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PREUVES DE LA PRIORITÉ EN FRANCE DE LA MAÇONNERIE ÉCOSSAISE

Ici une constatation de première importance va nous prouver que la maçonnerie écossaise tenait en France une place plus considérable que la maçonnerie anglaise et qu’elle lui fut indiscutablement antérieure. Tous les historiens du XVIII e siècle qui se sont intéressés aux débuts de l’Institution, entre autres Jérôme Lalande — dont le Mémoire historique sur la Maçonnerie paru dans Y Etat du G.*. 0.*. de 1777 (1) fit longtemps autorité — ont désigné comme le premier Grand Maître français Charles Radcliffe, lord Derwentwater, en lui donnant comme associés d’autres gentilshommes comme le chevalier James-IIector Macléan (que Lalande orthographie Maskelvne, d’après la prononciation anglaise du mot) et le chevalier de Ramsay. Le Grand Orient luimême l’a désigné comme tel dans ses annuaires jusqu’en 1910(2)1 Pour se figurer l’invraisemblance de l’anecdote qui longtemps plaça en France le jacobite lord Derwentwater à la tête de la première loge ou de la première obédience de source anglaise, il faut connaître l’aversion profonde que nourrissaient pour les Stuarts, pour le papisme, et conséquemment pour leur protectrice la France, le gouvernement de l’Angleterre et la majeure partie de la population. Pour en donner l’idée exacte, consultons seulement et simplement des pièces d’archives, plus saisissantes dans leur précision que l’apprêt d’un récit historique. Des

(1) Paris, in-8°; seconde partie, pp. 81 et suivantes.

(2) D’après Gould, ce serait même Charles Radcliffe, comte de Derwentwater qui aurait donné pouvoirs au baron de Scheffer — plus tard Grand Maître de la Grande Loge de Suède — de créer des ateliers dans ce royaume. La charte constitutive, signée de lui, existerait encore dar;* les archives de Stockholm.

L’ÉCOSSISME AU XVIII e SIÈCLE

représentations sur nos attitude à cet égard sont constamment faites à nos chargés d’affaires à Londres. L’un d’eux, faisant allusion aux sentiments ultra-loyalistes du ministre de Grande-Bretagne, écrit: « Vous n’avez qu’à faire arrester le Chevalier de Saint Georges et le forcer à se faire movne. Je ne scav si cela suffiroit encore pour contenter M. de Stair, il voudroit peut-estre le voir arquebusé (1) ». Déjà, au moment où Charles II s’était réfugié en France, l’Angleterre avait demandé que non seulement il en fut éloigné, mais encore sa famille et même sa mère Henriette de France; et l’argument, à elle opposé, que le Roy ne pouvait chasser des princes auxquels l’attachaient, des « liens du sang » ne l’avait pas convaincue.

La Princesse Palatine dans ses Mémoires (2) raconte une anecdote qui prouve d’une façon amusante combien les porteurs de soutane étaient détestés en Grande-Bretagne. Le chevalier de Saint-Georges, le Prétendant, était le meilleur homme du monde, et la complaisance même. Ayant demandé un jour à milord Douglas: « Que pourrais-je faire pour plaire à ma nation? » Douglas répondit: « Prenez douze jésuites, embarquez-vous avec eux, et, quand vous serez arrivé, faites pendre les jésuites publiquement, vous ne sauriez rien faire de plus agréable aux Anglais (3). »

Les correspondances diplomatiques du temps entre la France et l’Angleterre roulent presque toujours sur l’agitation que créent dans ce dernier pays les prétentions des Stuarts détrônés. On s’irrite outre-Manche de ce que la faveur dont ceux-ci jouissent en France encourage les espoirs de leurs partisans et leur turbulence. « Les Jacobites, écrit le 3 février 1716 notre représentant à Londres, battent des mains à ces propositions (de guerre), non par hayne contre la France, mais parce qu’ils regardent une

(1) Archives des Affaires Etrangères, dossier 279, f° 23.

(2) Mémoires sur la Cour de Louis XIV et de la Régence. Paris, 1823; in-8°, P- 341.

(3) Charlotte-Elisabeth de Bavière, deuxième femme de Philippe d’Orléans, frère de Louis XIV, dite La Princesse Palatine, a laissé des lettres (publiées plus tard sous le titre de Mémoires), aux détails pleins de saveur. C’est elle qui nous apprend que certains membres du clergé français encourageaient de leurs deniers la cause de Jacques II. Chaque année, l’évêque de Baveux, Nesmond, envoyait sous main à ce roi la somme de 30.000 livres (p. 382). C’est à cet évêque stuardiste que l’on prête cette réponse faite à un curé qui, blâmé pour avoir été à une noce, se retranchait derrière l’exemple de Jésus assistant aux Noces de Cana: « Voyezvous, monsieur le Curé, ce ii’est pas ce qu’il a fait de mieux. » (In Curiosités anecdotiques, Paris, Paulin et Le Chevalier, 1855, in-16, p. 149.)

LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ

rupture comme un moyen prompt et immanquable de rétablir le Prétendant sur le throsne (1). »

Hélas! cette rupture finira par se produire — malheureusement pour les Jacobites et pour nous.

1/Angleterre était surtout irritée du titre de roi d’Angleterre dont la Cour de France gratifiait Jacques TH, alors que ce Stuart n’avait pas régné, son père ayant été dépossédé de sa couronne par Guillaume d’Orange. A quoi les casuistes français, défendant la théorie du Système héréditaire des monarchies, arguaient que la perte du pouvoir n’impliquait pas l’abolition du titre, que ce titre ne pouvait s’éteindre qu’avec la race du titulaire, et que meme l’abdication de ce dernier « ne pouvait rien contre le droit de la descendance ». On objecta au roi les clauses du Traité de Ryswick (1697) (2). Louis XIY répondit que l’examen attentif de ce Traité lui faisait une obligation de n’assister ni directement ni indirectement ceux qui entreprendraient de troubler la possession du roi régnant alors sur la Grande-Bretagne, mais « qu’aucun des articles ne parlait ni du titre qu’on ne pouvait enlever au feu roi d’Angleterre, puisque ‘celui de la Royauté ne s’effaçait jamais; ni de celui que le Prince de Galles pouvait prendre « comme héritier présomptif ».

La défense de la cause stuardiste coûta cher à la France. D’abord elle empêcha de réaliser une conception pacifiste qui animait alors l’idéologie humanitaire d’une élite, ainsi que la politique particulière de l’Angleterre. Celle-ci projetait depuis longtemps d’établir entre elle, la France et la Hollande « une union qui rendrait toute l’Europe heureuse par une paix perpétuelle ». (Lettre de Londres du 6 janvier 1716). Ensuite elle lui valut la haine déclarée de l’Angleterre. La force avait corrigé la carence de la diplomatie. Le Traité d’Utrecht en 1713 contraignit Louis XIY non seulement à reconnaître une fois de plus la légitimité de la maison de Hanovre, mais à cesser de considérer comme roi le Prétendant et à lui interdire la résidence « dans le royaume de France, ni dans aucune de ses provinces sous quelque prétexte

(1) Archives des Affaires Etrangères, Dossier 279, f° 150.151.

(2) Dangeau dans son Journal — le 20 septembre 1701 — essaie de justifier cette malheureuse infraction au Traité de Ryswick qui avait*imposé à la France la reconnaissance de Guillaume d’Orange comme roi de la Grande-Bretagne — infraction qui nous valut une nouvelle guerre et une nouvelle humiliation.

LÉCOSSISME AU XVIII e SIÈCLE

(jue ce fût ». Le Chevalier de Saint-Georges gagna la Lorraine, puis Rome — où en 1720 naquit son fils Charles-Edouard. Bien qu'il continuât de signer ses lettres à la Cour de Versailles comme « roi d’Angleterre », celle-ci se garda bien de lui conserver ce titre, et sa correspondance se trouve classée avec les annotations suivantes : « Répondu verbalement » ou « Lettre du Chevalier de Saint-Georges ». Cependant l’animosité anglaise ne désarmait pas. Et avec raison. U'Almanach Royal pour 1716 fait figurer comme roi d’Angleterre Jacques Stuart, fils de Jacques IL C’était là une insulte assez vive qui mit en mauvaise posture notre ambassadeur à Londres. Il exprime son inquiétude dans une lettre chiffrée du 2 février 1716 (1) : t

« Je serais mal receu à y oposer (à la plainte du gouvernement anglais) la licence avec laquelle on imprime icy tous les jours, les injures les plus grossières et les plus atroces contre la France, car on me répondroit immédiatement que la liberté de la nation ne laisse pas au Roy d’Angleterre l’autorité de réprimer les abus, au lieu qu’en France le Roy est maistre absolu ».

Le résultat fut la reprise des hostilités. Le Traité d’Aix-La Chapelle le 18 octobre 1748 renforça les obligations du Traité d’Utrecht. Cette fois on mit moins de formes pour expulser Charles-Edouard qu’on en avait prises avec son père, le Chevalier de Saint-Georges. Les gentilshommes de sa suite furent mis à la Bastille le 9 décembre 1748, et lui-même, arrêté à Paris, fut emprisonné au château de Vincennes le lendemain, et conduit « hors du royaume par le Pont de Beauvoisin où il est passé le 23 du même mois ».

Ce triste dénouement d’un beau rêve suscita en France une assez vive indignation. On n’ignorait pas que Louis XV avait secrètement secondé l’audacieuse randonnée de Charles-Edouard, randonnée qui s’était terminée par la débâcle de Culloden. Et, selon la mode du temps, des pamphlets coururent la Ville, dont un poème commençant par ces vers :

Peuple , jadis si fier , aujourd'hui si servile ,

Des princes malheureux vous n ’êtes plus Vasile (2).

(1) Archives fies Affaires Etrangères, dossier 279, f° 139.

(2) Voir la pièce entière dans Frantz Funck-Tirentano Les Lettres de cachet à Paris... Paris, lmp. Nationale, 1903, in-4°, pp. 314 315.

Ces vers furent attribués à M. de Maurepas, que les intrigues de Madame de Pompadour et de d’Argenson firent disgracier peu de temps après. On finit par en découvrir l’auteur qui était Desforges (Esprit, Jean-Baptiste). Il fut condamné à être enfermé au Mont Saint-Michel dans une cage de fer « pour qu’il y demeurât jusqu’à la fin de ses jours ». 11 n’y resta que six années,.et les trois dernières dans une chambre ordinaire, ayant dû son élargissement aux démarches et à la protection de l’abbé de Broglie.

Voici enfin une note plus caractéristique encore de la haine a^vcc laquelle l’Angleterre poursuivait les Stuarts et ceux qui étaient ou semblaient leur être favorables.

. « La Cour de Londres était si chatouilleuse, si susceptible sur cet article qu’ayant appris la réception honorable faite à Venise en 1737 au fils du Prétendant voyageant sous le nom de Comte d’Albany, le Résident de cette République à Londres reçut l’ordre de quitter la capitale de l’Angleterre sous deux fois vingt-quatre heures (1) ».

Comprend-on mieux maintenant que des jacobistes ne pouvaient pas avoir importé en France la maçonnerie dite anglaise, maçonnerie d’une inspiration nettement protestante et si résolument loyaliste? Leurs noms cependant sont à peu près les seuls dont le temps a respecté la mémoire. Donc c’est que leur activité maçonnique a été assez efficace pour leur mériter cet honneur; et celte activité ne pouvait être qu’écossaise. Tous étaient des conspirateurs stuardistes tellement connus, et redoutés comme tels par l’Etat britannique, que Derwcntwater, ayant commis l’imprudence de retourner en Angleterre, y fut décapité le 19 décembre 1746 (comme son frère James l’avait été trente ans auparavant pour le même motif), et qu’Hector Maclean, surpris à Edimbourg, y fut jeté en prison. D’autre part d’où seraient venues ces loges dont on trouve les noms dans l’histoire maçonnique française — de même qu’on rencontre ceux de Derwcntwater et de Maclean — et qui ne figurent pas sur le Tableau de la Grande Loge d’Angleterre? Si ces ateliers avaient existé chez nous après ceux qui furent officiellement installés par cette dernière, on pourrait conclure à une indépendance d’autant plus admissible qu’après un certain temps la franc-maçonnerie de France ne se souciera plus de Fin-

Ci) Archives des Affaires Etrangères. Correspondance' politique Angleterre, Dossier 6. f° 90.

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vestiture d’outre-Manche. Mais les loges en question précédèrent la première cellule d’origine anglaise.

Celle-ci date officiellement du 3 avrit 1732, d’après les registres de la Grande Loge d’Angleterre qui en délivre la patente, selon l’usage du temps, au nom de son vénérable le frère Lebreton, imprimeur, alors âgé de 21 ans. Cette loge a comme enseigne, toujours à la mode du temps, .4u Louis d'argent , ou •comme la désigne la liste de Pike King’s Head « Tète de roi ». D’après Lalande, d’après Clavel, d’après Ragon, d’après Emile Daruty, elle aurait été fondée en .1725 par Lord Derwentwater, le Chevalier Hector Maclean et le frère d’Iïeguerty assistés de quelques autres Anglais de distinction réfugiés en France. Ils se trompent, évidemment. On a accolé le titre de cette loge aux noms des premiers maçons connus, sans réfléchir à l’invraisemblance de cette union.

La loge où se groupaient les Ecossais et les Irlandais devait être la loge Saint Thomas que Gustave Bord (1) considère comme nettement jaeobite (de Jacobus — nom généralement donné aux partisans de Jacques II et de tous les Stuarts). Cet écrivain cite parmi ses membres — dont plusieurs appartenaient déjà à l’atelier de Saint-Germain-en-Laye — : François Heguerty, cadet au régiment de Dillon; Maclean Drummond duc de Perth; Dillon; Midleton comte de Monmouth; Douglas; Sackeville; O’Brien: Max Dermott; comte de Hamilton; Scheldon; Talbot; duc de Tyr- «connel; Fitz-James; Hyde; Macdonald; Lally, auxquels se seraient joints des gentilshommes français comme Henri-Louis de Choi- •seul-Meuse; Chrétien de Montmorency-Luxembourg, futur maré- •chal de France, et d’autres.

Samt Thomas sera longtemps considéré comme le premier atelier français — nous en trouvons la preuve dans la Patente Morin établie en 1761 (2), au bas de laquelle Chaillon de Jonville fait suivre son nom de cette qualité « Vénérable maître de la première L.\ en France appelée Saint Thomas ». Nous n’ignorons pas que John Lane dans Masonic Records 1717-1886 (3) croit ré-

(1) La Franc-Maçonnerie en France, loc. cit. t pp. 118 et 119.

(2) Voir plus loin le texte de celte patente.

(3) Compris a list of ail the lodges at home and abread, vvarranted by the four Grand Loges and the « United Grand Lodge » of England, with their dates of constitution, places of meeting, alterations in numbers, etc., etc. Exhibiting ail

soudre la question en faisant de Saint-Thomas ét du Louis d’argent un seul atelier qu’il intitule Au Louis d’argent dit de Saint-Thomas , mais, si le fait est exact, il ne faut voir là qu’une substitution d’état-civil au moment où les loges de source écossaise, ayant abandonné leur particularisme, se fondent dans la* Maçonnerie proprement dite.

Sans meme faire état — et pourtant! — de l’allusion du Père' Maimbourg dans son Histoire des Croisades publiée en 1675 (1), à la société des francs-maçons » qu’on croit s’être formée lors* de la conquête de la Terre Sainte », nous sommes forcé de prêter quelque attention, sinon un crédit parfait, à l’assertion de l’anglais* John Robison écrivant: « Il est certain que le grade de chevalier écossais et encore de plus hauts grades furent en vogue à la Cour de France en 1716 (2). Ce grade de chevalier écossais est, selon l’auteur, le premier qui aurait été ajouté par les stuardistes aitXv grades symboliques.

Que penser encore de la prétention qu’arbore toujours la loge Amitié et Fraternité de Dunkerque d’avoir été la première loge française? Le Grand Orient, comme on l’a vu plus haut, n’a pas accédé à cette prétention lorsqu’il l’accepta sur ses contrôles, et un historien qui doit ne se fier qu’aux textes se trouve dans l’obligation d’approuver le Grand Orient. Mais cette légende — si légende il y a — n’a pas dû prendre corps sans raison. Quand son' historiographe, Henri Lemattre (3) fixe sa naissance en 1721 et que Charles Détré (malgré la circonspection avec laquelle il sied

the logdes on the English regisler for 1886. together wilh those previously on theroll, specially arranged in a tabular form to shew at one view ail the numbers taken by cacli lodge during the successive énumérations to the présent date; also particulars of ail lodges having spécial privilèges; centenary jewel warrants, etc., etc. With an introd. by Will. James Hughan; London, 1886, in-4°.

(1) Citée par l’abbé Robin dans ses Recherches sur les initiations anciennes et' modernes. Amsterdam et Paris, 1779, in-12. D’après Ragon, Rituel du Grade de Maître, p. 58. Amsterdam serait mis ici pour Angers. Cet ouvrage, réédité à Dresde' en in-8°, 1781, a été reproduit intégralement par Chemin-Dupontès dans le T. I de ses Travaux Maçonniques et Philosophiques, 1818, in-16, p. 1 à 105, et en partie dans VUnivers Maçonnique de César Moreau, 1837. in-8°, p. 32 et suivantes. L’abbé Robin écrit au sujet de la phrase du Père Maimbourg « le peu qu’il en dit (delà Franc-Maçonnerie) ferait présumer qu’il la supposait déjà généralement connue en France ».

(2) Proof of a conspiracy... par John Robison, professor of Natural Philoso* phy and secretary to the Royal Society of Edinburg, loc. cit., pp. 22, 23.

(3) La Franc-Maçonnerie à Dunkerque; Dunkerque, 1910. in-8°.

l’ÉCOSSISME AU XVIII e SIÈCLE

d’accueillir ses renseignements) la considère comme créée par les stuardistes le 13 octobre 1721, on doit honnêtement se demander si par hasard la légende cette fois ne s’accorderait pas avec l’histoire. Même M. Ernest d’IIauterive, qui, lui, exprime l’idée assez neuve, mais selon nous discutable, que les maçons jacobites ne vinrent « travailler » en France qu’après 1717 (c’est-à-dire après le réveil de l’institution en Angleterre), ne met pas en doute la priorité de la loge dunkerquoise :

« Peu de temps après (1717), écrit-il dans son ouvrage Le Merveilleux au XVIII e siècle (1), les Jacobites anglais répandus en France, dans l’espoir de trouver dans la Franc-Maçonnerie un instrument assez puissant pour les aider à remettre les Stuarts sur le trône d’Angleterre, l’introduisirent chez nous et installèrent une première loge à Dunkerque en 1721 ».

Si tous s’accordent sur la date, ils ne s’entendent plus du tout lorsqu’il s’agit de désigner le fondateur. M. Henri Lemattre veut que ce soit le duc Jean de Montagu, dont la famille avait été anoblie par Charles I er roi d’Angleterre. 11 donne comme preuve (?) le don que fit ce duc à sa loge d’un splendide manuscrit du xiii 6 siècle sur parchemin «orné de délicates enluminures » et qui est le Dou Trésor de toutes choses de Brunetto Latini, le maître de Dante. Cet ouvrage serait aujourd’hui la propriété de la bibliothèque municipale qui le conserve avec un soin jaloux (2).

M. Emile Peter dans VEgalité Sociale (3) lui donne comme père — ô délire de l’imagination! — le chevalier de Ramsay. Quant à Clavel, il considère aussi la fondation de la loge de Dunkerque en 1721 comme « historiquement prouvée », mais, au mépris des textes, il l’attribue à la Grande Loge de Londres (4).

Il pourrait, en être de même pour le fameux Chapitre fondé à Arras par Charles-Edouard Stuart. Ceux qui s’intéressent depuis longtemps à la Franc-Maçonnerie française ou du moins qui ont quelques lumières sur son passé ont pu s’étonner du silence gardé

(1) Paris, S. D., in-18, p. 95.

(2) La Franc-Maçonnerie à Dunkerque, loc. cit., pp. 5 el 6.

(3) Loc. cit., p. 120.

(4) Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie; loc. cit., p. 108.

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par nous jusqu’ici et sur cette création et sur son créateur. On s’est tellement occupé de l’un et de l’autre, que ce silence ne pourrait cependant être considéré comme une ignorance. Nous nous sommes assez étendu ailleurs sur cette fable pour dédaigner d'en rapporter encore les versions nombreuses données par tant d’auteurs qui ont la male heur de ne point s’accorder. Il nous faut néanmoins, pour faire comprendre et admettre la conclusion à laquelle nous voulons aboutir, rapporter quelques détails essentiels.

Ce Charles-Edouard, né à Rome le 31 décembre 1720, symbolise vraiment, pour ceux qui s’attachèrent à la restauration de la dynastie des Stuarts, avec les rêves de leurs partisans le définitif écroulement de ces rêves. Fils de ce Jacques III, que le roi de France voulait considérer comme roi d’Angleterre, mais à qui l’histoire a laissé le titre plus modeste et plus exact de Prétendant, il avait, dès son jeune âge, rallié les enthousiasmes un peu assoupis par la nonchalance de son père. En effet, dès qu’il eut pris conscience de son rang, et des ambitions permises à ce rang, il avait joué au sérieux son rôle de prince légitime dépossédé de son trône, et après des tentatives armées — dont certaine fut bien près d’aboutir — la bataille de Culloden en 1746 avait consommé le désastre définitif de ses espoirs et de sa Maison.

Or ce Charles-Edouard, des écrivains nombreux vont en faire également le héros de maintes équipées maçonniques. Parce que son nom se trouve au bas de diplômes délivrés par certaines obédiences écossaises, parce que la Stricte Observance du baron de Hund le placera artificieusement à la tête de ses « Supérieurs Inconnus », parce que des loges travaillent sous ses auspices, et que des Règlements l 'affichent, ils en concluent à sa participation au mouvement maçonnique écossais. Mais ce qui fortifie surtout leur foi, c’est une « bulle » qu’il aurait accordée aux francsmaçons d’Arras (où, contre toute vérité, on le fait séjourner six mois) pour la fondation d’un « Chapitre primatial et métropolitain de Rose-Croix sous le titre distinctif d’Ecossais Jacobite », où se trouvent même désignés les dignitaires chargés de le diriger •et, parmi lesquel figure Robert-Spiers, autrement dit Robespierre, le grand père (et non le père), comme l v affirme M. Gustave

l’ÉCOSSISME AU XVIII e SIÈCLE

Bord) du futur et célèbre conventionnel (1). On nous a donné de cette bulle de multiples copies. Malheureusement les termes n'en concordent pas toujours, et plus malheureusement encore, si les copies reproduites ont été « certifiées exactes » même par un préfet et un notaire aventureux, jamais le texte authentique ne nous a été fourni. Peut-être nous-même, ému, surtout de la croyance de Thorv (2), d'Emile Daruty, de Loucelles, de la conviction absolue de M. Gustave Bord, aurions-nous fait état de ce document en témoignage prudent du concours apporté par les Stuarts non seulement à la fondation mais au développement de l’Ecossisme, mais une pièce, autrement saisissante dans sa netteté, a déterminé chez nous une opinion tout à fait contraire. C’est la lettre que plus tard Charles-Edouard, retiré de la lutte et résigné à ne plus s’appeler que comte d’Àlbanv, adressera le 25 septembre 1780 au duc de Sudermanie, lettre dans laquelle il affirmera « la totale obscurité » dans laquelle il se trouve relativement aux mystères maçonniques. Et, à cette époque, il n’a plus guère d’intérêt à dissimuler ses connaissances, d’autant plus que, s’il mentait, des frères pouvaient se trouver encore pour se rappeler et lui rappeler des souvenirs irréfutables. Or rien ne vient infirmer sa déclaration, et, mieux, les maçons qui l’avaient consulté ne songent même pas à la mettre en doute — et le Convent de Wilhemsbad en 1782 entérine officiellement cette deuxième faillite du chef.

Mais un fait subsiste : l’existence de la Franc-Maçonnerie à Arras dans les premières années du xvm e siècle. Cela, on peut difficilement le nier. La loge La Constance sur laquelle aurait été souché le chapitre d’Arras (car n’oublions pas que c’est pour récompenser les maçons de leur bienveillant accueil que Charles-

(1) Gustave Bord : La Franc-Maçonnerie en France... loc. cit..., p. 132. Cf. Emile Lesueur : Notes généalogiques sur la famille de Robespierre, Paris, Leroux, 1912, pièce in-8°. Ce meme auteur, dans sa thèse si substantielle : La Franc-Maçonnerie artésienne au xvm e siècle... loc. cit., prouve que Charles-Edouard ne fu»t jamais à Arras, alors que son père, le chevalier de Saint-Georges, y séjourna quelques temps avant sa descente en Angleterre. Selon lui, les fabricants de la patente, qui» prirent tant de soins pour n’y nommer que des francs-maçons d’une qualité incontestée, ne se préoccupèrent pas assez de la vérité historique du fait môme. M. Lesueur croit cependant que Charles-Edouard appartint à la Franc-Maçonnerie, et, obéissant lui aussi à la légende, écrit : « Il avait appris de Ramsay tout le parti qu’il pouvait tirer de cette institution. »

(2) Annales Originis magni Galliarum, O.*, ou Histoire de la fondation du Grand Orient de France , et des révolutions qui l’ont précédée... Paris, 1812, in-8° (paru anonymement). Le texte du bref délivré par Charles-Edouard se trouve reproduit aux pages 184 et 185.

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Edouard les aurait fait monter en grade) a un passé lointain. Thory la fait naître en 1687, avec Lord Pembroke comme fondateur. Elle s’arroge incontestablement des droits de Loge-Mère puisque nous la voyons installer des ateliers et prendre plus tard le titre de « Mère logé écossaise et anglaise » avec cette singulière formule — dont la date confirme l’assertion de Thory : « En vertu des pouvoirs à nous attribués par la Métropole Loge de l’Un.*, érigée au 1 er Grand Orient de la Vallée de Londres le 15 avril 1687 (1) ». Si nous doutons, jusqu’à plus ample informé, de Lauthenticité de la date, nous ajoutons foi à l’ancienneté de cet atelier. Nous sommes porté à le croire écossais (et c’est pourquoi nous en parlons ici), en raison même de cette ancienneté et du besoin qu’il eut de mêler la gloire des Stuarts à sa fortune. Mais selon nous, La Constance ne sortit la bulle en question que le jour où, suivant l’exemple de maintes autres loges de province s’érigeant en Loges-Mères, elle eut aussi l’ambition de créer des filiales. A cette époque — 1745 — les Ecossais n’ont plus de secret à garder; et de même que Marseille et le Grand Chapitre de Paris revendiqueront d’autorité le patronage d’Edimbourg, Arras ne trouve rien de mieux que d’arborer ses droits sous le pavillon magnifique de Charles-Edouard.

Il en est d’Arras comme de Dunkerque (2). On fait de ces deux villes les premières cellules de la maçonnerie. Comme l’on dit : « C’est une légende qui court ». Mais qui sait si un érudit ne peut pas la retenir comme une hypothèse vraisemblable, quand d’autres faits de même nature se sont trouvés déjà corroborer sa thèse ?

M. Gaston Martin a trouvé dans les archives de la Haute- Garonne une copieuse et intéressante documentation sur la loge Les Ecossais Fidèles de Toulouse appelée plus tard Sagesse et

(1) Voir dans notre Histoire de la Franc-Maçonnerie — La Franc-Maçonnerie chez Elle — la patente constitutive de la loge Le Phænix par la Mère-Loge La Constance d’Arras, pp. 228 à 230.

(2) M. Emile Lesueur, qui constate au xvm e siècle des Loges à Dunkerque, Gravelines, Calais, Boulogne-sur-Mer, laisse entendre qu’elles furent créées dans ces ports par les Jacobites en raison de leur proximité de l’Angleterre'(La Franc-Maçonnerie artésienne au xvm e siècle... loc. cit p. 59).

l’ÉCOSSISME AU XVIII e SIÈCLE

Union et enfin Sagesse (1). Cette loge aurait été créée par un grand seigneur irlandais exilé pour sa foi catholique, Jean de Barnwall de Tromlestown. C’est en 1747 qu’il fonda cet atelier, c’est-à-dire au moment où les Stuardistes n’ont plus besoin de se cacher. Mais où ce gentilhomme a-t-il été initié P Et ne devons-nous pas déduire de son zèle maçonnique qu’il continuait une tradition et... une mission? D’ailleurs M. Gaston Martin sent très bien toute l’importance de sa trouvaille lorsqu’il écrit : « C’est la seule fois à notre connaissance que puisse être attestée sur des textes authentiques et d’époque l’action d’un grand seigneur britannique et jacobite

dans la création d’une loge écossaise en France ».

Pour Besuchet (2) la première loge française aurait été fondée ■en 1725, Thory précise juin 1726, mais tous deux s’accordent à lui donner corne chef Charles Radcliffe, lord de Derwentwater. C’est une opinion acceptée même par des écrivains anglais contemporains. Récemment est paru daiis Miscellanea Latomorum (3) un article signé J. E. S. T. ayant pour titre Two unidentified Lodgcs « Deux loges non identifiées », où nous relevons un passage que nous citons d’abord dans son texte original :

« Freemasonry was established in Paris in 1725 but it is a mistake to suppose that it was then introduce under the auspices of the Grand Lodge of England. The Radclifïe-Heguerty Lodge of 1725 was in no way connected with the English G. L. but -Was an indépendant body consisting of Jacobites. Out of it there grew very rapidly an extensive organisation, so that by 1742 there were Lodges in ail parts of France and beyond, attracting members from ail classes including the highest ».

« La Franc-Maçonnerie fut établie à Paris en 1725, mais c’est une erreur de supposer qu’elle fut introduite alors sous les auspices de la ■Grande Loge d’Angleterre.

La Loge Radcliffe-Heguerty de 1725 ne fut en aucune façon liée à la Grande Loge d’Angleterre, mais c’était une organisation indépendante composée de Jacobites. Cette organisation prit une rapide extension de sorte qu’en 1742 il y eut des Loges dans tous les coins de la France et au-delà, attirant des Membres de toutes les classes, même les plus hautes, de la société ».

(1) Manuel d’histoire de la Franc-Maçonnerie française; loc. cit.; pp. 38 •et 39.

(2) Précis historique de la Franc-Maçonnerie depuis son introduction en France jusqu’en 1829... par J. C. B., Paris, 1829, 2 vol in-8°.

(3) Editeur Lionel Vibert, périodique d'instruction maçonnique paraissant à Londres à des dates indéterminées; T. X, p. 94

LE RITE ÉCOSSAIS A-S CI EN ET ACCEPTÉ

Personne ne met en doute d’ailleurs l’existence en France de la Franc-Maçonnerie avant 1732. Jouaust et Clavel parlent d’une autre loge fondée en 1725 ou 1726 par un lapidaire du nom de Coastown dont on a fait Goustaud en français. Pour Rebold elle s’appelait Les Arts Sainte-Marguerite et daterait du 1 er décembre 1729. Bord en fait une filiale de la loge d’origine anglaise Au Louis d'argent parce que, sans tenir compte de la matricule de la Grande Loge d’Angleterre, il situe en 1729 l’installation de cette dernière. Mais dans ces conditions comment croire que cet atelier n’ait pas suivi l’exemple de sa loge-mère, en sollicitant sa reconnaissance officielle — et ce d’autant plus que son vénérable fondateur était Anglais? En tous les cas, lorsqu’en 1773 cette loge demande des constitutions au Grand Orient, celui-ci la considère comme « réveillée » et l’inscrit à son tableau de 1787 avec la mention ce constituée le 15 décembre 1729 ». Au dire de John Lane, ce n’est pas Coastown qui aurait été le premier maître inamovible de cet atelier, mais le frère J. B. de Puisieux — que Gustave Bord, lui, place à la tête d’une loge, Saint Pierre et Saint Paul , également créée en 1729.

Les divergences d’opinions de ces auteurs ne font pas que l’existence de loges antérieures à la propagande anglaise ne demeure indiscutable. Et quels frères pourraient les avoir formées, sinon ces Ecossais et Irlandais de la suite des Stuarts, dont l’activité maçonnique renforçait l’activité profane?

De sorte que, quand en 1862, le Très Puissant Souverain^ Grand Commandeur Viennet, répondant mal (et bien!) à la crise d’absolutisme du Maréchal Magnan nommé par l’Empereur Grand Maître du Grand Orient, refusera de lui soumettre « l’ancienne maçonnerie qui date de 1723 », il n’offensera pas tellement la vérité — tout en ayant tort toutefois de faire hommage de cette ancienneté au Suprême Conseil.

Abordons une autre question qui doit ici trouver sa place. On a contesté la régularité de ces loges. Bien que ce péché en l’espèce n’ait pas à être envisagé puisqu’il ne contrarie en rien notre thèse, il témoigne, chez ceux qui le relèvent, d^une certaine igno-

Gravure satirique contre les Jésuites, XVIII e siècle (Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale)

l’ÉCOSSISME AU XVIII e SIÈCLE

rance maçonnique. Parce qu’en 1717 les rénovateurs de l’Institution maçonnique en Angleterre ont institué un Gouvernement, autrement dit une Obédience (de obedire , obéir) d’où dépendaient les loges, on en a déduit que ce rattachement à un pouvoir central était obligatoire. Cette conception, d’ailleurs toujours erronée, pourrait peut-être concorder un jour avec la légalité si toutes les Puissances existantes s’entendaient pour imposer à une obédience un chiffre minimum d’ateliers, comme les anciens Principes ont précisé le nombre de maçons nécessaire pour la création d’une loge. Mais n’oublions pas que l’ancienne maçonnerie opérative, à laquelle succédait la maçonnerie spéculative, ignorait cette centralisation. Or les frères écossais ou irlandais, venus en France avant la constitution de la Grande Loge d’Angleterre, vivaient toujours sous l’ancien régime de liberté — qui donnait aux loges (tout naturellement soucieuses de ne pas gâter le « métier ») le droit de vivre et d’essaimer sans avoir à répondre de leurs actes à une Autorité Suprême.

RELATIONS DE LA MAÇONNERIE DITE ECOSSAISE ET DE LA MAÇONNERIE D’ORIGINE ANGLAISE

Comment celle Institution écossaise, si discrète à ses débuts, et pour cause! a-t-elle pu se révéler assez pour que plusieurs de ses dignitaires nous soient aujourd’hui connus?

L’explication en est simple.

Ap rès la mort de Louis XIV, il y eut dans les coutumes comme dans les mœurs un relâchement dont les Institutions profitèrent pour s’émanciper. Certes, le Cardinal de Fleury, aux premières années du règne de Louis XV, (( veille au grain » comme ministre, et nous le voyons interdire sans ambages le Club de VEntresol t société à tendances politiques où l’influence libérale anglaise se faisait beaucoup sentir. Mais ses défenses répétées demeurent à peu près sans effet sur la maçonnerie qui vient de passer le détroit. 11 la trouble dans ses tenues — inutilement. Nous avons raconté ailleurs les perquisitions du lieutenant de police, ses descentes dans les cabarets où elle opère. Les Grands du Royaume qui se sont affiliés à l’Ordre constituent malgré tout un obstacle à son abolition. En outre la Franc-Maçonnerie n’a pas une mauvaise presse. Elle profite en France du prestige qu’elle a conquis en Angleterre, prestige tel que notre représentant dans ce pays, M. de Bussy, croit devoir tenir le Cardin al-Ministre au courant des incidents qui mettent de l’anecdote dans son existence. Nous voulons meme citer ici, à titre de divertissement, sa lettre du 13 Avril 1743 par laquelle il lui adresse une estampe satirique parue à Londres contre la Franc-Maeohnerie :

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« ...les nommés Kcrrv et Whitehead, l’un cy devant chirurgien du Prince de Galles, l’autre mauvais poète de profession, ayant été chassés de la franc massonerie pour avoir détourné les deniers de l’Ordre dont on leur avoit confié l’administration avec le titre d’Intendans, ils ont cherché a se venger de la punition, en faisant une mascarade de faux francs massons le jour de la cérémonie de l’Installation du nouveau grand maître qui se fit icy il y a environ quinze jours. I.e nommé Kerry a été renvoyé du service du prince de Galles, pour avoir commis cette irrévérence contre les francs massons; et pour continuer sa vengeance d’accord avec le Sr Whitehead, il a fait distribuer l’estampe cy jointe. La chanson qui est au bas ne vaut pas la peine d’être traduite; et l’estampe ne mérite de vous être envoyée que par la curiosité que la réputation de ce grand ordre peut exciter pour tout ce qui y a rapport.

J’av l’honneur d’être avec le plus profond respect, monseigneur, etc... (ï) ».

A noter cette phrase si caractéristique du renom excellent et de la protection dont <( ce grand Ordre » jouissait en Angleterre : « Le nommé Kerrv a été renvové du service du prince de Galles, pour avoir commis cette irrévérence contre les francs-massons

Conséquence : la discrétion en France est moins observée, cl les Fcossais n’hésitent plus à se considérer comme les frères des maçons des loges de source anglaise. Leurs loges, fondées pour le rétablissement de la dynastie stuardiste, existent déjà depuis trop longtemps pour n’avoir pas abandonné un peu de leurs premières prétentions. L’insuccès de leur cause a modifié lentement mais sensiblement leur façon d’être. L’apathie, dont le Chevalier de Saint-Georges avait témoigné pour reconquérir le troue d’où son père avait été chassé, avait non seulement calmé la ferveur de ses partisans, mais aussi suscité parmi eux les querelles et les brouilles inséparables d’une longue inaction. Le marquis de Dangeau dans son .Journal (2) nous a raconté leurs batailles peu fraternelles, et Hamilton nous a dépeint la tristesse qui régnait à la Cour de Saint-Germain (3). Malgré l’ambition tou-

(1) Archives des Affaires Etrangères. Correspondance politique , Anqletcrre, f°s 277 et 278. Voir ci-contre la reproduction de l’Eslampe envoyée au Cardinal- Minisl re.

(2) Journal du marquis de Danqeau... avec les additions inédites du duc de Saint-Simon; Paris 1854-1860; 19 vol. in-8°; T. III, p. 292.

(3) Œuvres du Comte Hamilton, Paris, 1818; in-16. Lettres et épitres ... au duc de Berwick, p. 553 :

Le solitaire Saint-Germain N’est plus à présent que l’asile D’un ennui qui n’a point de fin Et de ce loisir inutile Qui pèse plus que le chagrin.

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jours active des Jacobites soutenant Charles-Edouard, après avoir vainement tenté de secouer la nonchalance de son père, les régiments irlandais et écossais avaient subi des modifications considérables de par leur incorporation obligatoire dans Tannée française (1). La pénurie des subsides avait même obligé nombre de leurs officiers à se former en compagnie de simples soldats au service de Louis XTY. Donc l’armature politique se lézardait, et conséquemment le caractère spécifique de la maçonnerie écossaise tendait à disparaître.

11 y a certainement eu à ce moment une interpénétration des rites. Les Français, que ne préoccupent pas les questions d’ordre politique particulières à l’Angleterre, ne sont pas portés à faire de distinction entre les francs-maçons, d’autant plus que, n’ayant guère subi l’influence protestante de leurs créateurs, ils ne peuvent considérer les Ecossais comme adversaires. Ils n’ont vu dans leurs réunions que le plaisir de se réunir entre gens de bonne compagnie, l’attrait puéril d’un mystère qui enchante leur vanité, et aussi l’occasion de ruser un peu avec le pouvoir. Non, certes, pour ruiner ce pouvoir qui leur paraît assez aimable après la dictature du Roy Soleil, mais pour la grâce frondeuse de jouer un jeu défendu. Rien, nous le répétons, ne s’oppose à cette interpénétration. Et quand, en 1742, La Tierce (2) traduira les Constitutions d'Anderson, il les fera précéder ingénument du Discours de Ramsay qu’il attribuait au Grand Maître.

Les irritantes questions de régularité, qui par la suite ne cesseront de diviser l’Institution, ne se posent pas encore. Tous ceux qui ont été initiés sont réguliers et se reconnaissent réciproquement comme tels. On fait bien dans les écrits du temps allusion à des « frères écossais » qui prétendent à des honneurs particuliers, et la Grande Loge de France entend les amener à une plus modeste appréciation de leurs droits, dans ce passage de ses Ordonnances Générales de 1743 (3).

« Ayant appris depuis peu que quelques frères se présentent sous le titre de maîtres écossais et revendiquent dans certaines loges, des droits et des privilèges dont il n’existe aucune trace dans les archives

(1) Isambert: Recueil général des anciennes lois françaises, T. XX, p. 495.

(2) Histoire, obligations et statuts de la très Vénérale Confraternité des Francs- Maçons. Loc. cit.

(3) Nous citons ces Ordonnances d’après Daruty, p. 96 et 97.

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et usages de toutes les loges établies sur la surface du globe, la Grande Loge, afin de maintenir l’union et l’harmonie qui doivent régner entre tous les francs-maçons, a décidé que tous ces maîtres écossais, à moins qu’ils ne soient officiers de la Grande Loge ou de toute autre loge particulière, doivent être considérés par les frères à l’égard des autres apprentis ou compagnons, dont ils devront porter le costume sans aucun signe de distinction ».

Vers 1744, l'abbé G. L. Calabre-Pérau, dans l 'Ordre des Francs-Maçons trahi et leur secret révélé (1) signale « certain Ordre qu’ils appellent les Ecossais; supérieur, à ce qu’on prétend, aux francs maçons ordinaires, et qui ont leurs cérémonies et leurs secrets à part ». Et il ajoute:

« Je ne déciderai rien sur la réalité de cet Ordre, et j’aime mieux convenir que j’ignore leurs mystères, que d’en parler mal à propos. Ce que je puis assurer hardiment, c’est que s’ils ont quelque secret particulier, ils en sont extrêmement jaloux, puisqu’ils le cachent aux maîtres mêmes de la maçonnerie ».

Donc, on s’élève contre les prétentions des Ecossais, mais remarquons qu’on ne discute pas leur qualité maçonnique. Les Ordonnances , en restreignant leur ambition, légitiment en fait leur existence. On ne va jamais jusqu’à rechercher leur origine. Cela fait partie du mystère maçonnique dont tout le monde parle et que les affiliés ignorent d’ailleurs autant que les profanes.

Auparavant, on avait accusé les Ecossais de trafiquer de leurs grades, et le frère Quantin s’est fait l’écho de ce bruit malveillant en écrivant dans Y Abeille Maçonnique :

« Les compagnons d’exil des Stuarts firent ressource de la maçonnerie comme nos émigrés firent plus tard ressource de leurs talens (2) ».

Cette opinion sera reprise par F.-T.-B. Clavel:

« Les réfugiés composèrent dès lors plusieurs grades, tels que le maître irlandais , et d’autres, qu’ils firent servir à stimuler le zèle des

(1) Amsterdam, et se trouve dans toutes les loges des Vrais Amis Réunis , S. D., in-16. Note de la Préface, p. XI et XII. Ce livre, avec certaines modifications et adjonctions dans son texte et dans son titre a eu de nombreuses éditions. Malgré ce titre qui ferait croire chez l’auteur îl des sentiments hostiles, cet ouvrage est plutôt favorable ù l’Ordre qui, au dire de certains écrivains antimaçons, en aurait facilité la publication et la diffusion.

(2) N° 52, 24 mai 1830.

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adeptes..., et dont ils ne conférèrent l’initiation qu’à prix d’argent. Beaucoup des émigrés étaient dénués de ressources. Les nouveaux grades offrirent un expédient pour les soulager. Le produit des réceptions subvint à leurs nécessités les plus pressantes (1) ».

Kauffmann et Cherpin, également, ajoutent crédit à cette mirifique distribution de rubans (2). Ils écrivent:

« Ses favoris (de Charles-Edouard), ses partisans qui l’avaient accompagné en France, vendirent à des fanatiques, à des spéculateurs, des chartes de mères-loges, des bulles de chapitres, etc. Ces titres étaient des propriétés pour tous ceux qui les acquéraient. Ils les exploitèrent dans toute l’étendue de la France ».

Si celte idée exprime une vérité, nous aurions ainsi F explication toute simple de ces diplômes fallacieux sur lesquels figure comme Grand Maître Charles-Edouard — diplômes qui affermirent chez de si nombreux historiens la croyance en la qualité maçonnique du dernier des Stuarts.

Quand la Franc-Maçonnerie aura enfin conquis droit de cité — un droit de cité toujours un peu précaire mais que la tolérance des gouvernements rendra de plus en plus solide — ce ne sera plus seulement une interpénétration qui s’opérera entre les Ecossais et les Anglais, mais une fusion presque parfaite. Cela n’ern pêchait pas la continuation de certaines pratiques écossaises ou même des innovations que les Purs désapprouvèrent. Les loges d’origine anglaise demeurèrent fidèles aux Constitutions consacrées à Londres en 1721 et conséquemment aux seuls grades d’apprenti, de compagnon et de maître. Nous en avons le témoignage dans les Ordonnances plus haut citées où on restreint l’ambition des Ecossais. Mais les frères vraisemblablement ne tinrent guère compte de ces distinguos qui leur paraissaient des subtilités hors de leur compétence et même comme nuisibles à la moralité de l’Ordre. Ils devaient déjà considérer ces divisions comme des questions de boutique où ils n’avaient

(1) Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie... loc. cit.; p. 165.

(2) Histoire philosophique de la Franc-Maçonnerie , ses principes, ses actes et ses tendances , Lyon, 1850, in-8°, p. 446. A noter que. malgré l’improbité qu’ils relèvenl, à tort ou à raison, chez certains propagateurs de l’Ecossisme, Kauffmann et Cherpin. contrairement à leurs confrères contemporains, ne sont pas hostiles aux Hauts Grades.

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aucun intérêt à se mêler. Nous disons « déjà », parce que cette attitude sera toujours celle des francs-maçons français. Peut-être s’y mêle-t-il un certain esprit de fronde particulier à la race. Mais que ce soit tout le long du xvm e siècle si encombré de puissances de toutes espèces ou au cours du xix e où les obédiences accusent leurs désaccords par des prescriptions ou des refus de « reconnaissance », les membres de leurs ateliers respectifs se refusent en général à épouser ces désaccords et opposent la fraternité de leurs sentiments à la rivalité des doctrines.

D’ailleurs, aux premiers temps de la Franc-Maçonnerie en France, il eut été imprudent d’éveiller par de bruyantes querelles intestines la soupçonneuse attention de l’Etat. Le Grand Maître lui-même, Louis de Pardaillan de Gondrin, duc d’Ântin, nommé à ce poste le 24 juin 1788 (ceci dit après tous les historiens sans qu’aucun texte original ne confirme le fait) reste d’autant plus étranger aux dissentiments des loges qu’il ne doit pas être bien u fixé » sur la différence des rites.

Il aurait été initié à la Loge d ’ iubigny , mais cette loge, née chez la duchesse de Portsmouth, a incontestablement une genèse jacobite; et d’autre part, d’après le Frère de Loucelles, il faisait partie de la loge de Saint-Germain-en-Laye — cette première loge fondée par les Stuardistes qui aurait, au dire du même auteur, « conservé, pendant le \vm R siècle, l’esprit de son origine ». Les attaches familiales du duc d’Antin, ainsi que sa religion et son attachement à la politique du roi devaient aussi lui rendre fort sympathiques les Ecossais. Et nous ne savons même pas, en somme, si ceux-ci ne furent pas les véritables artisans de son élévation maçonnique, puisque l’ombre demeure sur les pouvoirs qui lui octroyèrent la Grande Maîtrise.

En résumé, il y aura sur le territoire des maçons obéissant, pour les trois premiers degrés, aux principes d’Anderson — et d’autres cellules avec des grades plus ou moins nombreux aux titres retentissants qui, ayant le désavantage de n’être pas canalisés comme les premiers par des Règlements, donneront lieu à des créations multiples et fantaisistes.

Ces créations encombreront tellement le xvm e siècle, qu’on a peine à se reconnaître parmi leurs diverses appellations. Elles susciteront des débats si obscurs, des rivalités si aiguës, de si

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singulières tentatives où la magie aura sa part, que l’on comprend jusqu’à un certain point la formidable campagne qui, non seuletnent en France mais aussi en Allemagne et en Angleterre, s’élèvera contre les Hauts Grades, autrement dit contre l’Ecossismë.

L’ÉCOSSISME FRANÇAIS, VENU D’ËCOSSE,

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