ACCUSATIONS PORTÉES CONTRE L’ÉCOSSISME
Le témoignage le plus irréfutable que nous trouvons de l’emprise stuardiste sur l’Ordre maçonnique français est la part que prennent les partisans de Jacques III (et plus tard de son fils Charles-Edouard) aux premières manifestations maçonniques. Nous précisons Jacques III parce que, son père Jacques II étant mort en 1701 à Saint-Germain en Laye, ce fut lui qui fut reconnu roi d’Angleterre par Louis XIV et le pape Clément XI. L’histoire lui accorde le titre moins ambitieux de Prétendant ou de Chevalier de Saint-Georges. Un jour viendra où cette alliance du catholicisme et de la franc-maçonnerie paraîtra suspecte, surtout quand la création en Allemagne de la Stricte Observance par le baron de Hund et le symbolisme du grade de Rose-Croix accuseront cétte alliance. Quand, plus tard, Ch. Bode criera à l’infiltration des Jésuites dans l’Ordre maçonnique, il ne fera que donner corps à un soupçon qui hantait des imaginations. Nous persistons à croire que ce soupçon n’était pas plus fondé que celui qui aujourd’hui fait attribuer à l’influence des francsmaçons toute conception un peu libérale émise par certains desservants de l’Eglise (N’avons-nous pas vu récemment le Cardinal Archevêque de Paris accusé de « maçonnisme » par les journaux royalistes en raison de son attitude envers la politique du journal L'Action Française? Sans le respect intéressé qui se doit au Souverain Pontife, qui sait si ce dernier n’eut pas été l’objet d’une semblable accusation !)
Depuis le règne de Louis XIV et le rôle prépondérant qu’y avaient joué les Jésuites, une légende s’était créée sur leurs manœuvres occultes, légende qui est d’ailleurs demeurée vivante.
Ils avaient encouru, sauf d’un certain parti intéressé à leur puissance, une disgrâce morale unanime. Les Mémoires secrets de Bachaumont (1) foisonnent de couplets souvent fort lestes où on incrimine leur cautèle et leurs mœurs; et Barbier raconte dans son Journal historique et anecdotique du règne de Louis XV (2).
« Il n’y a que les évêques et les abbés de cour qui aspirent au::, grâces, qui se soient rangés du parti des Jésuites. Tout le second ordre •ecclésiastique, la plus grande partie des bourgeois de Paris, de la robe, du tiers-état, et même ce qui est plus plaisant, les femmes et le peuple, tout est déchaîné contre les Jésuites ».
Même avant la mort de Louis XIV les libelles les visant ne manquaient pas, sans parler de ceux que lançait la faction janséniste. Et dans un livre devenu fort rare sur les mœurs du siècle intitulé V Espion Turc , dont T auteur était prudemment demeuré anonyme, on lisait cet insolent passage :
« On dit que la Reine Catherine (de Médicis) avoit beaucoup de commerce avec les sorciers et magiciens qui lui faisoient voir dans un miroir enchanté ceux qui règneroient en France à l’avenir. Elle vit d’abord Henri IV, ensuite Louis XIII, après Louis XIV. Et enfin une troupe de Jésuites qui dévoient abolir la monarchie et gouverner euxmesmes. Ce miroir se voit encore aujourd’hui dans le palais du Roy (3) ».
Nous avons cité cet extrait, d’abord parce qu’il inspira une gravure satirique très curieuse que possède la section des Estampes de la Bibliothèque Nationale, ensuite et surtout pour montrer la puissance et les menées souterraines que l’on attribuait aux Jésuites. Comme, avec les années, leur renom n’avait fait que s’accroître et enlaidir, ne nous étonnons pas qu’on les ait aussi mêlés aux pratiques des frères écossais. Au sujet de leur mainmise extrêmement discrète sur l’organisation maçonnique, nous voyons des écrivains comme Nicolas de Bonneville, Mirabeau, Rebold, Ragon et même des contemporains comme M. Emile Peter (4)
(1) Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la république des lettres, Paris. 1777, 6 vol. in-12 Ce journal fut continué par Pidansat de Mairobert et autres, et comporte en tout 36 vol in-12
(2) Paris, 1847-1856, 4 vol. in-8°.
(3) L’Espion Turc. T. IV, p. 353. Edit, de 1710. Nous donnons cette référence d'après la note de la gravure même que nous reproduisons dans oe livre. L'ouvrage a échappé à toutes nos recherches.
(4) Emile Peter : L’Egalité sociale ou les Jésuites et les Francs-Maçons dans le gouvernement des peuples , depuis leur origine jusqu’à* nos jours. Paris 1893, in-18. Cet auteur va jusqu’à avancer que la Franc-Maçonnerie doit son prestige et
l’ÉCOSSISME AU XVIII 0 SIÈCLE
et M. Charles Détré, y ajouter foi. L’impartialité de ce dernier peut être à bon droit suspectée. Il n’aimait pas le Rite Ecossais, et encore moins le Grand Orient d’ailleurs, qui l’accusaient de charlatanisme. Vers 1890 le docteur Encausse, sous le pseudonyme de Papus, et lui sous celui de Teder, étaient les chefs d’une organisation martiniste qui prétendait descendre du rite mystique créé au XVIII e siècle par Martinès de Pascalis sous le nom des Elus Goëns — rite qu’avait perfectionné ou compliqué le fameux Philosophe inconnu : Claude de Saint-Martin (1). Or M. Charles Détré, reprenant la thèse de Nicolas de Bonneville, a tenté de prouver dans un in-octavo plutôt lourd (au sens réel et figuré du mot) la connivence de l’Ecossisme, du Stuardisme et du Jésuitisme (2). Les ramifications qu’il établit tiennent beaucoup du roman feuilleton. Il a des phrases qu’il croit sensationnelles et qui ne peuvent paraître telles qu’à un lecteur ignorant tout de la question et ne pouvant concevoir que dans certaines circonstances l’Eglise et la Franc-Maçonnerie aient pu avoir partie liée. M. Charles Détré dit par exemple : « En mourant, François Derwentwater, franc-maçon écossais , se déclara hautement catholique romain ».
Qu’y a-t-il d’étonnant à cela, puisque le comte Radcliffe de Derwentwater, gentilhomme de la suite de Jacques II, était un des partisans les plus décidés des Stuarts (3) P
son extension à « l’immixtion des Jésuites », p. 162. Ramsay, d’après lui, aurait été Vhomme-lige des Jésuites — idée déjà exprimée par Nicolas de Bonneville dans son livre au titre si révélateur : Les Jésuites chassés de la maçonnerie et leur poignard brisé par les maçons. Londres (Paris), 1788; in-8°.
(1) Il est paru récemment sur ce rite deux ouvrages excellemment documentés, R. Le Forestier : La Franc-Maçonnerie occultiste au xvm e siècle et l’Ordre des Elus i'.oëns; Paris, S. D. (1921) gr. in-8°, et Paul Vulliaud : Les Rose-Croix Lyonnais au xvm e siècle , d’après leurs archives originales, Paris, 1929; in-8°.
(2) Les Apologistes du Crime. Suivis de Tuer n’est pas assassiner, par le Colonel Silas Titus, membre du Parlement d’Angleterre. Traité politique récom pensé par le roi Charles IL adopté par le Cardinal de Retz, par les Jésuites, les Francs-Maçons écossais, les conventionnels de 1792, 1793, les républicains et les royalistes du consulat, etc., etc. Traduit et annoté par Ch. Détré. Paris, éditions de VHumanité Nouvelle, 1902, in-8°.
(3) Il ne faut pas confondre ce Derwentwater, auquel l’histoire donne le prénom do James et non de François, qui mourut décapité le 24 juin 1718 et dont le cœur, envoyé en France, se trouverait 5 Paris au Couvent des Augustines — avec son frère Charles qui occupera une si grande place dans l’histoire de la Franc-Maçonnerie française. Descendants d’une ancienne famille d’Ecosse, ils étaient les fils d’Edward Radcliffe qui aurait épousé, au dire de Gustave Bord, une fille naturelle de Charles II et de la célèbre actrice Mary Davies.