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CHAPITRE II

LES MONiNAIES ET LA LIVRE-TOURNOIS

Ces métaux précieux dont nous avons esquissé l'histoire sous forme de lingots, nous apparaissent ici fractionnés en petites parcelles : les pièces de monnaie; soit que ces monnaies existent réellement^ comme notre franc d'avant-guerre, comme le teston d'argent ou le louis d'or d'autrefois; soit que, sans exister métaîliquement, elles signifient seulement un certain poids de métal, comme le talent des Grecs, le sesterce des Romains, ou la livre-tournois d'avant 1789. De là deux sortes de monnaies : l'une réelle, l'autre de compte.

Nous ne parlons pas ici des billets de banque, parce que, s'ils sont échangeables à vue contre de l'or, ce sont des monnaies d'or et, s'ils ne le sont pas dans leur pays d'origine, ce sont des instruments de crédit, évalués en or étranger, suivant un cours variable.

L'usage de l'ancienne monnaie de compte n'est pas tellement oublié, qu'on ne dise encore d'un particulier qu'il a tant de mille livres de rente; et que d'anciennes monnaies réelles, qui ont jadis circulé en France, n'aient subsisté dans le langage courant des campagnes. La pis tôle, monnaie d'Espagne, de Flandre et d'Italie — jamais il n'en a été frappé par nos rois — fut proscrite sous Louis XIV; et pourtant jusqu'à la fin du xix' siècle, les paysans bas-normands, sur un champ de foire, ne formulaient le prix de leurs bestiaux qu'en pistoles et demi-pistoles (supposées valoir

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dix francs en 1900); les paysans bretons le formulaient en réaux, dernier vestige des rapports commerciaux avec l'Espagne. Bien des ruraux continuaient à chiiïrer les sommes en écus et quelques Parisiens continuaient à les chiffrer en louis, quoiqu'il n'y eut plus ni louis, ni écus, ni réaux, ni pistoles.

La livre-tournois avait-elle été sous Charlemagne une monnaie réelle? C'est une question qui n'a pas été résolue. Toujours est-il qu'au milieu du règne de Philippe-Auguste, en 1200, le mot « livre-tournois » ne désignait pas une pièce de monnaie, mais une quantité d'argent égale à 98 grammes, puisqu'on disait que le « marc d'argent — poids de 245 grammes — valait deux livres dix sols. »

La livre -ton m ois n'existant que dans le langage, ne servant qu'à compter, de quelle monnaie se servait-on pour payer? D'un nombre infini de morceaux d'or, d'argent, de billon, frappés par toutes sortes de gens dans toutes espèces de pays, et que le public se chargeait d'apprécier en livres, sous et deniers, à leur juste valeur de poids et de titre. Les barons et les prélats qui battaient monnaie au xiii* siècle étaient au nombre de quatre-vingts; soit, en théorie, quatrevingts étalons monnayés. En pratique, il y en avait davantage.

Avant de devenir, sous la féodalité, an droit seigneurial, puis un droit régalien, la monnaie était apparue aux peuples des temps mérovingiens sous un aspect plus commercial qu'administratif. On avait de la monnaie, sous Dagobert, une idée plus juste et plus semblable à celle que nous en avons aujourd'hui, qu'on ne faisait sous Philippe-le-Bel ou sous Louis XIV. Sous les Mérovingiens, une foule d'abbayes ou de particuliers — on en a relevé plus de mille — jouissent du privilège d'émellre de la monnaie à leur nom (celui des princes n'y figurait pas) et au litre légal ; ils la vendent comme toute autre marchandise. L'autorité de l'État sur ces mondai il paraît vaine depuis le vi" siècle.

Kien ne prouve que, de ces pièces en quelque sorte pri-

vées, il ne subsistât quelques types encore au xiif siècle. La longévité des monnaies, jamais décriées ni retondues et qui ne mouraient que de vieillesse, était inouïe en ces époques reculées. En 1420, à Limoges, les pièces frappées en 847, c'est-à-dire six siècles auparavant, à l'elfigie de Louis-le- Débonnaire, sont très communes. On en voit d'autres à la même époque, au nom de Charlemagne, de Pépin d'Aquitaine et d'Eudes, datant par conséquent de 752 à 890. Quoiqu'on sache que la fabrication d'espèces à l'effigie de ces rois a continué longtemps après leur mort, le fait ne laisse pas d'être curieux.

Aux xui* et xiv^ siècles, le droit d'émettre de la monnaie n'emportait pas pour un seigneur, ni même pour un souverain^ le droit d'en imposer l'usage unique et exclusif dans ses propres états. Grenoble refuse nettement, en 1-366, de se soumettre à une ordonnance que la ville déclare « attentatoire à ses libertés ». Ce libre cours des espèces, qui fut le droit commun du moyen âge, permit à la monnaie royale de se répandre sur les terres des grands vassaux.

11 ne faudrait pas croire pourtant que la livre-tournois eût universellement pénétré, même les écritures des caissiers, sur le territoire de la France moderne. On relève de Dunkerque à Marseille et du Rhin aux Pyrénées, une vingtaine de livres de compte, toutes de valeur différente, toutes cependant divisées en 20 sous et 240 deniers. Le roi luimême ne se sert pas de la livre-tournois; jusqu'au milieu du xv" siècle, les recettes et les dépenses de sa maison sont établies en livres-parisis, plus forte d'un quart que le tournois ^ Plus faible au contraire est la livre de Provins que la Champagne abandonne au xiv^ siècle. La livre angevine égale le tournois, celle du Mans vaut le double; celle de Bretagne, jusqu'à la réunion à la France, égale le parisis.

1. A Paris du moios, où la livre-paxisis vaut 25 sous toornois; mais eo Flandre, en Hainaut, la iivre-parisis ne valait que 12 sous 6 deniers tournois. (Voyez mon Histoire Economique, to-me I»'', page 483.)

Il est probable que les Anglais ont lente, durant leur longue possession de la Normandie, d'y introduire la livre sterling ou d'estrelin, comme on disait; mais la monnaie française ne cessa pas d'y jouir de la faveur publique. Le sterling s'est mieux tenu que le tournois à travers les siècles; dans la deuxième moitié du xiii' siècle il valait à peu près 75 francs intrinsèques, c'était presque le quadruple de la livre-tournois qui en valait 20. En francs-papier de 1927, la livre-tournois de 1250 équivaut à 400 francs, la livre sterling de la même date équivaut à 1.500. Elle diminua graduellement jusqu'à 1561 et avait perdu les deux tiers de sa valeur intrinsèque, lorsque Elisabeth la fixa, en la monnayant sous les espèces du « souverain » d'or, qui a subsisté depuis, immuable comme poids et comme titre, et toujours divisé, comme au temps de Richard-Cœur-de-Lion, en 20 sous que l'on nomme shillings et en 240 deniers que l'on nomme pence.

La livre sterling valait à celte date (1561) huit livres-tournois; deux siècles plus tard elle en vaudra 27; celte seule évaluation de la monnaie des deux peuples causa de singulières différences dans la fortune mobilière en France et en Angleterre.

Les livres tournois et sterling, en comparant les dates de leurs variations respectives depuis Saint-Louis, semblent n'avoir jamais influé l'une sur l'autre. Au contraire les « livres de compte » de Lorraine, Bourgogne, Dauphiné, Provence, Languedoc, Roussillon, ont suivi l'avilissement progressif du tournois, jusqu'à ce que l'absorption des fiefs par la famille royale fit disparaître peu à peu leur usage, leur nom et, dans les temps modernes, jusqu'à leur souvenir.

La valeur intrinsèque de la livre-tournois en francs métalliques de 4 grammes et demi d'argent, nous est révélée par le prix (lu marc d'argent fin (245 grammes), unité de poids des métaux précieux sous l'ancien régime. C'est ce prix du marc que Ton a quelque peine à dégager des tables spéciales,

dressées partois avec un liixe de décimales qui entretiennent seulement l'illusion de l'exactitude.

Le titre des métaux précieux, que nous mesurons aujourd'hui au millième, se comptait jadis en « deniers » pour l'argent, en « karats » pour l'or. L'argent pur était à 12 deniers, l'or à 24 karats. Les bonnes monnaies d'or étaient à 22 et 23 karats, les bonnes monnaies d'argent variaient entre 14 deniers et 11 deniers et demi. C'est-à-dire qu'elles contenaient une proportion d'un douzième ou un vingt-quatrième seulement d'alliage, tandis que les nôtres en contiennent un dixième. Mais la tolérance de poids et de titre, autrefois beaucoup plus large, la façon surtout dont on vérifiait les espèces, longtemps après leur mise en circulation, et la négligence voulue, encouragée au besoin par le gouvernement, des directeurs d'ateliers monétaires, permettent d'affirmer que le métal fin, dans les monnaies anciennes, ne dépasse pas sous le rapport du titre, celui des pièces contemporaines et que ces dernières, sous le rapport du poids, en contiennent davantage.

De nos jours, l'État démonétise les pièces diminuées par le frai de 1/2 pour 100 de leur poids, si elles sont en or et de 1 pour 100 si elles sont en argent. Jadis le descri efTectif était très rare, et les monnaies n'avaient pas à redouter seulement l'usure naturelle provenant d'un long usage. Jusqu'au milieu du xvii^ siècle (1645), où l'emploi du balancier et la fabrication au moulin l'emportèrent définitivement sur l'antique fabrication au marteau, le rognage des espèces d'or et d'argent, d'une rotondité toujours douteuse et d'une tranche mal définie, se pratiqua sur une vaste échelle par des moyens mécaniques ou chimiques. Ce fut, au moyen âge et jusque sous Louis XIII, une industrie dont la potence, prodiguée à ceux qui l'exerçaient, ne parvint pas à arrêter l'essor.

Entre le cours commercial et le cours légal du marc d'argent existait un écart normal qui représente le droit de

seigneuriage — impôt et frais de fabrication — ; aux époques d'iugérence du gouvernement dans le numéraire, cet écart devient énorme.

Ce qu'on appelle Valiération officielle des monnaies revêlait deux formes bien distinctes; l'une portait sur la nature du métal, l'autre sur sa valeur ea livres. Par la première, l'Etat donnait du cuivre, plus ou moins mélangé d'or et d'argent, pour de l'or el de l'argent pur. C'est la fausse monnaie classique, punie par les tribunaux modernes de la réclusion ou des travaux forcés. Par la seconde, l'Etat attribuait à un métal ou à l'autre, mais le plus souvent à l'argent, une valeur arbitraire.

Aux yeux de nos ancêtres, ces deux opérations n'encouraient pas le même biâme. Il y avait pour eux une nuance importante entre le fait d'émettre frauduleusement des « doubles » ou des « liards » qui ne contenaient que la moitié de leur poids en métal fin, et le fait de déclarer qu'une certaine espèce en circulation, qui valait dix sous la veille, en vaudrait quinze le lendemain. Les contribuables faisaient leur possible pour se garantir de ces deux procédés, et nous allons voir qu'ils y ont réussi. Mais le premier leur semblait un pur vol; à ceux qui l'emploient trop souvent el sans vergogne, comme Philippe-le-Bel, ils décernent l'épilhète de « faux moDnayeurs ». Le second leur apparaissait comme un impôt, odieux mais non illégitime, qui n'outrepassait pas absolument les droits de la puissance publique.

N'oublions pas que la doctrine gouvernementale était « que le prince a le droit de hausser el de baisser de prix la monnaie, quand ses affaires le désireront. » C'est un conseiller d'État, Le Bret, qui tient ce langage en plein xvii" siècle, et voici ce qu'au xvnT on imprimait : «L'argent a, comme monnaie, une valeur que le prince peut fixer; il établit une proportion entre une quantité d'argent, comme métal, et la moine quantité comme monnaie; il fixe celle qui est entre les divers métaux employés à la monnaie...; enfin

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il donne à chaque pièce line valeur idéale! » Ces lignes sont signées Montesquieu, et l'auteur d'un Dictionnaire des Mon-' ««ie^,ou\Tage estimable publié il y a cent quarante ans, trouve la théorie si juste qu'il la donne à ses lecteurs comme de lui.

Au fond les princes du moyen âge, gros et petits, clercs ou laïques, s'estimant maîtres du numéraire comme d'une portion de leur domaine, se livraient sans scrupule à la pratique des deux sortes de fausse monnaie que je viens de dire; ce qui ne les empêchait pas de réserver ingénument la corde ou l'eau bouillante — « le faux monnayeur, disent les ordonnances, est accoutumé à être bouilli » — à ceux de leurs sujets qui s'avisaient de les imiter.

Le duc de Bourgogne accorde à l'évêque de Langres (1190) qu'il n'altérera ni le titre, ni le poids de la monnaie de Dijon pendant sa vie, sans le consentement dudit évêque, mais réserve, sur cette prérogative d'altération, les droits de son fils et successeur. L'évêque d'Agen fait aux bourgeois de sa ville épiscopale et aux barons de l'Agenais la faveur de leiu' promettre (1233) qu'il maintiendra sa monnaie dans les conditions d'aîoi précédemment réglées. Ce n'est pas chose rare qu'une députation venant de province, présente requête au souverain, « pour obtenir qu'il ne soit émis que de bonnes monnaies » ; avantage signalé et qui se paie.

Peu à peu les grands Etats renoncèrent à ces pratiques, ou n'y eurent recours que lorsqu'ils étaient à bout de ressources. Quelque discrétion qu'ils y aient apporté dans les siècles qui nous avoisinent, ces atteintes à la valeur des espèces avaient cessé d'être tolérées par l'opinion. Un duc de Bretagne, en 1472, pouvait impunément faire monnayer un certain nombre de marcs d'argent « à six deniers de loi », c'est-à-dire moitié argent, moitié cuivre; mais un roi de France ne le pouvait déjà plus. Quand Louis XIV prit avec le numéraire les libertés que l'on sait, à la fin de son règne, il fit scandale. Au contraire, on constate sans trop d'étonnement au xvi' siècle que telle monnaie ne con-

tient qu'un quart de son poids en métal précieux. C'est une particularité qui ne tire pas à conséquence.

Les altérations monétaires n'ont pas eu le moins du monde les résultats que l'on pourrait se figurer à première vue et que leur attribue l'histoire. C'est un fait surprenant, mais l'étude du prix des marchandises le prouve. Le cours des monnaies n'obéissait pas aux ordonnances royales.

Si, le marc d'argent valant 5 livres, l'Etat abaisse le titre de la monnaie de moitié, le même poids d'argent vaudr» nominalement 10 livres; de même s'il déclare que la somme de numéraire, représentant 245 grammes d'argent, et que l'on appelait « 5 livres » sera désormais appelée « 10 livres », dans l'un comme dans l'autre cas, le mot « livre » ne correspond plus qu'à un chiffre de grammes moitié moindre de celui auquel il correspondait précédemment.

Voilà ce qu'on devrait conclure si l'on prenait au pied de la lettre les tables de prix de la livre, dressées par certains savants d'après les textes officiels. Sur le papier, ce pourrait être exact; pratiquement et dans le commerce, ce serait faux. J'ai été fort étonné, je l'avoue, de ne presque pas trouver trace des troubles, que l'on suppose avoir été causés par la manière d'agir des princes vis-à-vis de la monnaie. Les contractants stipulent que l'on paiera en telles ou telles espèces non altérées, ou en « monnaie forte » ; mais le prix de toutes choses exprimé en livres et en sous, reste le même dans les années où le kilogramme d'or et d'argent subit, par la volonté royale, une hausse artificielle, que dans les années qui précèdent ou suivent. C'est le cas en 1305, en J355etia60, en 1420, etc.

Sous Philippe-le-Bel la plupart des ventes de rentes et d'immeubles sont, par contrat, déclarées payables « en bonne et forte monnaie du temps, poids et valeur de Saint- Louis. » L'opinion persiste à traiter la monnaie comme une marchandise; et, si le gouvernement a émis des espèces affaiblies, on ne les reçoit que pour la valeur intrinsèque, à

laquelle on les ramène, aussri bien dans le langage que dans les écritures. En 1359, année de grande secousse dans les prix du marc d'argent, le public adopte comme unité l'écu d'or qui n'a pas varié ; à Tours le receveur municipal compte en sous de mauvais aloi, et les traduit en écus sérieux avant de porter les totaux sur ses registres.

A Paris, on distingue la forte^ la moyenne et la faible monnaie: on en fait trois totaux séparés, et il est à noter que c'est toujours la forte qui domine : les receltes de l'hôpital Saint-Jacques (1360) sont, en forte monnaie de 443 livres, en moyenne de 55 livres, en faible de 28 livres seulement. Je suis loin de prétendre que cette règle de ne compter qu'en forte monnaie n'ait souffert aucune exception. Evidemment il y en a et j'en pourrais citer.

Bien que les gouvernements d'alors cherchassent à tromper le public, la sagacité populaire ne se laissait pas mettre en défaut. Même dans les époques à peu près régulières, le droit du vendeur de peser les espèces avant de les recevoir était tellement admis, que les ordonnances prétendant y porter atteinte demeuraient vaines, et provoquaient seulement « des querelles et des batteries. »

Gomment la valeur de la livre parvenait-elle à se soustraire ainsi aux manœuvres fiscales des souverains de jadis, que l'on se figure armés de pouvoirs presque absolus? C'est ce qu'il est aisé de concevoir en descendant dans les détails des transactions privées. La livre-tournois n'étant que monnaie de compte, les paiements se faisaient en espèces d'or, d'argent ou de billon, françaises ou étrangères. Quand le roi altérait une de ces espèces, quelque monnaie d'argent en général, le commerce se rejetait sur les autres, auxquelles on n'avait pas touché. Il se fixait sur la monnaie d'or : l'agnel, la chaière, le florin, le franc, l'écu, le salut, le mouton, le royal, toutes pièces valant 40 à 70 de nos francspapier qui furent frappées depuis Philippe-Auguste jusqu'à Ilenri IV.

On sait combien il fallait de temps, avant la guerre de 1914, à nos ministres des finances, disposant de moyens d'action très divers, très étendus, pour retirer de la circulation les espèces qu'ils voulaient démonétiser, quel concours devaient leur prêter pour cela les caisses privées; le tout sans admettre aucune mauvaise volonté de la part de la population. Il serait fou de croire que des administrations du moyen âge, ressemblant aux nôtres comme une carriole ressemble à une locomotive, qui n'avaient pour ainsi dire pas de budget, pas de fonctionnaires, aient pu faire passer aisément, et surtout promptement de leurs hôtels des monnaies dans les escarcelles des particuliers de Paris et de province, avec lesquels elles communiquaient à peine, des espèces que tout le monde voyait d'un mauvais œil; ni qu'elles aient pu davantage faire rentrer un autre numéraire, auquel la foule était attachée.

La proportion infime, que j'ai citée plus haut, de la faible monnnaie à la forte (6 pour lOvO) dans les coffres d'un hospice, c'est-à-dire d'un établissement qui, moins que tout autre est en mesure de choisir les espèces, puisqu'une partie lui arrive par la voie de l'aumône, et d'un hospice situé dans la capitale, tout à fait à proximité de la source des espèces altérées, cette proportion constatée au bout des douze mois de la plus grande falsification Jiominale qu'il y ait eu dans notre histoire (1360), montre suffisamment que ces falsifications avaient de minces résultats.

De plus il fallait compter avec les monnaies étrangères : l'Europe des temps féodaux, si particulariste à tous égards, si hérissée de douanes, de péages et de barrières, politiques ou économiques, vouée par sa constitution au morcellement et, par l'absence de moyens de transport, à l'isolement, était, sous le rapport monétaire, bien plus cosmopolite que l'Europe actuelle. Il y avait une beaucoup plus grande masse d'Elats qij'aujounl'hui à battre monnaie; mais toutes ces monnaies circulaient sans obstacle dans tous ces Etais. Nul

n'avait le pouvoir, ni peut-êlre même l'idée, de proscrire celle de ses voisins. Cette situation qu'aucune convention n'avait créée, résultait d'une sorte d'accord tacite.

Elle se prolongea jusqu'à Louis XIV qui, le premier, décria, avec un succès relatif, certaines des pièces qui avaient vu- le jour au delà de nos frontières. Encore lui fallut-il pour réussir, les accaparer et les refondre à son effigie. Sous le règne de son prédécesseur, en 1636, un édit royal énumérait, établissant le rapport officiel qu'il s'efforçait de leur attribuer avec la livre-tournois, jusqu'à trente-huit monnaies étrangères ayant cours dans le royaume de droit ou de fait, et il y en avait bien d'autres. A côté de la pistole d'Espagne circulaient à cette époque en France d'autres pistoles frappées par les princes d'Italie, à Parme, à Milan, Florence, Gènes, Venise et Lucques, celles de Liège, celles du duc de Savoie et du duc de Lorraine. On se servait aussi des doubles ducats de Portugal, des albertus de Flandre, des riddes des Provinces-Unies. L'Angleterre nous envoyait ses angelots, ses j'acobus et ses nobles à la rose. Il n'était pas jusqu'aux ducats de Bohême, de Hongrie ou de Pologne qui n'entrassent dans un paiement de quelque importance.

Aux siècles antérieurs, la diversité était bien plus grande, et elle augmente à mesure que l'on remonte dans le moyen âge, où les fabricants de monnaie étaient légion. On est sm^pris de la grande distance d'où ces pièces de tout calibre étaient venues, d'étape en étape, prendre place sur notre marché. A côté des monnaies royales et seigneuriales se voyaient, aux xiii® et xiv' siècles, sur le territoire actuel de notre république, les morabotins des Arabes, les oboles, besans et constantins de l'empire d'Orient, les augustes de Frédéric d'Allemagne, les ducats de Sicile et le florin de Florence, supérieur à toutes les autres monnaies d'or, imité et contrefait dans toute l'Europe.

Il faut bien admettre cependant, puisque plusieurs de nos rois ont eu recours à cet expédient impopulaire de jongler

avec les métaux précieux, qu'ils y trouvaient quelque bénéfice. Ce bénéfice était mince. L'opération qui consistait, ou à diminuer le titre d'une pièce ou à en surhausser la valeur nominale, ne pouvait réussir qu'avec les créanciers du Trésor. C'était donc une banqueroute, vulgaire dans le fond quoique compliquée dans la forme. |

Quant à lopération inverse qui consistait à abaisser subitement le prix du kilo d'argent, à exiger, pour la valeur d'une livre, un plus grand nombre de grammes d'argent, c'était un impôt déguisé destiné à grossir les recettes. Dans le premier cas, l'Etat coupait en deux une pièce de 5 francs et déclarait, en vertu de son droit régalien que chacun des morceaux valait toujours 5 francs; dans le second, il annonçait que la pièce de 5 francs n'aurait plus cours que pour 2 fr. 50. Dans la première hypothèse il volait ses créanciers, dans la seconde il volait ses débiteurs. Débiteurs et créanciers de l'Etat étant peu nombreux à ces époques reculées, ce vol mitigé, cette confiscation ou cette taxe comme on voudra l'appeler, n'a jamais procuré à la fiscalité capétienne des ressources considérables.

Les variations artificielles du marc d'argent ayant été sans influence sur le prix des marchandises, il s'ensuit que l'on commet de grossières erreurs si l'on adopte ces cours annuels et fictifs. J'ai cru plus sage, pour établir la valeur de la livre tournois, de prendre la moyenne du prix du kilo d'argent fin, à chaque époque, en ne tenant compte des décisions éphémères du gouvernement que dans la mesure où elles ont été effectives. On obtient ainsi, de 1200 à 1800, 28 prix successifs de la livre-tournois en francs de 4 grammes et demi d'argent fin.

Partie de 98 grammes, dans le premier quart du XIII' siècle, elle était déjà descendue à 51 grammes en 1320. Elle tombe d'une façon définitive, après quelques oscillations à moins de 34 grammes en 1390. Elle avait donc baissé en 160 ans de près des deux tiers. Si elle avait continué dans

la même proportion elle se serait réduite à quelques centigrammes en 1789. Mais, de 34 grammes à la fin du xiv* siècle elle mit cent ans avant de tomber au-dessous de 22 grammes en 1488 et elle valait encore 11 grammes et quart à l'avènement de Henri IV. Lorsque Louis XIV monta sur le trône, elle correspondait à 8 grammes et quart; à sa mort, elle ne représentait plus que 5 grammes et demi; enfin après la liquidation du système de Law elle était tombée à 4 grammes et quart et valut moins encore pendant une douzaine d'années du règne de Louis XV.

Quelle a donc été la cause de l'affaiblissement progressif de cet étalon monétaire ? Et comment ce mot de « livre », qui signifiait en 1220, 98 grammes d'argent fin, en est-il venu à n'en plus signifier que 11 en 1000 et moins des 4 1/2 que l'on attribua en 1789 au « franc » que l'on allait frapper.

L'ingérence de l'Etat a certes joué un rôle dans cette dépréciation, quand elle s'attaquait, soit au prix du métal, soit aux espèces, d'une manière lerite et soutenue. Le public n'en était pas dupe ; il ne cédait qu'en apparence. Il consentait à appeler» livre » une monnaie qui, par son titre ou son poids, ne valait précédemment par exemple que 18 sous. Mais il rehaussait nominalement, dans la même proportion du dixième, toutes les espèces, nationales ou étrangères, en circulation. Et celles qui valaient jusque là une livre se trouvaient dès lors valoir dans le commerce 22 sous.

Quand le roi s'en prenait à une espèce d'or ou au prix du kilo d'or, c'était l'argent qui montait ; et la livre chaque fois correspondait à un peu moins d'or et à un peu moins d'argent.

Souvent aussi, sans aucune intervention du souverain, le rapport des deux métaux se dérangeait, comme il s'est dérangé durant le xix' siècle : sous le coup des premières exploitations de la Californie l'argent fit une forte prime et, vers 1855, les ouvrages de financiers sérieux témoignaient beaucoup d'inquiétude sur la baisse menaçante de l'or. Le

contraire se produisit vingt ans après ; dès 18761a frappe de l'argent cessait à la Monnaie pour le compte des particuliers, et le kilogramme d'or, au lieu de valoir seulement 15 kilos et demi d'argent, comme la loi française lui en faisait un devoir depuis le Consulat, était arrivé à en valoir près de 33, avant la guerre.

De l'an 1200 à l'an 1600 le rapport entre les deux métaux descendit jusqu'à 10 et s'éleva jusqu'à 13; j'entends le rapport réel et commercial, non pas un rapport imaginaire d'après ces prix fantaisistes du métal, dont j'ai parlé plus haut, qui font varier la proportion de 17 en 1310 à 2 et demi en 4355.

Chaque fois que l'un des deux métaux montait, par rapport à l'autre, on chiffrait plus haut celui qui faisait prime. On ne réduisait jamais le prix, exprimé en livre, du métal qui baissait, on augmentait le prix de Vautre. En 1913, où l'argent valait légalejnent222 francs le kilo et l'or 3. 444 francs nous disions, pour évaluer une baisse de moitié sur l'argent, qu'il ne valait plus que 111 francs, tandis que nos pères auraient dit que l'or valait 6.888 francs, c'est-à-dire le double.

L'élasticité d'une monnaie de compte, qui n*était ni en or ni en argent, facilitait singulièrement cette manière d'agir. On devine que, maintes et maintes fois répétées dans le cours de six siècles, ces hausses et ces baisses des deux métaux qui dépréciaient inévitablement la livre, aient fini par la réduire à peu de chose.

D'aulant plus que, lorsque le fait se produisait, les pouvoirs publics ne manquaient pas d'intervenir et accentuaient encore la baisse de la li\Te, sans le vouloir. Les gouvernements d'autrefois croyaient qu'il existait entre l'or et l'argent un « juste rapport » — on n'ose trop leur jeter la pierre, les gouvernements modernes l'ont cru très longtemps. — Partant ils estimaient avoir le droit, et même le devoir de maintenir ce rapport puisqu'il était « juste ». Quand l'un des

deux métaux renchérissait, bien vite des édits ou ordonnances solennelles commençaient par lui enjoindre de reprendre son ancien prix ; à quoi il n'avait garde d'obtempérer; impuissant contre ce « cours abusif », comme il le nommait, l'Etat essayait de rétablir le rapport auquel il tenait, en élevant le prix du métal qui restait stalionnaire.

Mais Téiévation légale de ce dernier était immédiatement suivie d'une augmentation commerciale correspondante de l'autre. La lutte s'engageait entre l'autorité officielle, qui avec persévérance courait après son «juste rapport », et le public qui voulait précisément changer ce rapport. Les prix du kilo d'or et du kilo d'argent montaient alternativement, jusqu'à ce que le souverain et ses ministres, vaincus par la force des choses, battissent en retraite. Un exemple mémorable des contins de ce genre, où naturellement le commerce eut le dernier mot, nous est fourni par l'histoire monétaire du règne de Louis XIII, durant lequel le rapport entre l'or et l'argent, qui était en 1602 de 41,87, s'éleva à 14,76 en

Les priii respectifs de l'or et de l'argent ne dépendent pas seulement de leur abondance plus ou moins grande, mais deV usage plus ou moins général qui en est fait. Croire que lor était moins cher autrefois parce qu'il était moins rare, serait une erreur. Il y a aujourd'hui sur le globe, d'après la statistique d'extraction des métaux précieux, 20 fois plus dargent que d'or, tandis q[u'il y avait en 1500, une proportion d'argent deux fois plus forte peut-être. Cependant l'or ne valait en 1500 que 11 fois et demi l'argent, tandis qu'en 1927 il vaut 32 fois plus. Il esta la io\s plus abondant et plus cher.

El ce phénomène serait rendu plus sensible encore si nous considérons qu'il n'y a peut-être pas le tiers de l'argent à exister sous forme de numéraire, et, par suite, la proportion de la monnaie d'argent, par rapport à la monnaie d'or est, de ce chef, beaucoup moindre qu'au moyen âge. La diminution

seule du pouvoir d'achat des métaux précieux, que nous avons exposée dans le chapitre précédent, a rendu l'argent incommode et impropre à une foule d'usages auxquels il suffisait jadis. Le même objet que Ton avait en 1400, en 1500, pour 1.000 grammes d'argent équivaut aujourd'hui à 10.000 ou 12.000. On pouvait porter un kilo dans sa poche et 5 ou 6 kilos dans sa valise ; mais comment porterait-on 10 ou 12 kilos sur soi, comment en eût-on logé 50 dans une malle? L'argent, sans la création du billet de banque, aurait peut-être baissé davantage encore vis-à-vis de l'or. Cet encombrement n'existait pas jadis ; il fallait si peu de métal pour tant de choses. La comparaison seule du grand nombre des paiements qui devaient se faire en argent, avec le petit nombre des paiements qui pouvaient se faire en or, suffit à faire prendre le premier, plutôt que le second métal, pour base des prix de l'ancienne livre-monnaie.

En recherchant d'après les rares documents dont on dispose, la proportion respective des deux métaux dans la circulation, on voit qu'en 1640, à l'époque où furent refondus les anciens écus et frappés les premiers louis, l'argent équivaut à environ 72 pour 100 de la masse des monnaies, l'or à 28 pour 100. En 1780, l'argent ne correspond plus qu'à 66 pour 100 et l'or à 33 pour cent. A la fin du xix' siècle, dans l'union latine dont la France faisait partie, l'argent représentait seulement 44 pour 100 et l'or 56 pour 100 du numéraire.

Il est une période sur laquelle le lecteur est en droit d'attendre de nous des renseignements nouveaux : c'est celle qu'embrasse le système de Law. Tout le monde a entendu dire qu'à cette époque les prix furent bouleversés, que ceux des immeubles montèrent au quintuple, que le numéraire avait perdu non seulement son pouvoir d'achat mais aussi .sa valeur nominale.

Or cela n'est vrai que dans une imperceptible mesure, en dehors de la rue Quincampoix, du Palais-Royal, des bouliques et des salons de quelques spéculateurs qui édifiaient

ce veau d'or en papier, le dépeçaient ou dansaient autour. Cette colossale inflation du Système, le plus fameux de tous les krachs de bourse, dont les auteurs étaient à moitié dupes, comme toujours, n'a pas eu les conséquences économiques que l'on serait porté à s'imaginer. Elle ne produisit pas, même aux heures de son court triomphe, tous les résultats que l'histoire nous décrit. Les prix, exprimés en livres, sous et deniers, n'ont pas varié dans les provinces ni même pour ainsi dire dans la capitale.

On a la preuve que les plus minces bourgs connaissaient, aux extrémités du royaume, ne fut-ce que par les édits et arrêts du Conseil d'Etat, la situation monétaire, le cours des billets de la Banque Générale, la dépréciation des espèces ; mais, comme faisait le peuple durant les altérations du moyen âge, les sujets de Louis XV laissaient aux agioteurs parisiens et aux fonctionnaires les cours officiels du kilo d'or et d'argent. Ils continuaient à donner à la livre de compte la même valeur, ou à peu près, de 1718 à 1722, que dans les dernières années du règne précédent.

De telle sorte que, si l'on adoptait pour la traduction de la livre en franc la valeur légale, inférieure de moitié ou des deux tiers à la valeur réelle, loin de constater la hausse des prix que plusieurs historiens nous affirment avoir eu lieu, on se trouverait en présence d'une baisse énorme et tout à fait inexplicable.

La baisse efïective de la monnaie n'eut lieu qu'en 1726, lors de la refonte des espèces, qui infligea aux particuliers et aux établissements publics une perte réelle, mais très amoindrie par l'état d'éparpillement où elles se trouvaient dans tant de poches et de cofl'res-forts.

Au contraire, pour la fortune mobilière, les conséquences de la dépréciation constante de la livre pendant six siècles ont été immenses. Ce genre de fortune, qui vient d'être bouleversé par la substitution du franc-papier au franc-or depuis treize ans, avait été déjà dans le passé victime de la

diminution du pouvoir de l'argent, de l'avilissement de la monnaie et de la baisse du taux de l'intérêt, qui avaient réduit à peu près à rien le bien des capitalistes du moyen âge.

Une somme de 1.000 livres, qui valait 98 kilos d'argent en 1200, n'en valait plus que 73 en 1300, 33 et demi en 1400, -21 en loOO, M en 1600; en 1650 elle ne représentait plus que 8 kilos, en 1700 6 kilos et demi, en 1717 5 kilos et demi, en 1789, 4 kilos. De ce chef seul, il ne pourrait y avoir dans notre pays un seul rentier qui date de plusieurs siècles.

On ne peut s'empêcher de sourire quand on voit les colomgers de Marmoutiers payer, au xviif siècle, un denier de fermage par acre de terre, absolument le même prix qu'au temps de Gharlemagne, où ce denier valait 3 francs, tandis qu'il correspondait à un demi-centime sous Louis XVI.

Plusieurs ordonnances avaient stipulé que lorsqu'il y aurait un changement dans les monnaies, le débiteur devait payer le poids d'argent qu'il s'était engagé à compter le jour du contrat, sans avoir égard à la quantité de pièces. Jamais ces ordonnances ne furent observées, ni pour les cens, ni pour les rentes foncières, ni pour aucun autre revenu. La diminution se faisant graduellement, d'une manière presque insensible, sou à sou, les générations se succédaient sans pouvoir, sans songer peut-être, à protester contre une décroissance qui s'imposait à eux, sous l'aspect d'une inexorable fatalité.

Ces droits féodaux, que des précautions minutieuses semblaient devoir maintenir, furent anéantis par ces précautions mêmes. On avait établi, pour le cas où le censitaire ne pourrait accomplir tel ou tel travail en personne, un rachat en argent, égal, au début, à la valeur du travail; par exemple « faire une journée de fauche de son corps ou payer VI deniers » parce qu'alors la journée valait au plus 12 deniers. Quand elle valut dix sous, et môme avant, tout le monde s'était racheté et le seigneur était dépouillé sans aucun remède.

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