LE POUVOTR DE L'ARGENT
La connaissance du pouvoir de l'argent est la base d'un travail historique sur la fortune mobilière.
Nul n'ignore que l'on entend par « pouvoir de l'argent » — et, par là, l'on désigne indistinctement les deux métaux monnayés — le rapport de l'or ou de l'argent fin d'une époque, à la valeur de l'or ou de l'argent fin d'une autre époque prise pour terme de comparaison. Quelle somme de richesses représentait le kilogramme d'argent de 1300, de 1500, de 1700?
Quelle est celle que procure aujourd'hui le même kilogramme d'argent, ou, depuis 1914, le papier-monnaie, supposé correspondre à cet argent et à cet or?
« Ce parallèle, disait Jean-Baptiste Say, est la quadrature du cercle de l'économie politique, parce qu'il n'y a pas de mesure commune pour l'établir. » S'en tiendra-t-on en effet aux objets de première nécessité? Fera-t-on entrer en ligne de compte toutes espèces de marchandises et notamment les objets de luxe? on devine les incertitudes et les difficultés que présentent les comparaisons; la plupart des historiens y ont renoncé par lassitude : « les différences de valeur d'une même somme suivant les temps et les lieux, a-t-on dit, ne pouvant être connues d'une manière fixe, rendent impossible la comparaison, quelquefois tentée, des richesses de deux époques ou de deux nations voisines. »
Il est en effet aisé d'observer que, selon le choix des éléments employés dans ces calculs de la puissance d'achat des métaux précieux, on arrive trop souvent à des résultats contradictoires ou absurdes. Tel a été malheureusement le cas de plusieurs savants, qui se sont obstinés à prendre pour critérium du pouvoir de l'argent, une seule espèce de valeur qu'ils supposaient être par sa nature, plus à l'abri qu'aucune autre des variations commerciales. Que cette valeur, soi-disant stable depuis l'antiquité, fût la journée du manoeuvre, ou la paie du soldat, suivant la croyance assez naïve du comte Garnier, ou même le blé, suivant l'opinion qui compte les plus nombreux adeptes, aucune de ces bases isoli^es ne pourrait être admise. Demander au cours du blé de nous faire connaître le prix relatif de l'argent, c'est se condamner d'avance aux plus CTOSsières erreurs; parce que la hausse ou la baisse des céréales, obéissant dans la suite des âges à des causes qui leur sont propres, ne joue qu'un rôle secondaire dans l'existence des sociétés civilisées.
Par exemple le blé vaut à peine aujourd'hui, en francspapier de 1927, dix fois ce qu'il coûtait en France dans la période 1351-1375. Mais le lard vaut vingt fois plus et la viande de bœuf trente fois plus. En revanche le poisson se vendait trois fois moins cher seulement. Le salaire des manœuvres était à peu près dix-sept fois moindre que de nos jours; mais le revenu de la ten'e est aujourd'hui trentecinq fois et sa valeur quatre-vingts fois supérieure. Durant les mêmes vingt-cinq années, le kilogramme de chandelles se vendait seulement le tiers de ce qu'il se vend chez nos épiciers actuels; mais le cent de fagots valait cinquante fois moins. On voit dans quelle mesure très diverse les anciens prix différaient des nôtres, et combien peu ils se proportionnaient au prix du blé.
\je\)Ouvo\r particulier de l'argent sur le blé n'est pas le même que le pouvoir de l'argent sur telle ou telle autre marchandise, ni que le pouvoir général de l'argent sur
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l'euseinble des marcliancfises. Ce pouvoir général n'est autre chose qu'une moyenne de tous les pouvoirs particuliers; chacun d'eux n'étant admis, bien entendu, à influer sur la moyenne qu'à raison de son importance, que dans la proportion même de son rôle dans l'existence du commun des hommes. Il est clair qu'une baisse de moitié sur le poivre ne compense pas une hausse d'un dixième sur le charbon de terre.
C'est la différence entre le pouvoir particulier de l'argent sur une certaine marchandise et son pouvoir général sur l'ensemble des choses nécessaires, utiles ou simplement agréables à l'humanité, qui constitue ce qu'on appelle la hausse ou la baisse de chaque nature d'objets. Si, par exemple, le pouvoir général de l'argent a baissé de 15 a 1, depuis les règnes de Henri II et Charles IX (^1531-1575) jusqu'à 1927, tandis que son pouvoir sur le blé n'a baissé que de 7 1/2 a 1, on peut dire que le hlé a diminué de moitié, par rapport au prix de la vie.
Cette expression même, le « prix de la vie », n'est pas complètement exacte; elle rend mal l'idée beaucoup plus vaste qui s'attache à ce mot « pouvoir général de l'argent. » Elle tend à particulariser cette idée, à limiter un champ d'études qui doit embrasser le rapport entre les métaux précieux d'une part et de l'autre la totalité des valeurs, à l'examen de certaines catégories seulement. Cependant, pour comparer deux kilogrammes d'argent ou d'or que nous prenons l'un en 15ÛU, l'autre en 1927 — celui-ci évalué au change en francs-papier — il nous faudrait connaître non seulement ce que l'un et l'autre nous donneront de pain, de viande, de vêtements ou de stères de bois, mais aussi ce qu'ils représentent de salaires ouvriers, d'appointements et d'honoraires, de propriété acquise ou louée, de chemin parcouru, suivant les systèmes de locomotion en usage.
Maintenant dans quelle mesure ces « marchandises », ces «richesses », ces « valeurs » si diverses, susceptibles d'être échangées et d'avoir un prix, influent-elles sur le pouvoir de
mes deux lingots monnayés? Evidemment dans la mesure où elles existent elles-mêmes sur le marché du monde. Et combien en existe-t-il? Constatons tout d'abord que cette proportion des marchandises entre elles n'est pas la même, en 1500 par exemple, en 1700 et en 1927. Elle n'est la même presque à aucune époque de l'histoire, parce que toutes ces marchandises ont, dans le cours des siècles, augmenté ou diminué en quantité, et qu'elles ont haussé ou baissé en prix^ par des motifs qui leur sont propres, sans quil y ait, comme on pourrait le croire, aucune proportion entre leur changement en quantité et leur changement en prix.
11 en est, comme la terre cultivée et le travail, qui ont augmenté à la fois en quantité et en prix, mais beaucoup plus en prix qu'en quantité; d'autres qui ont diminué à la fois en prix et en quantité, comme certaines denrées, certaines matières premières abandonnées pour d'autres : les poissons d'eau douce, le pastel-teinture. D'autres ont été apportées du dehors que l'on ne connaissait pas ou dont on ne pouvait user : la pomme de terre, les bois exotiques. D'autres avaient augmenté en prix moins qu'en nombre : les chevaux, par exemple, au cours du xix* siècle et malgré l'invention des automobiles, étaient six fois plus abondants qu'il y a deux cents ans. D'autres enfin ont augmenté en nombre et diminué en prix : tels les tissus jusqu'à 1914.
L'or et l'argent eux-mêmes ont augmenté en quantité beaucoup plus qu'ils n'ont baissé de prix; puisqu'il y a peut-être sur la surface du globe soixante fois plus de métaux précieux en 1927 qu'il n'y en avait en 1520, tandis que leur prix de vente — autrement dit leur puissance d'achat — n'avait baissé depuis lors jusqu'en 1914 que de cinq à un et que leur prix de loyer — autrement dit le taux de l'intérêt — qui avait baissé de dix à quatre et trois pour cent, est remonté à (3 ou 7 pour cent depuis la guerre.
C'est même pour cela que le pouvoir social de l'argent est tout à fait distinct de son pouvoir commercial. Le pouvoir
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social de l'argent, c'est la comparaison des fortunes entre elles, d'une époque à l'autre, qui^nous le fait connaître; tandis que le pouvoir commercial c'est V évaluation^ en marchandises^ des monnaies des deux époques. Par exemple, dire que le « prix de la vie » a doublé de 1800 à 1900 cela veut dire que 10.000 francs en 1900 procuraient autant de marchandises que 5.000 francs en 1800; mais cela ne veut pas dire que 10.000 francs de rentes^ en 1900, correspondent socialement à o.OOO francs de rentes en 1800, parce que le chiffre des fortunes, la richesse relative des particuliers, avait beaucoup plus que doublé dune date à l'autre.
Un phénomène inverse s'est produit depuis treize ans; le pouvoir social de 1 argent a moins baissé que son pouvoir commercial ; la richesse ~ exprimée en francs-papier — a moins augmenté que les prix n'ont haussé, comme on le verra plus loin.
Mais, seules, les variations du pouvoir commercial peuvent être appréciées d'une façon positive, lorsqu'on possède un assez grand nombre de chiffres anciens. Ce calcul repose sur des bases absolument solides pour la masse populaire dont la consommation est bornée à un petit nombre d'objets de première nécessité, à la condition, bien entendu, d'attribuer aux divers chapitres de dépense, (nourriture, habillement, logement, chauffage, éclairage, etc.) et, dans le détail de chaque chapitre, à chaque objet (pain, viande, boissons, dans la nourriture, chaussures ou linge dans l'habillement) un coefticient proportionné à son importance respective dans les budgets ouvriers et paysans.
Ces coefficients ne sont pas les mêmes dans les diverses catégories sociales : la table, qui représente 60 pour 100 du budget ouvrier, n'absorbe que 30 pour 100 des ressources chez le bourgeois aisé, 15 pour 100 et au-dessous chez les riches. Et, parmi les frais de la table, le pain, qui forme à lui seul les deux cinquièmes de la dépense d'alimentation d'un ménage rural, n'en atteint pas la dixième partie chez un
plurimillionnaire. Dans chaque classe même, il est une foule d'espèces particulières selon que leurs membres sont célibataires ou mariés, selon que les familles sont plus ou moins nombreuses, plus ou moins en état de travailler. L'on ne peut obtenir que des moyennes, donnant un degré suffisant d'exactitude.
Qu'il y ait place à quelque arbitraire dans le quantum attribuée chaque dépense, il n'en pourrait être autrement; des marchandises d'autrefois ont cessé d'être en usage aussi bien dans le chauffage et l'éclairage que dans la nourriture, et, s'il s'agissait des classes riches, on remarquerait que les étoiles dor et d'argent, si estimées de nos pères, ne sont plus de mise aujourd hui. Il est des besoins nouveaux : le café, le tabac; et parmi les dépenses d autrefois, certaines, comme le sucre, ont passé de la catégorie superflue à la catégorie nécessaire, ou de la catégorie nécessaire à la catégorie superflue. Force est pourtant de les classer toutes comme elles le sont de nos jours.
Une erreur accréditée, dont il est bon de faire justice, c'est l'axiome de la décroissance prétendue « fatale » du pouvoir de l'argent.
Cette décroissance est si peu fatale qu'elle a subi, dans l'antiquité, autant qu on en peut juger par les quelques chiffres qui sont parvenus jusqu'à nous, de longs temps d'arrêts et de brusques retours en arrière. Elle en a subi dans le xix' siècle et la baisse actuelle de notre monnaie de papier ne vient pas de l'extrême abondance des métaux précieux sur notre sol.
Le pouvoir de l'argent ou, si l'on veut, le coût de la vie nest pas le même à à'heure actuelle dans les divers états qui sont au régime de l'or, il en était de même au siècle dernier sur toute la surface du globe. Les premiers voyageurs qui pénétrèrent au Thibel, il y a soixante- quinze ans, furent surpris du taux exorbitant auquel s'y maintenaient les denrées les plus vulgaires, taux qui tenait à la fois de la pauvreté du
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pays en produits raanufacTlurés et agricoles et à une richesse en métaux précieux qui dépassait, non pas peut-être comme le dit le père Hue : « tout ce qu'on peut imaginer »,mais très certainement les besoins restreints d'une population pastorale et clairsemée.
Au temps de Socrate, cinq siècles avant notre ère, l'hectolitre de blé ne coûtait pas moins cher qu'au temps de Philippe-Auguste, c'est-à-dire environ 4 francs intrinsèques (ou 108 francs-papier) et un mouton valait le même prix sous Solon que sous Charles VIII, c'est-à-dire à peu près 1 franc intrinsèque (ou 30 francs de 1927). Une journée d'ouvrier, au temps d'Aristophane (400 ans avant J.-G.) valait 0,48 centimes (ou 6 fr. actuels), comme sous Louis XIII. Un bœuf gras, au temps de Démosthène, (350 ans avant J.-G.) se payait beaucoup plus cher que sous Philippe-le-Bel.
Dans le tarif de Dioclétiea (l'an 290 de notre ère) la journée de manœuvre est cotée 2 fr. 60 et la livre de bœuf 0 fr. 80 comme en 1910. La vie était très certainement meilleur marché au ii' siècle après Jésus-Christ, dans la Gaule Cisalpine, où la nourriture d'un homme ne revenait, si l'on en croit Polybe, qu'à 0 fr. 50 actuels par jour, qu'elle ne l'était en Egypte deux cent cinquante ans auparavant. La Rome impériale payait son vin ordinaire plus cher qu'il ne valait, il y a trente ans, dans le département de 1 Hérault. Il ne paraît pas que le pouvoir de l'argent fût plus bas, dans son ensemble, à l'avènement de Saint-Louis qu'il ne l'était à l'avènement de l'Empereur Auguste et la terre se louait bien plus cher en Italie, sous les Césars — près de 100 francs l'hectare, dit Fustel de Coulanges — qu'en France sous les Valois.
Pour m'en tenir aux six siècles qui ont fait l'objet de mes travaux personnels, le pouvoir de l'argent n'a nullement suivi la marche constamment descendante que la plupart des écrivains ont admise. Quatre fois et demie plus fort qu'en 1913 — donc 22 fois 1/2 plus qu'aujourd'hui — dans le
premier quart du xiii' siècle (1201-12-25), il diminue graduellement à 20 jusqu'à Philippe-le-Bel, puis à 171/2 sous les derniers Capétiens directs et en 13S1-1375 à 15 fois seulement ce qu'il est aujourd'hui — trois fois celui de 1913.
La vie était chère en France sous Gharles-le-Sage et les contemporains s'en inquiétaient. Cette hausse s'arrête subitement avant le début du xV siècle et l'affaissement des prix commence vers 1390, plus ou moins rapide selon les provinces et selon la nature des marchandises pour aller toujours s'accentuant jusque vers 1475, où il atteint son maximum. Ce fut là l'époque du plus grand pouvoir commercial des métaux précieux. Avec 1 franc on obtenait, de 1451 à 1500, deux fois plus de marchandises qu'on ne s'en fut procuré, avec la même somme, cent ans auparavant. Le pouvoir de l'argent avait monté, autrement dit, la vie avait baissé de 25 pour 100 de 1375 à 1400; elle était devenue en 1401-1450, vingt-deux fois, et en 1451-1500 trente fois moins chère qu'à l'heure actuelle en monnaie-papier.
Jamais, depuis 1200, l'or et l'argent n'avaient été si recherchés, jamais les marchandises n'avaient été à si vil prix; on était alors presqu'aussi riche avec 0 fr. 50 par jour qu'on l'est maintenant avec 15 francs. Le journalier l'était même davantage, puisqu'e» monnaie de 1921 son salaire quotidien était de 18 francs, tandis que l'hectolitre de blé valait 97 francs. Cet état de choses dura peu. Dès le commencement du règne de Louis XII, en 1500, la hausse recommence sous l'influence de causes intérieures; à partir de 1525 on s'aperçoit de la découverte de l'Amérique. Naturellement, l'Espagne et les possessions espagnoles en sont les premières alVectées : les fonctionnaires des Pays-Bas reçoivent, dès 1527, des suppléments de trailements « à cause de la cherté des vivres qui est à présent »; les Francs-Comtois déplorent en 1546, « cette cherté qui régne partout et principalement dans le Comté de Bourgogne. »
Quand on lit les lettres de Pizarre et de ses compagnons
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au Pérou (1533) ou voit que J'Europe fit un rêve des Mille et une nuits. Ces explorateurs, de l'autre côté de l'Atlantique, disant « qu'on leur offre taat d'or qu'ils en seraient saouls », ont l'ivresse, la folie, le détraquement du métal vénéré. Ce fut la grande révolution économique à l'aurore des temps modernes, comme la disparition du servage avait été, trois siècles auparavant, celle des temps féodaux. La première avait transformé la terre et le travail ; la seconde transforme le numéraire, la marchandise-type, signe des échanges.
De 1492 à 1544, on avait importé d'.imérique 279 millions de métaux précieux, c'est-à-dire une quantité égale à celle que toutes les mines alors exploitées en Europe, qui rendaient en moyenne, d'après les estimations les plus favorables, 5 à 6 millions par an, avaient pu produire ensemble pendant la même période. Dans la seule année 4545, les importations s'élevèrent subitement à 492 millions. La fameuse mine du Potosi commençait à être exploitée; douze ans après on inventait le procédé de l'amalgamation à frdd, qui réduisait sensiblement les frais d'affinage du minerai et, en 1559, la paix de Cateau-Carabrésis, rétablissant les relations entre l'Espagne et la France, ouvrait un libre accès à l'invasion métallique dont notre pays se ressentait dégà si fortement.
Le pouvoir de l'argent, après avoir baissé d'un quart de 15'20 à 1540, baissa encore de moitié jusqu'au début du xvii' siècle. Cette hausse des marchandises, qui avaient par suite triplé en soixante-quinze ans, était, vers la fin du XVI' siècle le sujet des explications de ceux qu'on appellerait aujourd'hui les économistes. Chacun en donnait une explication plus ou mains plausible, édifiait sa théorie particulière sur des raisonnements plus ou moins sensés. Si l'on ne voyait pas de nos jours des hommes d'Etat recommandables partager, assez naivemeat parfois, les aberrations économiques de la £oul«, on aurait peine à se figurer commeat, au temps de Henri Uï, des financiers et des penseurs de mérite ont
cherché si loin la cause d'un phénomène qui leur crevait les yeux.
Nous voyons le kilogramme d'or ou d'argent de 1595 ne valoir plus en terres, en salaires, en blé, en viande, en étoffes, que les deux tiers, la moitié, le quart ou le cinquième, suivant les objets, et, en moyenne, que le tiers de ce que valait le kilogramme de 149o.
Cependant la masse d'or ou d'argent, épandue sur la surface de l'Europe en 1595 était de beaucoup supérieure au triple de celle qui existait cent ans auparavant; elle était peut-être six fois plus grande. Nous touchons ici au point le plus difficile à pénétrer : les causes et les conséquences des variations du pouvoir de l'argent. Et d'abord, de ces variations, on ne peut rien conclure relativement à la prospérité publique, puisqu'il se trouve diminuer, augmenter ou demeurer immobile, aussi bien dans des moments de crise que dans des moments de progrès. Pour nous révéler l'état matériel d'uQ pays, il faut que les motifs de ces hausses ou de ces baisses nous soient connus.
Ainsi l'augmentation du pouvoir de l'argent indique un état de gêne lorsqu'elle tient à une moindre abondance de métal; parce que le métal ne diminue pas effectivement, mais il rentre dans les poches, dans les cofïres ou dans les bas. Et celte disparition factice de l'or et de l'argent, qui en cause le renchérissement, n'est autre que le resserrement du crédit. Quanta la diminution du pouvoir de l'argent, elle est signe de crise si elle provient de la rareté des marchandises, et elle ne signifie rien, si elle provient de l'abondance des métaux précieux.
En voyant les prix excessifs atteints à la fin du xvi* siècle, on est assez étonné de ne pas trouver de grandes plaintes à ce sujet dans les chroniques, journaux de familles, livres de raison, où la classe bourgeoise consigne volontiers, à huis clos, ses impressions de toutes sortes. La misère, qui est grande pourtant sous la Ligue, ne frappe donc pas cette
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classe là. C'est la classe ouvrière qui souffre alors, la classe des vendeurs de travail, parce que le prix du travail était bien loin d'avoir haussé dans la même mesure que les autres prix. Depuis 1500, la journée du manœuvre avait augmenté de 30 pour 100 et les céréales de iOO pour 100. Gela tenait-il à la multiplication rapide de la population? Les femmes d'Europe étaient-elles plus fécondes que la terre d'Europe ? La seconde produisait-elle moins de blé que les premières ne procréaient d'enfants? Cependant, si le tropplein d'habitants mourait de faim, la moitié au moins de ce continent était inculte. Ce changement de rapport de la valeur des marchandises entre elles a eu de grandes conséquences sociales.
Etudions seulement ici les rapports de l'argent avec l'ensemble des marchandises : si le mouvement ascensionnel des prix au xvi* siècle, souvent raconté, nous est bien connu, les fluctuations des trois siècles précédents (de 1200 à 1520), qui n'ont pas été moins amples, nous sont beaucoup moins explicables. Nous voyons que le pouvoir d'achat des métaux précieux diminue de 1200 à 1390, augmente de 1390 à 1460 et demeure à peu près stationnaire de 1460 à 1500, avec une légère baisse de 1500 à 1520.
Mais nous n'avons aucune statistique de la production de l'or et de l'argent, de 1200 à 1520; nous ne possédons de renseignements que sur l'autre terme du problème — la production plus ou moins active des marchandises — par l'histoire de l'agriculture, du commerce et des événements politiques qui ont influé sur l'état physique de la nation.
On sait que le règne de Saint-Louis et les années qui le suivirent, jusqu'à la fin du xiif siècle, furent en France une époque heureuse. Un grand nombre de terres ont été défrichées en ce temps-là; la suppression graduelle du servage créait la petite propriété et modifiait de la manière la plus favorable l'exploitation du sol. L'organisation corporative du travail, bien différente de ce qu'elle deviendra plus tard,
améliorait la condition des ouvriers et poussait par suite à l'extension de la population ; bref l'état matériel, comparé à ce qu'il avait été au siècle précédent, favorisait bien davantage l'accroissement des marchandises de toute nature. Cependant ces roarehandises, qui ont dû augmenter en quantité, augmentent aussi de prix \ le pouvoir de l'argent baisse. Il faut donc admettre que la production des métaux précieux a dû croître plus encore que la production des marchandises.
Cet état de choses ne se modifia pas, durant les trois premiers quarts du xiv' siècle ; même il s'accentua. Le gouvernement des princes eut beau être mauvais, il ne parvint pas à contre-balancer les conditions économiques de la circulation, de la répartition des richesses. Les tripotages monétaires de Philippe-le-Bel (1306) n'eurent pas d'influence appréciable sur la fortune publique, ni sur le prix des choses; la réaction féodale que l'histoire nous dit avoir eu lieu sous ses fils (1328^) n'eut aucun contre-coup dans les masses populaires. Ce fut une querelle de grands, dont les petits ne se ressentirent pas. Il en sera de même plus tard., en Angleterre, durant la guerre des Deux-Roses. Bien mieux^ pendant que Philippe YI et Jean-Ie-Bon essuyaient les défaites fameuses de Crécy et de Poitiers (1346-1356), que le dernier mourait prisonnier à Londres, le trésor royal étant à sec, la révolution dans Paris, la jacquerie dans les campagnes, les Anglais maîtres de la moitié de la France et les a grandes compagnies », mi-brigands, mi-chevaliers, se gobergeant dans l'autre moitié, le loyer des maisons, le prix de toutes les denrées, de tous les services, tous les prix en un mol, sauf ceux des terres qui baissaient de 50 pour 100, s'élevaient sans interruption.
iJoit-ou croire que la force d'impulsion, Pélan donné an xni* siècle, suffiî^ail pour maiiilcnir cette prospérité matérielle? que la France a vécu, de 1320 à 1390, sur les réserves qu'elle avait faites de 12.')0 à 1320? La chose serait possible,
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pour quelques années dû moins. Nous en voyons des exemples dans tes temps modernes; la gêne ne se manifeste pas le jour où naissent les causes qui vont la provoquer, ni l'aisance ne commence à renaître aussitôt que la marche en avant redevient possible. Mais pour une durée d'un demisiècle, on ne peut admettre cette hypothèse.
L'histoire aurait-elle exagéré ? Ferait-elle dater à tort du milieu du xiv^ siècle l'ère désastreuse qui ne devrait commencer qu'avec le xv'? La machine féodale, qui avait été fortement montée aux âges antérieurs, continua-t-elle de fonctionner par ses petits rouages, alors que les grands ressorts étaient arrêlés? Le morcellement de la domination et de l'administration amortissait-il, dans l'intérieur de chaque iiefy le choc des coups que donnait ou recevait le suzerain du royaume? Quand les Anglais dominaient en Guyenne et en Normandie, il est certain que l'économie intérieure des paroisses gasconnes ou normandes n'était pas modifiée pour cela.
Tout en admettant que l'état politique demeurât distinct de l'état matériel, il faut bien reconnaître que l'avilissement progressif de l'argent, le renchérissement de la vie dut avoir ses causes spéciales, les mêmes peut-être qu'au siècle précédent, dont nous apercevons quelques-unes, dont d'autres nous échappent.
Elles cessèrent assez brusquement d'agir, non seulement en France mais dans les pays voisins, en Angleterre, en Italie, en Allemagne, vers 1390, précisément après le règne de Charks-le-Sage, qui fut pour nous, au milieu de la Guerre de Cent ans, une oasis réparatrice. Dès lors, le pouvoir de l'argent augmente, la vie diminue de prix, les terres continuent de baisser d'une façon effrayante; les salaires seuls résistent à oet edondrement, peut-être parce que la population décroît plus encore que la quantité de métaux précieux. Et ce mouvement ne subira presque aucun temps d'arrêt jusqu'en 1500. Il se poursuivra aussi bien pendant la démence
de Charles VI, que pendant le relèvement du royaume sous Charles VII, et il atteindra son apogée sous Louis XI et Charles VIII, dans les années les plus prospères que la classe laborieuse ait jamais connues avant la seconde moitié du XIX' siècle.
A quoi donc attribuer cette hausse de l'argent sur les marchandises, indépendante de tout événement politique, indépendante du pouvoir de l'argent sur lui-même^ dont le crédit, partant le taux de l'intérêt est le critérium? (Le taux de l'intérêt est plus bas sous Louis XII que sous Charles-le- Sage; l'argent procure plus de marchandises, mais il procure moins d'argent.) A quoi l'attribuer, sinon au changement, d'une date à l'autre, du rapport de la masse des métaux précieux avec la masse des marchandises? Qui a motivé ce changement?
Ce n'est pas la main-mise de l'orfèvrerie, au xv' siècle, sur un stock plus important de métaux précieux, qui a pu déterminer la hausse de ces métaux. Quoique plus répandu que dans la période précédente, ce genre de luxe l'était encore trop peu pour influer, d'une manière aussi sensible et aussi continue, sur le pouvoir de la monnaie. Je ne crois pas que le passage de l'or et de l'argent, d'Europe dans l'Extrême- Orient par le fait du commerce des soieries, des lapis, des épices et des autres produits, que nous payions alors en monnaie, non en nature, ait pu davantage en être cause : ce commerce était en somme tout aussi actif au xiv' siècle, où l'argent perdait de sa puissance, qu'au xv* où cette puissance ne cessait de grandir. Pour la même raison on ne peut attacher d'importance à la diminution de la masse monétaire sous l'action du frai, ni à son retrait du marché public, par l'efîet de la thésaurisation d'observateurs trop scrupuleux de la prohibition du prêt à intérêt, condamné comme usuraire. L'une et l'autre de ces causes agissaient au siècle précédent.
On n'en saurait dire autant de la perte de métaux précieux qui a dû résulter entre 1360 et li50 de leur enfouissement,