‹ Histoire de la franc-maçonnerie françaiseChapitre 25 sur 67 · CIRCULAIRE · texte numérisé non relu

CIRCULAIRE

TTT.*. CCC.\ et TTT.-. RRR.*. FFF.-.,

Le Suprême Conseil vient de consacrer définitivement l’indépendance du Rit Ecossais ancien et accepté, par l’Arrêté qu’il a pris dans sa Séance du 18 de ce mois, dans lequel il déclare n’y avoir lieu à la Centralisation des Rites que le G.*. O.-, de France prétendait réunir dans son sein, et ranger sous sa puissance.

L’envoi qui vous a été fait, dans le temps, des Planches délibérées et arrêtées par le Suprême Conseil dans ses Séances des 28° jour du 8 e mois, et 25 e jour du 9 e mois 5814, relativement à cette prétention de Centralisation, vous a fait pressentir les justes et puissans motifs de la détermination dernière qui vient d’être prise et que nous vous transmettons. Aussi ne les retracerons-nous pas; et il est d’autant moins nécessaire que nous les retracions, que c’est dans l’opposition unanime du Rit tout entier à voir changer son existence et son régime constitutionnel, à laisser altérer son unité et son indépendance, et à fléchir sous une domination étrangère, que nous avons principalement puisé ces motifs.

C’est donc votre vœu que nous avons exprimé, en nous refusant à une Centralisation subversive de l’institution du Rit Ecossais, qui en eût compromis l’existence, que déjà l’expérience a démontré ne pouvoir s’effectuer, et dont la prudence a dû, dès lors, prévenir des chocs à soutenir, et, en définitif, le spectacle toujours peu édifiant d’une rupture tumultueuse, et d’une scission faite avec éclat.

Vous l’avez senti comme nous, TTT.-. CCC.\ FFF.-., cette Centralisation, de quelque manière qu’elle eût été entendue, et en la supposant autant désintéressée que nous voulons le croire, ne pouvait nous laisser ce que nous sommes, et ce que nous voulons être toujours, Maç.'. Ecossais, fidèlement et exclusivement attachés au Rit que nous avons embrassé, ne reconnaissant de puissance que celle créée par nous; elle ne pouvait laisser, ni au Suprême Conseil son rang et ses attributions, ni au Rit Ecossais son antique splendeur, ni à nos FF.*, l’état maçonnique qu’ils avaient préféré, ni aux nouveaux Initiés la liberté du choix, ni aux Constitutions qui nous régissent, leur empire intégral. Or, tant et de tels sacrifices étaient-ils possibles! nous étaientils permis?

Mais, si d’après les dispositions où vous êtes, et dans lesquelles

Portrait du l>UC Deca7.es, Premier Ministre de Louis XVIII, Grand Portrait du Dur «le Cll<?lseill, Souverain Grand Commandeur du

Commandeur du Suprême Conseil de France. Suprême Conseil de France.

CRÉATION D'UN SUPREME CONSEIL EN FRANCE

nous étions assurés de vous trouver, l’Arrêté du Suprême Conseil contre la Centralisation n’exige pas de plus longs développements qui le justifient, peut-être vous devons-nous une explication sur la lenteur avec laquelle il vous paraîtra avoir été pris.

Nous ne nous sommes pas dissimulé les graves inconvéniens de cette stagnation apparente, et croyez que, parmi ces inconvéniens, le ralentissement de nos communications avec vous a été celui sur lequel nous avons le plus sincèrement gémi.

Mais les momens qui viennent de passer, les circonstances où nous nous sommes trouvés, et qui ont été si peu favorables à nos relations et à la marche de nos travaux, suffiraient peut-être à notre apologie sur le reproche que vous pouvez nous faire de vous avoir tenus dans une si longue incertitude.

Nous ajouterons cependant, pour dérouler tout entière à vos yeux l’intention de notre conduite, qu’ayant voulu garder envers le G.\ O.*., quoiqu’agresseur, tous les égards dus au rang qu’il occupe dans l’Ordre maçonnique, nous avons cru devoir nous défendre de trop de précipitation; nous avons désiré empêcher, dans la vue du bien général, et pour donner un honorable et utile exemple, nous avons désiré empêcher qu’une résistance trop vive à une prétention trop indiscrète ne produisît une lutte trop animée; aussi avons-nous employé tous les ménagemens, épuisé tous les procédés, jusqu’à nous prêter à des espérances et à des paroles de conciliation, quoiqu’avec la conviction qu’elles resteraient sans effet. En un mot, le temps étant un puissant auxiliaire de la raison, nous n’avons pas même cru devoir négliger le secours du temps.

Au surplus, et s’il arrivait que les efforts et les vœux de notre modération fussent trompés, que nos intentions pacifiques fussent méconnues, et que le G ’. O ', persévérât dans des prétentions trop contraires aux droits et à la liberté des Rites, en voulant s’arroger une puissance universelle et exclusive, voilà la décision positive et absolue du Suprême Conseil. Fondée sur les motifs de la plus évidente justice, préparée par la plus mûre réflexion, fortifiée par les plus hautes considérations de devoir et d’ordre, elle est immuable; et, secondés à la fois par votre confiance que nous mériterons toujours, et par votre fidélité qui ne se démentira jamais, nous l’opposerons comme une égide impénétrable à toutes les nouvelles atteintes qui pourraient être essayées contre la dignité et l’indépendance du Rit sublime auquel nous appartenons, et que nous avons tous promis de défendre et de maintenir.

Recevez, TTT.\ CCC.\ et TTT.\ RRR.*. FFF.-., etc.

Alors le Grand Orient brusque les choses. Après avoir, en 1814, déclaré « reprendre l'exercice de tous les droits qui lui appartiennent sous tous les rites », il fait en 1815 ce qu'il n'avait jamais osé jusqu’à cette date: il « forme dans son sein un Conseil Suprême

LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ

des Rites ». C’est ce Conseil qui porte aujourd’hui le titre de Grand Collège des Rites (1).

On peut toujours s’arroger une puissance, mais encore faut-il, pour qu’elle dure, armer cette puissance, lui donner la possibilité de se maintenir, et le Grand Orient n’a pas assez de Grands Inspecteurs Généraux sur ses contrôles, pas assez de gradés supérieurs pour rendre vivante son innovation. Oh! il ne s’embarrasse ipas pour si peu, et dans le décret en question sont insérées, parmi les articles additionnels, les trois prescriptions suivantes:

Art. VI. — Les membres du Suprême Conseil des Rites, qui ne seraient point encore pourvus des grades les plus élevés des rites réunis, seront tenus de se les faire conférer dans le délai de trentetrois jours .

Art. VII. — Les officiers dignitaires du Grand Orient de France devront , dans le même délai , se faire conférer tous les degrés supérieurs.

Art. VIII. — A l’avenir, nul officier ne pourra être promu à une dignité du Grand Orient de France, s’il n’est pourvu des plus hauts grades.

Procédé singulier? Oui et non. Mesure exceptionnelle. On est entré en guerre, et quand on n’a pas assez de généraux pour commander les troupes, on donne du galon aux sous-officiers ou même aux caporaux qui ne demandent pas mieux, et dont le zèle s’en trouve surchauffé. Evidemment ce n’est pas une promotion « au choix », mais l’important était d’aller au plus pressé et de créer, vaille que vaille, l’état-major nécessaire.

L’Ecossisme est bien malade, et ce coup droit risque de le faire mourir, d’autant plus que le Grand Orient prononce contre lui l’excommunication majeure. Dans sa circulaire du 31 juillet 1819, il entend rejeter les frères de la Grande Loge Ecossaise de la famille maçonnique. Après avoir revendiqué son autorité sur le Rite Ecossais, il décrète:

(1) Voir aux Pièces Annexes les « articles additionnels à la Constitution » du Grand Orient relatifs à la centralisation des Rites et à* la création du Conseil Suprême.

CRÉATION DRN SUPRÊME CONSEIL EN FRANCE

« Toute association, tout corps, tout individu qui, sous quelque prétexte que ce soit, affecteraient cette autorité, sont irréguliers. Nul atelier de la correspondance ne peut les admettre à communiquer avec eux. Voilà ce que l’Ordre prescrit... »

Voilà ce que VOrdre prescrit! C’est là une affirmation bien osée, car enfin le passé de la Maçonnerie, si fleuri de tolérance, la contredit formellement. Mais ne discutons pas, et constatons que le résultat de telles hostilités, au lieu d’achever l’Ecossisme, détermine au contraire chez lui un sursaut de révolte et un acte imprévu qui vont le sauver — pour toujours.

Cet acte imprévu? L’abdication entre les mains du Suprême Conseil de France du Suprême Conseil d'Amérique. Un acte officiel du 7 e jour du 3 e mois 1821 sigillé leur accord, qui est porté à la connaissance des loges et des maçons écossais par une Circulaire signée des dignitaires du Rite, circulaire d’une importance capitale car elle marque, avec la fin d’une période d’atermoiement et de malaise, le début d’une ère de clarté, de calme et de gloire (1). Nous pourrions même dire que, sinon la vie, la vitalité du Suprême Conseil ne date véritablement que de cette époque. Euxmêmes, les grands artisans de cette renaissance, ne se sont pas trompés sur sa haute valeur maçonnique et sur ses conséquences heureuses. Quand, le mois suivant, une Fête de l’Ordre rassemble tous les Ecossais réunis en un seul Corps, c’est un véritable chant d’allégresse et d’espoir qu’entonne le secrétaire du Saint-Empire, l’illustre Frère Muraire.

Qu’était le frère Muraire? Ici une parenthèse s’impose pour le présenter au lecteur. Présentation non dénuée d’intérêt, comme on va le voir.

Le Comte Muraire, que l’on trouve à l’origine du Rite Ecossais Ancien et Accepté et qui fut mêlé à la première tractation qui unit — si provisoirementI — ce rite au Grand Orient, y joua le rôle d’animateur que remplissait, dans l’autre obédience française, le frère Roettiers de Montaleau. Il ne convient pas de s’étendre sur sa carrière de. législateur et de président de

(1) Voir le texte in extenso aux Pièces Annexes.

LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ

la Cour de Cassation. Un détail, toutefois, vaut d'être rapporté, celui qui nous le montre comme un des premiers artisans de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Séparation de l’Eglise et de l’Etat? L'expression est encore prématurée. Disons plus justement qu'il fut à l’Assemblée législative le promoteur de la réforme qui transféra aux municipalités et à la magistrature certains droits que détenaient encore les prêtres, comme celui de constater la naissance et le décès des citoyens et de soumettre les cas de séparation entre époux à l’agrément de la Cour de Rome. Aujourd’hui cette conquête du pouvoir temporel semble si lointaine qu’on n’y porte plus guère attention. Elle marque cependant dans l’histoire la première et peut-être la plus décisive étape de la libération civile, hors de l’emprise ecclésiastique.

N’est-il pas vrai que ce renseignement, d’ordre aussi maçonnique que profane, devait ici trouver sa place?

Voici les paroles prophétiques que prononça en 1821 le Comte Muraire à la Fête de l’Ordre Ecossais:

« Ce n’est pas seulement la fête annuelle de l’Ordre qui nous rassemble, c'est la réorganisation et Vinauguration du Suprême Conseil du 33 0 degré pour la France que nous venons célébrer; c’est la reprise de ses travaux et de sa correspondance que nous venons annoncer à tout le rite écossais, et, par là, donner à ce rit une nouvelle impulsion, j’ai presque dit une nouvelle vie, et lui rendre le mouvement et l’activité; c’est la réunion loyale et touchante qui s’y est opérée, et qui, par l’unité qu’elle y établit et l’harmonie qu’elle y ramène, en assure désormais la constante et inaltérable prospérité que nous venons proclamer (1). »

On intronise ce jour-là, comme Très Puissant Souverain Grand Commandeur, le Très Illustre frère général comte de Valence; on accueille avec transport le duc de Choiseul, et, à la mode du temps, une « Cantate » célèbre l’événement qui assure l’avenir du Rite:

(1) Suprême Conseil pour la France des SS.*. GG.*. II.*. GG. - . 33 e et dernier degré.*, du Rite Ecoss. - . Ane. - , et Acc.: , 24 J.‘. du 4 e .V 5821. Fête de Vordre, Paris, 5821, pièce in-8°, p. 7.

CRÉATION D IJN SUPREME CONSEIL EN FRANCE

Entre nous et le Nouveau Monde,

L Océan mit en vain sa barrière profonde;

Que peut l’empire de Thétis?

Le feu sacré brûlait sur les deux hémisphères, Et bientôt au doux nom de frères,

Les deux mondes sont réunis.,

Bien que les frères du Suprême Conseil d’Amérique n’eussent mis aucune condition à la résiliation de leurs dignités et de leurs fonctions, neuf d’entre eux furent accueillis dans le sein du Suprême Conseil, qui comptait alors vingt et un membres.

Toujours à la même date — 24 juin 1821 — on célèbre la Loge de La Grande Commanderie venue au monde dix-huit jours auparavant. C était la première cellule créée par le Suprême Conseil, celle où tous les Ecossais, ne faisant pas partie du pouvoir directeur, pouvaient se réunir sous son égide et travailler efficacement au développement du rite.

Des membres sagement choisis la composent, qui lui font tout de suite une excellente réputation. Nous en trouvons l’écho chez un auteur qui a toujours plané au-dessus des partis et dont l’impartialité ne peut être suspectée: Reghellini de Schio. Voici ce qu’il écrit dans son substantiel ouvrage La Maçonnerie considérée comme le résultat des religions égyptienne , juive et chrétienne (1):

« Le Suprême Conseil de 33 e , dont le Grand Commandeur était le comte de Fernig, a toujours été composé de frères très respectables; il a toujours continué de faire corps à part avec le G *. O '.. Il est à présent concentré dans 1T11.*. loge écossaise de La Grande Commanderie qui est maintenant présidée par le T.*. 111.-. et T.\ Puis.-. Grand Commandeur, le duc de Choiseul. »

Un hommage plus caractéristique avait été rendu au Suprême Conseil par un... romancier. Ne sourions pas. Nous avons déjà soutenu — dans Les Francs-Maçons au Théâtre (2) notamment — que rien ne valait, pour juger un homme ou une institution, les œuvres d’imagination qui les mettent en scène. Les romans et les pièces de théâtre sont toujours le reflet de l’opinion publique. Ils ne s’embarrassent pas des querelles des intéressés et traduisent

(1) Bruxelles, 1829 3 vol. in-8°. Réédité (et non réimprimé) en 1833, à Paris sous la firme de Dondey-Dupré.

(2) Avec un Essai de Bibliographie du Théâtre maçonnique, Paris, 1919; in-16

LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ

fidèlement les sentiments de ce qu’on est convenu d’appeler le monde. Qu’il entre toujours un peu de légende dans leurs propos et qu’il convienne de ne les accepter historiquement qu’avec une réserve extrême, nous sommes d’accord. Mais une bonne réputation est néanmoins un estimable indice d’honnêteté. Or nous trouvons dans une sorte de roman dialogué, fort oublié aujourd’hui, bien qu’aimablement écrit, un vif éloge du Suprême Conseil dont nous devons d’autant plus tenir compte qu’il parut en 1809. Ce livre est Les Soirées d'hiver du faubourg Saint-Germain par Baudry des Lozières (1). Le Suprême Conseil n’avait alors que très peu d’années d’existence, et voilà dans quels termes l’auteur le présente:

Après avoir parlé de ses armes « un aigle à deux têtes, les ailes étendues, et pour exergue Deus meumque jus », il ajoute:

« Ce conseil, très peu nombreux, est formé des parties saines de la Maçonnerie. C’est l’élite de tout ce qu’il y a de plus épuré parmi les maçons, c’est lui qui lie l’intérieur avec l’extérieur, qui entretient les rapports de la Maçonnerie avec l’autorité civile, et qui lui fait mériter la bienveillance et la protection du Gouvernement. Il est d’une nouvelle date, et cet astre nouveau, mais bienfaisant, vient dissiper les miasmes qui, pendant la révolution, avaient infecté le centre même des mœurs et de la religion. A l’imitation du Héros qui nous gouverne, il s’occupe, dans le monde maçonnique, à fermer toutes les plaies,, à réparer toutes les pertes, et, sur les débris de l’ancien système, à établir des monumens plus beaux ,plus solides et plus consolants.

« En reportant ses yeux sur le temps passé, qui s’efface tous les jours, et qui fait frémir à considérer, il a imaginé, pour sa première œuvre de rendre un décret, le 27 novembre 1806, qui remédie à des abus monstrueux. La Maçonnerie ne pourra plus être un calcul d’intérêt sordide. La vertu va prendre plus que jamais la place du vil argent, qui a fait tant de Maçons.

« Le 15 décembre 1808, il en existe un autre qui achève de consolider les nouveaux travaux, et qui, en faisant observer scrupuleusement les distances voulues par les instituts et les réglemens généraux, pour le passage d’un degré à un degré supérieur, ne peut manquer de rappeler et de maintenir la pureté de la dogmatique des emblèmes, et de conserver le véritable sens aux hiéroglyphes qui en consacrent la mystique (2).

« Ainsi désormais ne sera pas Maçon qui voudra seulement l’être.

(1) Paris, in-8°.

(2) Ce décret, destiné à remédier à la facilité avec laquelle certains Hauts Grades avaient été concédés, porte le titre de Décret concernant les distances à observer dans la collation des difjérens degrés du rit Ecossais ancien ^et accepté. Tl est signé Cambacérès, le maréchal duc de Valence, I.acépède, Cte~ Muraire, Thory, etc. (Archives du Suprême Conseil de France).

CRÉATION D’UN SUPREME CONSEIL EN FRANCE

Il faudra des épreuves de mœurs et de religion. Le symbolique n’aura lui-même à sa tête que des hommes purs, incorruptibles, qui ne recevront dans ses grades subalternes que des Profânes qui auront donné des preuves certaines d’une vie sans tache. Il y a plus, tous les titres vont être révisés, et les Maçons eux-mêmes ne sont pas sûrs d’être reconnus pour tels à moins qu’ils prouvent la série non interrompue d’une conduite digne de l’approbation publique. Il y aura sans doute des signes et des attouchemens particuliers, ainsi que des diplômes nouveaux, et la Maçonnerie ne va pas tarder de retourner à son état primitif. Voilà le but des illustres travaux du Conseil Suprême. »

Le duc de Choiseul, qui est bientôt à la tête du Suprême Conseil, supporte sans faillir l’éclat d’un nom que le fameux ministre de Louis XV a blasonné d’arrogance et de grâce. En famille de gentilshommes, les honneurs passés obligent à l’honneur présent. Choiseul — comme l’Autre — avait mis à la disposition du roi son ambitieuse fidélité. On s’en était servi. L’aventure de Varennes, où il fut mêlé, lui valut la gloire étincelante de partager le sort de la famille royale: l’emprisonnement. Libéré après le vote de la Constitution, il était demeuré, jusqu’aux massacres de Septembre, le chevalier d’honneur de Marie-Antoinette. Pair de France sous Louis XVIII, les libéraux l’avaient compté parmi leurs rangs; et il s’était refusé à servir les vengeances du régime en votant la condamnation à mort du maréchal Ney. Au moment qui’nous occupe, le duc de Choiseul jouissait de l’illustration qu’ajoutait à son titre l’indépendance de son caractère.

Ce Souverain Grand Commandeur du Rite est admirablement secondé dans sa tâche maçonnique, moins peut-être par le zèle de ses collaborateurs que par le prestige qui s’attache également à leur nom. Car ces dignitaires sont aussi de qualité. C’est d’ailleurs à eux que le Rite Ecossais doit d’avoir toujours eu en France une enviable renommée. Les seigneurs de l’ancien régime, peut-être par amour des titres, peut-être parce que le rite semblait politiquement plus indépendant, préféraient « l’atmosphère » écossaise; et les aïeux de familles aristocratiques, aujourd’hui hostiles à l’Ordre pour des raisons confessionnelles, tiennent alors à honneur d’ajouter à leur dignités profanes les plus hautes dignités maçonniques. C’est ainsi que nous rencontrerons sur la matricule du Suprême Conseil: les maréchaux Kellermann, duc de Valmy; Le-

LE RITE ECOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTE

febvre, duc de Dantzick; Masséna, duc de Rivoli; Beurnonville, ministre d’Etat; marquis de Pérignon, duc de Reggio; le duc de Saint-Aignan, Lieutenant Général; le Prince Frédéric de Hesse- Darmstadt; le baron de Joinville; le prince d’Àrenberg; le comte de Castellane; le duc de Guiche; le duc de Grammont; le duc Decazes, premier ministre de Louis XVIII; le comte de Valence; le comte de Ségur; le poète Félix de Nogaret; le peintre Horace Vernet; le naturaliste Lacépède, sénateur; Godefroy de la Tour d’Auvergne; les avocats Dupin aîné et Dupin jeune; l’académicien Viennet; le baron James de Rothschild; le prince Paul de Wurtemberg; Lafayette; le baron Taylor; le ministre Crémieux, etc., etc. (1).

Un tel état-major explique mieux encore que toute autre considération le désir du Grand Orient de conquérir définitivement le Rite Ecossais et la résistance que met celui-ci, même dans ses plus mauvais jours, à déposer les armes. Aussi, en 1830, des esprits soucieux d’une entente fraternelle essaieront de nouveau de les rapprocher. Le f.\ Quantin, membre du Grand Orient, fera dans son journal L’Abeille Maçonnique (2) cette curieuse constatation :

« Le Grand Orient et le Suprême Conseil peuvent s’offrir mutuellement ce qui leur manque: le Grand Orient est une armée presque sans chef, le Suprême Conseil un état major presque sans armée. »

Il faut croire que le Grand Orient lui-même est assez de cet avis, car quatre ans plus tard (1834) il prend l’initiative d’offrir la

(1) Voir aux Pièces Annexes la composition du Suprême Conseil, lors de sa réorganisation en 1S21.

(2) N° 39, du 22 février 1830. Journal hebdomadaire in-4° qui eut 113 numéros du 1 er juin 1829 au 5 mars 1832, dirigé jusqu’au n° 61 par le f.\ Quantin, eil acquis ensuite par le f.\ Setier. Le f.\ Quantin, qui était vénérable de la loge Les Rigides Observateurs du Grand Orient montrait dans ses articles une indépendance d’esprit qui déplut à son obédience. Celle-ci, dans une circulaire du 21 septembre 1829, désavoua cette publication « ...Considérant que le journal L'Abeille Maçonnique, sous prétexte de liberté et d’indépendance, prêche la pluralité des Autorités maçonniques dans le même royaume, dont la conséquence serait de rompre le faisceau de l’unité, soutien de l’harmonie de l’Ordre... Qu’il critique les obligations salutairement prescrites par les Statuts généraux, afin de dégager des liens de fidélité qui attachent les Maçons de tous les rites au seul régulateur de l’Ordre. »

Cependant, la partialité du frère Quantin doit être d’autant moins suspectée qu’il ne craint pas d’attribuer au refus du Suprême Conseil de se laisser accaparer par le Grand Orient un motif peu louable ou trop intéressé. « Le Suprême Conseil — ecrit-il — ne voulait que s’accoler au Grand Orient. Le but du G. U. étau de centraliser l’administration et d’orner ses colonnes de maintes illustrations maçonniques; celui du Suprême Conseil semblait n’être que de marcher plus à l'aise et d’enlever à l’obédience ses nombreux ateliers écossais. » Cette dernière phrase fait allusion aux ateliers dont les obédiences écossaises s’étaient précédemment ralliées au Grand Orient. (Les mots de la citation soulignés l’ont été par nous )

CRÉATION D’UN SUPREME CONSEIL EN FRANCE

dignité de grand maître adjoint de son obédience aux Très Illustres frères duc de Choiseul, Très Puissant Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil de France, et comte Alexandre de Laborde, membre actif du même corps. Seul ce dernier accepte (1). Le duc de Choiseul réserve sa réponse, bien qu’une députation de neuf membres eut été lui remettre solennellement le décret du Grand Orient (2). Cette réponse, donnée une année après, fut un refus (3). Il consacrait l’échec des nouvelles négociations entamées entre les deux puissances sur les bases proposées par le duc (qui en faisait la condition de son agrément): Union sincère, durable, indissoluble basée sur la tolérance et la modération, mais sans fusion des Rites qui conserveraient leur indépendance. respective , leurs attributions et leur administration (4).

D’ailleurs, au moment où écrit le fr.\ Quantin (1830), d’autres loges étaient venues se joindre à la cellule centrale. Fin 1821 la

(1) Au moment des difficultés qui s’élevèrent en 1836 entre les deux obédiences au sujet des incidents maçonniques de Port-au-Prince (Haïti), le Suprême Conseil crut devoir faire remarquer au frère A. de Laborde l’incompatibilité morale des deux fonctions; et ce frère donna sa démission de membre de ce haut corps par une lettre datée du 19 avril 1836.

(2) Voici la teneur de ce décret :

Le Grand Orient de France, au T.'. 111.'. F.’, duc de Choiseul,

Nous avons la haute faveur de vous informer que le Grand Orient de France, dans son assemblée extraordinaire de ce jour, vous a élevé à la dignité de Grand Maître Adjoint.

Une commission prise dans son sein est chargée, T.*. 111.*. F de vous reporter l’expression des sentiments unanimes que ce choix a fait naître; il comble les vœux du Grand Orient et permet à la maçonnerie des jours aussi glorieux que prospères.

Veuillez, agréer, T.*. 111.*. F.: , l’assurance de notre dévouement fraternel.

(Signés) : De la Chaterie, président; Sanson, l or surv.*. ; P. Tardieu, 2 e surv.*.; Morand, G.‘. trésorier; De Tournay; Pillot, secret.*.; par mandement du Grand Orient, Bessin, secrét.*. de la chambre de correspondance.

(3) « En 1834, le duc de Choiseul, chef suprême du Rite Ecossais, accepte d’être Grand Maître adjoint du Grand Orient. Cela pourrait paraître à des profanes la preuve qu’il en reconnaissait l’autorité. Il paraît qu’il n’en est rien. » Gaston Martin, Manuel d’histoire... loc. cit ., p. 181. Il est permis à un historien de se tromper dans l’appréciation d’un fait, mais non sur le fait même, s’il est appuyé sur un texte. C’est pourquoi nous ne voulons pas croire que M. Gaston Martin, agrégé d’histoire, ait énoncé sans preuve cette affirmation. Les frères, chargés de porter sa nomination au duc de Choiseul, auraient-ils rendu au Conseil de l’Ordre un compte inexact de leur délégation ou se seraient-ils mépris eux-mêmes sur son résultat? Cette supposition même est peu vraisemblable, car il existe un document plus irréfutable que tout autre, c’est l’Armuaire du Grand Orient de France. Or, Alex, de Laborde y figure comme Grand Maître adjoint en 1835 et les années suivantes, mais jamais le duc de Choiseul. Alors?

(4) Séance du Suprême Conseil du 11 janvier 1835 h laquelle assistait le T.*. 111.*. F.*, comte Alex, de Laborde.

LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ

loge Le Mont Sinaï qui appartenait à une puissance récemment créée sous le nom de Misraïm était passée au rite écossais. Des ateliers s’étaient fondés, à Paris et dans une colonie française,. Haïti.

On avait jugé nécessaire, le 12 juillet 1822, d’élargir les pouvoirs de la Grande Commanderie (qui travaillait jusqu’au 32 e degré) en l’érigeant en Grande Loge Centrale , avec pouvoir de constituer loges et chapitres (1). On la divise en trois sections qui veilleront respectivement aux intérêts du Rite. Voici le détail de leurs attributions, tel que le rapporte le fJ. M. Raymond dans son Résumé historique du Rite Ecossais , résumé dont l’excellente partie documentaire, où se trouvent relevés chronologiquement les faits marquants de son existence, permet de suivre avec une clarté parfaite la marche et les progrès du Suprême Conseil :

« La Grande Loge Centrale est divisée en trois sections: la première est celle des degrés symboliques jusques et inclus le 18°; la deuxième est celle des degrés supérieurs, depuis le 19 e jusqu’au 32 e inclus; la troisième est la section d’administration.

La première section est chargée de l’examen des demandes de- Constitutions de Loges et Chapitres du 18 e degré; la deuxième examine les demandes de création de Collèges, Cours, Aréopages, Tribunaux, Conseils particuliers et Consistoires du 32 e degré; la troisième* section connait de toutes les affaires du Rite: demandes, réclamations, discipline, etc, etc.

Chaque atelier: Loge, Chapitre, Aréopage, etc, a le droit de nommer un Député près la Grande Loge Centrale.

Ces députés ont le droit de proposition, de réclamation et de représentation; ils ont charge de veiller sur les intérêts des Ateliers, dont ils sont les mandataires. »

Grâce à ces explications, les francs-maçons, qui rencontrent encore des imprimés relatifs à ces différentes sections (car elles ont cessé d’exister), se trouveront renseignés sur la particularité de leurs travaux. Le Suprême Conseil, en 1818, avait porté le nombre de ces Sections à six, puis à cinq en 1827, mais ces organisations' qui compliquaient le travail n’avaient guère duré.

Au-dessus de ces Sections planait toujours le Suprême Conseil’ composé de Grands Inspecteurs Généraux choisis parmi les 33®

(1) Cf Décret sur In constitution de la Loge de la Grande Commanderie en- Grande Loge centrale du rit écossais ancien et accepté, 12 e jour du 5 e mois 5822. Paris, 5822. pièce in-8° et Décret sur le complément de la constitution et l'organisation définitive de l’Ill.’. Grande Loge centrale de France?*au rit écossais ancien< et accepté. 16 e jour du 4 e mois 5827. Pnris, 5827, pièce in-8°.

CRÉATION D’UN SUPREME CONSEIL ËN FRANCE

et dont les membres se recrutaient eux-mêmes par un suffrage unanime, lequel Suprême Conseil contrôlait ou légalisait (s’il y avait lieu) les opérations des Sections. Aujourd’hui son pouvoir est absolu, et il peut toujours opposer son veto à toutes les résolutions — initiations comprises — des ateliers supérieurs. Le Conseil Central, qui constitue maintenant la représentation de ces ateliers, depuis que les loges bleues du Rite Ecossais ont obtenu leur autonomie, n’a qu’un rôle purement consultatif. Mais jadis il n’en était pas tout à fait de même, et l’autorité du Suprême Conseil était plus ou moins restreinte en ce qui concernait les dix-huit premiers degrés.

Cette Grande Loge Centrale qui « embrassait les divers degrés du rit écossais ancien et accepté jusques et inclus le trente-deuxième degré » avait des droits plus affirmés que l’actuel Conseil Central. Ainsi, le Suprême Conseil n’intervenait pas, non seulement dans la création des loges bleues mais même dans celle des chapitres et encore moins dans le choix de leurs membres; il se contentait de les avoir sous sa juridiction. Son autorisation n’était indispensable que pour la délivrance des brefs ou diplômes des degrés supérieurs au 18 e . Les actes de la Première Section, s’ils ne pouvaient échapper à sa surveillance, échappaient à son veto, comme en témoigne l’article 12 du « Décret sur la constitution de la Loge de la Grande Commanderie en Grande Loge Centrale du rit écossais ancien et accepté » promulgué le 18 e jour du 5 e mois 5822:

« Les demandes tendantes à obtenir l’institution et l’organisation des Loges et Chapitres du 1 er et 18 e degré inclusivement seront adressées à la Grande Loge Centrale, et par elles renvoyées à la première Section, qui prendra les renseignements qu’elle jugera nécessaires, tant sur les convenances locales que sur les principes moraux et maçonniques de la Loge ou du Chapitre en instance. Sur ces renseignemens obtenus, elle délibérera, fera son rapport, et donnera son avis, d’après lequel la Grande Loge centrale statuera et ordonnera, s’il y a lieu, la délivrance des Constitutions, Lettres capitulaires ou Visa requis.

Il en est de même des demandes individuelles tendantes à être promu à un degré supérieur au 3 e , jusque et inclus le 18 e . »

Dans le début même, les brefs du 19 e au 29 e étaient délivrés par la Grande Loge Centrale dans sa troisième Section. Toutes les séances d’installation du 1 er au 29 e degré se tenaient non pas au

LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ

nom du Suprême Conseil, mais au nom de la Grande Loge Centrale « en vertu des pouvoirs à elle délivrés ».

Tous les membres de la Grande Loge Centrale devaient s’orner d’un cordon spécial, dont les caractéristiques avaient été fixées et imposées par le Suprême Conseil « Cordon en sautoir, blanc moiré large de 10 à 11 centimètres, orné d’une bordure en paillettes d’or sur chaque côté; sur la pointe est une rosette de couleur ponceau (1) ». Et, remarque assez curieuse, ce sont les députés de la Grande Loge de France (pouvoir législatif des trois premiers degrés) qui le portent aujourd’hui, alors que les frères du Conseil Central n’observent plus cette obligation.

En vérité, c’est de ce Décret du 12 e jour du 5 e mois 5822 que date (malgré les quelques modifications que le temps y apportera) l’organisation définitive du Rite Ecossais en France. Il se terminait par la Déclaration de Principes suivante, dont on faisait une lecture solennelle aux principales Fêtes de l’Ordre :

« La maçonnerie, connue sous la dénomination à 1 Art royal , est une association d’hommes réunis dans la vue de se rendre utiles à leur semblables considérés individuellement.

« Le but exclusif de l’association maçonnique est l’étude de la philosophie, la propagation de la morale, et l’exercice de la bienfaisance.

« Tout Maçon doit nécessairement être un homme religieux, fidèle à son prince, dévoué à sa patrie, et soumis aux lois.

« Il est expressément interdit de provoquer ou d’entamer en Loge des discussions politiques ou religieuses. Les travaux maçonniques cessent de droit dès qu’il s’élève des discussions de cette nature.

(( Toute société secrète qui s’occupe de spéculations politiques ou religieuses, est, par ce fait, étrangère à l’association maçonnique, et même en opposition avec ses principes. »

(1) Suprême Conseil pour la France... 16 e jour du 4 e mois 5827. Décret sur le complément de la Constitution et l'organisation définitive de l’illustre Grande Loge Centrale de France, au rit écossais ancien et accepté, loc. cit. t p. 26.

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