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LES PREMIÈRES LOGES ÉCOSSAISES EN FRANCE

Tout le monde sait qu’après la décapitation de Charles I er d’Angleterre en 1640, sa femme, Henriette de France, fille de Henri IV et de Marie de Médicis, était revenue dans son pays natal où sa mort inspira à Bossuet une de ses plus pathétiques Oraisons (1). Les fluctuations de la politique rendirent le trône britannique à la maison des Stuarts dans la personne de son fils aîné Charles II, puis de son cadet Jacques IL Mais ce dernier, chassé par l’usurpation de Guillaume d’Orange, dut en 1689 se réfugier en France au château de Saint-Germain-en-Lave, où il fut reçu par Louis XIV avec la plus vive cordialité (2).

Jacques II n’était pas venu seul. Ses partisans l’avaient suivi, et des troupes fidèles, dont une partie des trois régiments écossais, jadis en garnison en Hollande, qu’il avait rappelés en Grande- Bretagne dans les dernières années de son règne.

Les Ecossais nouveaux-venus retrouvaient en outre chez nous maints de leurs compatriotes, installés depuis longtemps et ayant gardé l’amour de leur sol natal.

(1) Cetle oraison, dont l’exorde est dans toutes les mémoires « Celui qui règne dans les Cieux et de qui relèvent tous les empires... » ne doit pas être confondue avec celle, plus célèbre encore, que Bossuet prononça à Saint-Denis en l’honneur

■et à la mémoire de Henriette d’Angleterre, et où se trouve le cri fameux « Madame se meurt! Madame est morte! ». Celle-ci était la fille de Henriette de France (qui nous occupe) et elle portait à la Cour le titre de Madame parce qu’elle avait épousé Monsieur, frère du roi (Philippe, duc d’Orléans).

(2) Cf Journal de Dangeau à la date du 7 janvier 1689.

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LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ

« Au milieu du xvn e siècle, dit M. Francisque-Michel, Paris avait encore une colonie écossaise, dont les membres vivaient entre eux, parlaient leur langue maternelle et restaient en communication constante avec leur patrie (1). »

Et ces Ecossais se trouvaient être en majorité des catholiques, les uns par conviction, les autres par obéissance politique à la règle spirituelle de leur pays d’adoption (2).

Tous jouissaient, par rapport aux autres peuples, d’un traitement de faveur, comme le reconnaît d’ailleurs un de leurs historiens du temps, demeuré malheureusement anonyme:

« Jamais la Cour, dit-il, ni avant ni depuis, ne s’est écartée de cette maxime que les Ecossois sont regardés comme François, par rapport à cette position et à toutes les autres (3). »

La suite de Jacques II était donc composée d’Ecossais et surtout d Irlandais. C’est sur la fidélité et la religion de leurs pays que s’appuyait la fortune stuardiste.

C’est alors, selon Clavel, « que les réfugiés avaient tenté de se servir de la Franc-Maçonnerie dans un but politique (4) ».. Nous n’attachons pas une importance bien grande aux dires de cet écrivain, qui a d’ailleurs été au-devant des critiques possiblesen appelant lui-même « pittoresque » son Histoire de la Franc- Maçonnerie. Cependant, il n’a pas pris l’initiative de cette supposition. Joachim-Christophe Bode l’avait faite sienne avant lui,, en 1789, dans Mehr Noten als Text... (5), et John Robison Lavait rééditée en 1797, avançant même que ce furent également des Jacobites, enrôlés au service de l’Autriche, qui introduisirent la

(1) Les Ecossais en France. Les Français en Ecosse. Londres. 1682, 2 vol. in-8°; T. II, p. 339

(2) Je précise « en majorité » parce que la suite des Stuarts comptait également des protestants, légitimistes hostiles à l’usurpation de Guillaume d’Orange. Nous en avons la preuve dans les Instructions de la Congrégation du Saint Office à Rome adressées à Fr. Maurice de Gonteri, archevêque d’Avignon, lorsque le Chevalier de Saint Georges vint se réfugier dans cette dernière ville (Cf. Ms de la bibliothèque du musée Calvet à Avignon n° 2818, fol. 29). — D’autre part MM. G. du Boscq de Beaumont et M. Bernos nous apprennent, d’après les Souvenirs de M me de Caylus, que ces protestants étaient à Saint-Germain ignoblement traités (La Cour des Stuartsà Sàint-Germain-en-Laye 1689-1718, Paris, 1912, in-8°, pp. 147-150).

(3) Lettres historiques pour servir de suite à Vhistoire des révolutions de la. Grande-Bretagne:.. Edimbourg, MDCCLIX, in-8°, p. 235-236.

(4) Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie , Paris, in-8°, p. 164 de l’éditionde 1844.

(5) ...oder Die Deutsche Union der Zwez und Zwanzi^r eines neuengeheimen» Ordens zuin Besten der Menschheit. Ans einem Packet gefundener Papiers zur ôffentlichen Schau gestellt durch einen ehrlichen Buchhândler. Leipzig, 1789. in-8 0l .\

ORIGINE DE l’ÉCOSSISME

il:

maçonnerie en Allemagne (1). On fera observer que ce sont là des autorités discutables, parce que fort postérieures aux événements, mais la vérité est que ces auteurs s’appuient sur des témoignages qui nous semblent, comme à eux, assez fondés.

D’ailleurs un écrit de Paul de Rapin-Thoyras, très antérieur aux leurs, justifie leur thèse. Ce protestant français, établi en Hollande après la Révocation de l’Edit de Nantes, a composé une Histoire d'Angleterre que consacra l’estime publique, et, parmi d’autres ouvrages encore, celui-ci: Von der Ankunft und Wachs tum einer Sekte, welche anjetzo viel Aufsclien erregt hat. C’est dans ce dernier livre (livre rarissime que nous n’avons pas eu entre les mains mais dont une analyse succincte parut dans Cons titutions-Buch des Loge Archimedes, Àltenburg, 1803), publié à Hambourg en 1739 — nous insistons sur la date — que l’auteur attribue nettement la création de la Franc-Maçonnerie en France au roi d’Angleterre Jacques II. Remarquons ici, pour que le lecteur soit moins surpris par une allégation inattendue que nous trouverons plus loin sous la plume de M. de Loucelles, que Rapin-Thoyras ne précise pas la Franc-Maçonnerie écossaise* mais la Franc-Maçonnerie tout court.

On a la preuve qu’il existait au moins une loge régimentaire à Saint-Germain, vers 1688, par la reconnaissance de cette date de fondation par le Grand Orient de France lui-même, lorsque cette* loge consentit en 1777 à s’agréger à lui. D’après Gustave Bord, Y Etat du Grand. Orient de 1778 lui donne comme rang d’ancienneté le 25 mars 1688 (2) — et nous avons lieu de croire que le Grand Orient avait de sérieuses raisons pour agir ainsi. En* effet, il « épluchait » les demandes des ateliers avec une attention scrupuleuse, et nous le trouvons souvent assez récalcitrant pour entériner des dates de création estimées fantaisistes — comme il le fit par exemple à l’égard de Y Amitié et Fraternité de Dunkerque qui se prétendait née en 1721 et dont il refusa de faire remonter les travaux avant le 1 er mai 1756. On l’appelle alors La Parfaite

(1) Proots of a conspiracy againts ail the religions and govemements of Europe,, carried on in the secret meetings of free-masons, illuminati, and reading societies. Coll, from good authorities by John Robison Edinburgh, 1797, in-8°, Quatreéditions successives en parurent. Une édition française fut publiée à Londres, eir 1798, 2 volumes in-8°.

(2) Gustave Bord: La Franc-Maçonnerie en France des origines à 1815; Paris,, S. D., in-8°, p. 49.

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Egalité ou loge de Walsh, du nom de son commandant. Comme îles régiments jadis prenaient le nom de leur colonel, il est certain que l’atelier de 1688 ne portait aucun de ces deux titres. Peut-être même n’en avait-il pas. On pourrait s’étonner de cette date de 1688, car le régiment William Darlington (plus tard Walsh) ne débarqua en France qu’en 1689. Mais notre opinion est qu’il trouva en arrivant l’armature toute prête, et probablement même les restes d’un atelier en activité. Nous avons parlé des troupes qui avaient suivi Jacques II — et qu’entretenait Louis XIV. Mais déjà, avant de remonter sur le trône d’Angleterre, Charles 11 avait formé à Saint-Germain-en-Laye « un régiment sous le titre de Royal Irlandais ». C’est M. Gustave Bord qui nous donne ce détail dans son livre sur La Franc-Maçonnerie en France (1), et c’est une partie de l’histoire qu i! semble avoir particulièrement bien étudiée. Il a relevé les noms des officiers qui furent « frères », et sans pouvoir les grouper par loges, il affirme cependant, sur des documents dont la source ne nous est malheureusement pas révélée, leur qualité maçonnique. Ce sont, à peu près tous, des gentilhommes d’assez haute lignée et des chefs aux situations militaires importantes. Pour cette aristocratie, les jeux de chevalerie complétaient et préparaient les jeux de la guerre.

I n ancien bibliothécaire du Ministère de l’Instruction Publique et des Cultes, Christian Pitois* affirme d’autre part dans son Histoire de la Magie (2) :

« Les partisans des Stuarts essayèrent de rallier dans l’ombre leurs sanglants débris, en se couvrant du voile des libres-maçons, sous lequel ils dépistèrent l’inquiète police de Cromwell. »

Et pour citer une haute autorité maçonnique, l’ancien Grand Maître de la Grande Loge Suisse Alpina , Ed. Quartier-La-Tente •écrit:

La Maçonnerie ronge [fut] organisée par les partisans des Stuarts dans le but évident d’en tirer parti pour la réussite de leurs desseins politiques et religieux. L’origine de plusieurs Hauts Grades, ainsi que certaines tendances et pratiques des Rites qui les ont con-

(1) Loc. cit., p. 491. tr

(2) Du monde surnaturel et de la fatalité à travers les temps et les peuples , par P. Christian; Paris, S. D. (1870), in-8°, p. 149.

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servées, se rattachent incontestablement aux menées contre-révolutionnaires de ces réfugiés pour la plupart Ecossais et Irlandais (1). »

Comment ces Ecossais étaient-ils déjà maçons? L'explication en est simple. Nous avons prouvé ailleurs que l'Irlande et l’Ecosse — celle-ci surtout — avaient possédé une Institution maçonnique opérative fort prospère — diminuée, certes, mais toujours vivante à l’époque, et que cette Institution s’était depuis longtemps enrichie de membres honoraires choisis parmi l’élite de la société profane. Il est donc plausible que certains personnages, qui devaient suivre la fortune des Stuarts, aient subi cette initiation. D’autre part, nous savons par les historiens qu'il existait depuis longtemps à Edimbourg un Ordre du Chardon , ordre datant de Robert Bruce (2), qui s’était éteint avec la mort de Marie Stuart et que Jacques II avait ressuscité après l’union de l’Ecosse et de l’Angleterre. Un livre paru à Edimbourg en 1846 intitulé A Winter with Robert Burns (3) avance même que cet Ordre Royal se serait fondu plus tard dans un Grand Chapitre de l ’Ordre Royal de Kilwinning et des Chevaliers de la Rose-Croix. Ne prenons pas pour argent comptant ces affirmations. Contentons-nous du fait principal qui ne semble pas discuté: l’existence d’un Ordre du Chardon dit aussi de Saint-André, parce que les cérémonies avaient lieu dans l’église de ce nom à Edimbourg.

Ce qui nous fait croire que les Jacobites mêlèrent cette chevalerie à la Franc-Maçonnerie, ce sont les appellations que nous trouvons tout à coup parmi les grades de l’Ordre écossais, dès que celui-ci ose ou peut se manifester. Comment seraient venus ces titres d’Ecossais de Saint-André, Grand Elu de la Voûte sacrée de Jacques VJ (4) et autres dont la création ne peut s’expliquer que par des réminiscences chevaleresques?

(1) Les Grades et les Rites maçonniques. Simple exposé à l’usage des loges maçonniques. Publié par le Bureau international de relations maçonniques; Berne, 1915, pièce in-8°, p. 11.

(2) Les écrivains maçonniques imaginatifs comme Théodore Juge, le directeur du journal Le Globe , ou comme M. de Ribaucourt, défenseur de l’ancestralité templier© de l’Institution, affirmèrent même que c’est dans l’Ordre du Chardon que vinrent s’agréger les Templiers chassés — et réfugiés en • Ecosse.

(3) Cité par Emile Daruty, p. 11 de ses Recherches sur le Rite Ecossais Ancien Accepté, précédées d’un Historique de l’origine et de l’introduction de la Franc- Maçonnerie en Ecosse et en France; Ile Maurice, Paris 1879, in-8°.

(4) Jacques VI d’Ecosse, qui sous le nom de Jacques I er devint en 1603 roi d’Angleterre, inaugurant dans ce dernier pays la dynastie des Stuarts, père de Charles I er , et aïeul des princes dont la male fortune valut à la France la propagande écossaise.

LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ

Et quelle similitude encore entre les noms des décorations écossaises et les titres de certains grades écossaisI Lorsque Dangeau, à la date du 26 mai 1714, nous raconte dans son Journal la présentation au roi de Lord Annundale, il précise qu’il était décoré de l’ordre de Saint-André d’Ecosse et qu’il le portait « avec un ruban vert qui allait de la gauche à la droite (1). Et Saint- Simon, nous présentant en 1715 Ile nouveau ministre d’Angleterre John Dalrymphe, venant à Paris occuper sa charge, remarque que « c’étoit un Ecossois grand et bien fait, qui avoit l’ordre •du Chardon ou de Saint Alexandre d’Ecosse (2).

(1) T. XV, p. 153.

(2) Mémoires du duc de Saint-Simon , Paris, in-16, T. XIII, pp. 282, 283.

Lettre du Duc «le Richmond, «le Lennox et «rAubigny, au Cardinal-Ministre H. de Fleury, le 1' Janvier 1740.

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