AU MARECHAL MAGNAN GRAND MAITRE DU GRAND ORIENT DE FRANCE
Paris, le 25 mai 1862.
« Monsieur le Maréchal,
« Vous me sommez, pour la troisième fois, de reconnaître votre autorité maçonnique et cette dernière sommation est accompagnée d’un décret qui prétend dissoudre le Suprême Conseil du Rite Ecos *. anc.’. et acc--. Je vous déclare que je ne me rendrai pas à votre appel et que je regarde votre arrêté comme non avenu.
LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ
« Le décret impérial qui vous a nommé Grand Maître du Grand Orient de France, c’est-à-dire d’un rite maçonnique qui existe seulement depuis 1772, ne vous a point soumis l’ancienne Maçon *., qui date de 1723. Vous n’êtes pas, en un mot, comme vous le prétendez, le Gr.‘. Maître de l’Or.*, maçonnique en France, et vous n’avez aucun pouvoir à exercer à l’égard du Sup*. Cons.*, que j’ai l’honneur de présider; l’indépendance des L*. de mon obédience a été ouvertement tolérée même depuis le décret dont vous vous étayez sans en avoir îe droit.
« L’Empereur seul à le pouvoir de disposer de nous. Si Sa Majesté croît devoir nous dissoudre, je me soumettrai sans protestation; mai*; comme aucune loi ne nous oblige d’être Maç.*. malgré nous, je me permettrai de me soustraire, pour mon compte, à votre domination.
« Je n’en suis pas moins, de votre dignité, Monsieur le Maréchal, le très humble et très obéissant serviteur.
Signé: Viennet. »
RESOLUTIONS DE LA GRANDE LOGE CENTRALE le 26 mai 1862
« La Grande Loge Centrale de France:
« Ouï la lecture des pièces qui vient d’être faite;
« Ouï le Gr.*. Orateur en ses conclusions;
« Considérant que le décret de l’Empereur * en date du 11 janvier 1862, ne porte aucune atteinte à l’autorité du Sup *. Cons.’, et à l’existence du Rite écoss.*. anc.*. et acc. *.;
« Considérant que, d’après le même décret, le pouvoir accordé à S. E. le maréchal Magnan ne s’étend que sur les Atel*. du Gr *. Orient de France;
« Et vu l’art. 29 des Règlements Généraux de l’Ordre,
« Déclare:
« 1° Remercier le Sup.’. Cons.*, de la conduite digne et calme qu’il a tenue en cette circonstance;
« 2° Adhérer aux actes qui ont été la conséquence des sommations illégales du Grand Maître du Grand Orient;
« 3° Rester fidèle à son passé, au Sup.*. Cons.*, et à son T.*. 111.*. Gr.*. Maître. »
Que nous voilà loin de la « persuasion fraternelle » promise à son Conseil! On avait permis au Grand Maître Dusage du miroir aux alouettes, et il avait contrevenu aux usages maçonniques en
LE SUPRÊME CONSEIL DE FRANCE
se servant d’une bombarde. Le maréchal n’a pu discipliner ses instincts belliqueux. Parti en guerre, il doit vaincre ou mourir. Le mal est qu’il ne vainct pas et, comme on le verra plus loin, qu’il ne veut pas mourir. Il s’est beaucoup trop avancé en parlant de la « volonté du gouvernement » et en s’abritant derrière l’ordre de l’empereur. Ce dernier ne lui avait jamais donné d’ordre à cet effet, et gageons qu’il se trouve fort ennuyé des mesures prises par son subordonné. D’autant plus que Yiennet va le trouver, ose lui dire « qu’il tiendrait haut et ferme le drapeau du Rite Ecossais et que, plutôt que d’accepter une fusion impossible, le Rite Ecossais fermerait ses temples ». Il réclame, pour s’incliner, un décret impérial de dissolution. Napoléon III répugne à cette solution. C’est un homme peu despotique en somme, cet empereur que ses ennemis ont couvert d’opprobre; un irrésolu surtout, peu enclin à peiner un vieillard qui est tout de même dans son droit et qui sait se défendre. Il se dit probablement que le temps, en supprimant l’octogénaire, amènerait un jour le Suprême Conseil à composition, et que la question se trouverait d’elle-même résolue.
Bref, de ce duel de deux volontés opiniâtres, c’est Yiennet qui sort vainqueur. Et le vaincu sera obligé d’avouer à son Conseil que « s’il n’a pas réussi, c’est parce qu’il n’a pas trouvé, pour réussir, les appuis sur lesquels il croyait pouvoir compter ». Il est fort ennuyé, cette fois, le Grand Maître, pour expliquer sa conduite au Grand Orient, car enfin il ii’a tenu aucun compte de son désir de modération et il a dépassé en arrogance et en autoritarisme les prévisions les plus pessimistes. Il espérait rapporter de sa campagne des dépouilles opimes qui auraient fait passer sur l’indélicatesse de la tactique. Quand on a été comme lui un des complices les plus décidés du 2 décembre, on a quelque mépris pour les formes protocolaires (1). Un coup d’Etat se réhabilite par son succès — il le savait par l’exemple de son Seigneur — mais on ne lui pardonne pas d’avorter. Un chef qui s’est tenu sur la défensive peut perdre une bataille, mais celui qui prend l’offensive n’a pas le droit d’être battu, et ses troupes lui en veulent de la honte où il les a laissées.
(1) Cf. Victor Hugo: Napoléon le Petit , Paris, S. D., édition Hetzel et C ie , in-8°, p. 35 et surtout Eugène Tenot Etude historique sur le Coup d'Etat, 3 e édition, Paris, 1868, in-8°.
LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ
Si les moyens employés par Magnan ont, pour employer son expression, « répugné à son cœur de maçon », iis ont d’autant plus répugné au cœur de ses administrés que nombre d’entre eux avaient déjà déploré ses premières attaques. Le fiasco achève de les indigner. Mais que faire? On ne peut pas limoger le maréchal comme un simple général qui a témoigné de son incapacité. Ce ne sont pas les députés des loges qui l’ont placé à ce poste de Grand-Maître, mais l’Empereur. Et demander au maréchal de passer la main à un civil maçon est impossible. Ce serait presque attenter à l’honneur de l’armée. Sa démission seule pourrait sauver la face. On en parle — à mots couverts. A mots couverts que des frères indiscrets ou astucieux vont glisser délicatement dans l’oreille du Grand Maître. En même temps on propose de changer désormais le nom du Conseil du Grand Maître en celui de Conseil de VOrdre. La séance du 4 juin 1862 nous montre le maréchal Magnan résistant à ce double affront. Nous l’avons dit plus haut: il ne voudra pas mourir. Démissionner parce qu’on n’a pas vaincu, ce serait le renversement de toutes les coutumes militaires. Il restera! Il l’affirme avec une fermeté guerrière d’autant plus vive que ses soldats n’ont pas le pouvoir de le déboulonner. Mais ils ont le pouvoir, ne serait-ce que par son titre, de faire dépendre de l’Ordre même et non plus du Grand-Maître le Conseil nommé par eux. Et cela, ils le feront malgré lui, avec la satisfaction intime de récupérer ainsi un peu des prérogatives annihilées par la décision de l’Empereur.
Voyons le maréchal Magnan sur la sellette.