LE CRÉDIT ET LE COMMERCE DE L'ARGENT
Par quelle mystérieuse vocation la race juive en est-elle venue à monopoliser, au moyen âge, dans l'Europe chrétienne, le commerce de l'argent? C'est ce qu'il est impossible de dire. Pourquoi le petit peuple d'Israël, peu à peu répandu sur le monde civilisé s'était-il attaché à cette branche de négoce plutôt quà toute autre?
Doit-on croire que les prohibitions religieuses, en écartant les catholiques jadis des opérations financières, aient suffi à ouvrir aux observateurs de la loi mosaïque ce champ d'activité délaissé par tous? Une fois qu'il exercèrent ce métier de marchand d'or et d'argent, regardé comme vil, les juifs devinrent naturellement odieux au double titre de juifs et d' « usuriers, » — le mot d'usurier étant pris dans l'acception générale de « prêteur à intérêts » qu'il avait alors. — Et comme rien ne développe davantage cet intérêt abusif et frauduleux, auquel nous réservons dans les temps modernes le nom d'usure, que l'absence de sécurité dans les transactions sur les capitaux, alors à peu près absolue, trois siècles se passèrent à tourner dans un cercle vicieux; la proscription périodique des banquiers augmentant l'usure; l'usure, devenue habiluelle, motivant la proscription des banquiers.
Ces mots de banque et de banquiers, qui éveillent aujourd'hui ridée de quelque local vaste et confortable, de quelqueindividu opulent et important, conviennent-ils bien à ces
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parias à la robe déshonorée par une rondelle jaune, qui se tiennent en plein air derrière leurs tables comme les marchands des quatre saisons? A eux le droit commun ne s'applique pas. Us sont un peu moins que des hommes : dans les tarifs de péages féodaux on les classe parmi les marchandises. Entre le « grand cheval » qui paie 8 sous et le « millier de harengs » qui doit 10 deniers, prend place « le juif » taxé à trente deniers au passage de la fontière.
C'est une faveur exceptionnelle des souverains, pour les grandes foires, que d'en permettre l'accès en franchise à « toutes personnes de juifs s'y rendant par terre ou par mer», comme on autorise des forains, un jour de fête, à dresser librement un cirque ou une ménagerie.
Jusqu'au xiv' siècle les Lombards et les juifs, ces infidèles, €es gens si mal vus, avaient rencontré dans les religieux chevaliers du Temple des concurrents habiles et achalandés. Cet ordre de chevalerie, précurseur ou émule des sociétés italienues, eut longtemps entre ses mains une partie des capitaux de l'Europe; à la fois trésorier de l'Eglise romaine et de beaucoup de princes et de particuliers durant tout le xm' siècle. Les richesses métalliques du roi de France, une partie de celles du roi d'Angleterre sont confiées au Temple de Paris et y servent parfois de gages à des emprunts. Nombre de bijoux, de lingots, de successions en numéraire y sont déposés et participent de l'inviolabilité traditionnelle des édifices pieux dont jouit cette caisse des consignations. Le génie administratif des grands maîtres étendit le cercle de ces opérations à l'ouverture de nombreux comptes courants.
Après la fin tragique de Jacques Molay et de la milice du temple de Jérusalem, celte institution de crédit collectif n'eut pas d'imitateurs et le commerce individuel des Israélites ne connut en France aucune rivalité jusqu'au commencement du xyV siècle. De riches bourgeois unirent parfois leurs efforts, comme à Vesoul en 1291, dans la fondation
du « Mont-de-Salins », pour se soustraire aux usures; maisi ■ces associalions n'aboutirent à rien de sérieux. Le peuple, lors des courts bannissements du juif, voyait avec joie son expulsion; il ne tardait pas à le regretter : soit que l'usurier chrétien qui le remplaçait se montrât plus dur que son devancier; soit simplement que le public payât, en définitive, les frais de toute atteinte portée au crédit.
On trouve les Lombards durant la première moitié du XIV' siècle, non seulement dans les villes mais dans de simples bourgs. Dans le rayon de Paris ils pullulent : àLagny, Bray ou Montereau, aussi bien qu'à Meaux ou à Provins. On est surpris de rencontrer à Talant, gros village de la Côte-d'Or, un petit juif qui avance au duc de Bourgogne de l'argent pour partir en guerre. Gentilhommes et « usuriers » ayant un constant besoin les uns des autres paraissent vivre alors en bonne intelligence. Des domaines sont donnés aux Israélites par de puissants princes, « en reconnaissance de leurs bons services ». Des autorisations individuelles leur sont accordées pour «voyager et trafiquer librement », même pour « ne point porter sur leurs habits ni la roue, ni aucun autre signe qui puisse les faire reconnaître, attendu que ces signes pourraient leur occasionner divers périls à cause de la haine générale des juifs. » Ainsi s'exprime, dans une ordonnance, le comte de Roussillon (1355). Si du Sud-Ouest nous passons au Sud-Est le Gomtat-Venaissin, sous la domination des papes, ne leur fait pas trop mauvaise mine. Ils peuvent ouvrir des synagogues à Avignon, à Carpentras et autres localités. ï
Partout leurs affaires étaient actives. Ils prêtaient à toutes i les classes de la société, soit sur lettres, soit sur gages; on le voit par leurs écritures, ils avaient de nombreuses créances sur de petits bourgeois et des paysans durant la première | moitié du xiv* siècle, la période la plus prospère du moyen "' âge.
En 1348, lors de la peste noire dont le populaire voulu!
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trouver l'auteur responsable-, on attribua une part de son origine aux Israélites et généralement aux manieurs d'argent, La persécution commença très dure. On saisit les livres, on enferma leurs propriétaires ; l'emprisonnement fut suivi de bannissement, quelquefois de mort. Quant aux spoliations, les résultats en furent minces; d'après des procès-verbaux qui nous sont restés il apparaît que le plus souvent, grâce à la simple « lettre de change », les banquiers parvinrent à soustraire aux agents du fisc le plus gros de leur avoir. La saisie ne porte que sur des synagogues vides et des cimetières.
Cependant cette banqueroute générale ne fit pas — on le devine — progresser le crédit, et l'Etat fut réduit a emprunter auprès des corps constitués, principalement des établissements religieux, des sommes que les conseillers royaux avaient d'autant plus de peine à extraire qu'elles ne devaient jamais être remboursées.
Un siècle où la pénurie de numéraire faisait priser si fort les alchimistes, voués à la recherche de la pierre philosophale ne pouvait supporter bien longtemps la fermeture des coffres judaïsants. Tandis que sur la frontière de l'Est, le clergé en était encore à célébrer des messes pour la comtesse Marie de Bourgogne, en reconnaissance de l'expulsion des vilissimo- Tum et perfidissimorum jadœorum (1374), Gharles-le-Sage « sur la demande des juifs et des juives d'Orléans », les soustrayait par privilège et selon leur vœu au droit commun, dans le jugement de leurs procès. Ailleurs certains écrivains ou notaires, étaient seuls admis à instrumenter pour les prêts d'argent faits par les Israélites. Le pouvoir revenait à son système antérieur, qui consistait à les mettre en coupe réglée, à les saigner au lieu de les pendre. C'était une chose si fructueuse à exploiter que le juif! Chaque prince de la chrétienté cherche alors à en posséder le plus grand nombre. Le roi de France n'avait-il pas acheté un jour à son frère, pour 20.000 livres — 4.700.000 de nos francs actuels — tous les
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juifs du Comté de Valois? Les seigneurs qui en possèdent redoutent de les perdre : le roi d'Aragon permet à des juifs de Perpignan de se rendre en France, « où ils espèrent exercer le négoce avec plus de profit que dans ses terres ; mais sous cette condition expresse de laisser à Perpignan leurs femmes et leurs enfants, pour le paiement de leur contribution comme membres de YAljama de cette ville. »
Ces alternatives continuèrent durant tout le xv' siècle : tantôt l'Etat allongeait, en faveur des Lombards, la durée de validité des dettes contractées auprès d'eux, en rendait la prescription plus difficile; les officialilés ecclésiastiques mettaient aussi leurs foudres à la disposition des usuriers, lançaient des formules {['injonction pour forcer les débiteurs à s'acquitter envers ces infidèles. Tantôt les gouvernements condamnaient à l'exil perpétuel la « juiverie » de chaque cité, qui déguerpissait tristement — hommes, femmes, enfants et bagages — à la recherche d'un lieu plus hospitalier.
Ce n'était pas sans espoir de retour : rançonnant, rançon^ nés, ces financiers héroïques ne se faisaient pas trop tirer l'oreille pour racheter en masse les impôts spéciaux de capitation, qui pleuvaient sur eux ; quille à se récupérer à leur tour sur le public. Etaient-ils accusés d'usure? Ils pactisaient avec le pouvoir civil qui, bien souvent, arrêtait ou paralysait lui-même les lois qu'il venait d'édicter.
Au xvi' siècle les juifs sont atteints beaucoup plus sûrement : les chrétiens leur font ouvertement concurrence et le commerce des métaux précieux s'élargit. Il n'est guère de petite ville, sous Louis XII, où les maîlres-joailliers ne fassent la banque et ne prêtent sur les bijoux; tandis que dans les cités populeuses, à Lyon, Toulouse, Rouen (1543-1556) les institutions de crédit font leurs premiers pas. Les souverains sont les premiers a en profiter, à l'étranger comme en France. A Anvers, le « facteur » du roi de Portugal contractait, pour le compte de son maître, un emprunt de 3 miK
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lions d'écus d'or (375 raillions de nos francs-papier) couvert en une seule bourse. Anvers, il est vrai, était à ce moment la première place du monde; son mouvement commercial passait, vers 1550, pour atteindre annuellement 1 milliard et demi de florins (75 milliards actuels), non compris la négociation des « efl'els de ciiange ».
Or la circulation de l'argent sous cette forme, était considérable. La transmission des valeurs d'un lieu à un autre, grâce aux écritures et aux virements de comptes était pratiquée très largement dans toute la France dès le commencement du xiii' siècle.
Bien que des autorisations nominales soient données par des seigneurs à certains marchands, leurs sujets, pour « faire et adresser des lettres de change en tous pays », le commerce se passait de la permission des gouvernements, qui n'avait peut-être qu'un caractère fiscal, comme les timbres proportionnels de nos traites actuelles.
Quelques opérations modernes se sont faites de tout temps sous d'autres noms. Quand un chanoine de Bourgogne, sur le point de partir pour l'Italie (1260) contracte une obligation de 100 livres — 40.000 francs actuels — au profit d'un grand seigneur, en retour d'une lettre de change en blanc, « qui lui servira à emprunter en cour de Rome et ailleurs », le prince qui délivre ce billet en blanc émet une véritable monnaie fiduciaire, dont la valeur est proportionnée à son crédit personnel; combinaison fort ingénieuse pour l'époque.
La monnaie fiduciaire était aussi en usage dans les banques publiques de certaines villes, d'où elle se répandait assez loin. Dès la fin du xV siècle les loquis, espèces de jetons de verre, monnaie représentative émise par la banque de Saint- Georges, à Gênes, ont cours dans tout le midi de la France, particulièrement en Languedoc.
Ce ne sont pas les idées sur la manière dont on peut mobiliser l'argent qui ont manqué au moyen âge. Il ne péchait pas par défaut d'imagination, mais par absence de sécurité
dans les affaires et de moyens de communication. Faut-il a Jean-sans-Peur, en 1416 « une finance pour convertir à quelque paiement »? Son trésorier achète à terme 137 pièces de drap de Courtrai pour 456.000 francs de notre monnaie et les revend au comptant 363.000. Ce procédé, qui vaudrait aujourd'hui à un fils de famille un conseil judiciaire est alors une forme normale des emprunts. La ville de Bergerac étant à court (1394;, décide que celui ou ceux qui lui prêteront auront en mains les revenus du consulat et en percevront le montant jusqu'à complet acquittement de leurs avances.
Le crédit, maintenant qu'il existe, nous paraît une chose toute simple. On init toutefois très longtemps à le fonder et, pendant des siècles, on l'empêcha de naître. Une loi conférait-elle aux croisés le privilège de retarder le paiement de leurs dettes ? Le résultat était de couper tout crédit aux chevaliers, même lorsqu'ils inséraient dans l'acte la formule de « renonciation au privilège de croix prise ou à prendre. » Cet aléa du remboursement, qui rend les emprunts plus onéreux, les fait entourer aussi paroles prêteurs de formalités plus dures.
Des lettres-patentes de 1286 défendent de prendre en gage les objets nécessaires au travail journalier ; le grand nombre de prohibitions renouvelées sur le même sujet dans la suite des siècles montrent combien peu elles étaient observées. L'emprisonnement, suspendu sur la tête des débiteurs insolvables est une sorte de sanction qui semble devoir assurer l'exactitude des paiements et qui ne prouve que la fragilité des contrats; loi^ d'autant plus sévère en théorie qu'elle est plus faible en pratique, frappant fort parce qu'elle saisit peu. Les particuliers renchérissent encore, dans leurs conventions, sur les rigueurs de l'action publique. Des emprunteurs de laine s'engagent (1380), en cas de non-paiement dans un délai fixé, à rester enfermés dans une tour <lc la maison du créancier. On multiplie les précautions : il y a dans le Midi des << courtiers en paroles » — correter d'orella
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— qui tiennent registre des ventes et transactions verbales.
Le développement du crédit se heurtait aussi à l'embarras des communications. Il était coûteux et périlleux de transporter des espèces à longue distance. Allerchercher l'équivalent de vingt mille francs actuels de Paris àMelunn'est pas, ■au xiv' siècle, une petite affaire. Les souverains, pour leur usage personnel, n'ont pas toujours de fonds à point nommé : le maître de la « chambre aux deniers » — table royale — fait dire « aux bonnes gensdeSenlis qu'on ne pourrait payer <?e jour », tandis qu'il envoie « pourchasser argent devers monseigneur d'Anjou, pour la dépense de Thôtel. »
Les relations de placeà place n'étaient ni assez régulières ni assez étendues pour que les lettres de change pussent suppléer, par les ricochets multiples qu'elles font de nos jours, au déficit de numéraire qui sévissait tout-à-coup en certains lieux. Le port même des traites tirées d'un point sur un autre exigeant, en l'absence de toute poste organisée, l'envoi d'un messager spécial, on préférait prendre patience, attendre la foire prochaine, qui fournirait à la fois l'occasion de négocier du papier et d'encaisser des lingots.
Le change, dans ces conditions, subissait des oscillations très fortes. Régulièrement, le change de la monnaie d'argent en monnaie d'or comportait une commission variant de 2 à 12 pour 100. Les comptes de la maison royale accusent sans cesse des « pertes d'argent pour change. » A la fin du xvi' siècle, en Dauphiné, on paie encore 660 livres en argent pour en avoir 600 en or. Il est difficile d'admettre que les changeurs aient pu de leur propre autorité, suivant qu'on les en accuse, « attribuer aux monnaies un cours usuraire. »
Il est probable, au contraire, que ce haut prix du change de l'argent en or tenait à la rareté effective de l'or. Celte rareté, on ne s'en apercevait pas dans les paiements de chaque jour qui, pour la plupart, se faisaient en argent mais elle affectait fortement celui qui voulait se procurer une certaine quantité d'or.
Il en résultait cette anomalie : que le prix marchand de l'or était beaucoup plus bas jadis que de nos jours, par rapport à l'argent, puisque le kilogramme d'or ne valait que 12 kilogrammes d'argent au lieu des 30 et 40 kilogrammes qu'il vaut aujourd'hui, et que cependant les monnaies d'or bénéficiaient d'un change actuellement inconnu sur les monnaies d'argent, dans les limites de chaque Etat.
Les opérations de change avaient pris assez d'importance, dès la fin du xvi' siècle, pour que le gouvernement songeât à créer des courtiers en titre, auxquelles elles fussent exclusivement confiées. Ces devanciers de nos agents de change contemporains étaient au nombre de 8 à Paris, en 159o. Louis XIII en porta le nombre à 30, et les érigea en corps sous le nom « d'agents de banque et de change », avec deux syndics élus par la compagnie et renouvelables annuellement. Un édit de 1638 leur avait ordonné de faire bourse commune « du quart des profits », disposition lutélaire dont les temps modernes se sont inspirés.
Agents brevetés et coulissiers marrons se réunissaient chaque jour à la place au Change, près du Palais de Justice. C'est là que se tenait le change ou la hourse\ car, dès le règne de Henri IV, ce terme était déjà en usage. Bourse modeste, nullement comparable au Royal-Exehange de Londres et qui n'était qu'une simple cour pavée en plein air. Telle quelle les gens d'alTaires refusèrent de la quitter pour le Parc Royal (près la Bastille) que l'Etat venait de faire aménngerà leur intention et qu'ils trouvèrent trop éloigné. Ce fut alors quel'on construisit pour eux la place Dauphine, « la plus belle et la plus utile de Paris » au dire d'un contem-j porain. Singulière persistance des traditions : l'heure de la levée de l'audience des magistrats « de la sortie de la cour », c'est-à-dire environ midi et demi, que les financiers avaient adoptée pour le commencement de leurs assises, et que l'on nommait au xvii' siècle « l'heure de la place au Change », n'a pas varie depuis trois cents ans, bien que la Bourse ait
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émigré d'abord à l'hôtel de Soissons, rne Quincampoix, puis à l'hôtel de Nevers, rae Vivienne (1720), et que la spéculation n'ait plus aucun rapport avec la procédure.
Si le prix de l'argent est, selon le mot de Voltaire, « le pouls d'un Etat et an moyen assez sûr de reconnaître ses forces», on doit avouer que notre situation, dans la première partie du xvn' siècle, n'était guère florissante ; le change avec les pays étrangers, particulièrement avec la Hollande d'où nous importions énormément, était de 6 à 10 pour 100. Pour avoir une lettre de crédit de Paris sur Rome, il fallait payer 25 pour 100 en plus de la valeur.
Le transport du numéraire, strictement interdit dans chacun des Etals de l'Europe, se jouait de toutes les prohibitions. Il est plaisant de remarquer qu'en Espagne même, et dans les possessions espagnoles d'où nous étaient venus tant de lingots, l'exportation de l'or et de l'argent restait entourée de formalités si minutieuses, que tout voyageur devait, pour les sommes les plus minimes, se munir d'un laisser-passer des autorités. Un Dominicain français, allant de Roussillon en Languedoc, déclare « emporter 19 réaux et demi pour faire son voyage », et un « travailleur de terre», qui se rend d'Andalousie à Rome, fait une déclaration analogue.
A l'intérieur du royaume, le mouvement des espèces d'une ville à l'autre, demeurait sujet à de fâcheux hasards; une commune du Dauphiné constate avec philosophie que la somme envoyée par elle, à son avocat, « s'est perdue par les chemins. » Cependant, la poste commençait à rendre des services appréciables. Il était loisible aux expéditeurs de monnaie, de remettre leur argent au maître de poste de la localité, « d'en faire charger le Vwne » et le commis, au point d'arrivée, « rendait sûrement » la valeur au destinataire. Ce n'était pas encore le chèque postal, mais c'était un progrès .
Théophraste Renaudot, le fondateur du journalisme fran-
çais, dans le cerveau de qui ont germé bon nombre d'idées utiles (1632), proposait l'établissement d'un change public, permettant à « tous ceux qui s'en voudront servir de faire tenir argent commodément de lieu à autre de ce royaume. » La chose n'eût pas été impraticable et l'Etat, qui n'était pas mieux outillé à cet égard que les particuliers, en eût profité le premier dans ses embarras continuels. « L'argent est plus rare ici, écrivait alors de Toulouse le gouverneur du Languedoc, qu'en aucune autre grande ville et il n'y a pas un sou à la recette générale. » Ce gouverneur fait traite sur le surintendant des finances, et ne peut obtenir le montant de son effet du banquier de Toulouse qui l'a chèrement escompté, avant que celui-ci soit assuré que ledit effet a été accepté à Paris.
S'il doit faire parvenir de l'argent dans le Midi, le gouvernement se procure d'importantes lettres de change sur Lyon ; c'est aussi à Lyon que le trésorier de l'Epargne — caissier-payeur central du Trésor — envoie l'un de ses commis faire accepter des dix et vingt millions de francs actuels de traites, destinées à pourvoir à divers services. Lyon fît la loi pour le change pendant les xvi^et xvii* siècles. Il se tenait dans cette ville quatre foires par an, foires d'argent surtout, appelées « paiements », qui duraient chacune un mois. Le 1" du mois, à deux heures, en présence du prévôt des marchands, les opérations commençaient. Les banquiers, venus des quatre coins de la France, debout sur la place et en la « loge du change », leur carnet appelé « bilan des acceptations » à la main, y inscrivaient toutes les traites tirées sur eux qui leur étaient présentées. Il s'échangeait ainsi en quelques jours 12 ou 15 millions de livres — 240 ou 300 millions de nos francs-papier — c'était quelque chose alors — sans qu'il se vit plus de 120.000 ou J60 (K)O francs en argent comptant.
C'est ce que nous nommerions aujourd'hui la haute banque qui, dans l'intérêt du crédit, fil renoncer l'Etat à sa prétention
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de contrôler les titres des lettres de change — « la rigueur des formalités ne devant pas être si exacte en telle sorte de pactions. » — Dans l'ardeur de répression dont il était saisi, tous les quinze ou vingt ans, contre les traitants qui le volaient, le pouvoir public défendait aux banquiers de délivrer à qui que ce fût des lettres de change sans permission de la Chambre des Comptes et surtout d'en délivrer en blanc.
Il espérait ainsi empêcher ceux à qui il prétendait faire rendre gorge, de transporter leurs biens à l'étranger. En attendant il paralysait toutes les affaires. En ce qui concerne les lettres de change délivrées en blanc, espèce de billets au porteur, le tiers état avait demandé leur interdiction légale, afin d'atteindre l'usure qui se faisait, paraît-il, sous le couvert d'un change fictif. Ce dernier rapportait jusqu'à 28 pour 100 par an ; mais le taux de 7 pour iOO pour trois mois qui leur était appliqué, ne paraît pas lui-même exorbitant, lorsqu'on voit les banquiers, sous Louis XIV, exiger couramment 3 pour 100 de commission pour escompter une traite à vue, quelqu'en soit le montant, de Paris sur le centre de la France.
Outre les avantages attachés au rôle exceptionnel qu'il jouait dans le commerce de l'argent à l'intérieur du pays, Lyon était le centre de nos relations avec l'Italie. Pour l'Orient on avait correspondance à Marseille ou à Smyrne, et pour tout le reste de l'Europe à Amsterdam ou Anvers. Il n'y avait que l'Auglelerre avec qui la plupart de nos banquiers traitassent directement.
Nous étions en arrière, sous le rapport du crédit, de nos voisins du Sud et du Nord. Le prêt sur gages se faisait en Allemagne et dans les Pays-Bas, dès les premières années du xviii' siècle, d'une façon moins onéreuse et plus régulière que chez nous. Marie de Médicis, retirée à Cologne où elle mourut à peu près dans la misère (1642) avait mis ses pierreries au Mont-de-Piété de cette ville; et notre gouverne-
ment, pour empêcher la vente de ces bijoux, s'empressa de payer les intérêts de la somme avancée à la reine.
Aux États-Généraux de 1614 la noblesse avait proposé rétablissement de Monts-de-Piété « à l'instar de Tltalie, de l'Espagne ou de la Flandre », qui eussent prêté non seulement sur les objets mobiliers, mais aussi sur les terres comme notre Crédit-Foncier actuel. Il fut fait à cet égard un projet très complet, très bien étudié; tous les monts-de-piété du royaume auraient eu correspondance entre eux... Le tiers état, quoique en général progressiste, fut pourtant unanime à repousser cette extension du crédit, en disant « qu'il y avait déjà bien assez d'usuriers en France et que c'était impiété et abus ».
Au xviir siècle seulement, sous le ministère de Fleury, furent institués à Paris, puis peu à peu dans les principales villes, des 3Ionts-de-piété qui subsistèrent jusqu'à la Révolution, et dont la mission était plus vaste que celle des nôtres puisqu'ils prêtaient sur les valeurs et les effets de commerce. Certaines communes rurales avaient aussi fondé, pour l'usage de leurs membres, des mouts-frumentaires ou montS'de-grains, qui prêtaient la semence aux laboureurs moyennant un intérêt de 5 pour 100, payable en nature au mois de septembre, au moment où s'effectuait la restitution du grain emprunté. Le « mont-frumentaire » était administré par le châlelain, le curé, les consuls élus et les cultivateurs notables; les grains étaient distribués à Noël et au mois de mars et les céréales, servant de fonds de roulement, provenaient de quêtes et de libéralités volontaires.
Le crédit tirait des monts-de-piété, en Italie, dès le xvi' siècle, des applications plus variées que nous ne faisions encore à la fin du xviii' siècle, en France. C'est ainsi qu'ils servaient d'assurances sur la vie. L'idée n'était pas nouvelle, le moyen âge l'avait eue. Des contrats do cette nature sont parfois passés d'homme à homme au xiV siècle. Un commissionnaire de Perpignan assure pour six mois la vie d'un
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chevalier : en cas de décès de- l'assuré, pendant ce délai, ses héritiers recevront de l'assureur une somme déterminée. Il existe en Flandre, dès 1560, de semblables assurances, mais non pas aussi régulièrement organisées qu'au delà des Alpes, à Florence, où, dit Bodin, « celui qui a une fille met, au jour de sa naissance, 100 écus au mont- de-piété, à la charge d'en recevoir 1.000 pour la marier quand elle aura dix-huit ans. Si elle meurt auparavant les 100 écus sont acquis au Mont (1590)... »
Chez nous tout se borna à des projets : l'un remonte à la création de la compagnie commerciale du Morbihan qui s'engageait, pour trouver des actionnaires (1629) à leur rendre au bout de seize ans un capital sextuple de celui qu'ils auraient versé. L'association était libérée de toute obligation envers les héritiers de ceux qui mourraient avant les seize ans révolus. La compagnie n'ayant pas été fondée autrement que sur le papier, l'opération ne s'exécuta pas. Sous le ministère de Mazarin, le parlement repoussa l'édit autorisant la première tontine, sur laquelle le Napolitain Lorenzo Tonti, son inventeur fondait les plus grandes espérances. Louis XIV, pour trouver de l'argent, eut recours à ce procédé avec un succès fort médiocre.
Deux ans seulement avant la Révolution un arrêt du conseil autorisa la Compagnie royale d'assurance sur la vie. Après avoir indiqué quelques-unes des combinaisons, déjà réalisées ailleurs, le préambule augurait que ces sortes d'assurances, « liant utilement le présent à l'avenir, ramèneraient <ces sentiments d'affection et d'intérêt réciproques qui font le bonheur de la société et en augmentent la force... » Cette phraséologie, à la mode « sensible » d'il y a cent quarante ans, devait rester lettre morte; les assurances sur la vie, qui avaient précédé historiquement les assurances contre l'incendie, allaient être tout d'abord beaucoup dépassées par celles-ci.
Le moyen âge avait eu, lui aussi, sa manière, marquée au
coin du socialisme cornnûunal alors régnant, d'atténuer partiellement les désastres du feu. Quand un Alsacien des temps féodaux était victime d'un incendie, tous les habitants de son village devaient l'aider à relever sa maison. L'un d'eux s'y refusait-il ? L'incendié avait le droit de s'installer chez lui et de l'expulser de sa propre demeure. Entre cette mutualité obligatoire et l'arrêt rendu sous Louis XVI pour approuver l'offre des Sieurs Périer et G'% « d'affecter un fonds de 4 millions (40 millions de francs actuels) aux assurances qu'ils donneront contre les incendies », je n'aperçois aucune tentative pour remédier aux pertes de ce genre.
Quant aux assurances maritimes, dont un banquier du xvii' siècle disait que « ce sont le plus souvent des procès et non des effets certains », elles étaient pourtant usitées; seulement elles coulaient très cher : 10 à lo pour 100 de Bilbao à Nantes, pour une cargaison de laines, sous Louis XIV, là où de nos jours on paie de 1/2 à 1 pour 100 au maximum, selon la saison et le tonnage du navire. Le taux des primes n'avait pas diminué depuis le xv* siècle.
De par les lois, le commerce de l'argent sous l'ancien régime paraissait être plus particulièrement réservé aux Français. De fait, au contraire, quantité de Hollandais, d'Italiens, de Portugais et d'Anglais venaient s'établir à Paris, ou dans les grandes villes de province pour y faire la banque. D'Italie venait Zamel « seigneur de 1.800.000 écus » — 135 millions de francs-papier actuels — puis Bartollotti et Lumagne; de Portugal venait Lopez. Lopez et Lumagne, voilà pendant la guerre de Trente ans les premiers ministres de la fortune publique, ho-mmes indispensables, sans lesquels Tienne marche. Entrepreneurs de travaux publics, négociateurs d'emprunts, marchands de pierres précieuses, fabricants de canons et de vaisseaux, trafiquants sur métaux, ils font un peu de tout, môme des métiers bizarres; un peu espions, intermédiaires à toute main, ayant de la respectabilité et rehaussés par la politique.