinq fois plus fort — 16 milliards et demi environ — tandis que le fisc ne l'évaluait, en 1925, qu'à 3 619 millions de francs-papier. Les usines au nombre de 137.000 enl911 et de 163.000 en 1925 n'étaient majorées, d'une date à l'autre, que de 324 à 526 millions.
Mais le ministère des Finances n'hésite pas à reconnaître que l'augmentation effective des loyers est de 250 pour 100 et celle des usines de 300 pour 100, et, dans un rapport destiné à établir la capacité de paiement de la France vis-à-vis de l'Amérique, il estimait à 10.308 millions le loyer actuel de la propriété bâtie, maisons et usines comprises.
Quant à la propriété non bâtie, bien que ses détenteurs fussent libres d'en tirer parti à leur guise, elle a surtout profilé aux exploitants. Il y a môme eu, dans ce domaine, de véritables spoliations : des métayers, profitant de la hausse du bétail, pour se séparer des propriétaires en leur réclamant la totalité de celle « plus-value » — parfois égale à la valeur du fonds, souvent supérieure au revenu totalisé des dix années précédentes — tandis qu'en équité celte plus-value. n'était que la dépréciation du franc. Et la Cour de Cassation,
infirmant les arrêts des cours d'appel — comme celle de Toulouse — qui avaient osé, par des compromis, tempérer cette rigueur, a proclamé l'identité du franc-or et du francpapier, base de notre monnaie légale et de nos finances.
Seulement cette doctrine se retourne contre nous à l'étranger, où des débiteurs narquois nous déclarent à leur tour que le franc vaut toujours de l'or, en France ; à preuve les condamnations sévères par nos tribunaux des particuliers coupables d'avoir vendu l'or plus cher que ne l'achète la Banque de France ; laquelle continue de faire figurer en son bilan hebdomadaire les billets en contre-partie de l'encaisse métallique, les francs-papier du passif au pair des francsor de V actif.
Pour se garantir, dans le présent comme dans l'avenir, des fluctuations de la monnaie, les propriétaires fonciers sont revenus aux coutumes du moyen âge, ils ont stipulé des fermages en nature — blé ou viande — mais, si le quintal de froment, qui valait 26 francs-or avant guerre, a largement sextuplé de prix — il a même atteint Tan dernier le cours de 230 francs — la propriété est très loin d'obtenir en 1927 le même nombre de quintaux qu'elle obtenait en 4913, c'està-dire deux quintaux à l'hectare correspondant à une cinquantaine de francs pour la moyenne de la terre labourable. Celle-ci n'a guère réalisé jusqu'ici^ en francs, qu'une augmentation de 350 pour 100 dans son ensemble. Mais, comme beaucoup de baux anciens sont à peine expirés, il est vraisemblable d'admettre que le mouvement de hausse n'est pas terminé.
Nous avons dit, au commencement de ce chapitre, qu'il se consommait, en quantité, autant de produits qu'il y a quinze ans par le peuple français, pris en bloCy et cela est vrai ; mais, dans ce bloc, la part de chaque groupe a changé. Celle de la classe bourgeoise a diminué, celle de la classe populaire a augmenté. La « poule au pot » du dimanche, souhaitée par Henri IV sur la table paysanne,
figure aujourd'hui couramment sous la forme de poulets rôtis dans bien des fermes qui consomment la volaille qu'elles produisent ; tandis que le poulet a plutôt disparu chez les travailleurs intellectuels et généralement chez ceux qui manient la plume, plutôt que la bêche, la truelle ou le marteau.
L'indignation qu'a suscitée chez quelques-uns ce qu'ils ont nommé le « renversement des valeurs » vient de l'ignorance où ils sont de l'histoire des prix. Elle nous apprend que l'argent est maître chez lui; je veux dire que l'indépendance des prix, qui ne souffrent aucun joug et bravent toute autorité, s'étend au prix des hommes comme au prix des choses et au prix de tous les genres d'hommes, salaires ou appointements, bénéfices ou honoraires.
11 n'y a jamais eu, il n'y aura jamais un rapport de justice "entre le travail et son prix, parce qu'on ne paie ni les gens, ni les choses à proportion de l'estime que l'on en fait, mais du besoin que l'on en a. Ces besoins changent avec les siècles : un bon professeur, au moyen âge, devait s'estimer heureux d'avoir la solde d'un bon arbalétrier ; il l'obtenait rarement autant qu'on en peut juger ; au contraire, un chevalier bien équipé se payait alors le même prix qu'un chef de bureau dans un ministère de 1913.
Si nous abordions le chapitre des traitements actuels, après avoir constaté que, de tous, celui qui a été le plus augmenté dans ces dernières années est l'instituteur, nous observerions qu'il est absurde de payer un maître d'école primaire autant et même plus qu'un professeur agrégé de lycée.
Or, quelque choquante que puisse être cette rémunération — et elle ne l'est pas plus d'ailleurs que celle du chef de rayon des grands magasins mieux payé que le maréchal de France — quelques disproportionnés à leurs mérites respectifs que soient présentement leurs appointements, il se peut que, loin de s'atténuer, cette disproportion augmente encore dans l'avenir au détriment du lycée et au profit de la maison
d'école, non pas sous des influences politiques, comme on pourrait le croire, mais par de vulgaires motifs économiques : s'il advenait simplement que l'on manquât de candidats pour remplir les postes d'instituteur rural dont il faut des dizaines de mille, tandis qu'il se trouverait assez de sujets distingués pour briguer, dans les grandes villes, les chaires peu nombreuses de l'enseignement secondaire.
Le prix des capacités humaines obéit aux mêmes règles mystérieuses que les autres prix : la hausse ou la baisse du travail de plume n'a pas eu pour corollaire à travers les âges la hausse ou la baisse du travail d'outil. Au début du xx" siècle la moyenne des emplois civils dépassait généralement les salaires ouvriers, tandis qu'autrefois les gages des petits employés étaient souvent inférieurs à ceux des compagnons de métier.
Il est possible que le rapport se fût de nouveau retourné en faveur de ces derniers, même sans la guerre, par le fait seul de l'instruclion généralisée, qui perd sa valeur vénale enperdantson privilège de rareté. Un profit social, indirect, delà multiplicité des écoles eût été ainsi de rehausser le travail manuel. Il faut dans un Etal cent hommes de bras pour un homme de plume ; le marché des hommes de plume est donc cent fois plus étroit que celui des hommes de bras. Pour peu que l'offre y soit supérieure à la demande, le cours des hommes de plume fléchit, et ceux qui ne sont pas aussi des hommes de tête, c'est-à-dire les dix-neuf vingtièmes d'entre eux, se trouvent moins payés que les bons hommes de bras, ouvriers et domestiques.
Au cours du xix' siècle l'inégalité a beaucoup augmenté parmi les membres des professions libérales; il s'est créé, en fait d'honoraires, des privilèges d'argent, des situations plus favorisées et, par rapport à l'ensemble de chaque corporation, plus exceptionnelles qu'il n'y en avait jamais eu naguère. Ces situations enviées avaient été créées, tantôt — celles des médecins ou des peintres — par une aristocratie
d'argent qui faisait enchérir leurs soins ou leurs œu\Tes ; tantôt — celle des auteurs et artistes dramatiques — grâce à l'aisance nouvelle de la démocratie qui a multiplié la clientèle théâtrale; de sorte que les pièces à succès se jouent plus longtemps que jadis et rapportent par conséquent beaucoup plus; tandis qu'autrefois, avec le renouvellement rapide de l'affiche, un plus grand nombre d'ouvrages avaient forcément accès à la scène et personne n'y pouvait faire de très gros profits.
Si les intellectuels, quoique mieux traités par la guerre que les rentiers à revenu fixe, ont vu leurs ressources, provenant d'appointements ou d'honoraires, augmenter beaucoup moins que le franc ne baissait; s'ils souffrent par conséquent de cette baisse plus que les propriétaires fonciers, lesquels à leur tour ont eu des destinées très diverses suivant la nature — urbaine ou rurale — de leurs biens et la façon dont ils en jouissaient, par eux-mêmes ou par fermiers et locataires, il est certaiu que, clans son ensemble, la classe bourgeoise de 1913 a perdu depuis quinze ans une partie de son bien-être puisque le total de ses recettes, environ triplées, n'aurait pu faire face à des dépenses plus que quintuplées. Elle a dû forcément consentir à se restreindre.
Depuis la guerre le montant des successions déclarées est à peine doublé : il était de 174 milliards passif déduit — en 1910; il est maintenant de 343 milliards (chiffre de 1925). Même en faisant la part des fuites, provoquées par des taxes excessives, il est clair que la fortune, le capital français n'a pas suivi le mouvement des prix. Mais l'intérêt de ce capital n'entre que pour une faible part dans les receltes globales de la nation. Des 34 milliards qui formaient, l'an dernier, le total des sommes soumises à « l'impôt sur le revenu », 26 pour 100 seulement provenaient de ce qu'on est convenu d'appeler « la fortune oisive » — fermages, loyers, coupons et dividendes. — Les bénéfices industriels et commerciaux représentaient 31 pour 100, les traitements publics
et privés 34 pour 100, le reste se partageait entre les bénéfices des professions non commerciales, de l'exploitation agricole et des charges ou offices.
Or ces 34 milliards appartiennent exclusivement aux classes « riches » « ou aisées ». Sont exempts les revenus inférieurs, théoriquement à 7.000 francs, pratiquement à 10.000, 13.000 et davantage. Sur les 1.56L000 contribuables qui payaient cet impôt, l'an dernier, 333.000 seulement figuraient pour un revenu inférieur à 10.000 francs tandis que 766.000 composaient la classe des revenus de 10.000 à 20.000 francs. C'est que le travailleur manuel a nettement manifesté sou refus de participer à ce genre d'impôt; si bien que, dans l'usine, où le comptable qui gagne lo.OOO francs y est soumis, le contre-maître qui en gagne 17.000 y échappe.
Fiscalement, la chose est sans importance, mais au point de vue des recettes nationales, il est clair qu'aux champs ou à la ville, au comptoir comme à l'atelier, ce sont les produits du travail manuel qui forment aujourd'hui la plus grosse part parce que ce sont eux qui ont le plus augmenté, soit dans la catégorie des salaires fixes, soit dans les bénéfices de la petite exploitation agricole ou du petit patronat.
Ce gain du travail manuel a plus que quintuplé depuis la guerre; dans nombre de métiers il a sextuplé; tandis que les dépenses de l'ouvrier n'ont pas beaucoup plus que quadruplé. Son salaire ayant ainsi augmenté plus que sa vie ne renchérissait, il a pu améliorer son ordinaire, son costume ou son logement. Dans bien des villes où le chiffre des habitants na pas varié, où celui des maisons est resté le même, on ne trouve plus rien à louer. Si une population identique à celle d'il y a quinze ans, qui trouvait toujours des logements vacants, semble, dans les mêmes localités manquer de place, c'est que chacun prétend en avoir davantage, et combien il a raison ! — Le logis populaire dans les villes est souvent une honte, c'est l'un des besoins les plus urgents de notre temps.
fi De même la majorité des ce prolétaires » mangent mieux; et c'est une des causes de l'augmentation excessive de la viande que personne ne se soucie plus des bas morceaux qui restent sans acheteurs. Bref ce que les Américains nomment le standard of life^ ce qu'on regarde comme le « strict nécessaire », bien qu'il varie prodigieusement d'un pays à l'autre et d'une époque à l'autre, a sensiblement augmenté.
La hausse des salaires a permis aussi à la masse des travailleurs manuels de réaliser des économies. Un nouveau pas a été fait dans V embourgeoisement de l'immense majorité des travailleurs par leur accession au capitalisme. Car le capital, qui s'est fort multiplié depuis cent vingt ans est appelé — loin de disparaître comme le croient quelques a communistes » — à grandir encore bien davantage en se démocratisant. El le jour où la masse du peuple sera « propriétaire », elle aura vraiment acquis l'un des ^ superflus » les plus nécessaires à lexistence : la sécurité du lendemain. Tout cela ne se fera du reste ni par décrets, ni par grands sauts ni à grand bruit; mais les transformations du monde futur seront, comme celles du siècle dernier, insensibles et silencieuses.
Une partie notable des milliards de rentes et de bons de l'Etat appartient aux travailleurs et c'est une base solide pour notre dette nationale, en même temps qu'un gage de stabilité sociale. Maintenant, quelle sera la durée de cette hausse des salaires due à la pénurie des bras? Pareil phénomène, qui ne fut pas sans précédent, comme on l'a vu au cours de cet ouvrage, était voué jadis à disparaître avec le retour de la prospérité.
Ce qui était nouveau, c'était la hausse dont nous avait gratifié le féerique xix*" siècle, c'était cette révolution-bienfait de 1840-1913 où, pour la première fois dans les annales de l'humanité connue, on avait vu augmenter à la fois la population et les salaires réels; les hommes, quoique plus nom-
breux, étant plus riches et la main-d'œuvre gagnant, non par sa rareté, mais par la multiplication inouïe de ses produits qui enrichisssit la nation tout entière.
Aujourd'hui nous savons que notre richesse de papier est faite de nos dettes et que nos salaires enflés sont faits de nos morts; cependant si la guerre, en changeant notre monnaie, a créé des privations pour les uns en même temps que des jouissances pour les autres, la révolution des prix n'aura pas de conséquences sociales très durables. Les blessures d'argent peuvent suspendre ou retarder la marche du progrès ; elles ne sont pas capables de dissocier une nation ni de modifier sa structure.
Pases.
Avant-Propos
Note sur les prix, chiffrés en monnaie de 1927