ORIGINE PROBABLE DE L’ËCOSSISME
enir au monde sans état civil est, aux yeux de l’Eglise et de la Société, une tare. Ce péché originel de l’Ecossisme cadre trop avec le mystère maçonnique pour que les francs-maçons en prennent moralement souci. Mais intellectuellement ils s’en irritent. Que, selon la parole orphique, « les portes soient fermées pour les profanes », soit! Mais d’elles demeure, pour les initiés mêmes, indéchiffrable, c’est là une indécence que, depuis des lustres et des lustres, leurs historiens s’ingénient à faire cesser.
La Franc-Maçonnerie anglaise, au contraire, entre avec netteté dans l’Histoire. Elle s’y installe d’un seul coup avec ses statuts, ses dignités, sa hiérarchie et surtout un passé que lui octroie, avec un beau savoir imaginatif, un ministre presbytérien que ce coup de maître a rendu immortel: le docteur James Anderson. On nous a placé devant des réalités, et avec un tel accent de conviction que nous n’avons même pas pensé à en contrôler l’exactitude. Les commentaires qui dans Le Livre des Constitutions précèdent ces Constitutions provoquent notre sourire. Accaparer Adam, ses fils et les fils des ses fils, paraît aujourd’hui à des impies de bonne éducation un empiètement déplacé sur la légende des Ecritures. Nous n’avons prêté attention qu’aux Statuts mêmes, devenus la Charte de l’Institution —'et, aujourd’hui encore, quand on traduit ce livre sacré, comme l’a fait M. Edouard Plantagenet dans ses Causeries Initiatiques (1), on ne prend point souci d’y joindre l’Introduction. C’est peut-être un tort, car toute fantai-
que la serrure de l’une
(1) Paris, 1929; in-18.
LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ
sie dans un récit doit, pour ainsi parler, nous mettre la puce à l’oreille, et nous rendre circonspects pour la prise eu considération des autres détails.
Il est regrettable que l'Ecossisme n’ait pas eu, lui aussi, son metteur en scène, ou plus noblement dit, son ordonnateur. Même s’il avait bâti son ambition sur un terrain friable, nous aurions un point d’appui pour nos spéculations. Tandis que nous sommes réduits à des conjectures qui risquent toujours, comme toute donnée imprécise, d’être battues en brèche par d’autres conjectures aussi vraisemblables et peut-être aussi déraisonnables
Il semble établi que l’Ecossisme — c’est-à-dire la maçonnerie ayant des degrés supérieurs aux trois premiers — prit naissance dans notre pays. Nous disons « il semble » parce que le fait demeure discutable, mais l’assertion contient néanmoins assez de vérité pour légitimer les invectives de l’Allemand Findel (qui n’aimait pas les hauts grades), et d’autre part l’affirmation bienveillante du livre récent publié à Berne en 1902 par le Bureau International des Relations maçonniques. Ce dernier ouvrage, qui porte le titre: Deux siècles de Franc-Maçonnerie , contient, en effet, les lignes suivantes:
« Si ce rite était désigné par sa patrie d’origine, il devrait s’appeler «Rite Français», car ce fut en France que naquit cette maçonnerie, à l’époque la plus brillante et la plus féconde de son histoire. »
Il reste maintenant à démontrer si la France mérite vraiment « ou cet excès d’honneur ou cette indignité ».
Depuis que la maçonnerie existe, bien des suppositions ont été faites sur l’origine du mot Ecossisme , et après Gould nous avons dû confesser notre ignorance sur ce point. Ce qui peut paraître étonnant, c’est que les contemporains eux-mêmes — nous entendons par là les maçons de la première moitié du xvm e siècle — ne se soucient pas de l’expliquer. Il constatent parmi eux l’existence d'Ecossais, mais, même quand ils s’insurgent contre leur arrogance, ils ne les taxent pas d’irrégularité. Certes les Anglais s’étonnent de leur existence, et les lettres du D r Manningham qui se trouvent reproduites in extenso dans
ORIGINE !)G I.’ÉGOSSISME
notre Histoire de la Franc-Maçonnerie (1) le prouvent assez, mais en France on s'accommode de leur présence sans se demander d’ou ils viennent. L’esprit critique de l’époque n’est pas encore assez aiguisé. La Franc-Maçonnerie semble, même à ses adeptes, un mystère dont certains arcanes peuvent demeurer justement impénétrables. On accepte le fait acquis, sans plus — et seules des questions de préséance risquent parfois de compromettre les rapports fraternels.
dont de même ce nom d’ Ecossais doit avoir une origine, a une origine. Que l’historien, soucieux de ne s’appuyer que sur des textes, se refuse à faire de l’imagination, nous ne pouvons que le louer de sa prudence. Mais ici, où notre souci est surtout, comme nous l’avons dit, d’éclairer, autant que faire se peut, un problème demeuré obscur, nous avons le droit sinon d’affirmer, du moins de suggérer une solution rationnelle.
M. Le Forestier, dans son ouvrage La Franc-Maçonnerie occultiste au xvtii 6 siècle et VOrdre des Elus Coëns (2), a placé à la page 429 la note suivante:
« La fable d’un Rite de Hauts Grades, organisé et dirigé par les Stuarts exilés pour dominer la Maçonnerie tout entière et la mettre au service de leurs intérêts dynastiques, était née du nom que s’était donné la Maçonnerie Ecossaise. Cette légende a fait fortune surtout dans le dernier quart du xvm e siècle, auprès des maçons protestants d’Allemagne, qui accusaient les Jésuites, partisans des Stuarts, d’avoir fabriqué les Hauts Grades dans un but politique, mais la prétendue Maçonnerie Jacobite avait, dès le début, séduit en France, et aussi en Allemagne, l’imagination et la sensibilité des esprits romanesques et de nombreux imposteurs s’en étaient servi pour battre monnaie. »
M. Le Forestier, qui épouse sur ce point l’opinion d’écrivains sérieux, comme Gould et Begemann, revient encore à la charge contre « la légende jésuitique et jacobite de la Franc-Maçonnerie écossaise » dans son livre le plus récent L'Occultisme et la Franc- Maçonnerie écossaise (3).
Nous sommes troublé, mais non découragé, par ces affirmations d’un érudit qui n’a point coutume de s’avancer à la légère, mais qui, hypnotisé par la mentalité mystique où dériva la maçonnerie écossaise, ne prit pas suffisamment garde, selon nous, à
(1) Histoire de la Franc-Maçonnerie française : La Franc-Maçonnerie chez Elle , Paris,'Nôurry, 1925. ïn-8°, pp. 80 à 84.
(2) Paiis, S. O. (1927), "ranci in-8°.
(3) Paris, 1928; in-16.
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la genèse cachée (parce que politique) de ce mouvement. L’expliquer par le désir des maçons de prendre du panache, c’est trop simple. Et s’il était prouvé que la Maçonnerie écossaise fut en France avant celle qui nous vint d’Angleterre, l’argumentation ne tiendrait pas. Nous demanderons tout de suite à M. Le Forestier, en anticipant sur la démonstration qui va suivre, comment il explique alors la présence de Stuardistes notoires dans les débuts de l’Institution française, bien avant que Bode et Bonneville aient dévoilé la prétendue influence jésuitique. Pour la commodité de sa thèse, il semble apparier cette légende à la responsabilité selon lui imaginairement prêtée aux Stuarts. Mais, si, comme il le dit justement, la fable concernant les Jésuites se propage « dans le dernier quart du xvm e siècle », c’est dans le premier quart que nous trouvons la loge de Saint-Germain (de Saint-Germain où réside le Prétendant... quelle coïncidence!) ainsi que les noms de plusieurs frères attachés à la fortune et victimes de l’infortune de Jacques II, de son fils et de son petit-fils. Et comment n’être pas frappé par ces créations de rites ou d’ateliers attribués à certains lieutenants de ces Stuarts, ainsi que par tous ces diplômes (vrais ou faux qu’importe?) où figure le nom de Charles- Edouard? Oui, après avoir longuement étudié la question, nous ' sommes de ceux qui croient à l’origine jacobite de l’Ecossisme. D’aucuns ont avancé cette opinion avec une hardiesse un peu vive, sans l’affermir par de suffisantes données historiques Nous avouons même que c’est cette insuffisance dans la documentation qui jusqu’ici nous avait empêché de faire état de leur avis. Des recherches plus approfondies nous font croire aujourd’hui qu’ils ne se sont pas trompés. Le Rite Ecossais lui-même, au cours de son existence, a maintes fois, par l’organe de ses dignitaires, affirmé sa conviction sur ce point. Le Grand Orateur du Suprême Conseil, Malapert, au cours d’un discours prononcé le 29 juin 1875, dit nettement: « Le Rite Ecossais a été apporté en France par les partisans des Stuarts d’Angleterre (1). » Et bien avant lui, à la fête de l’Ordre de la Saint-Jean d’Eté de 1824. le Grand Président, l’illustre frère comte Muraire, avait associé la Maçonnerie à la politique des Stuarts:
(1) Mémorandum du Suprême Coiiscil, Paris, in-8°. Publication officielle qui eut 116 n 08 , de mai 1848 au 3 e trimestre 1892; n° 44, p. 11.
ORIGINE DE l’ÉCOSSISME
« En Angleterre, dit-il, après la fatale et sanglante catastrophe de 1649, quel asile croyez-vous que les amis du Roi et les partisans de la légitimité choisirent pour tromper la politique ambitieuse de Cromwell? Ils se réfugièrent dans la Franche Maçonnerie; les assemblées de francs-maçons couvraient leurs assemblées et leur projet de rétablir le verbe, c’était le fils du Roi; et comme la Reine, veuve de Charles, était tout naturellement à la tête de ce parti, pour signaler entre eux et voiler aux yeux des autres le but où ils tendaient, ils s’approprièrent, par un heureux rapprochement, la dénomination connue, et par là non suspecte, d’enfants de la veuve (1). »
Ce passage du comte Muraire va nous permettre de relever dans les appellations maçonniques, auxquelles il fait allusion, une autre preuve, donnée par certains commentateurs, de la relation existant entre l’activité maçonnique des Stuardistes et leurs projets politiques. Rebold croit aussi que ces partisans « agirent » d’abord dans les loges anglaises avant que leur infortune les eut obligés à s’expatrier en France.
« De 1640 à 1660, écrit-il dans son Histoire des Trois Grandes Loges de Francs-Maçons en France... (2) les partisans des Stuarts, abusant de la confraternité des françs-maçons, dont les réunions et les formes leur servaient de manteau, y avaient créé, dans l’intérêt de leur parti, des grades supérieurs. » Et en note « le Maître Ecossais comme 4 e , et «le Templier» comme 5 e grade».
Mais Rebold ne suppose pas comme le comte Muraire que ces conspirateurs n’ont fait qu’adapter à l’expression de leur foi les termes maçonniques en cours. Pour lui ces termes n’ont pas été empruntés, mais créés par eux. Thory avait déjà lancé l’idée (3), mais cette idée devient une certitude sous la plume de plusieurs
(1) Grande Loge Centrale du rite écossais aiicien et accepté , pour la France. Fête de VOrdre (Saint-Jean d’été) célébrée le 19° jour du 5 e mois 5824. O.', de Paris, 5824, pièce in-8°, p. 18.
(2) Le Gr.\ Orient. Le Sup.\ Conseil. La Gr.\ Loge Nationale. Précédée d’un Précis historique de la Franc-Maçonnerie ancienne depuis sa fondation... Suivie de l’Histoire des Rites de Misraïm et de Memphis et de tous les systèmes introduits dans la Maçonnerie ; d’un Abrégé de l’histoire de la Fr.*. Maç.*. en Angleterre, en Danemark... et d’un grand nombre de tableaux historiques, Paris, 1864, in-8°.
(3) Acta Latomorum, ou Chronologie de l’histoire de la Franche-Maçonnerie française et étrangère, contenant les faits les plus remarquables de l’institution, depuis les temps obscurs jusques en l’année 1814; la suite des Grands-Maîtres, la nomenclature des rites, grades, sectes et coteries secrètes répandues dans tous les pays ; la Bibliographie des principaux ouvrages publiés sur l’histoire de l’Ordre depuis 1723, avec un Supplément dans lequel se trouvent les statuts de l’ordre civil institué par Charles XII, roi de Suède, en faveur des francs-maçons; une correspondance inédite de Cagliostro ; les Edits rendus contre l’Association par quelques souverains de l’Europe; enfin un grand nombre de pièces sur l’histoire ancienne et moderne de la Franche-Maçonnerie (par Claude-Antoine Thory); Paris, 1815. 2 vol. in-8°.
LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ
écrivains étrangers qui, comme Christophe Wollner au tome V des Signatstern (1), considèrent le grade de maître comme inspiré par la décapitation de Charles I er .
Ont-ils raison? En tous les cas, il est fort possible que dans les grades subséquents — qui ne font en somme que prolonger la légende d’Hiram — Charles I er représentât le Maître assassiné promis lui aussi à la résurrection dans la personne de ses enfants. Le fils (et c’était bien dans la manière des Anglais toujours amoureux des allusions bibliques) était le Verbe, le Logos (qui signifie à la fois Verbe et fils), rincarnation de la Parole Perdue et qui sera retrouvée de par la volonté opiniâtre des Enfants de la Veuve, c’est-à-dire des fidèles de la femme de Charles I er , Henriette de France. Frédéric Nicolaï le croit, comme nous le verrons plus loin (2), et Nicolas de Bonneville l’affirme sans hésitation:
« Les symboles du grade de maître ont été empruntés de la conjuration que formèrent les amis de Charles I er pour venger sa mort et mettre son fils sur le trône (3). »
Et plus loin il ajoute:
« Le nouveau mot de maître Mac-Benac est expliqué par le fils de la veuve; c’est-à-dire Charles II, fils de la reine veuve; ce Charles II est la parole perdue que cherchèrent alors les maçons. Il faut remarquer ici que le mot grec Logos ne signifie pas seulement le verbe, ou la parole, mais encore le fils; ils cherchoient donc le fils de Charles I er , qui était perdu (4). »
Comme un fait et une pensée sont toujours à l’origine d’un symbole, on aurait ainsi une explication — discutable mais plausible — de termes symboliques que l’ancienne maçonnerie semble avoir ignorés et qui ne concordent pas avec le ritualisme du « métier ».
(1) Der Signatstern oder Die enthüllten sàmmtlichen sieben Grande dor mystischen Freimaurerei nebst dem Orden der Ritter des Lichts für Maurer und die és nicht sind aus dem Nachlass des verstorbenen (Joh. Christoph V. Wollner) an das Licht des Tages befdedert vonseinem Freund und Brüder B...; Berlin, 1803-1821, in-8°.
(2) Essai sur les accusations intentées aux Templiers et sur le secret de cet Ordre, avec une dissertation sur l'origine de la Franc-Maçonnerie. Ouvrage traduit de I*Allemand. Amsterdam, 1783, in-16. L’édition originale avait paru l’année précédente à Berlin.
(3) Mêmeté des quatre vœux de la Compagnie de Saint Ignace et des quatre grades de la maçonnerie de St-Jean. Seconde partie, Londres 1788, in-18, p. 59.
(4) Ibidem, p. 61.