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par le désir de sauver, durant cette période déplorable, une partie de sa fortune, en la mettant à Tabri des pillages. Il est vraisemblable que des individus, possédant une certaine masse de monnaie, l'aient cachée, et que, n'ayant révélé à personne le secret de leur cachette ils aient souvent emporté ce secret dans la tombe. De semblables dépôts étaient-ils confiés à l'épaisseur d'une muraille, à quelque meuble compliqué, leur trouvaille demeurait indéfiniment retardée. La cachette élait-elle en quelque endroit écarté, dans une cave ou dans les champs, l'or et l'argent ainsi entassés ont pu être perdus pour toujours.
Un exemple de disparition des richesses les plus solides, nous est fourni par le trésor de Gharles-le-Sage, si bien évaporé au bout d'un siècle, qu'on ne saurait dire dans quelle mesure il avait été dispersé ou anéanti. Ce mobilier précieux de Charles V, où se trouvaient certaines pièces provenant des premières dynasties : la coupe d'or du roi Dagobert, celle de Charlemagne enrichie de saphirs, à côté de la coupe du roi Saint-Louis et de son aiguière, comportait nombre de hanaps garnis de perles, de rubis et d'émeraudes, pesant chacun jusqu'à un kilo et demi. Le catalogue de la vaisselle d'or mentionne plusieurs « nefs » royales — coffrets renfermant les ustensiles de table personnels au monarque — dont la plus grande, portée par six lions et ornée d'un ange à chaque bout, pesait 31 kilos; un baquet soutenu par des sirènes; des bassins, des flacons, des vases à couvercles, par douzaines et demi-douzaines, représentant chacun des cinq et six kilos.
Cet inventaire, bien que fort détaillé, ne contient aucune appréciation. Le prix des pierres fines, perles et camées, celui du travail de l'orfèvre, est donc inestimable. Nous ne savons même pas le poids total d'or et d'argent, celui de beaucoup d'articles et de montures ayant été omis par les rédacteurs du document. Cependant, en faisant le relevé des poids indiqués, on dj:nYQ déjà, en monnaie actuelle, au chiffre de soixante-dix millions de francs, dont 55 mil-
lions pour la vaisselle d'or et près de 15 millions pour celle d'argent et de vermeil ; Charles V, en 4380, avait dix fois plus de vaisselle d'or que Louis XIV.
De ces 4.000 kilos d'or et d'argent, ouvrés et semés de pierres précieuses, il ne restait rien ou à peu près rien lorsque Louis XII et François I" commencèrent à réunir les premiers bijoux qui constituèrent l'embryon de ce qu'on appela aux temps mod ^rnes « les diamants de la couronne. »
Une autre sorte d'enfouissement, bien plus grave que le précédent, qui à coup sûr se produisit en France à la fin du XIV' siècle et contribua à augmenter le prix de l'argent en le raréfiant, c'est l'arrêt du crédit, la suspension partielle de la vie nationale qui signale ce temps désastreux. Mais tout cela était circonscrit à nos frontières. Ni l'Allemagne, ni l'Angleterre, ni l'Italie, ne souffraient de semblables maux. Cependant le pouvoir de l'argent y augmente de la même manière qu'en France et avec autant de rapidité. Les mines d'or et d'argent qui alimentaient, durant les deux siècles précédents, le marché européen, et qui dépassaient les besoins, ont donc vu baisser de beaucoup leur rendement vers l'an 1400. El le déficit alla s*aggravant, puisqu'en France, lors même que l'état matériel alla s'améliorant depuis la mort de Charles VII jusqu'à Tavénement de Louis XII, le prix de la vie resta immuable dans son bon marché et ne haussa que d'un sixième de 1500 à 15'i5.
Il est possible du reste que la prospérité de la nation ait précisément maintenu ce bas prix delà vie de 1460 à 1500, comme la misère y avait contribué de 1300 à 14G0. La misère, aussi bien que la prospérilé, tendait à déranger le rapport ancien du métal aux marchandises : la première en diminuant la quantité de métal en circulation, la seconde en augmentant la quantité des marchandises produites.
La p'Tiude madame (1600 à 1800) oITre d-îs exemples de mouvements presque aussi variés que les quatre siècles précédents. La hausse des prix, au xvr siècle, avait été
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excessive, parce que le stock de métaux précieux existant en 1520 était très faible, et parce que l'agriculture et l'industrie n'avaient pu prendre un libre essor, avec les luttes civiles et religieuses, pendant la période 1560 à 1600, celle où précisément l'argent affluait.
Avec Henri IV et la tranquillité, la production des marchandises tenait tête à la production d'argent. Même elle la dépassait; le prix de la vie baissa de 1600 à 1620; il y eut aux premières années du xvii* siècle dans la consommation publique, un saut de ressort débandé; on en vit un spécimen, après la guerre de 1870-1871, et un autre, tout récent et bien plus fort, après la guerre de 1914, dans la fièvre industrielle de 1920. En 1600 ce fut une fièvre agricole qui s'empara de nos pères et l'on se remit à solliciter le sol, dont le rendement était depuis longtemps précaire.
La terre cessa d'augmenter, ses produits baissèrent; les salaires aussi furent réduits, mais ils ne le furent que de 0 pour 100, tandis que l'hectolitre de hlé diminuait de 40 pour 100, lemètrede drap de 30 pour cent, le kilo de viande de 25 pour cent et ainsi pour beaucoup d'autres objets. Sans rappeler en rien ce qu'elle avait été sous Charles VÏII, la condition du prolétaire fut donc beaucoup meilleure dans le premier quart du xvif siècle que dans le dernier quart du xYi' siècle. Le pouvoir moyen de l'argent, qui n'était plus que de 12 fois 1/2 le nôtre, était remonté à 15 fois son pouvoir actuel pendant la minorité de Louis XIIL
A partir de cette date (1620) la baisse recommence, insensible mais constante, pour atteindre son dernier degré de 1660 à 1675, autant qu'il est permis d'assigner des dates précises à de pareils mouvements de chilïres. Cette période fut celle de la production la plus intense, favorisée par l'accroissement de la population qui avait peut-être augmenté d'un quart depuis la Fronde. Aussi les riches voyaient-ils augmenter leur revenu par la hausse du prix de la terre qui montait de 80 à 90 pour 1 00, tandis que les pauvres ne voyaient
augmenter leur salaire que de 10 p. 100 à peine; mais le prix des céréales était moins élevé qu'en 1620.
A la fin du xvii' siècle, l'offre de métaux, d'argent surtout, qui jusqu'alors avait excédé la demande, diminua. « Deux cent mille francs, écrit Bussy à Madame de Sévigné, en 1683, ont été de tout temps un bon mariage; mais il est vrai quen ce temps-ci la somme est plus considérable quelle n'était il y a vingt ans. » Si le pouvoir de l'argent ne s'éleva pas très vile, c'est que la misère des dernières années de Louis XIV qui paralysait la consommation, puis le mouvement en sens inverse de la population, qui diminuait d'année en année et restreignait la production, entrava cette hausse du métal.
En tout cas ce n'est pas la mystification, pompeusement qualifiée par l'histoire de « fonte des vaisselles d'argent du royaume », qui put en rien retarder la baisse des prix, en rejetant un stock appréciable dans la circulation monétaire. Dès 1702, sous Ghamillart, les orfèvres avaient protesté contre ce projet qui était dans l'air; un minisire judicieux avait prévu que l'argent résisterait et se cacherait si l'envoi à la Monnaie était obligatoire, et que, s'il était facultatif, les gens de cour, seuls à s'exécuter de bonne grâce, mangeraient dans la faïence, pendant que Paris et la province conserveraient leurs assiettes d'argent. Quelques seigneurs cependant, ayant offert en 1709 leur vaisselle plate, le roi s'imagina que leur exemple serait suivi par le pays tout entier; il ne le fut que dans l'entourage immédiat du souverain et par un groupe intime.
A Versailles, « chacun n'osait ne pas offrir sa vaisselle, chacun y avait grand regret; les uns la gardaient pour une dernière ressource, d'autres craignaient la malpropreté de l'élain et de la terre. » Suivant qu'ils obéissaient à l'un ou à l'autre de ces sentiments, les personnages en vue envoyaient leur argenterie à la fonte, ou cessaient simplement de s'en servir, la mettant dans un coff're pour la faire reparaître en un meilleur temps. De ceux-là fut Saint-Simon. « J'avoue,
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dit-il, que je fis rarrière-garde ; . . . quand je me vis presque le seul de ma sorte mangeant dans de l'argent, j'en envoyai pour un millier de pistoles à la Monnaie et je fis serrer le resta. » La majorité des ducs fit de même; sur une soixantaine qu'ils étaient en 1709, il ne s'en trouva pas plus de quinze à échanger du métal précieux contre la promesse illusoire du Roi « de leur en rendre la valeur quand ses affaires le lui permettraient. » Et, parmi ces donateurs deux seulement, Bouflers et Beauvilliers, qui figurent sur l'état pour 400 et 300 kilos, se dépouillèrent réellement de leur vaisselle. Les autres n'en sacrifièrent que la moindre partie : La TrémoïUe, qui offre 30 kilos, en possédait alors cinq fois plus d'après un inventaire authentique.
Cette générosité n'était pas moins remarquable en face de la réserve des hommes de robe et de la quasi-absiention des gens d'église dont la liste se compose de deux cardinaux, d'un archevêque et de trois abbés. Le total des dons s'éleva à 8,600 kilos, fournis pour un tiers par la famille royale et les princes du sang, et pour le reslepar 61 personnes Un poids à peu près égal fut vendu à l'hôtel des monnaies au prix courant du commerce. De sorte que le tout ne monta qu'à 3.660.000 francs intrinsèques — une cinquantaine de millions en francs-papiers actuels.
Et pendant ce même temps on transformait paisiblement des lingots en couverts pour le compte de la haute et moyenne bourgeoisie. J'ai sous les yeux le livre de compte d'un magistrat parisien qui, précisément, en 1709, — l'année de la grande famine — faisait fabriquer une assez forte quantité de vaisselle d'argent. Ce magistrat n'était évidemment pas seul dans son cas.
La baisse des prix, dans leur ensemble, n'en est pas moins saillante de 1695 à 1715. Mais ce qui prouve qu'elle ne tenait pas tant à la misère qu'à un déficit métallique^ c'est qu'elle continua de 1715 à 1726, en pleine paix, et qu'elle s'accentua encore sur bien des articles durant ce ministère
du cardinal de Fleury (172G-1743), que n'illustre aucune action d'éclat, et dont le seul objectif fut, sinon d'améliorer la condition des citoyens, ce qui est hors de la portée des hommes d'Etat, du moins de ne pas apporter d'obstacle au progrès naturel, que l'initiative individuelle recherche et obtient.
Sous ce ministère les prix étaient noQ seulement plus bas d'un tiers ou de moitié que soixante ans auparavant, sous Louis XIV, mais encore moins élevés à beaucoup d'égards que ceux de 1620 (le froment, en francs-papier de 1927, ne valait que 150 francs l'hectolitre, au lieu de 19o, et le salaire du journalier nourri n'était que de 4 fr. 80 au lieu de 5 fr. 10). Ce fut le moment où, depuis Henri IV, le pouvoir de l'argent fut le plus grand; et, pour retrouvemne proportion analogue, il faudrait remonter jusqu'au milieu du xvi' siècle. Il est probable que la prospérité, multipliant les marchandises dans un moment où il y avait pénurie de métal, comme sous Louis XI et Charles VIII, contribuait à en avilir le prix.
Les deux périodes d'un bien-êlre relatif ont été ainsi au cours des xvii' et xviu* siècles, la première, une époque de cherté (1660-1675), la seconde, une époque de bon marché (1725-1740).
A partir de 1750 la baisse de l'argent reprend et continue jusqu'à la fin de l'ancien régime; le filon de Guanaxuato, au Mexique, reproduisait les merveilles qui avaient jadis signalé le Pérou. De plus, ces nouvelles mines eonlenaient une proportion d'or appréciable et le pays, riant et fertile, permettait d'entretenir les mineurs à moins de frais que dans les solitudes inhospitalières du Potosi- ûe 1750 à 1789 la terre fit plus que doubler de prix, la plupart des marchandises montèrent de 40 à 50 pour 100. Les salaires seuls deineurèreat en arrière, par suite de raccroissement de la population sans doute, phénomène qui allait justifier ainsi, pendant quelque temps, les théories pessimistes de Malthus et de son école.
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Il resterait à rechercher le pouvoir de l'argent depuis 1789 jusqu'à la fin du xviii' siècle, afin d'apprécier les conséquences monétaires de notre Révolution. Le cours extrêmement variable des assignats selon les années et les provinces, n'est pas la seule difficulté qui compliquerait ce travail. En s'attachant exclusivement aux sommes payées en numéraire^ on remarque que la création du papier-monnaie, suivie de sa dépréciation, fit monter le pouvoir de l'argent d'une façon extraordinaire; au rebours de ce qu'on voyait sous Louis XVI où il baissait constamment. Si bien qu'exprimé en monnaie réelle^ le prix de la vie parait avoir baissé prodigieusement sous la Convention et le Directoire. Ce fait tout exceptionnel cessa d'ailleurs avec le Consulat.
En résumé, le pouvoir général de l'argent, qui, de 4626 à 4650 avait été 42 fois et demie plus grand qu'il n'est en francs-papier de 4927, ne fut plus que 40 fois le nôtre de 4654 à 4675. Il s'éleva à près de 45 fois de 1704 a 4750, puis redescendit de 4751 a 1790 à 10 fois ce qu'il est aujourd'hui*. Beaucoup de personnes trouveront étrange que la vie, exprimée en francs de 1927, n'ait fait que décupler depuis les cent vingt-sept ans qui nous séparent des débuts du Consulat. Cependant cette augmentation est récente et date du développement de l'industrie, à partir du milieu du xix* siècle. Ainsi les salaires, sous la Restauration et dans la première moitié du règne de Louis-Philippe, n'étaient pas plus avantageux qu'en 4789. En 4838, on ne payait les hommes que 0 fr. 85 en hiver, 1 franc en été et 1 fr. 25 pendant la moisson, et jusqu'à 4860 les manœuvres nourris, en Bretagne, ne touchaient qu'un salaire de 0 fr. 60.
L'augmentation du décuple — entre 4800 et 1927 — n'est elle même qu'une moyenne : il y a des marchandises
1. Voyez à la fin du volume, aux Pièces justificatives, le tableau des variations du pouvoir de l'argent avec celles de la livre-tournois, comparée au franc.
qui sont quinze et dix-huit fois plus chères, comme le combustible et les chaussures. En revanche le linge et le drap ne sont que cinq fois plus chers; l'éclairage coûterait le même prix, à clarté égale et sur la base des 10 bougies-heure, en électricité qu'en chandelles ou en huile à brûler. Le loyer a augmenté de plus de dix fois; mais, comme on le verra plus loin, les logis urbains ou ruraux ne sont guère comparables; tandis que le blé n'a haussé que de 1 à 6, les légumes secs de 1 à 7 1/2 et l'épicerie, le sel notamment, était moins chère en 1914 qu'au début du xix* siècle; sa hausse actuelle ne remonte qu'à la guerre. Bref la vie, dans son ensemble, n'est que dix fois plus coûteuse qu'il y a cent vingt-cinq ans; or, tandis que les salaires sont quinze fois plus élevés, le revenu de l'hectare de terre est à peine sextuplé, et l'intérêt des capitaux a augmenté de 60 pour 100.
Pour que la puissance d'achat des métaux précieux ne se fût abaissée que de moitié entre 1800 et 1914, il avait fallu que le stock d'or et d'argent, d'une date à l'autre, ait été contrebalancé par un stock de marchandises incomparablement plus grand que celui qui existait à l'avènement de Napoléon. En elïet la production des mines d'argent, qui n'excédait pas 330.000 kilos par an au xvii' siècle, et 620.000 kilos au xviii*, fut de 4 millions par an en moyenne depuis 1861 jusqu'à 1900, et dépassa 5 millions à partir de cette date. Il est vrai que l'argent avait perdu, vis-à-vis de l'or, moitié de sa valeur. Mais l'or lui-même aurait perdu, en raison de son extraction surabondante, une bonne part de son pouvoir d'achat, si les marchandises — en bloc — ne s'étaient multipliées dans une mesure correspondante : les matières premières parce qu'on en obtenait davantage de la terre; les objets fabriqués parce que, grâce aux inventions modernes, on en établissait bien davantage et à moindre prix.