CONSIDÉRATIONS SUR LE DISCOURS
Examinons maintenant la valeur maçonnique du Discours .
On ne peut nier que Ramsay ne soit très attaché à TOrdre. Il s'est passé chez lui vraisemblablement le même phénomène constaté chez nombre de maçons contemporains qui, venus à la Franc-Maçonnerie par esprit politique ou par goût de la politique, se sont trouvés peu à peu convertis par l'ambiance des temples, toute de pondération et de sérénité. Ramsay, avant bien d’autres, a compris qu’une telle Institution était au-dessus des compétitions dynastiques, comme elle dépasse aujourd'hui les petites combinaisons politiciennes. Et lui qui y était peut-être entré avec l'idée de la faire servir au rétablissement des Stuarts, s’est aperçu que son organisme pouvait et devait s'adapter à la poursuite et à la défense d'un idéal plus sublime.
D'ailleurs cet écrivain, si complexe d’âme et si prolixe d'esprit, ne se révèle guère un serviteur bien chaleureux du parti jacobite. D’après M. Gustave Bord, qui ne cite pas encore la source où il a pris ce renseignement (1), Teder aurait eu la preuve, en compulsant des papiers laissés par Charles-Edouard, que « Ramsay, intime ami de Desaguliers, aurait trahi les secrets au profit de la maison de Hanovre ». Nous ignorons si le fait est exact, mais avouons que la thèse de Ramsay, créateur des Hauts Grades, ne s'en trouverait guère renforcée, car « son intime ami Desaguliers » n'eut guère approuvé cette terrible infraction aux sacro-saints principes de la maçonnerie anglaise.
(1) La Franc-Maçonnerie en France, loc. cit. p. 68.
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Nous n’ajoutons aucune foi à l’appréciation déshonorante de Teder, parce qu’un homme comme Derwenwater — que sa fidélité à Jacques III conduisit à l’échafaud — ne serait pas resté l’ami de Ramsay jusqu’à son dernier soir. (L’acte de décès de ce dernier, du 7 mai 1743, porte, parmi d’autres signatures, celles de Charles Radclyffe, comte de Derwenwater, et d’Alexandre de Montgoméri, comte d’Eylantoun, pair d’Ecosse, tous deux stuardistes et francsmaçons.)
La vérité est que Ramsay était incapable de s’attacher sévèrement à un but réel , et de servir pratiquement une cause, quelle qu’elle fut.
Ramsay est un mystique. Toute sa vie le prouve ainsi que son inspiration d’écrivain. Ses livres lui sont des occasions constantes d’examen de conscience et de divagations sur l’art de faire servir l’instinct de l’individu au bonheur de la multitude. Son inquiétude fait escale dans tous les cultes jusqu’à ce qu’elle trouve enfin son apaisement parmi la pompe séductrice et l’indulgente morale du catholicisme. L’archevêque de Cambrai fut l’apôtre qui l’attira et qui sut le retenir — et encore après quelles perplexités dont Ramsay confesse lui-même dans sa Vie cle Fénelon les trop subtils détours! Le prélat était seul capable de répondre à ses ambitions humanitaires et à ses élans spirituels. Comme lui, il mariait le souci de la félicité édénique au souci de la félicité humaine.
Comme tous les mystiques chez lesquels une croyance aveugle remplace une conviction raisonnée, Ramsay voit le monde à travers le miroir déformant de son imagination. La purification que l’on exige des âmes pour leur excelsion vers le Divin, on peut l’obtenir pour leur communion ici-bas. Cette communion fera cesser l’abominable hostilité qui existe entre tous les hommes et amènera la fraternisation des nations. C’est, basée sur des considérations moins pratiques, l’idée de Montesquieu dans son Esprit des Lois , où il établit que le bonheur de l’humanité ne peut dépendre que de la solidarité des peuples.
Cette idée visite alors les cerveaux des idéologues. Ce concept de la tolérance, que dans les temps modernes Thomas Morus, en 1516, mit le premier en circulation, a fini par prendre racine dans la réalité en permettant aux fidèles de différents cultes de
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s’associer pour des œuvres de pensée. Est-ce que les premières loges des maçons opératifs n’avaient pas comme « devoir » d’associer, pour la pratique de l’Art Royal: l’Architecture, des intelligences venues de tous les points de l’Europe? Si on a trop longuement souffert des cruelles rivalités des églises, on a aussi la satiété des sanglantes querelles des rois. La transition s’impose aux esprits. Le monde occidental a un immense besoin de quiétude. On commence à se dire « citoyen de l’Univers », et on s’affirme « européen ». Ramsay, dans sa première lettre au cardinal de Fleury, fait allusion à « la pacification de l’Europe entière » et au but de la société qui est de « réunir toutes les nations »; et le duc de Richmond de Lennox adressera ses vœux de bonne année au Cardinal ministre « non seulement comme un Français, mais comme un Anglais, et même comme un habitant de VEurope » (1).
Tous parlent un langage maçonnique. Pour eux, c’est la Franc-Maçonnerie qui sera la grande ouvrière de l’évolution morale des hommes et conséquemment de la transformation sociale de l’humanité. Frédéric II de Prusse l’appelait lui-même a le lien des peuples » (2). Ils la voient attachée au dessein que d’autres utopistes répandent dans une France tout étourdie de beaux rêves, au sortir de la servitude où l’a tenue le Roy Soleil. L’abbé de Saint-Pierre, avec son Projet de Paix Universelle , n’est pas le seul à croire l’idée réalisable. Des ministres même — déjà! — songent à attacher leur gloire à l’avènement du miracle (3). Tout le long du xvm e siècle, nous verrons maints idéologues, même n’appartenant pas au parti philosophique, opposer à la rivalité des nations la solidarité des hommes — et des intelligences. <( Le Sage doit être cosmopolite, dit M. P. L. de Massac; il ne doit avoir de patrie que là où régnent le bon sens et la raison; et de compatriotes que ceux qui, comme lui, s’attachent à la recherche du vrai (4). »
Il ne faut donc pas s’étonner du dithyrambe par lequel Ramsay recommande l’Institution au cardinal-ministre. Aller jusqu’à
(1) Voir la reproduction de oette lettre (hors-texte).
(2) J. N. Bouilly : Mes Récapitulations, Paris, S. D. (1836-37), 3 vol. in-12; T. III, p. 370.
(3) Voir plus loin, page 70.
(4) Recueil d'instructions ou d’amusemens littéraires, par M. de M***; Amsterdam (Paris 1765), in-16; p. 53.
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dire à ce dernier qu’en protégeant la Franc-Maçonnerie il récoltera des âges futurs plus d’illustration encore et de reconnaissance que Richelieu protecteur de l’Académie Française, semble aujourd’hui la proposition d’un exalté un peu fol. Cette proposition s’accordait non seulement avec l’idéalisme impénitent de son auteur, mais avec la foi de plusieurs de ses contemporains. Et Fleury l’aurait peut-être agréée, n’eussent été sa prudence ecclésiastique et la pusillanimité de son caractère. Supposition invraisemblable? Réfléchissons que, soixante ans plus tard, un chef d’Etat — et quel chef d’Etat! Napoléon — acceptera le rôle dédaigné par Fleury.
Ramsay a eu l’idée de faire de cette Société, qui se plaisait surtout aux réunions gastronomiques et à des amusements symboliques destinés beaucoup plus à impressionner le néophyte qu’à l’instruire, une sorte d’Académie et où on aiderait par la diffusion, écrite et verbale, des Connaissances à l’émancipation de l’individu — et conséquemment à l’élaboration de la Grande Œuvre humanitaire: la Fraternité des Peuples.
Malgré la faiblesse des données historiques sur lesquelles Ramsay appuie son argumentation, ce franc-maçon devance étonnamment son époque. Il est de notre siècle où la Franc-Maçonnerie, ayant presque cessé d’être une mutualité d’ordre moral et matériel, est surtout devenue une mutualité intellectuelle. Il voit l’excelsion de ses frères dans l’exercice du Bien et — notons-le — dans l’amour du Beau.
Ramsay est un idéaliste, mais remarquons qu’il ne l’est plus dans l’exposé des moyens préconisés pour atteindre son idéal. Chez lui, Je penseur canalise les rêves du poète. C’est pourquoi, les exégètes qui lui attribuèrent un écrit peu orthodoxe paru en 1738 sous le titre Relation apologique et historique de la Société des Francs-Maçons (1), où on semble avoir voulu réaliser la société socratique imaginée par Toland dans son Pantheisti con (2) — même s’ils n’ont pas raison en fait — prouvent que
(1) Par J.G.D.M F.M., Dublin, in-8°. Le nom véritable de l’auteur est demeuré inconnu à tous les bibliographes. Ce livre fut brûlé à Rome par la main du bourreau, le 18 février 1739.
(2) Cf. Albert Lantoine : Un précurseur de la Franc-Maçonnerie John Toland (1670-1722), suivi de la traduction française du Panthéisticon de John Toland; Paris, 1927; in-8°.
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l’esprit positif et philosophique du Discours ne leur avait pas échappé.
Il est assez curieux que ce soit précisément ce maçon, peu « symbolisant » pourrait-on dire, qui passe pour avoir donné le jour au ritualisme compliqué des Hauts Grades. Peut-être pourrait-on avancer qu’il a rendu ces derniers nécessaires en exigeant des loges un travail supérieur, que seule une élite pom vait accomplir. Il y avait dans son projet de quoi répondre aux desiderata de tous pour les points qui concernaient la morale et les devoirs de solidarité, mais peu de frères étaient capables de réaliser son projet d’une Encyclopédie et de la mise à l’honneur des Beaux-x\rts.
Le malheur pour lui est, qu’en raison même de leur manque de sens pratique, de leur <c illuminisme » qui fera d’eux des adeptes crédules de tous les opérateurs en occultisme de l’époque, les maçons ne s’intéressèrent qu’aux parties les moins réfléchies de son Discours, aux histoires déraisonnables sur lesquelles s’étayaient ses raisonnables déductions. En rejetant l’ancestralité opérative, il n’a pas réussi, comme il le désirait, à ennoblir le rôle réservé à l’intelligence, mais il a fait le jeu des esprits assoiffés de mystère, ambitieux de détenir le secret des Sociétés anciennes et chevaleresques dont on les faisait descendre. Ce n’est pas le côté historique de l’équipée des Croisades qui les a frappés, mais ces « signes anciens et ces mots symboliques » auxquels Ramsay fait allusion. Allusion qui servira à ramifier de plus en plus nettement l’Institution aux Templiers, et, plus tard, par une extension fatale, à la considérer comme une survivance de leur Ordre, ayant la mission de le relever de l’injuste opprobre de son passé.
Chez Ramsay le rêveur, trop peu soucieux de la pureté de ses hypothèses, a masqué l’écrivain épris de méthode et de clarté. Et comme le dit M. R. Le Forestier en une phrase sévère pour les Hauts Grades, mais qui témoigne d’une intelligence parfaite du sujet:
€ La cure homéopathique tentée par Ramsay ne fit qu’aggraver le mal et provoqua de nouvelles manifestations morbides connues sous le nom de Hauts Grades Ecossais (1) ».
(1) VOccultisme et la Franc-Maçonnerie écossaise; loc. cit. t p. 112.
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Quand Ramsay écrit son Discours , il vient de naître à la lumière maçonnique. Tl a été initié en 1736, et c’est, sinon la même année, au plus tard l’année suivante qu’il jette sur le papier — sinon aux échos des temples— une idéologie nombreuse dont les contemporains ne retiendront que le bouillonnement, et que l’avenir, malgré l’effort contraire des imaginatifs, finira par ordonner. Tous les nouveaux venus s’enivrent de prosélytisme. Parce que Ramsay projeta d’idéaliser pratiquement, si l’on peut ainsi dire, le travail de l’Institution, on en a conclu qu’il visait aussi à en modifier l’armature. C’est une ambition qu’il pouvait d’autant moins nourrir que le cadre dans lequel évoluait cette Institution s’adaptait aussi bien à la réalisation de ses désirs. La preuve la plus péremptoire que nous en ayons est qu’aucune ligne de son Discours ne permet de croire à son irrespect pour les trois premiers grades, les seuls cités — et glorifiés! — par lui. C’est d’ailleurs pourquoi la maçonnerie de source anglaise ne se crut pas mal inspirée en l’accaparant pour la diffusion de ses principes et de sa propre gloire.
Si nous nous trompons en nous refusant à voir dans la prose de Ramsay une invitation aux Hauts Grades, convenons alors de la singulière ironie dont témoignent Amiable et ses suiveurs en l’attribuant au Grand Maître des loges bleues.
Nous ne pouvons passer en revue tous les écrivains maçonniques qui, contre toute raison, firent de Ramsay le créateur volontaire des degrés supérieurs. Ils sont trop. Les poètes qui se plaisent aux métaphores comparent la vérité à un flambeau que se passent les générations; ils n’ont point trouvé une aussi saisissante image pour symboliser la course parallèle que poursuit l’erreur. Et c’est dommage! Nous aurions pu en illustrer la singulière fortune de la pensée ramsayienne.
Toutefois, l’erreur a sur la vérité ce désavantage qu’un jour vient où on l’arrête. Si quelques sots la veulent encore entraîner, elle ne va plus bien loin. Après avoir marché un siècle et plus, celle qui a chargé la mémoire de Ramsay en est à l’essoufflement qui présage la fin; et cette mémoire va s’en trouver réhabilitée.
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Deuxième lettre du Chevalier A.-M. de Hamsay, adressée au Cardinal-MIniatre H. de Fleury
le 22 Mars 1737.
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Les dévots des Hauts Grades n’aimeront pas ce mot « réhabilitation ». Ils estimeront qu’un péché qui a donné de si beaux fruits n’est point blâmable, même si celui qui s’en rendit coupable contrevint aux usages établis. Nous savons gré à Madame de Tencin d’avoir quelque peu outragé la morale entre les bras d’un commissaire d’artillerie, puisque leur illicite conjonction nous valut le génie de D’Aleiribert. Mais Madame de Tencin, en son temps, dut déplorer ce résultat de ses amours; et Ramsav, s’il eut vécu assez longtemps, aurait pu dire aussi « qu’il n’avait pas voulu cela ».
Le pis est qu’on ne se contente pas, en pareil cas, de se livrer à des suppositions. On construit ces suppositions. Entendons par là qu’on les étaye sur des faits. Nous lisons — et chez combien d’auteurs! — que Ramsav fut non seulement l’inventeur d’une somptueuse hiérarchie maçonnique, mais qu’il s’en fit le commisvoyageur. On nous le montre essayant de placer son produit en Angleterre, où il se heurte au Vade rétro d’une Institution rigidement fidèle à ses principes. Or, Ramsay ne fît que deux très courts voyages en Grande-Rretagne, à des dates que précise l’histoire de sa vie et qui ne concordent point avec les étapes fixées à sa mission. Qu’importe! La Franc-Maçonnerie a toujours été enveloppée de mystères, et, faute de textes pour les pouvoir éclaircir, on a eu recours aux extravagances de la folle du logis.
En somme, le sort du Chevalier de Ramsay s’apparente au désagrément posthume de maints fondateurs prétendus d’écoles ou de religions. On a fait dévier leur pensée pour la consécration d’un système ou d’une mystique. Les idées et les mots, ainsi que tous les êtres, subissent la loi fantaisiste et inéluctable des métamorphoses. Ils se plient à la volonté fervente des croyants. Et la splendeur dorée de l’Eglise Romaine repose sans disgrâce sur la simplicité charmante de Jésus.