ORGANISATION EN FRANCE DU SUPRÊME CONSEIL
Nous avons vu que les deux pouvoirs se sont retranchés dans leur indépendance, en conservant, chacun, des droits particuliers. C’est une situation un peu ambiguë, mais on semble s’en accommoder. Les frères les plus notables figurent sur la matricule des deux rites. Ils font un échange gracieux de leurs dignitaires. Le Suprême Conseil est obligé de procéder à sa réorganisation. Il commence immédiatement — le 24 décembre 1805 — par réaliser le projet conçu le 9 juillet précédent, de créer un Grand Consistoire du 32 e degré qui, eii attendant la formation d’un Grand Tribunal d’inspecteurs Inquisiteurs et d’un Conseil de Princes de Jérusalem, s’occupera, avec l’aréopage de Chevaliers Kadosch, des candidatures des postulants et de la collation des grades supérieurs au dix-huitième degré. Le procès-verbal précise (1):
« Pour l’état et la splendeur du Rit ancien accepté, il est indispensable que les maçons, que les Sublimes Princes du Royal Secret jugeront dignes d’être élevés successivement aux degrés supérieurs, soient pénétrés du respect dû à la majesté des hautes sciences mystiques.
« Ce respect ne peut leur être inspiré qu’autant que les degrés supérieurs leur seront conférés en observant sévèrement tout ce qui tient à l’essence de chaque degré, soit pour le cérémonial, soit pour le décor, soit pour l’instruction.
« La concession des Hauts Grades, à partir du 18° jusques et y compris le 32 e ne doit point être le résultat d’une opération spéculative, elle ne peut être au contraire que la récompense destinée à ceux qui, par leur attachement au Rit ancien accepté, leurs vertus civiles et
(1) Extrait du Registre des Délibérations du Souverain Conseil des Souverains Grands Inspecteurs Généraux du 33 e degré en France. Séance du 1 er jour du 8 e mois 5805. Dans Livre d’Or du Souverain Grand Consistoire des Sublimes Princes du Royal Secret 32 e degré, Loc. cit., pp. 8 et 9.
LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ
maçonniques, doivent en être considérés comme les principales colonnes. s>
Comme la vénération qu’il convient d’inspirer pour les hautes sciences mystiques commande de limiter le nombre des maçons qui seront élevés aux trentième, trente et unième et trente-deuxième degré, le Suprême Conseil limite à trois cents le nombre des Princes du Royal Secret (32 e degré), à trois cent soixante et onze celui des Inspecteurs Enquêteurs (31 e ) et également à trois cent soixante et onze celui des Chevaliers Kadosch.
Et, comme « tous les prosélytes doivent aussi... en soutenir la majesté », le Suprême Conseil fixe le montant des droits d’inscription. Il n’est pas sans intérêt de les rappeler ici, ne serait-ce que pour les comparer avec les droits perçus aujourd’hui. Les frères paieront douze livres (francs) pour chaque degré, du 19° au 29 e , plus une cotisation annuelle de une livre dix sols; les 30 e , 54 livres; les 31 e , 63 livres; les 32 e , 81 livres; plus une cotisation annuelle de 33 livres. Il décide en même temps la gratuité pour certains présidents de chapitres et — ce qui prouve que sa collaboration avec le Grand Orient demeure courtoise — pour les frères de cette obédience ayant coopéré à « la confection du Concordat de 1804 et à la rédaction des articles supplémentaires ».
Le 1 er juillet 1806, le Suprême Conseil décrète d’élever huit nouveaux membres au 33 e degré: Cambacérès; Clément de Ris, sénateur; le général Beurnonville, sénateur (1); Muraire, conseiller d’Etat, premier président de la Cour de Cassation; le marquis d’Aigrefeuille, conservateur des dépôts littéraires de Paris; Le Court de Villiers, adjudant commandant; le chevalier d’Harmenson, ancien gentilhomme de la Cour de Suède.
Grasse-Tilly démissionne de son poste de Grand Commandeur ad vitam , n’en conservant que l’honorariat, afin que Cambacérès soit élevé à sa place à cette haute fonction. On nomme une commission composée de Kellermann, Lacépède, Dalez, d’Anduze, Regnier et Pyron, pour aller porter à l’Archi-Chancelier de l’Empire l’acte de sa nomination et recevoir son obligation.
Le procès-verbal de la séance porte cette mention de première importance:
(1) Cf. Le Maréchal de Beurnonville, par le D r Lucien-Graux, Paris, s. (1929), g d in-8°, où plusieurs pages sont consacrées à son rôle maçonnique.
CRÉATION D’UN SUPRÊME CONSEIL EN FRANCE
« Le Suprême Conseil, considérant que l’organisation qu’il vient de décréter conserve le désir du rit ancien de rester fidèle observateur du Concordat du 3 e jour du 10 e mois 5804, place à la tête du Rit ancien et accepté S. A. S. le Prince Cambacérès, premier Grand Maître Adjoint, et plusieurs grands officiers Grands Dignitaires du Grand Orient qui n’appartenaient pas au rit, ce qui est tout à la fois un gage des efforts du Suprême Conseil pour resserrer plus que jamais les nœuds qui unissent le Rit ancien au Rit moderne et pour cimenter entre eux une confiance réciproque sans laquelle les plus belles institutions ne peuvent se maintenir. »
Oui, cette mention est de première importance. Elle prouve que le Suprême Conseil ne cesse pas de considérer le Grand Orient de France comme la puissance régissant les premiers degrés. Ne jouons donc pas sur les mots en disant qu’il s’était, en 1804, uni au Grand Orient. La lecture impartiale du Concordat prouve qu’il s’y était incorporé, mais — correctif important — avec une autorité particulière qui sauvegardait les droits et l’autonomie du Rite Ecossais Ancien et Accepté. Plus tard, ces droits et cette autonomie abrogés par l’institution du Directoire des Rites, il s’est trouvé dans l’obligation morale de reprendre son indépendance écossaise — un historien impartial conviendra qu’il ne pouvait agir autrement—mais il ne fit pas de « réflexe », entendons par là qu’il n’essaya pas d’empiéter à son tour sur les prérogatives de l’obédience quittée. Il continuera jusqu’en 1815 de considérer le Grand Orient comme le dispensateur des grades jusqu’au 18 e degré. Sur ce point son décret du 7 novembre 1806 est formel, qui porte « qu’aucun degré ne sera conféré à l’avenir dans le Rite Ecossais qu’autant que le maçon qui en sera pourvu prêtera, lors de son initiation, serment d’obéissance au Grand Orient, comme unissant en lui le rit ancien et accepté, et au Suprême Conseil du 33 e degré, chacun en ce qui les concerne ».
Le 19 janvier 1810, dans sa Constitution définitive, il continue de reconnaître les conventions passées avec le Grand Orient dans le Concordat de 1804:
« Ainsi que jusqu'au 18 e degré , le pouvoir réside dans le Grand Orient , de même il faut que, pour les degrés supérieurs, il y ait un centre unique, et ce centre ne peut être que le Suprême Conseil du Rite Ecossais Ancien et Accepté. »
Il va même jusqu’à n’accepter la création d’un aréopage de
LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ
30 e , que si les chevaliers rose-croix qui la sollicitent ont reçu une charte du Grand Orient autorisant cette création.
Le Suprême Conseil, malheureusement, s'est trouvé aux prises avec d’autres difficultés. Des Américains, maçons du 33 e degré, auraient voulu créer à Paris un Conseil pour les possessions françaises d’Amérique. Devant le refus du Suprême Conseil de seconder leurs efforts et d’inscrire leurs noms sur sa matricule comme membres honoraires, ils fondent à leur tour un Suprême Conseil dit d’Amérique. Ils sollicitent la « reconnaissance » du Grand Orient qui, bien entendu, s’empresse de la leur accorder. Pour différencier à l’époque les deux corps écossais, on les désigna communément sous le nom de leurs locaux respectifs: Conseil de Pompéi pour le Suprême Conseil d’Amérique, et Conseil du Prado pour le Suprême Conseil Français.
Ces dissensions affaiblissent beaucoup la création de Grasse- Tilly.
Comme le Grand Orient, qui n’avait même pas fait allusion au rite écossais dans ses Statuts Généraux de 1806, approvisionne peu ses ateliers, le Suprême Conseil vit mal. Nous pourrions même dire qu’il demeure en léthargie durant plusieurs années. Mais une léthargie n’est pas la mort. S’il y avait un moyen de le faire passer adroitement du sommeil au trépas ?
L’occasion se présente de tenter l’opération ou mieux l’exécution capitale. En 1814 l’Empire est à bas, entraînant dans sa chute l’archi-chancelier Cambacérès. Ce dernier, que le Grand Orient a gaillardement destitué de sa grande-maîtrise adjointe, n’est plus à ménager. Au fond, on lui en avait toujours voulu d’être resté le chef du Suprême Conseil et de n’avoir pas réalisé « l’unité maçonnique », c’est-à-dire la mise au tombeau avec fleurs et sans couronne du Rite Ecossais Ancien et Accepté. Le D r Jean- Claude Besuchet de Saunois l’avoue dans le tome II de son Précis historique de la Franc-Maçonnerie depuis son introduction en France jusqu'en 1829 (1). François Favre (2) dit que Bazot aida à la rédaction de ces lignes, mais n’en chargeons que la mémoire
(1) Suivi d’une Biographie des membres de l’Ordre les plus célèbres par leurs travaux, leurs écrits, ou par leur rang dans le monde... et d’un choix de discours et de poésies par J. G. B***, Paris, 1829, 2 vol. in-8°. Voir article Cambacérès, pp. 49 à 52.
(2) Documents maçonniques , recueillis et annotés, Paris, 1866, in-8°.
CRÉATION D’UN SUPRÊME CONSEIL EN FRANCE
du premier qui assuma seul la paternité de l’ouvrage. Or, après avoir constaté les services considérables rendus au Grand Orient par Cambacérès, cet écrivain estime cependant que ce premier Grand Maître n’a pas fait tout son devoir. « L’Ordre, dit-il, attendait davantage de son protectorat. » Qu’attendait-il, l’Ordre ou plus simplement le Grand Orient? Un petit coup d’état simplement. Quand on est premier lieutenant civil de Napoléon, on peut bien suivre son exemple et même — comme ce chef a la manière — l’appeler à la rescousse pour l’exécution du mauvais coup. Oh! Besuchet le dit sans ambages:
« Les maçons sages s’attendaient que le prince Cambacérès ferait entendre à ces frères le langage de la douceur et de la persuasion, et que ce langage devenant insuffisant, il exprimerait avec fermeté celui de la raison d’état. Un mot suffisait: Au nom de l’empereur, qui vous aime et qui vous protège, réunissez-vous, cessez vos vaines disputes ou vos temples seront à jamais fermés. »
Et voilà!
Besuchet ajoute:
« On se serait réuni... Le peuple écossais aurait fait, par respect ou par crainte, ce que ses chefs auraient fait par ambition ou par prudence. »
Hélas! comme le constate aussi, avec une pointe d’amertume, M. Gaston Martin:
« L’autorité du Grand Maître commun, Cambacérès, n’intervient en aucun cas pour les rappeler à l’unité (1). »
Le procès-verbal de la séance tenue par le Grand Consistoire, le 7 août 1806 (2), après le rappel du serment prêté par lui, Grand Consistoire, d’observer les Statuts et Règlements de la Maçonnerie Ecossaise, précise en parlant de Cambacérès:
« S. A. S. Le Grand Commandeur ad vitaux a promis qu’il les maintiendrait de tout son pouvoir et qu’il ne souffrirait pas qu’il y fut porté atteinte. »
Or, comme Cambacérès, durant les si nombreuses années — de 1806 à 1828 — où il demeura Grand Commandeur titulaire puis honoraire du Suprême Conseil, tint son engagement avec la plus
(1) Manuel d'histoire de la Franc-Maçonnerie française , loc . cit., p. 155.
(2) Livre d’Or du Grand Consistoire du 32 e degré. Loc. cit. Pièce annexe n° 1.
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stricte fidélité, poussant son affection pour le Rite Ecossais jusqu'à présider en personne plusieurs de ses cérémonies officielles, la reconnaissance rétive de son biographe Bésuchet n'a déposé sur sa tombe qu'une toute petite branche d'acacia perdue dans un buisson d'épines (1).
Donc, une fois Cambacérès tombé du pouvoir, on prend des dispositions de combat. M. Gaston Martin, historiographe du Grand Orient de France, l'avoue avec ingénuité:
« L’empereur exilé à l’île d’Elbe, la démission de Cambacérès a permis au Grand Orient de revendiquer de nouveau l’exercice de tous les droits qui lui appartiennent sur tous les rites (2). »
Le 5 août 1814 le Grand Orient propose de nouveau au Suprême Conseil la « centralisation des rites », toujours sous le prétexte de « l'unité » qui, par une sorte d'obsession, semble indispensable pour réaliser la « fraternité » nationale (comme si l'Amérique et l'Allemagne par exemple ne s'accommodaient pas déjà de diverses puissances maçonniques vivant en parfaite intelligence). Nouveau refus du Suprême Conseil, qui n'ignore pas que cette centralisation équivaudra pour lui à un suicide.
Les incidents vont tellement s'envenimer qu'il est nécessaire de mettre sous les yeux des lecteurs les pièces essentielles du conflit. Et, n'oubliant pas que nous faisons ici l’histoire du Rite Ecossais Ancien et Accepté, nous estimons devoir reproduire in extenso , malgré sa longueur, V extrait du Livre d'Or du Suprême Conseil relatant l'accueil fait à la proposition du Grand Orient et les résolutions qui en furent la suite inévitable:
(1) En dehors des écrivains maçonniques, de nombreux auteurs « profanes » font allusion au rôle maçonnique de Cambacérès. M. Louis Madelin dans Fouché, Paris, 1906, 2 vol. in-8°, T. II, p. 13, parle de la médaille que le Suprême Conseil fît frapper le 1 er juilet 1806 en l’honneur de son Souverain Grand Commandeur. Et M. Pierre Vialles, dans son excellent ouvrage L'Archichancelier Cambacérès Î753-182Ü, Paris, 1908, in-8°, consacre plusieurs pages h Cambacérès, franc-maçon et aux cérémonies maçonniques auxquelles il présida (pp. 347 à 353).
(2) Manuel d'histoire , loc. cit ., p. 159.
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SEANCE EXTRAORDINAIRE du dix-huitième jour du sixième mois 5815
Le Suprême Conseil ayant entendu le T.*. 111. \ F.*, chargé du Rapport sur la Centralisation des Rites, provoquée par le G.\ O.*, de France,
Considérant qu’il importe de ne pas laisser plus long-temps indécise la question de la Centralisation des Rites élevée par le G *. O *, de France,
Qu’un doute prolongé sur cette question qui, au fond, n’en était pas susceptible, porterait l’atteinte la plus préjudiciable à l’exercice du Rite Ecossais ancien et accepté, et aux travaux du Suprême Conseil.
Considérant que le G.*. 0.\ n’a ni répondu aux considérations graves et pressantes que le Suprême Conseil lui a présentées contre le projet de Centralisation dans sa planche du 18 e jour du 8 e mois 5814; ni donné suite aux propositions conciliatrices que, dans son désir de la paix, porté peut-être trop loin, le Suprême Conseil n’avait pas repoussées;
Considérant qu’en cet état les choses sont entières, et qu’il est urgent de se prononcer définitivement.
Considérant, sur la question, vue en elle-même, que la proposition de la Centralisation des Rites dans le G.‘. O.', de France, ne peut être acceptée, — ni sous le rapport de l’indépendance dans laquelle chaque Rit a le droit de se maintenir, — ni sous le rapport de la fidélité due aux Constitutions du 33 e degré, — ni sous le rapport de la dignité du Suprême Conseil.
Considérant que cette proposition est au contraire repoussée par l’absence des pouvoirs, tant du G ** O *, que du Suprême Conseil, pour opérer la centralisation; par la crainte des divisions et des maux qui en résulteraient infailliblement; par les résultats d’une première expérience qui ont démontré l’impossibilité d’établir et de maintenir l’union.
Arrête et déclare, à l’unanimité du scrutin :
Article premier. — Le projet de centralisation des Rites proposé par le G.*. O.*, par les Planches de ses Commissaires, n’est pas admissible, et il n’y a pas lieu à cette Centralisation.
Art. II. — Il sera écrit aux Conseils particuliers du 32 e degré, Loges, Chapitres, et divers At.\ du Rit, pour leur faire connaître la présente délibération, et les inviter à apporter dans leur correspondance le zèle qu’ils ont constamment montré depuis leur formation.
Art. III. — Le Suprême Conseil charge la Commission qui a suivi cette affaire, de la planche d’envoi du présent Arrêté, laquelle sera néanmoins soumise au Suprême Conseil qui sera convoqué pour le samedi vingt-six du présent mois, à une heure.
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Séance du vingt-sixième jour du sixième mois 58Î5 ARRETE
Le membre de la Commission chargé de dresser la Planche d’envoi de l’Arrêté du 18 mai de ce mois, relatif à la Centralisation des Rites, a donné lecture de cette Planche que le Suprême Cons.*, a adoptée à l’unanimité du scrutin: il arrête qu’elle sera imprimée, et en tête d’icelle l’Arrêté du 18, ainsi que le présent, le tout au nombre de quatre cents exemplaires, pour être envoyé dans les formes ordinaires, et conformément à la précédente délibération.