GRAND ORIENT DE FRANGE
SUPRÊME CONSEIL POUR LA FRANCE ET LES POSSESSIONS FRANÇAISES
Or.;, de Paris, le 1 er Février 1862 (E.\ V.*.).
« Mon très cher et illustre Frère,
L’Empereur, par décret du 11 janvier dernier, m’a nommé Grand Maître de tous les Maçons de France. Par cette nomination directe, l’Empereur reconnaît la société des Francs-Maçons qui, jusqu’à ce jour, n’avait été que tolérée; et, en outre, Sa Majesté se déclare pro-
(1) Dans ses Quarante Médaillons de l’Académie, Barbey d’Aurevilly le présente ainsi : « a fait un poème de douze mille vers; il faudrait vingt-quatre mille hommes pour l’avaler ». Viennet avait écrit une tragédie — d’ailleurs somnifère — intitulée Arbogaste. Et Guizot écrivait spirituellement à Augustin Thierry, le 31 mars 1840 : « Ne disait-on pas le fier Arbogaste et croyez-vous qu’Arbogaste fut plus fier que Vienne!? J’ai tort de rire de lui, car je l’aime assez : c’est un honnête homme, courageux... » (Cité par A. Augustin Thierry, dans Les Récits des Temps mérovingiens, Paris, Malfère, 1929; in-8°, p. 92.)
LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ
tectrice de l'Ordre, comme l’avait été son oncle l’Empereur Napoléon I Pr , de glorieuse mémoire. Ma nomination, sans rien changer aux statuts de l’Ordre, à l’indépendance et à la liberté de l’Ordre maçonnique et de chaque maçon en particulier, m’a imposé des devoirs que je m’efforcerai de remplir.
Le premier et le plus important de ces devoirs est de réunir en un seul faisceau toutes les forces maçonniques et d’arriver à l’unité dans l’Ordre maçonnique en France. C’est cette unité qui fera notre force et qui ajoutera à la consécration de l’Ordre. Trop de dissensions intestines ont eu lieu dans notre sein, dans ces derniers temps surtout. Mon devoir est d’y mettre un terme, de rapprocher les esprits et de donner une direction bienveillante à toutes les Loges. C’est donc dans ce but que j’ai l’honneur de vous inviter à demander aux Loges de votre Obédience de se réunir aux Loges du Grand Orient pour travailler dans les Ateliers de la rue Cadet et à vous fondre dans cette grande famille qui vous recevra à bras ouverts, et qui sera honorée de voir, grâce à votre influence, le schisme cesser.
Je n’ai pas besoin de vous dire que toutes les dispositions du Suprême Conseil vous seront reconnues par moi avec une grande satisfaction. J’ai l’honneur de vous prier de recevoir, très cher et très Illustre Frère, très bon et ancien camarade militaire, l’assurance de ma haute estime et de mon attachement fraternel.
Le Grand Maître :
Signé : Maréchal Magnan. »
REPONSE DU F.'. VIENNET Or.*, de Paris, le 3 février 1862 (E.\ V.\).
« Monsieur le Maréchal,
Dès que le Moniteur m’eut annoncé votre nomination comme Grand-Maître du Grand Orient de France, je me rendis chez M. le Préfet de Police pour savoir quel serait le sort des Loges du Rite Ecossais, du Suprême Conseil et de leur Grand-Maître.
Ce magistrat me montra une bienveillance particulière dont je lui suis très reconnaissant. Il m’annonça que nos Loges seraient protégées comme par le passé; qu’elles continueraient leur travaux sous mon obédience et me demanda seulement de m’engager à n’embaucher ni accepter aucune Loge du Grand Orient. J’en pris l’engagement, et c’était d’autant plus facile que depuis vingt-cinq ans le Suprême Conseil avait pris cette résolution de lui-même.
Vous devez penser, Monsieur le Maréchal, quelle a dû être ma surprise en recevant de vous l’invitation de demander aux Loges de mon obédience de se réunir aux Loges du Grand Orient de France, pour travailler ensemble dans le local de la rue Cadet, de se fondre dans cette grande famille, pour mettre un terme aux dissensions intestines qui ont lieu dans son sein.
Au lieu de répondre à cette invitation, permettez-moi de vous rappeler ce que vous m’avez fait l’honneur de me dire une heure avant votre installation: que vous ignoriez complètement ce que l’Empereur
LE SUPREME CONSEIL DE FRANCE
vous avait chargé de diriger et que vous n’aviez aucune notion de la Maçonnerie. Je ne peux donc vous blesser, Monsieur le Maréchal, en ajoutant que votre lettre en est la preuve. Nous sommes complètement étrangers aux dissensions dont vous me parlez. Nous les avons déplorées comme Maçons; mais nous n’avons ni le droit ni l’intention de nous en mêler et notre intervention n’est d’aucune utilité pour y mettre un terme. Votre puissance y suffira.
Nos deux Ordres sont tout à fait indépendants l’un de l’autre. Nous nous assemblons dans un local que nous ont affermé pour sept ans les hospices de Paris. Nos intérêts sont distincts. Nos relations s’étendent aux extrémités du monde, tandis que les vôtres ne dépassent pas la frontière. La fusion à laquelle vous nous invitez nous est interdite par nos statuts. La fraternité seule nous est commandée; et nous y sommes plus portés que les hommes auxquels le Grand Orient a dû peut-être ses divisions et qui n’ont jamais abandonné la pensée de nous absorber, dans un intérêt qui n’a rien de maçonnique. La tentative qu’ils font aujourd’hui par votre organe ne nous étonne pas; iis savent bien que toute fusion est impossible.
Nous sommes donc forcés, Monsieur le Maréchal, de demeurer tels que nous sommes, de travailler à part, à l’abri de la protection qui m’a été promise, jusqu’au moment où il conviendra h l’autorité publique de nous la retirer.
Que l’Empereur explique son décret suivant vos désirs, je me démets à l’instant de mes fonctions de Souverain Grand Commandeur Grand Maître que M. le duc Decazes m’a léguées après les avoir reçues de M. le comte de Ségur, de M. le duc de Choiseul et d’autres illustrations de ce temps; mais telle est la nature de notre institution que, tant qu’il restera un Maçon du 33 e degré, il deviendra le Chef de l’Ordre, le régulateur suprême des Loges du Rite Ecossais, et qu’en définitive l’autorité publique aura seule le pouvoir d’interrompre cette succession. Alors la soumission sera immédiate, car nos statuts nous imposent l’obligation de nous soumettre.
Quant à ce qui me concerne personnellement, j’ai perdu des dignités plus importantes sans en perdre ni le sommeil ni la santé et je suis tout résigné à n’avoir plus d’autre obligation dans ce monde que l’usage de ma plume.
Je suis avec le plus profond respect, Monsieur le Maréchal, votre très humble et très obéissant serviteur.
Le Grand Commandeur Grand Maître
Signé: Viennet. »
Le Puissant Grand Commandeur Viennet, dans sa riposte qu'on lira plus loin, à une nouvelle tentative du Maréchal Magnan, écrit au sujet du Grand Orient:
« La masse de ce grand corps est bonne, animée des vrais sentiments maçonniques; ses loges et ses maçons fraternisent partout avec les nôtres; à deux ou trois exceptions près, les deux Rites vivent cordialement en province; à Paris il n’y a pas trace de jalousie ni
de rivalité, mais l’esprit d’empiètement et d’absorption trouve toujours à s’infuser dans trois ou quatre cerveaux étroits, qui arrivent, je ne sais comment, à Vadministration de l’Ordre. La nomination d’un maréchal de France comme Grand Maître leur semblait une occasion sûre de parvenir à la réalisation du rêve que le Grand Orient poursuit depuis près d’un siècle, et M. le maréchal Magnan s’est fait l’éditeur responsable des sommations qu’on nous adresse, sans se douter de ce qu’on lui fait entreprendre. »
Et plus loin il parle
« De deux ou trois individus qui n’avaient de nom que dans la rue Cadet (Siège du Grand Orient), et qui, travaillés d’une jalousie traditionnelle, ne rougissaient pas de prendre un maréchal de France pour l’instrument de la destruction d’un Ordre dont le moindre dignitaire leur était supérieur en mérite et en considération. »
On le voit, Viennet, comme ceux qui s’élevèrent, en 1805 r contre la rupture du Concordat, ne doute pas que ce soit une minorité, obsédée par son idée fixe de centralisation, qui ait provoqué l’offensive du maréchal Magnan. Ce dernier n’aurait jamais pensé tout seul à cette absorption, forcément, puisque, avant d’être désigné à ce poste par la volonté de l’Empereur, il était complètement ignorant des affaires maçonniques. Comment ce profane, gratifié d’un seul coup de tous les grades de l’Ordre, du 1 er au 33 e , auraitil pu prendre l’initiative d’asservir puis de supprimer les autres Puissances, si un ou plusieurs mauvais génies ne la lui avaient suggérée? Non seulement il a confessé à Viennet sa parfaite incompétence, mais, dans le discours qu’il prononce à la fête de son installation, il fait allusion « à son inexpérience » et, de longs mois après, il en conviendra encore publiquement, lors du banquet du Convent de 1862, en portant un toast au f.\ Heullant « qui guide si bien mon inexpérience et qui m’instruit dans les choses maçonniques ».
L’appréciation de Viennet, si flatteuse pour le Grand Orient, va trouver sa justification.
Il est, en province, des ateliers des deux rites qui vivent en parfaite intelligence. A Paris, les frères français et écossais ne sont pas des frères ennemis, et maints dignitaires ont de précieuses amitiés dans les deux camps. Certes, on n’aurait peutêtre pas été fâché « d’avoir » le Suprême Conseil, si Viennet
LE SUPRÊME CONSEIL DE FRANCE
avait consenti gentiment à se laisser étrangler avec son beau cordon de Grand Commandeur. Mais sa résistance impressionne, lui vaut les sympathies acquises à toute rébellion contre un pouvoir officiel; elle apitoie peut-être. L’affaire fait du bruit et blesse les sentiments fraternels de la majorité.
En outre, il y a ici un cas psychologique qui mérite d’être analysé. Il répugne tout de même au Grand Orient de devoir la réalisation de son désir, pourtant tenace, à un Grand Maître occasionnel, profane élevé par l’Empereur à sa haute dignité et dont les connaissances et conséquemment les qualités maçonniques sont discutables. Que jadis, en 1815, il ait lui-même tenté le même coup en allant jusqu’à excommunier les Ecossais, c’était une affaire entendue, mais outre que c’était aussi une affaire finie dont il n’avait pas eu à se féliciter, cela s’était passé en famille (si l’on ne donne pas à ce mot son acception la plus flatteuse). L’Autorité du moins n’était pas intervenue pour régler le différend, tandis que se servir d’elle, afin d’amener la fusion, répugnait à des Français, qui étaient en même temps des frères. Un tel procédé pouvait être de mise sous le premier Empire, et on l’eut certainement admis au temps de Cambacérès, mais, depuis, les idées avaient marché. Il eut été amer de constater que le libéralisme, de plus en plus en faveur dans les couches profanes, allait se trouver banni de l’organisation qui, par ses principes, lui devait le meilleur accueil. La victoire du maréchal Magnan donnerait aux vainqueurs plus de honte que d’orgueil.
Le Grand Maître, qui sent autour de lui une vague désapprobation ou prévenu par ses fidèles, demande à son Conseil de l’Ordre ou à une Commission prise dans son sein un rapport sur la question. Ce rapport, qu’avait rédigé le frère Albert Blanche, et qui fut adopté par le Conseil le 24 mars 1862, est ainsi conçu:
« Très 111.*. Grand Maître,
« Placé par un acte de la volonté Souveraine à la tête du Grand Orient de France, la droiture de votre esprit comme la cordialité de vos sentiments vous ont fait considérer que vous deveniez le chef unique d’une seule et même famille, la Maçonnerie française.
Cependant, depuis quarante années environ, une branche s’est détachée de la souche primitive, et le Suprême Conseil et les Ateliers qui relèvent de lui, vivent et travaillent en dehors de l’existence du Grand Orient de France.
LÈ RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ
Il vous a semblé que le moment était venu de reformer le faisceau de ces rameaux épars et de retrouver dans une nouvelle union la force nécessaire à la poursuite et à l'accomplissement de l’œuvre commune.
Votre appel vous paraissait devoir être d’autant mieux entendu qu’il allait s’adresser à un F.‘. vénérable par son âge, recommandé par ses œuvres, et qui, aux jours de votre jeunesse à tous deux, avait été votre compagnon d’armes.
Nous sommes heureux et fiers, Très 111*. Grand Maître, de la loyauté et de la bienveillance toutes maçonniques de votre lettre â 1111/. F/. Viennet. Son esprit et son cœur ont été moins heureusement inspirés dans la réponse qu’il vous a faite; mais, suivant plus votre exemple que le sien, nous ne nous arrêterons pas à en relever les termes peu mesurés, non plus qu’à en combattre les étranges assertions, alors même qu’il ne craint pas d’avancer que l’autorité du Grand Orient ne s’étend pas au delà des frontières françaises. Nous nous hâterons de mettre sous vos yeux l’avis que vous avez bien voulu nous demander.
Le Suprême Conseil n’a point accueilli l’ouverture fraternelle qui lui était faite. / *
Convient-il d’aviser à faire rentrer les Loges de son obédience dans le sein du Grand Orient?
Quelle voie pourrait être suivie pour arriver à ce résultat?
Qu’il soit désirable que la Maçonnerie ne fasse qu’une seule et même famille; que ce soit là un louable but à poursuivre, c’est ce qui ne peut faire de doute pour personne et votre Conseil est unanime à cet égard.
Mais quelle conduite à tenir à l’égard des dissidents?
La réponse à cette question met en présence deux principes également considérables: le principe de la liberté et le principe de la discipline, dans lequel se confond ici celui de la solidarité.
La Maçonnerie méconnaîtrait les conditions primordiales de sa propre existence, si elle songeait à comprimer chez autrui la liberté de la pensée. Aussi, tel n’est point votre dessein, Très 111-*. Grand Maître; tel ne saurait être celui de votre Conseil.
Mais toute institution collective présuppose le renoncement à l’exercice absolu de l’indépendance individuelle: la famille étant responsable des Membres qui la composent, ceux-ci sont solidaires les uns envers les autres; unis par une pensée commune, éclairés par un même enseignement, en spectacle, ensemble, à la société qui les regarde, ils doivent être retenus par les liens d’une égale discipline: Tel est le caractère essentiel de la famille maçonnique.
Un Pouvoir disciplinaire central est la clef de voûte de notre édifice; les mérites et les fautes de chacun de nous, de chacun de nos ateliers surtout, sont pour être comptés en bien ou en mal ail corps tout entier.
Si donc, Maçons nos FF.*., vous demandez la lumière à d’autres initiations que les nôtres; si vous vous placez sous d’autres inspirations que celles qui nous guident et échauffent nos esprits et nos cœurs, nous rappellerons les écarts de votre initiative individuelle au respect de notre Loi commune.
Si notre voix n’est pas écoutée, nous vous dirons: Vous n’êtes
LE SUPRÊME CONSEIL DE FRANCE 183
plus de la famille, rendez nous votre drapeau, qui n’est plus le vôtre; fermez ce Temple que nous vous avions ouvert où désormais vous n’avez plus le droit d’être avec et sous notre nom. Cessant dès aujourd’hui d’avoir regard , et action sur vous, il nous appartient de ne pas vouloir être engagés dans la responsabilité de vos actes à venir; nous usons de notre droit, nous accomplissons un devoir en déclarant où, quand et comme il le faut, que nous ne vous connaissons plus; qu’en ce qui est de nous, nous vous interdisons le travail, nous vous retirons l’existence.
Telle est la conduite nécessaire et légitime à tenir envers les Maçons ou les ateliers maçonniques qui peuvent venir à s’écarter de la discipline du Grand Orient.
Mais, avant tout, il faut que ces ateliers soient placés sous cette discipline; qu’ils appartiennent à la famille du Grand Orient; ou s’ils n’y appartiennent plus aujourd’hui, qu’ils s’en soient éloignés par un acte d’indiscipline.
Est-ce la situation des ateliers relevant aujourd’hui du Suprême Conseil?
L’esquisse historique que nous joignons à la présente note ne permettait pas de le soutenir. Si le Suprême Conseil a, quelquefois, recruté ses adhérents parmi ceux que la discipline du Grand Orient avait du atteindre, telle n’est pas absolument son origine; et le Grand Orient, d’ailleurs, lui-même a reconnu par diverses transactions une sorte de légalité de son existence.
Mais cette existence propre du Suprême Conseil a-t-elle donc sa raison d’être dans des croyances, dans une manière de voir, dans une philosophie, dans un but qui s’éloignent des nôtres? Est-ce un schisme à côté de notre Institution, mais qu’en vertu du principe de liberté dont nous sommes la manifestation, nous devions considérer comme désormais consacré?
L’existence du Suprême Conseil n’est point une affaire de croyance, mais seulement d’organisation; point une affaire de dogmes, mais seulement de personnes. Si la marche du temps et des événements venait à priver de leur pouvoir central les ateliers qui relèvent du Suprême Conseil, aucune croyance, aucune tendance différentes des nôtres ne les empêcheraient de se ranger sous l’obédience, de prendre place dans la famille du Grand Orient: et ils y trouveraient, n’hésitons pas à le dire (les esquisses annexées à la présente note en contiennent la preuve) des éléments plus vrais de la famille maçonnique, une organisation plus libre sous une discipline plus bienveillante et plus fraternelle, une application plus complète de l’égalité entre Frères, l’exercice de droits plus réels et plus directs, une plus véritable initiative sous le seul devoir de ne point faillir à la solidarité des uns envers les autres et de n’engager, par aucun mauvais acte, la responsabilité commune.
Ce sera une belle œuvre à poursuivre, que de remettre, en temps opportun, ces vérités incontestables sous les veux de tous les Maçons et de les appeler à rentrer, de leur plein gré, dans une famille dont rien de fondamental ne les a éloignés, dont rien ne les sépare. Dès aujourd’hui nous pouvons déjà leur montrer la concorde ramenée dans nos Temples, nos travaux ayant repris toute force et vigueur, le souffle
LE RITE ECOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTE
maçonnique inspirant nos esprits et nos cœurs, nos colonnes guidées par la vraie lumière. Que bientôt ils puissent voir aussi notre patrimoine reconstitué et garanti par les efforts d’une sage et ferme volonté; nos cérémonies s’accomplissant dans une enceinte et sous des voûtes consacrées; nos symboles décorant à jamais des Temples dont la pleine possession nous soit pour toujours assurée! Ce sera alors, Très 111.’. Grand Maître, que le moment sera venu de faire à nos FF.*, •du Suprême Conseil ce solennel appel; de leur ouvrir tous nos rangs, où leurs places sont marquées.
Et quelle date immortelle ne serait-ce pas, dans l’histoire de la Maçonnerie française, que celle du jour où le Grand Orient donnant lui-même un grand et noble exemple, faisant abandon de tous ces titres pompeux, créés après l’heure par la vanité des hommes et par la simonie des Pouvoirs, rappellerait la grande famille maçonnique à la simplicité des premiers jours et l’embrasserait tout entière dans une seule chaîne d’union?
Agréez, etc... »
Nous avons tenu à reproduire ce rapport in extenso , non point pour relever ses inexactitudes, mais pour que soit enfin éclairée d’une façon définitive l’attitude réelle du Grand Orient en la circonstance, et pour que nous puissions juger, sur pièces, si ce dernier peut vraiment revendiquer l’honneur d’avoir « sauvé » le rite écossais.
Nous avons pris copie de ce rapport dans une brochure extrêmement favorable au Grand Orient et très hostile au Suprême Conseil, écrite par le chef de son secrétariat, le frère Thevenot (1). Or, quelle est la déduction immédiate qu’en tire, lui-même, ce frère imprudent? Celle-ci:
« Le Maréchal sait parfaitement lire entre les lignes de ce rapport et voir dans ce plaidoyer du Conseil de l’Ordre en faveur du Suprême Conseil, un plaidoyer en faveur des droits et prérogatives du Grand Orient lui-même, droits et prérogatives que le décret du 11 janvier n’avait pas respectés (2). »
Ensuite, suivent ces lignes affolantes, mais dont l’esprit, accepté sans contrôle par d’autres, a permis de créer la légende du Grand Orient, bon prince et protecteur du faible.
« Après s’être longtemps entretenu avec les FF.*. Alfred Blanche, Doumet, Razy, de Saint-Jean, Boutigny (d’Evreux), Bataille, Bugnot, Drouet, Farmain de Sainte-Reine, Faultrier, Hayman, Houtelet,
(!) Une leçon d’histoire ou la quatrième au F.'. Bagary (Epigraphe) : Instruisons-nous et instruisons les autres. Littré, Paris, 1877, in-8°, pp. 24 et suiv.
(2) Décret nommant le maréchal Magnan Grand Maître du Grand Orient par la volonté de l’empereur.
LE SUPRÊME CONSEIL DE FRANCE
Mouton, Perrot, Portallice, Pourchez et Roman, signataires du rapport... le maréchal se rendit aux vœux de ces Frères et leur promit deux choses qu’il a religieusement tenues par la suite: 1° Que le Suprême Conseil conserverait son indépendance; 2° Qu’il ferait rapporter par l’Empereur le décret du 11 janvier 1862 et rendre au Grand Orient le droit de choisir et d’élire son Grand Maître. »
En pareil cas — quand il s’agit de textes — il faut essayer de découvrir comment l’erreur a pu naître, autrement dit le nœud de la méprise. Cette méprise ne peut s’expliquer que par une confusion de dates ou par une négligence dans leur interprétation. Car — et c’est pourquoi le mot « affolant » employé par nous plus haut n’est pas trop fort — l’acte par lequel le maréchal Magnan voudra détruire le Suprême Conseil (nous ne parlons pas de sa première lettre à Vieil net) n’est pas antérieur au rapport des commissaires. Il lui est postérieur de deux mois! Singulière façon de <( se rendre aux vœux de ses frères ». Nous avons classé toute la documentation; et sincèrement nous demeurons persuadé que les apologistes du Grand Orient de France ne furent pas poussés par le désir quand même d’auréoler de grâce leur obédience, mais qu’ils se trompèrent dans leurs déductions pour n’avoir pas suivi l’ordre des facteurs.
Reprenons la marche des événements. Après la lecture du rapport plus haut cité, le maréchal Magnan éprouve le besoin d’expliquer sa conduite. Il le fait dans la séance du Conseil du 28 avril 1862 (1).
« Le Très 111*. Grand Maître prend la parole; il rappelle la pensée qu’il a manifestée dès les premiers moments de sa nomination cemme Grand Maître; le décret auquel il doit cette haute et très sérieuse situation ne s’applique pas moins au Suprême Conseil qu’au Grand Orient; la volonté du gouvernement n’a pas été de désigner un Grand Maître au Grand Orient, et de laisser cependant au Suprême Conseil sa direction actuelle. En effet, aucune juste raison n’existait de cette différence établie dans la situation des deux obédiences, et, nommé Grand Maître de la maçonnerie de France, le Grand Maître sait qu’il ne doit pas moins considérer comme son devoir que comme son droit de réaliser la fusion des deux obédiences sous son autorité unique.
Il admet volontiers qu’il lui appartient de poursuivre seul ce but; 11 entend ne froisser aucun des scrupules qui peuvent engager le Conseil à l’abstention; mais, en même temps il aime à savoir que le Conseil a plusieurs fois exprimé le regret de cette division de la
(1) Bulletin officiel du Grand Orient de France , 1862, in-8°, pp. 110 à 114.
LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ
maçonnerie française en deux obédiences, en a, à plusieurs reprises, désiré et même tenté la fusion, fusion qui ne répondait pas seulement aux vues les plus louables de grandeur et de prospérité de l’ordre maçonnique en France, mais dont le résultat serait aussi d’assurer à tous et à chacun des Maçons de l’unique obédience une situation bien plus conforme aux vrais sentiments maçonniques. Ce sentiment, d’ailleurs, le Grand-Maître en est imbu; il sera heureux de ne devoir qu’à une persuasion fraternelle la réalisation du but qu’il a mission de poursuivre. C’est dans cet esprit que sera rédigée la circulaire qu’il se propose d’adresser au premier jour à tous les ateliers de l’une et de l’autre obédience.
Deux jours après, le maréchal Magnan réalise sa promesse. Comprenant que le Grand Commandeur Yiennet se refuserait obstinément à jouer le rôle de guillotiné par persuasion, il prend le parti de s’adresser directement aux « Vénérables et Présidents d Ateliers dé cx-Suprcme Conseil ». On jugera si les termes sont, d’une « persuasion fraternelle ».