‹ Histoire de la franc-maçonnerie françaiseChapitre 19 sur 67 · CRÉATION EN AMÉRIQUE DU PREMIER SUPRÊME CONSEIL · texte numérisé non relu

CRÉATION EN AMÉRIQUE DU PREMIER SUPRÊME CONSEIL

Nous l'avons dit, Morin réussit dans sa mission au delà de toute espérance. L'Amérique accueille avec transport la maçonnerie écossaise qui jusqu'alors n’avait existé chez elle qu'à l'état embryonnaire.

Ne nous étonnons point que ce chargé d'affaires maçonniques, parti en 1761, ait pu connaître les 25 degrés arrêtés en 1762 par les Statuts des Princes du Royal Secret (section bordelaise du Conseil des Empereurs). Ces derniers n'avaient fait qu'entériner une existence de fait qui datait de 1758. D’autre part, comme des incidents de voyage, qu’il serait trop long et inutile de rapporter ici, avaient retardé de deux ans l'arrivée de Morin en Amérique, les pièces officielles avaient pu lui parvenir avant son entrée en campagne.

Mais comment lui et les Américains peuvent-ils avoir eu également connaissance des Constitutions de 1786 qui fixent à 33 le nombre de degrés avec, comme pouvoir directeur, un Suprême Conseil de neuf Grands Inspecteurs Généraux? Voilà une question à laquelle il n'a jamais été répondu et qui va nous permettre de nier l’origine européenne des sept derniers degrés. Car enfin quel est le premier Suprême Conseil qui entre dans l’Histoire? Celui de Charleston (Amérique) en 1801. Il se croit inspiré dans son action par les fameuses Constitutions dites de Frédéric, mais d'autre part il est assez logique de croire que le projet a été conçu là où il s'est réalisé. Tout de même la patente de Morin est indiscutablement à l'origine de cette fondation. Nous en avons la preuve dans le rapport que fournit le Suprême Con-

seil de Charleston à la Grande Loge de l'Etat de la Caroline du Sud lui demandant la justification de ses pouvoirs (1). Ce rapport, composé par le docteur en médecine Frédéric Dalcho, avec la collaboration des deux autres commissaires nommés à cet effet, E. de la Motta et Isaac Àuld, établit « qu'en 1762 les Constitutions du Rite Ecossais furent transmises à l'illustre frère Stephen Morin qui avait été reconnu, le 27 août 1761, Inspecteur Général de toutes les loges, etc..., dans le Nouveau Monde par le Grand Consistoire des Princes du Royal Secret, convoqué à Paris, auquel présida le député du roi de Prusse, Chaillon de Jonville (2) ».

Ce rapport avait pour titre Discours délivré dans la Sublime Grande Loge, dans Charleston, Caroline du Sud, le 23 septembre 1802, devant les membres de cette Loge, La Grande Loge Symbolique des anciens maçons, et les officiers des différentes Loges de cette ville, et publiée à leur requête par le Frère Frédérick Dalcho, membre du Suprême Conseil des 33 degrés et Frère orateur de la Sublime Grande Loge de Perfection. Imprimé en 1802 par T. R. Rrown, 5 Rend Street à Charleston, ce rapport est devenu introuvable, mais il fut réimprimé en 1808 par John King, Westmoreland Street, à Dublin (Irlande). Toutes les phases de la rénovation écossaise y sont énumérées et glorifiées (3).

(1) Cf. Leblanc de Marconnay : Rapports sur les différends élevés. Loc. cit. Cette brochure -est écrite à la gloire du Suprême Conseil de la Louisiane (qui existait encore à l’époque) considéré « comme plus régulier et plus observateur que les Suprêmes Conseils de la Juridiction Nord et de la Juridiction Sud U. S. A. des véritables règles de la maçonnerie écossaise ». L’auteur entend prouver par une casuistique compliquée que le Rite Ecossais appartenait originairement au Grand Orient et que, conséquemment, c’est à cette' dernière obédience que doit aller la gratitude de l’Amérique. Son raisonnement est celui-ci : Les Empereurs (qui ont délivré la patente à Morin) se sont fondus dans la Grande Loge de France ; plus tard, la Grande Loge de France s’est fondue dans le Grand Orient; donc celui-ci devenait le possesseur de tous les droits et prérogatives détenus par ces puissances. L’ennui est que, ne se doutant pas des conséquences de la mission Morin, il n’a pris l’héritage que sous bénéfice d’inventaire, et qu'après avoir déclaré n’agréer que les trois premiers degrés, il n’a établi ensuite qu’une succession de sept grades, dits du Rite Français, ne correspondant nullement à la hiérarchie établie par les Empereurs.

(2) Ici encore, pour les besoins de la cause, on donnait au premier signataire de la patente une qualité fictive, mais que les rapporteurs ne crurent pas mensongère puisqu’elle corroborait leur croyance en la création des Hauts Grades par Frédéric II.

(3) Orations of Fred. Dalcho, Reprinted by permission of the author under the sanction of the 111. the College of Knights of IC. H. and the Original Chapter of Prince Masons of lrelancl. Dublin 1808, in-8°. — F. Dalcho, chrétien de l’église épiscopalienne, n’était pas clergyman comme nous l’avons avancé à tort dans notre Histoire de la Franc-Maçonnerie, La Franc-Maçonnerie chez Elle (p. 236). Il exerçait la médecine à Charleston et était membre de la Société Médicale de la Caroline du Sud.

LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ

Ne prêtons pas attention à la faiblesse historique de certains passages. Anderson, on l’a vu, avait lui aussi accordé au rite anglais des lettres de noblesse autrement stupéfiantes. Toutes les anecdotes controuvées qui avaient servi à entretenir l’orgueil des chevaliers, toutes les légendes répandues sur l’origine du Rite Ecossais Ancien Accepté — (qui sait si celle qui attribue à Frédéric II la paternité des Hauts Grades n’est pas née par delà l’Atlantique!) — toutes ces mirifiques interventions que plus tard des commentateurs intéressés ou imaginatifs renforceront enoore, trouvent place dans « l’oration » du frère Dalcho. Il donne à l’Ordre comme parrains — antérieurement à Frédéric — le duc de Sudermanie, alias Charles-Edouard Stuart dont le nom avait servi aux intrigues du baron de Hund chef de la Stricte Observance et à bien d’autres entrepreneurs en maçonnerie, S. A. R. le duc de Bourbon et le cardinal de Rohan. N’incriminons pas trop le docteur Dalcho pour cet accaparement ambitieux de hauts personnages qui n’appartinrent jamais à la Franc-Maçonnerie. Bien d’autres frères français s’étaient déjà permis de les réquisitionner, exception faite toutefois pour le cardinal de Rohan, dont le rôle maçonnique a été imaginé par les Américains, dont certains s’obstinent encore aujourd’hui à voir le triste héros de l’Affaire du Collier dans le signataire de la patente Morin « le Prince de Rohçin, maître de la Grande Loge L’Intelligence , Souverain Prince de la Maçonnerie ».

Mais pour le reste, le frère Dalcho expose à peu près tout le programme qui sera celui des Hauts Grades, celui qui se trouve réalisé par la création du Suprême Conseil de Charleston — Suprême Conseil qui est à l’origine de toute l’organisation écossaise actuelle.

Nous croyons avoir prouvé dans notre Histoire de la Franc- Maçonnerie française que Frédéric II n’avait pu, en 1786, établir les Grandes Constitutions, en étayant notre opinion (avec documents à l’appui) non seulement sur son déplorable état de santé, argument réfutable parce qu’il ne cessa de s’intéresser aux affaires de son royaume, mais sur le peu d’intérêt dont, durant son règne, il témoigna pour l’Ordre et enfin sur l’ignorance où l’Allemagne demeura de cette création. Même si l’on n’accepte pas ces raisons d’ordre pratique, reste une raison d’ordre moraL

A quel mobile auraient obéi le roi de Prusse et ses prétendus collaborateurs allemands, en choisissant T Amérique, préférablement à leur pays ou à toute autre contrée de l’Europe, pour y faire fructifier leur invention? Car le fait est là. Ce sont les Etats-Unis qui ont les premiers institué les 33 degrés, et ils n’en doutent pas eux-mêmes puisqu’ils viennent essaimer dans le Vieux-Monde.

Ils n’en doutent pas? Nous avons peut-être tort d’écrire ceci, car une réflexion se présente, qui a son importance. Comme on va le voir ce fut par hasard qu’un de leurs dignitaires vint en France, et peut-être ce dernier fut-il lui-même très étonné d’avoir à se présenter comme initiateur.

Eh effet le Suprême Conseil de Charleston est à peine né qu’il envoie à Saint Domingue notre compatriote le chef d’escadron Alexandre-François-Auguste comte de Grasse-Tilly (fils de l’amiral qui avait si efficacement participé à l’émancipation de la colonie américaine), avec pleins pouvoirs pour y établir la nouvelle hiérarchie écossaise. C’était un maçon français qui avait été initié à Paris à la loge écossaise Le Contrat Social (1) et qui, s’étant marié en Amérique, avait contribué, avec son beau-père De la Hogue, au développement de l’Institution dans ce pays. Nous le trouvons à Charleston en 1796 membre de la Loge La Candeur et fondant la même année La Réunion Française au nom et sous les auspices de la loge anglaise et écossaise La Constance de l’orient de Paris.

A Saint Domingue, la révolte de Toussaint-Louverture une fois apaisée, il devient 1 er Grand Surveillant de la loge Les Sept Frères Réunis à l’Or/, du Cap Français, et il crée le Suprême Conseil selon les institutions à lui données par Charleston. Mais une nouvelle rébellion des nègres, suscitée par Petion et Dessalines, lui rend bientôt impossible le séjour dans l’île.

C’est alors que le comte de Grasse-Tilly prend le parti de gagner la France.

(1) Gustave Jottrand : Travail sur les Constitutions de 1786 du Rite ES. A.\ et À.' Dans Compte-Rendu de la Conférence Internationale de chevaliers Rose- Croix, loc. cit p. 110.

CRÉATION D’UN SUPRÊME CONSEIL EN FRANCE

ET

Page 1