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CONSIDERATIONS SUR LA RUPTURE DU CONCORDAT

Avant d’aller plus loin, peut-être serait-il bon d’examiner si le Grand Orient était fondé à agir comme il Ta fait? Est-ce que les textes du Concordat prêtaient à ambiguité? Relisons le serment prêté par les dignitaires du Grand Orient, élevés après la signature, aux Hauts Grades de il’Ecossisme :

« Nous, soussignés, déclarons avoir accepté et accueilli avec reconnaissance le grade éminent de Grand Inspecteur Général du 33 e et dernier degré, du T.\ P.*, et T.*. 111.*. F.\ Alexandre-François- Auguste de Grasse-Tilly, grand commandeur ad vitam pour la France, président du Sup.\ Cons.\ du 33 e degré, le grand conseil assemblé.

Jurons authentiquement sur notre parole d’honneur et sur nos engagemens et sermens prononcés en face du G *- A *, de FU.:, et au Grand Conseil des Souv.\ GG.*. Insp.*. Gen.*. du 33* degré d’obéir au dit Sup.\ Cons. ., de faire respecter ses décrets et de nous conduire dans les devoirs de notre charge de Souv.*. G.*. Insp.*. G.*, du 33 e degré, de manière à faire chérir et respecter l’Ordre royal et militaire de la Franche-Maçonnerie, et de nous conformer en tout à la lettre de créance qui nous a été donnée.

En foi de quoi nous avons, de notre propre volonté, signé le présent serment. Fait et délivré à l’Or.*, de Paris, le 29* jour du 10 e mois de l’an de la V.*. L.*. 5804 (29 décembre 1804).

Signé:

Bacon de la Chevalerie, Challan, Roettiers de Montaleau, Burat.

Le serment prêté par les frères du Grand Orient, qui, possédant déjà le 7 e grade de cette obédience (Rose-Croix de Judée), furent élevés au degré du Rite Ecossais qu’on estima correspondre à ce grade, c’est-à-dire le 18 e , est encore plus significatif. Le voici :

LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ

« Jurons authentiquement, sur notre parole d’honneur, et sur tous nos premiers sermens, en face du G.*. A.*, de TU.*., et au Grand Conseil de SS.*. GG.*. II.*. GG.*, du 33 e degré, d'obéir au dit Sup.*. Conseil, de respecter ses décrets, et de nous conduire, dans les devoirs de notre charge de Rose-Croix, de manière à faire chérir et respecter l’art royal de la Franc-Maçonnerie. »

Plus explicites que toute argumentation, ces textes montrent bien qu’il y avait dans la nouvelle organisation deux pouvoirs unis, mais ayant chacun leur autonomie dans leur ressort respectif.

Nous croyons que ce système des deux pouvoirs dut déplaire à quelques-uns, admettant difficilement que l’Ordre eut des officiers amovibles pour les trois premiers degrés et inamovibles pour les autres. Il est évidemment fort difficile de retrouver les causes qui poussèrent le Grand Orient à se déjuger, et nous en sommes réduit aux suppositions. Avant la Révolution cette Puissance avait supprimé le droit pour les Vénérables de s’éterniser dans leur fonction, et ce Suprême Conseil avec la dictature à vie de ses dirigeants pouvait sembler un retour à un usage justement aboli. Aujourd’hui cette dualité est admise dans les moeurs maçonniques, mais n’oublions pas qu’alors elle constituait une innovation susceptible d’inquiéter certains esprits méfiants.

La situation actuelle du Suprême Conseil et de la Grande Loge de France — le côté administratif mis à part — est celle qui aurait existé entre le Grand Orient et le Suprême Conseil, si le Concordat n’avait pas été violé. Son principal artisan, Roettiers de Montaleau, avait fait là un coup de maître. Ceux qui aujourd’hui encore songent au rétablissement de ce Traité d’Union, doivent regretter amèrement l’imprudence commise en 1805. Roettiers de Montaleau, lui-même, ce diplomate consommé, dut être le premier navré de sa faillite. Sa conduite, en la circonstance, ne paraît pas prêter à critique. Ce qui nous fait croire qu’il se trouva débordé par une poignée de sectaires, c’est que lui, qui par ses écrits et ses paroles témoigne alors de sa constante activité, ne semble plus mêlé aux incidents de la rupture et qu’il ne profita jamais des relations que sa charge au Grand Orient lui permettait d’avoir avec le Grand Maître adjoint Cambacérès pour obtenir de ce dernier la disgrâce du Rite Ecossais. Il est-impossible que cet

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honnête maçon — et ceux qui avec lui avaient signé le Traité — aient eu l’intention de considérer ce Traité comme un chiffon de papier. Les belles choses accomplies par de grands hommes ne sont perverties que par de petits hommes.

Le Grand Orient garde devant la postérité la mauvaise note de n’avoir pas tenu ses engagements. Il y a tout de même une atténuation à sa responsabilité.

Disons tout de suite, pour répondre à une allégation faite récemment par son historiographe, que ce ne sont pas les historiens de notre époque qui incriminent la façon dont le Grand Orient rompit le Traité. Ce sont les contemporains eux-mêmes, et ces contemporains ne sont pas toujours des écossais, mais des frères qui mettent leur honneur de maçons au-dessus de l’honneur de leur obédience. N’allons pas glaner des arguments dans l’écrit de Pyron (1). Pyron est Grand orateur du Suprême Conseil et à ce titre il est « orfèvre », donc suspect. Et puis il a eu des difficultés avec le Grand Orient. Récusons même Thorv parce qu’écossais également, bien qu’il eut fallu à cet écrivain qui vécut l’époque, une dose de malhonnêteté un peu forte pour travestir des faits dont tant de frères avaient été les témoins. Mais voici Chemin- Dupontès — un des futurs officiers du Grand Orient — et en outre un adversaire déclaré des Hauts Grades — qui trouve des accents indignés pour flétrir l’attitude du Grand Orient (2) :

« Est-il assez formel ce serment? dit-il au sujet du serment prêté au Suprême Conseil par les Hauts Gradés du Grand Orient. Est-il susceptible d'une interprétation détournée? N’est-il pas un hommage solennellement rendu au Suprême Conseil comme devant toujours exister sous son nom et avec ses attributions , nonobstant la réunion, comme devant conserver ses droits, sa suprématie à l’égard des Hauts Grades de l’Ecossisme? Quels sont ceux qui, pour ne rien tenir de cet engagement, l’exagèrent, comme si, par le mot obéir, on pouvait entendre autre chose que la fidélité comme écossais au gouvernement du rit; qui enfin s’étonnent que les écossais n’aient pas renoncé à leurs justes prétentions, reconnues et signées par les commissaires du Grand Orient et par ceux du rit ancien, dans l’Assemblée tenue à l’hôtel du maréchal Kellermann?... Quelle est donc cette audace de se jouer de ce qu’il y a de plus sacré parmi les hommes, de tout ce qu’il

(1) Abrégé historique de l’organisation en France, jusqu’à l’époque du 1 er mars 1814, des trente-trois degrés du rit écossais ancien et accepté; des obstacles qu’elle a rencontrés, et des progrès qu’elle a obtenus. Paris, 1814, in-8°, publié anonymement.

(2) Travaux Maçonniques et Philosophiques, Paris, 1819, in-12; pp. 339 et 340.

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y a de plus évidemment démontré, d’envelopper de ténèbres les conventions les plus claires, d’appeler irréguliers ceux dont on usurpe les droits? »

Mais tous ceux qui blâment le Grand Orient trouvent le moyen en même temps de le disculper. Selon nous ils n'ont pas tort, du moins dans une certaine mesure, et c'est pourquoi nous avons tout-à-l'heure admis pour son cas les circonstances atténuantes. Pour ces critiques, c'est une minorité agressive de cette obédience qui, comme cela se produit, hélas! souvent dans maintes sociétés, a couvert la voix raisonnable de l’élite et rallié à son point de vue l'énorme masse des hésitants. Combien de gens, dans une assemblée, ont le courage de leur opinion et de n’être pas des suiveurs? Une fois sortis de l'ambiance, ils regrettent. Mais le mal est fait. Et le plus grave est, qu'étant devenus, par leur pusillanimité, les complices de la résolution prise, ils arrivent à se convaincre de sa légitimité et s’en font les défenseurs acharnés. Il est si facile de hurler avec les loups, alors qu’il faut une telle bravoure pour oser revenir sur une erreur collective et risquer de se faire accuser par les meneurs de lâchage ou de trahison! Il y a pourtant des ateliers du Grand Orient, comme La Clémente Amitié , Jérusalem de la Constance , Les Amis Constans de la Vraie Lumière , Les Trinosophes , qui se rebelleront contre les procédés de leur Obédience envers le Rite Ecossais.

Que de fois nous entendrons parler de cette minorité turbulente et brouillonne! Dans l 9 Abeille Maçonnique du 21 juin 1830 un correspondant qui signe seulement de la première lettre de son nom — L. —, après avoir payé « un tribut de reconnaissance » à Roettiers de Montaleau et pour le Concordat—avorté — de 1804 et pour celui de 1799 par lequel la Grande Loge de France fut absorbée (ce qui prouve l’affection de l’auteur pour le Grand Orient), s’écrie : « Ah! demandez, maçons français, demandez à ses successeurs ce qu’est devenu le Temple élevé par lui à la concorde! »

« Comment, dit-il, le Grand Orient a-t-il pu s’asservir lui-même à cette minorité de ses officiers, que l’on peut comparer aux maires du palais sous la première race des rois, qui ne laissaient au monarque que les insignes de la puissance dont ils avaient usurpéTla réalité. »

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Et, après avoir rappelé avec une amertume douloureuse les circonstances de la faute, il ajoute :

« Sans la fatale influence de cette minorité, ces deux grands corps, régulateurs de l'Ordre, seraient demeurés indivisibles. »

Et dans le numéro suivant du même journal, un autre rédacteur revient à la charge, disculpant le Grand Orient et inculpant quelques meneurs :

« Cette union fédérale, si elle eut été réciproquement sincère, eut infailliblement ramené l’âge d’or de la Franc-Maçonnerie. Par quelle fatalité un pareil concordat fut-il rompu? N’en accusons que cette minorité insensée et dominatrice qui, ayant subjugué l’administration du Grand Orient, et qui, ne comptant pour rien le Grand Orient lui-même, refusa opiniâtrement d’exécuter ce traité d’alliance pendant six mois entiers, ne voulant admettre, dans l’organisation de l’Ordre, aucune des modifications convenues. »

En maçonnerie, comme en politique, les tolérants sont vaincus par les intolérants.

L’argument que le Grand Orient avait acheté le Suprême Conseil parce qu’au moment où les deux corps s’étaient, unis administrativement, la caisse du premier avait soldé 2.071 francs (1) demeurés au passif du second n’est pas très beau. Aussi ne l’a-t-on fait valoir que tardivement avec cette netteté. Toutefois comme les thuriféraires du Grand Orient rappellent avec une insistance un peu pénible (pour leur délicatesse) ce très petit acte, comme si, en l’accomplissant, leur obédience avait témoigné d’une noble générosité, il convient de remettre les choses au point.

En quoi le fait de devoir 2.071 francs plaçait-il la Grande-Loge Générale Ecossaise dans un état d’infériorité P Elle avait mis peu de temps pour se réaliser, et elle se trouvait dans le cas de mainte entreprise nouvelle dont les frais d’installation absorbent un peu plus que le capital immédiatement disponible; la mise en train

(1) Nous écrivons « francs » au lieu du mot « livres », alors usité et qui figure sur le reçu. Les historiographes du Grand Orient, qui ont transcrit le montant de la dette dans les termes du temps n’ont certes pas pensé qu’aujound’hui où ce mot ns s’emploie guère que pour la livre sterling, ce montant équivaudrait, surtout dans une traduction, h une somme considérable. Ils nous seront certainement reconnaissants, préférant la vérité à Platon, d’avoir ramené le sacrifice (?) de leur obédience à des proportions plus modestes.

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ultérieure rétablit l’équilibre. Ah! si c’était la Grande Loge Ecossaise qui eût sollicité son union avec le Grand Orient, on serait peut-être autorisé à penser qu’elle ne fut pas tout à fait désintéressée en s’adressant à lui. Mais ce n’est pas le cas. C’est le pouvoir civil qui l’obligea à se joindre au Grand Orient. Alors? Du moment que l’administration devenait une, ne convenait-il pas de régulariser l’état financier, et le geste n’était-il pas obligatoire? Quand une maison passe un contrat avec une autre maison, les avantages et les désavantages entrent en ligne de compte; et en cas de rupture ultérieure de l’une d’elles, celle-ci ne peut tout de même pas, pour se justifier, arguer des désavantages. Si elle les a acceptés lors de la signature du contrat, c’est qu’elle estimait que les avantages les compensaient — et au delà, forcément! C’est pourquoi, rappeler le paiement de cette dette pour limiter les devoirs du Grand Orient ou fournir une excuse à la carence de ses engagements (sinon pourquoi ferait-on allusion à un incident aussi dénué d’intérêt?) est moins fâcheux pour l’Institution que l’on veut atteindre que pour celle que l’on veut défendre.

Si cette quittance constitue une aussi belle page sur le livre... d’argent du Grand Orient, ne limitons pas la beauté du geste par un manque de précision (1). Comme disent les marchands méticuleux « n’oublions pas les centimes » . La note ne se montait pas seulement à 2.071 francs, mais à 2.071 francs, quinze sols et quatre deniers.

Ce qu’il y a de curieux, c’est que jamais, à l’époque, le Grand Orient ne souleva ce lièvre. Pourtant, si les torts avaient été du côté du Suprême Conseil, il avait là une occasion très admissible

(1) En voici la teneur :

« Les membres de l’ancienne Grande Loge Ecossaise de France, réunis à l’Orient de Paris, déclarent que, balance faite des recettes et dépenses antérieures à ce jour, il résulte un excédent de dépenses ?i payer de la somme de deux mille soixante et onze livres, treize sols, quatre deniers, que le Grand Orient acquittera sous la foi qu’aucune autre réclamation ne pourra lui être imputée.

« A Paris, ce 3 nivôse an XIII.

« De Grasse-Tilly, Bailhache , Thory, Pyron, Gentil (Trésorier de la Grande Loge). »

On lit en marge de ce document :

« Vu bon (II nivôse an XIII) :

« Roetliers de Montaleau, De Grasse-Tilly. »

Et plus bas :

« Pour^ acquit :

« Ant.(«G entil (Très, de la G.*. L.\). ».

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de l’humilier. Serait-ce parce qu’il avait conscience d’avoir été le fauteur de la séparation ?

Ce n’est qu’à la fin du xix e siècle que les avocats du Grand Orient exhument cette pièce des archives pour en enrichir leurs plaidoiries. Seulement, jusqu’ici, ils ne s’en étaient servi que pour témoigner en faveur de la libéralité de leur client. Il a fallu arriver jusqu’à nos jours pour en tirer une conclusion nettement déshonorante pour le Suprême Conseil.

Le maréchal Kellermann, le savant Lacépède, Grasse-Tilly et leurs fidèles de l’Ecossisme auraient pensé à « faire une affaire ». en s’alliant au Grand Orient. C’est là une idée d’une indécence telle que la concevoir nous paraissait impossible. Cette idée a cependant été soutenue par M. Gaston Martin dans son dernier ouvrage (1), et dans les termes que voici :

« Les pourparlers s’engagent, facilités par l'indigence de la nouvelle obédience. Ils sont si rapides — 24 octobre-5 décembre 1804 — qu'ils laissent invinciblement à penser que la nouvelle création n'avait eu d'autre but que de se faire absorber , en échangeant des titres, magnifiques mais précaires, contre une solide reconnaissance d'avantages matériels et honorifiques. »

Et à la page suivante, l’auteur insiste encore, avec une précision plus accusée et plus accusatrice :

« Le rite ancien et accepté vendait pour 2.071 livres une création, ni plus respectable ni plus ancienne que toutes celles que la France avait fait fleurir au xviii* siècle et qui avaient fait peu à peu retour à l’unité. »

Même si notre intention n’avait pas été de nous garder le plus possible de toute polémique, nous n’en ferions pas ici, car il est des propos qui sont au-dessous de toute réfutation. Contentonsnous de faire savoir au lecteur que le Manuel d'histoire de la Franc-Maçonnerie française par M. Gaston Martin, agrégé d’histoire et de géographie, docteur ès lettres, a obtenu en 1926 le prix Arthur Mille décerné par le Grand Orient de France.

(1) Manuel d’histoire, loc. cit., pp 149 et 150. Les mots soulignés le sont par

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Dans un autre ordre d’idées, comment croire que des hommes comme les dignitaires que nous venons de citer auraient pris l’initiative de rappeler le Grand Orient à ses obligations, si une raison majeure ne les avait inspirés? Comment admettre que 86 princes Rose-Croix se seraient solidarisés avec eux pour signer la protestation, si cette protestation n’avait pas été justifiée? Comment peut-on soutenir que le Suprême Conseil avait abandonné ses droits, puisqu’il les tenait d’une autre puissance et que, n’en étant que le dépositaire, il lui était — et il lui est toujours — interdit d’en disposer? C’est ce qu’exprimera clairement le Grand Commandeur Yiennet lorsqu’il écrira, en 1862, au Maréchal Magnan :

« Je pouvais me sacrifier moi-même, mais le Rite Ecossais m’aurait survécu. L’ordre que j’aurais donné pour satisfaire au désir de l’Empereur aurait été considéré comme une abdication, et mon Lieutenant, qui doit être mon successeur immédiat se serait à l’instant proclamé Grand Maître. Si celui-ci m’avait imité, le plus ancien maçon du 33° degré aurait pris sa place et il en eut été ainsi jusqu’au dernier du tableau. »

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