MULTIPLICITÉ ET DIVERSITÉ DES OBÉDIENCES ÉCOSSAISES
L’Ecossisme a survécu aux attaques dont il fut l’objet. C’est un fait. Effet de la vanité peut-être. Mais la vanité est un facteur d’émulation et conséquemment d’excelsion. Il n’est pas certain du tout — nous appelons sur ce point l’attention du lecteur se piquant de psychologie — que les loges bleues eussent été aussi florissantes sans la possibilité qui s’offrait à certains de leurs membres d’acquérir des titres plus somptueux. Aujourd’hui encore ce sont les ateliers des trois premiers degrés qui alimentent les ateliers supérieurs, mais si ceux-ci n’existaient pas, peutêtre les premiers connaîtraient-ils plus de défections. La diversité du labeur entretient l’assiduité de l’ouvrier.
Il faut aussi tenir compte du désir que dans toute société éprouve l’élite de faire un peu bande à part — non pour se singulariser, mais pour « être entre soi ». Les loges bleues n’ont pas un recrutement parfait. C’est un grief que leur font déjà les premiers écrivains maçonniques et qu’au cours des âges on ne cessera guère de répéter. Pour Daruty (1) « les personnes distinguées de la Cour et de la Ville » viennent aux Hauts Grades parce qu’elles sont « fatiguées des dissensions qui troublent les loges de Paris. »
Les aristocrates devaient se trouver plus à l’aise dans des loges qui continuaient de les placer sur un plan supérieur au commun des maçons. D’autre part, les mystiques, si nombreux à cette époque où la défaveur intime de la religion autorisait
(1) Recherches sur le Rite Ecossais ancien accepté; loc. cil.
LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ
les superstitions les plus saugrenues, trouvaient dans ces ateliers une atmosphère plus favorable à leurs rêveries. Le symbolisme des premiers grades paraissait trop limité pour des imaginations en délire, et l’apport qu’y avait ajouté le Rosicrucisme répondait infiniment mieux à l’appétit de mystère de nombreux maçons. Mesmer, arrivant d’Allemagne, sera accueilli par les loges françaises comme le Messie, et Cagliostro ajoute à l’éclat de son Rite Egyptien le prestige de sa renommée mondiale et de ses relations avec la Vierge Marie.
Nous ne pouvons, dans cette étude surtout consacrée au Rite Ancien et Accepté, passer en revue tous ces Ordres qui eurent nom: La Sublime Mère Loge du Grand Globe français, le Chapitre ou Grand Orient de Clermont, la Vieille Bru ou Les Ecossais fidèles de Toulouse , dont le fondateur aurait été un aide de camp du Prétendant: le frère Samuel Lockard, la Mère Loge Ecossaise de Marseille, établie par le frère George de Walnon (qui fut de la suite du Prétendant Charles-Edouard) (1), la Cour des Souverains Grands Commandeurs du Temple, les Noachites, le Contrat Social, le Rite Ecossais Philosophique, les Architectes Africains, le Conseil des Empereurs d’Orient et d'Occident , les Philalèthes , les Elus Coëns de Martinès de Pascalis, rite aggravé par le Martinisme du « Philosophe inconnu » Claude de Saint-Martin, ayant pour bible son Traité Des Erreurs et de la Vérité dont Voltaire a dit: u Jamais on n’imprima rien de plus absurde, de plus obscur, de plus fou et de plus sot (2) », et d’autres obédiences encore, ayant chacun leurs ateliers ( parfois nombreux) et des grades différents — d’ailleurs acceptés par tous et dont l’authenticité ne se discute pas. Chaque fondateur bâtit son manoir comme il l’entend. Quand le Convent de Wilhemsbad, en juillet 1782, essaya de créer, sinon une unité administrative, au moins une unité de vue ou d’action parmi ces différentes sectes, le seul résultat obtenu fut la déclaration par laquelle la maçonnerie écossaise rejetait l’ascendance templière.
(1) Cf. Chapitre La Parfaite Sincérité et La Réunion des Amis choisis Vallée de Marseille. La Mère Loge Ecossaise de Marseille. La Grande Loge provinciale de Provence. Marseille. 1875, pièce in-8°. Celte brochure, écrite par le frère E. Brémond, orateur du chapitre, est hostile au Rite Ecossais ancien et accepté.
(2) Lettre à D’Alembert, 22 octobre 1776. — Nicolas de Bonneville, obsédé par l’idée de l'accaparement de l’Ordre par les Jésuites, classe *Des Erreurs et de la Vérité parmi les publications inspirées par l’Ordre de Saint Ignace de Loyola (Mêmeté des Quatre Vœux... loc. icit. p. 82.)
l’ÉCOSSISME AU XVIII e SIÈCLE 103
Les Philalèthes — ordre de douze grades dû à l’initiative de Court de Gebelin, de Savalette de Langes et de quelques maçons de haute culture — tentèrent un nouvel essai de conciliation, en conviant les rites à leurs assemblées, « afin de s’étendre sur le système d’enseignement maçonnique et de procurer à toutes les manières de voir, à toutes les opinions l’occasion de se produire, de s’éclairer sur les points les plus importants, sur les principes, les points de doctrine, les avantages et le véritable but de la Franc-Maçonnerie, considérée simplement comme science ».
Ces Assemblées qui se tiennent à Paris, et dont les travaux durent plusieurs mois, n’arrivent pas à clarifier l’atmosphère et à créer l’unité désirée.
Il faudra que la Révolution disperse toutes ces cellules, que des bouleversements maçonniques s’ajoutent au grand bouleversement profane, pour que l’Ecossisme arrive à posséder, comme la maçonnerie anglaise, une Constitution unique.
Mieux. Cette Constitution des Hauts Grades se répandra dans le monde, avec une efficacité égale à celle des Principes d’Anderson. Et, à côté de l’internationalisme maçonnique d’origine anglaise, sans cesse troublé par des divergences d’ordre spiritualiste, des querelles de mots et des excommunications, se créera un internationalisme écossais plus étendu et infiniment plus discipliné.
Ce sera, après des péripéties que nous allons succinctement raconter, le siècle dix-neuvième qui verra se produire cet heureux événement.