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L’ËCOSSISME IMPORTÉ D ÉCOSSE PAR LES PARTISANS DES STUARTS

amsay n’a pas créé les grades écossais ou les Hauts Grades comme on l’en accusera, ou comme on lui en fera gloire; il les a légitimés en faisant remonter la Franc-Maçonnerie aux Croisades et en exaltant son pays d’origine, l’Ecosse.

Remarquons en passant que cette institution, hydride un peu, aurait pu s’appeler Irlandaise si on avait préférablement tenu compte de la nationalité de ses membres, car les régiments sont en majorité formés de fils de l’Irlande (1). Mais c’est une minorité écossaise qui a dû apporter les rites appris dans sa patrie et faire valoir le prestige plus grand qui s’attachait en outre à la vieille institution maçonnique d’Ecosse.

D’ailleurs — ce qui va paraître paradoxal — si les troupes maçonniques d’Ecosse n’avaient été composées que d’Irlandais, ont les eut néanmoins appelées « écossaises ». L’Ecosse était très sympathique à la France, nous l’avons vu, en raison des amicales relations entretenues jadis avec ce pays, et l’ignorance géographique de nos compatriotes confondait facilement l’Irlande et l’Ecosse. Cela datait de longtemps, et nous en trouvons une preuve amusante dans les surnoms de cet écrivain célèbre du

(1) « En 1661, Charles II, à la veille do monter sur lo trône d’Angleterre, forma à Saint-Germain-en-Laye un régiment sous le titre de Royal Irlandais. Ce régiment suivit la fortune des Stuarts sous le nom de Gardes Irlandaises. » Gustave Bord : La Franc-Maçonnerie en France, Inc. cit., p. 491.

LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ

ix e siècle, dont les travaux d’exégèse religieuse provoquèrent le courroux de l’Eglise, appelé Scot (de Scotus , écossais) ou Erigène (de l’ancien nom de l’Irlande Erin ), et dont la postérité a fait Scot-Erigène.

D’autre part, pour en revenir au côté chevaleresque de l’Ecossisme, l’apparat des cérémonies et la gloriole d’une ancestralité obscure, lointaine et magnifique, cadre avec la somptuosité de la religion qu’-il s’agit de défendre et qui s’oppose à la sévérité un peu sèche du protestantisme. Le catholicisme s’agrémente de la pompe des images, du décor et des titres hiérarchiques. Au xvm e siècle, la Franc-Maçonnerie, quel que soit le rite auquel appartiennent ses adeptes, sera toujours en France imbue de catholicisme, même dans son caractère parfois hétérodoxe. Sa conduite sur ce point est conforme à ses principes.

L’Ordre, pour pouvoir vivre en paix (et peut-être en Angleterre pour jouer en politique un rôle imposé par le maître... mais cela, c’est un autre côté de la question que nous n’avons pas à envisager ici) a affirmé son respect de l’Etat, quel que soit cet Etat. Anderson, dans ses Constitutions , revient à maintes reprises sur ce landmark: le service loyal qui se doit au monarque régnant et l’obéissance aux lois. Or, ce statut, à une époque où la religion d’un pays fait partie de ses institutions officielles, implique la fidélité à cette religion.

Les Stuarts, quand ils régnaient, ne s’étaient point montrés dans leur pays hostiles aux églises presbytérienne et anglicane. Charles I er d’ailleurs n’était pas catholique, non plus son fils Charles II, bien que ce dernier se soit converti, aux heures dernières de son existence (1). Son frère Jacques II, — et ce fut la, cause principale de sa déchéance dans une Angleterre qui avait l’horreur et la haine du « papisme » — avait donné à ce papisme des gages trop apparents de son affection. La conquête de son

(1) Je n’ignore pas que plusieurs écrivains anglais nient le fait, par un sentiment qui n’est peut-être pas tout à fait désintéressé. Ce fait se trouve cependant confirmé par des documents difficilement réfutables. Les Archives Nationales possèdent un manuscrit des religieuses de la Visitation de Chaillot à Paris qui est une pièce assez décisive — pièce publiée dans le T. II, p. 8-11, de l’ouvrage de la marquise Campana de Cavelli Les Derniers Stuarts à Saint-Germain-en-Laye, Paris, Londres, Edimbourg, 1871, 2 vol. in-8°. Et si un doute pouvait encore subsister, il ne tiendrait plus devant le rapport de Barrillon au roi Louis XIV le 16 février 1665, que l’on peut consulter aux archives des Affaires Etrangères. Comme ^document anglais nous avons une lettre de Marie-Béatrice d’Este, femme de Jacques II, qui relate l’événement. (Cf. Stuart Papers Windsor Castle ).

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trône par le huguenot Guillaume d’Orange n’avait pu qu’accroître chez lui, et chez ses partisans, la sympathie pour le culte catholique. Beaucoup de ces partisans même n’éprouvent ce sentiment que par réflexe, c’est-à-dire en haine politique de cet usurpateur qui se trouvait symboliser le triomphe du protestantisme en Angleterre. Donc, tous ces étrangers, venus dans une France où ce culte était prépondérant, n’y font point figure de révolutionnaires — tant au point de vue profane qu’au point de vue maçonnique — en servant la cause et la croyance de leur roi.

Cependant, la prudence s’imposait à leurs conventicules. Bonneville qui voit une alliance entre le parti jésuite et la francmaçonnerie jacobite, après avoir avancé:

« Le jésuite Jacques II demeura au collège de Clermont, fameux collège des jésuites. Ce fut alors de ce collège que sortirent les actes, les ordres et les nouveaux instituts qui gouvernèrent le monde maçonnique (1) ».,

ajoute plus loin:

« Mais personne en France, à l’exception des initiés, n’avoit la moindre idée de l’existence de cette maçonnerie (2) ».

C’est la raison pour laquelle nous sommes peu fixés sur leurs travaux, voire sur les détails de leur existence. A cette époque, on n’eut guère admis de sociétés idéologiques, même « pour le bon motif », pas plus parmi les étrangers que parmi les sujets. C’est le caractère frondeur des Parisiens qui avait fait abandonner à Louis XIV le Louvre pour Versailles, et la mission de la lieutenance de police, créée sous son règne, était précisément d’en surveiller les manifestations. Comme le dit justement M. Eugène Cavaignac dans son Esquisse d'une Histoire de France (3).

« Quand Guillaume III lui demanda des garanties contre les complots jacobites qui pouvaient se former sur le territoire français, il n’admit jamais qu’on révoquât en doute l’obéissance de ses sujets. »

Il convenait de se méfier des susceptibilités de la police française. César Cantu, dans son importante Histoire Univer -

(1) Mêmeté des Quatre Vœux..., loc. ci., p. 67.

(2) Ibidem , p. 71.

(3) Paris, librairie nationale, 1919; in-8°, p. 346.

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selle (1) écrit: « Les Jacobites exilés apportèrent en France les sociétés secrètes, mais outre qu’on y est moins amateur du secret, la politique soupçonneuse de Louis XIY les empêcha de se propager. Le prétendant anglais en institua plusieurs. »

P. E. Lemontey croit que les Jacobites ne tinrent pas loge, mais les raisons qu’il donne de leur abstention prouve son ignorance de la mentalité maçonnique de l’époque, qu’il croit libre-penseuse. Ses lignes se trouvent même, sur le point essentiel, corroborer notre thèse:

« Quand les Jacobites vinrent en France, dit-il, plusieurs d'entre eux étaient initiés; mais la dévotion de Louis XIV, et la crainte de Finquisition jésuitique les détournèrent de l’exercice de leurs rites >.

Mais si ce côté intime de la conspiration stuardiste échappe à la surveillance française, il n’est pas impossible que les espions anglais en aient eu connaissance. Ces derniers, entretenus par le ministre d’Angleterre à Paris, nous savons par ce terrible observateur qu’était Saint-Simon, qu’ils ne chômaient pas à la besogne. N’avait-on pas été jusqu’à former le projet d’enlever un jour Jacques III et de le réembarquer pour le Royaume-Uni? Milord Stair fut même accusé — et le nonce du pape se fit officiellement l’écho de cette accusation — d’avoir voulu le faire assassiner (2).

Il y a dans un petit livre publié en 1874 par le F.*, de Loucelles (3) une suggestion qui nous a laissé rêveur et d’une importance telle, si elle exprimait une vérité, qu’elle renverserait toutes nos idées sur la résurrection de la Franc-Maçonnerie en Angleterre en 1717. Après avoir affirmé que Jacques I, Charles II et Jacques II avaient été Grands Maîtres de la Franc-Maçonnerie, et que c’est sous l’instigation de ce dernier que s’était créée la

(1) Cesar Cantu: Histoire Universelle , traduite par Eugène Aroux et Piersilvestro Leopardi, revue par Amédée Renée, Baudry, Chopin, Deheque, Delatre, Lacombe et Noël des Vergers, 3° édition parisienne entièrement revue d’après la dernière édition italienne et sous les yeux de l’auteur; Paris, 1865-67; 19 vol. in-8°, t. xvii,

(2) Les faits, assez troublants, qui donnèrent créance à ce projet de l’ambassadeur, sont rapportés par P. E. Lemontey dans son Histoire de la Régence... loc. cit. Pièces justificatives relatives au Prétendant, pp. 371 et suivantes. Le Comte de Stair se défendit en termes violents contre cette accusation dans un Mémoire adressé au Régent le 13 février 1716.

(3 ) Notice historique sur la R.\ L.\ La Bonne Foi, 0.\ de Saint-Germain-en- Laye. Depuis sa première fondation (5778) jusqu’à nos jours, précédée d’un document important sur la Franc-Maçonnerie anglaise importée à Saint-Germain-en- Laye par Jacques II en 1689. Saint-Germain, 1874, in-8°, p. 4.

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première Loge française au château de Saint-Germain, il semble prétendre que la fondation anglaise ne fut qu'une sorte de protestation contre cette déviation politique de l'Ordre:

« La Franc-Maçonnerie d'Angleterre, dit-il, a été longtemps sous sa direction (celle des Stuarts) et n'a repris son indépendance qu'en 1717. » Evidemment, la chose semble paradoxale (1). Nous nous trouverions devant le conflit de deux princes se servant tous deux de l'Ordre maçonnique pour affermir leur prestige. Le fait que les novateurs comme Anderson n'auraient pas fait allusion à la tentative antérieure française, n'est pas une preuve. La tactique la plus heureuse était de n'en point faire état. Quant à l’ignorance dont témoigne certain maçon anglais, comme le docteur Manningham, de l'Institution dite « écossaise », elle peut s'expliquer par la date où il écrit (1756), date déjà éloignée de la rénovation de l'Ordre, et enfin par le peu de ressemblance qui existe alors entre les deux maçonneries. Pourtant Gould, dans une étude parue dans Ars Quatuor Coronatorum (2), prouve, avec textes à l'appui, que Londres possédait en 1733 une loge de « maîtres écossais ». Il nous a paru curieux de faire connaître l'opinion d'un écrivain qui voit dans la Franc- Maçonnerie anglaise une copie — expurgée — d'une franc-maçonnerie spéculative ayant pris antérieurement en France force et vigueur.

Mais la vérité est que M. de Loucelles a été frappé par certains rapprochements entre les deux maçonneries et que, n'examinant pas ou n'ayant pas en mains les données du problème, il n'en a donné qu'une explication rudimentaire et difficilement admissible.

Nous allons tenter de trouver à ce problème une solution plus rationnelle.

Nous ne croyons pas que la Franc-Maçonnerie anglaise dérive de la Franc-Maçonnerie écossaise importée en France par les Stuarts, mais nous croyons qu'elle fut fortement influencée par elle.

(1) Nicolas de Bonneville corrobore cette affirmation: « C’est de la France, dit-il, que l’Ordre fut transporté en Angleterre. » (Mêmeté des Quatre Vœux... loc. cit.) Et il voit Jacques II symbolisé dans le fameux roi Athelstan, du x e siècle, cité par maints auteurs maçonniques comme un des créateurs et des protecteurs de l’Ordre.

(2) Tome XVI, p. 44.

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Les maçons passés sur le continent continuaient en somme la tradition de leurs aînés, dont la fidélité au roi était un des credos. Ceux du xvn e siècle en Angleterre — dont nous avons cité ailleurs les principaux (1) — s’étaient toujours fait remarquer par leur hostilité au Parlement. Chauffepié, dans son Nouveau Dictionnaire historique (2), nous apprend que le célèbre Elias Ahsmole, rose-croix et franc-maçon, eut sa terre confisquée à cause de son attachement à Charles I. L’astrologue de ce prince, Lilly, également frère, fut poursuivi pour le même motif, et Frédéric Nicolaï (3), d’après Wood’s Athenœ Oxonienses , T. II, pp. 684 et 886, nous apprend que Georges Wharton « convertit tout son bien en argent pour enrôler des soldats au service de son maître » et « qu’il fut longtemps en prison ». Sous Cromwell, ce fut dans la Société des Francs-Maçons que se réunirent les légitimistes pour former un comité secret (4). Et F. Nicolaï écrit :

« Ce comité, qui ne s’occupait point du tout de la maison de Salomon, fit choix d’allégories qui n’avaient aucun rapport avec les premiers, mais qui répondaient très bien à ses projets. Ces nouveaux maçons prirent pour signe la mort; ils pleuraient celle de leur maître (Charles I); ils nourrissaient l’espoir de le venger de ses meurtriers; ils cherchaient à rétablir le Verbe (c’est-à-dire le fils du Roi). La reine étant désormais le chef du parti, ils se qualifiaient Enfants de la Veuve. Ils convinrent aussi de signes particuliers, afin que les partisans du roi pussent se distinguer sûrement de leurs ennemis ».

Si ces renseignements sont exacts, on peut supposer, avec une grande apparence de raison, que ces partisans de la dynastie stuardiste avaient apporté en France, avec la ferveur de leur ambition, le moyen secret d’entretenir cette ferveur.

Si l’on peut difficilement admettre que l’Institution anglaise dérive des loges écossaises de notre pays, si l’on ne croit pas qu’elle ait pris à celle-ci l’idée de changer délibérément la maçonnerie opérative en maçonnerie spéculative — on peut néanmoins se demander si les rénovateurs de l’Ordre à Londres ne profitèrent pas de l’activité écossaise. Selon nou§, ce furent ces frères, à

(1) Histoire de la Franc-Maçonnerie. La Franc-Maçonnerie chez Elle... loc. cit., p. 90.

(2) Nouveau Dictionnaire historique et critique, pour servir de supplément ou de continuation à celui de M. L. Bayle; Amsterdam et La Haye, 1750-1756; 4 val. in-8°.

(3) Essai sur les accusations intentées aux Templiers... loc. cit., p. 205.

(4) Cf. Skinner’s life of général Monk, Londres, 1724, in-8° seconde édition, qui contient les noms des membres de ce comité.

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la fois Rose-Croix et francs-maçons, qui créèrent le grade de maître. M. Le Forestier écrit au sujet de ce grade:

« Ses auteurs, restés inconnus, ont fait appel à toutes les recherches de leur imagination et d’une érudition aussi vaste qu’incohérente et ils ont produit un monstre énigmatique dont les recherches les plus consciencieuses n’ont pu découvrir la vraie origine (1) ».

L'énigme et l’incohérence de ce symbolisme disparaissent si l’on tient compte de notre suggestion. On comprend que son origine, ne pouvant être révélée par des textes, échappe aux <( recherches les plus consciencieuses ». Les Àhsmole, les Lilly, les Wharton et autres, attachés à la branche stuardiste et souffrant de son abaissement tant dans leur foi que dans leur fortune, voulurent extérioriser leurs sentiments sous une forme emblématique. Dans la maîtrise ils apparièrent, à. leur souci d’une restauration politique, et leurs connaissances mythiques et leur mentalité mystique. Ainsi s’expliqueraient les corrélations, constatées par tant de commentateurs, entre la légende d’Hiram — d’Hiram qui, par ses « enfants » ressuscitera d’entre les morts — et l’infortune de Chartes I er que corrigera la revanche de ses fils.

Constatons, en effet, que rien dans le cérémonial du 3 e degré ne rappelle le ritualisme du « métier », et qu’il faut la subtilité des exégètes imaginatifs pour y voir un prolongement de l’initiation de l’apprenti et du compagnon — seuls grades que pratique à sa naissance la Grande Loge d’Angleterre.

Si les membres du Comité, dont parle François Favre, firent a choix d’allégories... qui répondaient à leurs projets », il paraît naturel que ceux d’entre eux qui suivirent Jacques II répandissent en France ce grade d’un symbolisme vivant. Et ce grade a repassé le détroit lorsque la pensée qui l’inspira se fut évanouie dans les mémoires.

Entendons-nous. Nous ne prétendons pas que les Ecossais furent les premiers à enluminer leur rituel de cette belle image du temple de Salomon érigé par l’architecte Hiram, pour idéaliser l’ambition des artisans futurs. Les opératifs s’en étaient servi, et

(1) L'Occultisme et la Franc-Maçonnerie écossaise... loc. cit., pp. 154 et 155.

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certainement les membres des antiques sociétés compagnonniquea qui, au xvn e siècle, provoquèrent des dénonciations de la Compagnie du Saint Sacrement de l’Autel et la surveillance inquiète de l’Etat. Anderson, lui-même, dans la glose d’une fantaisiste historicité qui précède les Statuts de l’Ordre, fait allusion à la chaire d’Hiram Abif. Et bien avant, nous trouvons l’architecte tyrien célébré en 1607 dans le fameux manuscrit dlnigo Jones (1), dont le fac-similé fut publié en 1895, à la fois par M. Compton Price, au début du tome VIII d’Ars Quatuor Coronatorum , et par Will. James Hughan, dans son ouvrage The Old Charges (2).

Donc la tradition du Temple et de son principal auteur a une origine indiscutablement lointaine, mais ce n’est que lorsque les « anciens » maçons, imbus du catholicisme des maîtres d’œuvre de jadis et nourris de connaissances mythiques, eurent enrichi le symbolisme du grade de l’apport de leur savoir et de leurs rêves que l'épisode dramatique intervient, avec une moralité nouvelle. Nous disons « avec une moralité nouvelle », parce que nous ne croyons pas non plus que ces « anciens maçons » ont inventé cet épisode. Gérard de Nerval, dans son Voyage en Orient (3) nous rapporte sous le titre « Histoire de la Reine du Matin et de Soliman prince des génies » un récit entendu par lui dans un vieux café de Stamboul, et « destiné, dit-il, à peindre la gloire de ces antiques associations ouvrières auxquelles l’Orient a donné naissance ». C’est, amplifié et enjolivé par l’imagination des pays de soleil, le conte merveilleux de la Reine de Saba et du roi Salomon. Or l’architecte Adoniram y trouve la mort sous les coups de trois compagnons ambitieux. Ce sont là des sources où les Rose-Croix Jacobites, affiliés à la Franc-Maçonnerie, ont pu puiser leur inspiration.

En résumé, le fait que nous ne trouvons pas le grade de maître dans le ritualisme de la franc-maçonnerie anglaise à ses débuts nous permet de croire — dans l’attente prudente de documents

(1) In-4°, 54 pp., R. F.. Gould en parle aux pages 62 et 92-93 de son History of Frce-Masonry... London, 1882-1887, in-4°, et l’admirable historien W. Begemann l’a maintes fois étudié, particulièrement dans l’article qu’il lui a consacré en 1887 dans le Zirkel-Correspondenz der Grandesloge, pp. 221-257.

(2) ... of British free masons includ a reproduction of the « Haddon M 8 » and particulary of ail the known ms. constitutions from the 14th century 2 e édit. London, 1895, pp. 132-137

(3) 2 vol in-18, édition Charpentier 1869, T. II, pp. 226 et suiv.

l’ÉCOSSISME AU XVIII e SIÈCLE

contraires — que ce furent les Ecossais qui, dans le moule solide mais froid de la légende, coulèrent, pour ainsi parler, la substance ardente de leur désespoir, et de leurs espoirs. Il sied également de noter, à l’appui de cette suggestion, que c’est uniquement cet assassinat d’Hiram, avec le châtiment des coupables, qui forme la trame des hauts grades qui suivent: maître secret, maître parfait, secrétaire intime, et surtout de l’Elu des Neuf, de l’Elu des Quinze et du Sublime chevalier Elu.

C’est vers 1724 que le grade de maître trouve bon accuelil outre-Manche, avec d’autant plus de facilité qu’il s’adapte plus élégamment que les deux premiers à l’intellectualité des spéculatifs. Eh oui! on en a oublié la valeur originelle. Il y a trois quarts de siècle que Charles I er a été assassiné par les « mauvais compagnons », et l’ingéniosité des allusions a perdu sa clarté. C’est le sort de tous les symboles. Tous ont dans leur genèse une signification réelle, mais les jours qui passent changent leur secret en un mystère. De même que les prêtres des religions ignorent aujourd’hui le sens lointain de leurs gestes sacrés, les maçons écossais ne savaient plus traduire les paroles du Rituel.

Il n’y a pas que les chefs de la dynastie chassée qui ont changé — leurs partisans ont subi le même sort. D’autres générations sont venues, avec un mode de penser qui s’adapte aux circonstances. Louis XIV est mort. Les méthodes des aînés doivent paraître puériles et surannées à des jeunes dont l’esprit plus pratique et l’ambition plus active n’ont plus besoin de se « mettre à couvert » entre les colonnes du Temple.

Quand la maçonnerie écossaise se divulgua, le rôle politique de cette maçonnerie était fini. Du jour où on parla ouvertement des Ecossais, où des livres firent allusion à leur rite, ils ne formaient plus qu’une branche particulière, et non plus particulariste, de l’Institution. Dirons-nous qu’ils passaient à l’ennemi? Non. Mais ils se fondaient dans l’Ordre plus puissant et plus international, et plus vivant parce qu’international, qu’avait ressuscité l’Angleterre. Le Discours de Ramsay, où tant d’auteurs aveuglés par leur parti pris, ont voulu voir la profession de foi

d’un partisan, est, au contraire, la caractéristique d’une époque où on ne fait plus de distinction entre les rites — comme le prouve si bien, d’ailleurs, l’accueil enthousiaste que lui font tous les frères français.

La Franc-Maçonnerie anglaise a pris aux Ecossais leur grade de maître, comme la Chrétienté s’est enrichie ingénument de certaines dépouilles du Paganisme. L’Ordre, par sa vertu inté rieure, a eu raison, outre-Manche et chez nous, des intransigeances politiques et confessionnelles. Sans lui en vouloir de sa conversion intéressée au catholicisme (qu’il a renié pour rede venir anglican), la Grande Loge d’Angleterre n’a pas hésité en 1724 à élire comme Grand Maître le duc de Lennox et de Richmond, fils adultérin de Charles II (1). Et ici, en France, les ateliers écossais passeront gentiment sous la tutelle de cette Grande Loge, malgré son origine protestante, ou formeront, avec d’autres loges créées par elle, le premier noyau des ateliers français.

Comprend-on maintenant pourquoi (comme nous le verrons plus loin) le nom de Au Louis d'Argent (loge d’origine anglaise) a pu être ajouté puis substitué au titre Saint Thomas (loge d’origine écossaise). Et ne nous étonnons plus de voir la loge jacobite qu’abritait à Paris la duchesse de Portsmouth, ancienne maîtresse de Charles II, et mère du duc de Lennox, installée officiellement le 12 août 1735 dans son château d’Aubigny, par Lord Weymouth, alors Grand Maître de la Grande Loge d’Angleterre — qui l’inscrit sur sa liste matricule sous le n° 133.

Seulement l’Ecossisme avait trop séduit ses fidèles pour qu’ils consentissent à abandonner aussi facilement les grades chevaleresques. Ces Hauts Grades — déformation hybride de la maîtrise où se prolonge la légende d’Hiram (et de Charles I er ) aggravée de la légende templière, ne mourront pas. Ce sont eux désormais qui symboliseront l’Ecossisme, au cours du xviii 6 siècle.

(1) Un régime qui dure finit par avoir raison de la bouderie des Grands, mettant leur propre intérêt au-dessus de celui de leur parti. Le duc de Lennox, malgré ses attaches stuardistes et françaises, avait brigué les b’onnes grâces de Guillaume III, dont il était devenu le grand écuyer.

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C'est pourquoi, cette acception étant demeurée, le terme « rite écossais » ne s’applique et ne peut s’appliquer aujourd’hui qu’aux puissances maçonniques pratiquant les degrés supérieurs ou à une Grande Loge tenant ses pouvoirs de l’une de ces Puissances.

Nous avons la preuve que cette loge dite d’Aubigny existait avant 1735, par un écho du journal Saint-James-Evening Post qui, le 7 septembre 1734, relate.une réception de francs-maçons à Paris, « chez Sa Grâce la duchesse de Portsmouth » — probablement dans la maison de la rue de Varennes, où elle mourut l’année suivante. A cette époque, Louise de Kéroualle, duchesse de Portsmouth, servante à gages de Louis XIV qui a aidé par sa luxure à asservir l’Angleterre à la politique française, termine dans un luxe trop dédoré une existence fleurie d’honneurs royaux et de considérables apanages. Elle a alors 84 ans. Depuis longtemps, elle a tenu à faire de son fils le duc de Richmond et de Lennox, issu de ses amours avec Charles II, un catholique... et un Français. Ainsi, cette courtisane, qui excella à servir les intérêts de son pays, s’entendait à ne point négliger les siens. Comme les étrangers ne pouvaient hériter en France, elle avait obtenu pour ce fils des « lettres de naturalité » enregistrées le 22 janvier 1685, et qui furent octroyées par Sa gracieuse Majesté, « en faveur de son cher et bien aimé cousin le prince Charles de Lennox, duc de Richmond », pour qu’il put jouir « des privilèges, franchises et libertés dont jouissent les gentilshommes de notre royaume (1). »

Ceci avait besoin d’être rappelé pour que nous comprenions pourquoi, dans la lettre qu’il écrira plus tard au cardinal-ministre, et dont on trouvera la reproduction dans ce livre, son petit-

(1) Archives des Affaires Etrangères, dossier 151,- f° 230. Le comte Antoine Hamilton dans les Mémoires du Comte de Gramont nous dépeint le duc de Richmond sous un jour peu flatteur. Il fut le rival du roi dans les bonnes grâces de la splendide Francès Steward, qu'il épousa plus tard. — « La plus grande beauté que j'aie vue de ma vie » dit le bonhomme Peppys dans son Journal du 7 mars 1663. Saint-Simon, dans ses Notes sur le Journal de Dangeau , est plus cruel encore • « Le jeune duc de Richmond se fit catholique, mais il n'en fut pas moins corrompu et vicieux; il revint promptement à la religion anglicane ou plutôt resta sans religion se perdit de vin et de débauches, et, de la plus belle créature qu'on put voir, devint la plus hideuse. »

LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ

fils, le duc de Richmond complimentera son correspondant non seulement comme Anglais, mais « comme Français ».

Or, retraitée avec une pension obérée par des spéculations malheureuses et qui s’effrite peu à peu avec les finances de l’Etat, la duchesse de Portsmouth a installé dans son château d’Aubigny un couvent de religieuses hospitalières. Et elle, qui accueille une loge de francs-maçons, décore les églises de son fief des offrandes de sa piété (1).

N’est-il pas évident que seuls, des partisans des Stuarts pouvaient trouver accès chez cette catholique — catholique demeurée d’autant plus fidèle à la Maison de ceux dont elle fut la maîtresse (par le corps et par la pensée), que le nouveau roi d’Angleterre, Guillaume d’Orange, lui avait interdit l’accès de son royaume?

Cette loge, qu’hospitalisa la châtelaine d’Aubigny, passa en 1735 sous la tutelle de la Grande Loge d’Angleterre, mais le fait qu’elle existait avant la reconnaissance officielle, ne prouve-t-il pas qu’il y avait en France un foyer maçonnique... écossais?

(i) il y a sur cette célèbre favorite une littérature assez abondante. M me de Sévigné dans une de ses lettres commente ses succès à la Cour d’Angleterre: « Kéroualle (depuis duchesse de Portsmouth) n’a été trompée sur rien. Elle avait envie d’être la maîtresse du roi; elle l’est... Elle a un fils qui vient d’être reconnu, et à qui on a donné deux duchés. Elle amasse des trésors, et se fait aimer et respecter de qui elle peut... » — Les lignes suivantes de M. de Massao synthétisent bien l’opinion générale française du xvm e siècle sur Louise de Kéroualle : « La duchesse de Portsmouth gouverna pendant longtemps Charles II. Roi d’Angleterre, par la force de sa beauté et de ses charmes. Personne ne plaisoit plus qu’elle, quand elle vouloit plaire; elle étoit dans la plus grande faveur; et cette faveur étoit encore au-dessous d’elle. C’est peut-être la seule femme qui ait soutenu l’adversité avec courage, après avoir joui de la prospérité avec orgueil. » Recueil d’instructions et d’ajnusements littéraires... loc. cit., p. 200.

Portrait de Louise de Kéroualle, Duchesse (le Portsinoutli, mère du Ouc de Richmond, Orand Maître de la Grande Loge d'Angleterre, et châtelaine d'Aubigny, où fut installée une des premières

loges maçonniques françaises.

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