SEANCE DU 3 JUIN
Le T-*. Ill-‘- Grand-Maître entretient le Conseil des efforts qu’il a faits pour amener la fusion des deux obédiences. S’il n’a pas réussi, s’il ri’a pas trouvé, pour réussir, les appuis sur lesquels il croyait pouvoir compter, il a du moins la conscience d’avoir tenté une entreprise essentiellement conforme aux grands intérêts de l’Ordre. D’après ce qui lui a été rapporté, on a paru croire que cet insuccès le mettait dans l’obligation de se démettre de la Grande-Maîtrise, mais il ne pense pas ainsi. Il aurait désiré opérer la fusion des obédiences; il n’a pas réussi, mais ce but est véritablement désirable, et parce qu’il a échoué, parce que le résultat est ajourné peut-être, rien ne lui fait une obligation de se retirer; il restera.
LE SUPRÊME CONSEIL DE FRANCE
Passant à un autre sujet, le T. 111. Grand-Maître s’étonne que la Commission de révision de la Constitution ait cru devoir modifier le titre du Conseil du Grand-Maître et proposer de l’appeler désormais Conseil de l’Ordre.
Il voit dans cette modification une tentative pour amoindrir ses pouvoirs, pour le mettre lui-même sous la tutelle du Conseil. Il veut que la prépondérance du Conseil soit grande, mais il ne veut pas qu’elle s’agrandisse aux dépens de la sienne.
La maçonnerie avait un Grand-Maître élu par elle; aujourd’hui elle en a un nommé par le Pouvoir; mais le Conseil est élu: il y a donc là une pondération suffisante, et le Grand-Maître s’oppose à la modification proposée.
Le président du Conseil obtient la parole du T. 111. Grand-Maître et, avant d’entrer dans l’examen de la révision de la Constitution, il déclare que c’est pour lui un devoir impérieux de protester, tant en son nom personnel qu’en celui dii Conseil entier contre ce qui aurait pu être dit au T. 111. Grand-Maître des sentiments du Conseil.
Le T. 111. Grand-Maître semblerait indiquer que des membres du Conseil auraient exprimé la pensée qu’il serait dans l’obligation de donner sa démission. Or, le président du Conseil connaît assez les sentiments que ses frères nourrissent pour le Grand-Maître pour affirmer que cette assertion est dénuée de fondement; les paroles du Grand- Maître ont péniblement affecté le Conseil, et il supplie instamment le Grand-Maître de nommer la personne qui l’avait si mal renseigné.
Le T. 111. Grand-Maître entend avec satisfaction les paroles du président du Conseil et clôt l’incident.
La discussion a lieu, et les propositions de la Commission de révision sont successivement adoptées par le Grand-Maître et le Conseil, sauf la modification apportée à l’article 28, que le Conseil adopte, mais que le Grand-Maître repousse.
Le maréchal Magnan n’en continue pas moins, durant l’exercice de sa fonction, de se décorer du titre de « Grand Maître de la Maçonnerie française », et les maçons de son obédience n’ignorent pas qu’il... se trompe. Il y a même, à l’Assemblée législative de 1862, un malheureux frère qui fait observer avec la plus audacieuse ingénuité qu’il ne peut pas prendre ce titre « puisqu’il y a des rites qui ne reconnaissent pas son autorité ». Tout de suite un sauveteur bénévole, en parlant d'autre chose, s’empresse de noyer ce brûlot.
Le décret qui a nommé Magnan est formel et ne le désigne que comme Grand Maître du Grand Orient de France. Cet officier général commet déjà ce péché de « solliciter les textes » que M. Paul Meyer constatera plus tard au moment de l’Affaire Dreyfus chez les stratèges en chambre de l’Etat-Major. Qu’on ne vienne pas arguer que le mot « Grand Orient » pouvait signifier,
LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ
aux yeux de Napoléon III, ignorant les autres rites, la maçonnerie française tout entière.
Ohl on se garde bien de faire état de l’article II du Décret impérial du 11 janvier 1862, aux termes si formels: « Son Excellence M. le maréchal Magnan est nommé Grand Maître du Grand Orient de France ». On s’appuie sur l’article précédent: « Le Grand Maître de VOrdre maçonnique de France , jusqu’ici élu pour trois ans, en vertu des statuts de l’Ordre, est nommé directement par nous, pour cette même période. »
N’était-ce pas le titre que portaient les imprimés du Grand Orient, imprimés dont s’inspira forcément le secrétaire chargé de rédiger le décret? Est-ce que toutes les constitutions publiées par lui depuis sa naissance n’étaient point intitulées « Constitutions... de l’Ordre maçonnique en France », coutume qu’il conserva jusqu’en 1884! Cela ne pouvait tout de même pas signifier, même à ses propres yeux, qu’il détenait le monopole de l’Institution, puisqu’en maintes correspondances nous le voyons traiter ou fraterniser avec les autres Puissances françaises.
Ensuite en quoi cet Ordre maçonnique de France élisant son Grand Maître tous les trois ans « en vertu des statuts de l’Ordre » pouvait-il s’appliquer à une Organisation comme le Rite Ecossais où cette disposition n’existait pas et où, au contraire, les gouvernants étaient inamovibles? Non. On l’a nommé, lui, Magnan, pour mettre fin à l’antagonisme qui mettait aux prises pour la Grande Maîtrise du Grand Orient le cousin de l’empereur, le prince Murat et son oncle Jérôme Bonaparte. C’était une nomination de circonstance, faite uniquement pour remédier à une situation particulière, pour guérir un mal localisé au Grand Orient de France.
Nous nous sommes élevé ailleurs contre le satisfecit que MM. Camille Savoire et André Lebey ont accordé à leur obédience en écrivant dans leur livre Les Ateliers Supérieurs du Grand Orient (1), la phrase suivante:
« En 1862 le Grand Orient vint au secours du Suprême Conseil dont l’existence était menacée par le gouvernement de l’époque; il obtint que le décret de dissolution rendu contre le Suprême Conseil fut retiré. »
(1) Historique... Doctrine. Paris. 1924. In-8°. Publication officielle du Grand Orient de France.
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Nous trouvons toujours que ce satisfecit est... excessif. Les termes d'ailleurs en sont inexacts en tous points. D'abord parce que le gouvernement ne fut pour rien dans la proscription dont on entendait frapper le Suprême Conseil i ensuite parce que les actes et les textes sont là pour prouver que le maréchal Magnan a tout fait pour mener à bien — et à mal — sa vilaine opération. La vérité ramenée à ses justes proportions est déjà assez flatteuse pour le Grand Orient. Il peut avec raison s'enorgueillir du seul geste alors permis à sa bonne volonté: le désaveu de l'intolérance de ses meneurs. Oh! il l'a désavouée... avec discrétion, mais ne le chicanons pas là-dessus, car il faut reconnaître qu’il lui était difficile d'agir plus explicitement dans l'état de sujétion où il se trouvait. Reconnaissons-le nettement, il n'a pas du tout sanctionné de son approbation la tactique suivie par son Grand Maître.
Rappelons lui, toutefois, pour le maintenir en état de modestie, que huit ans auparavant il avait applaudi à la tentative d'accaparement du prince Murat, et que par la suite il mettra le baume de ses éloges et de ses suffrages consentis sur la contrition de son Grand Maître.
Le maréchal Magnan, d'ailleurs, dans ses explications qui ont l'accent d’une défense, a l'adresse de rappeler que ses procédés trouvaient leur justification dans le souci qu'avait toujours témoigné son obédience d'accaparer les loges du Suprême Conseil. Il veut bien assumer seul la responsabilité de l’acte; mais il dénonce en même temps, avec une délicatesse assez politique, la complicité occulte — d'ordre moral si l'on veut — qui l'y a poussé.
Complicité occulte? De quelle discrétion ne témoignons-nous pas encore en employant cette expression! La gêne produite par l’échec du coup de force s'est à peine dissipée que la vieille ambition se réveille, et se révèle avec la plus imprudente maladresse. Le 12 novembre de la même année — 1862 — le rapporteur du Grand Collège des Rites, non seulement absout le maréchal Magnan, mais glorifie sinon sa méthode du moins son initiative par les paroles suivantes:
« L’unité maçonnique et la fusion des rites ont été de tout temps l’objet des préoccupations des grands maîtres de l’Ordre, le but des travaux assidus de ceux qui, remplis des véritables sentiments maçon-
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niques, veulent la prospérité de l’Ordre et travaillent à sa perfection (1). »
Et de l'autel, où monte vers lui cet encens, le Grand Maître (si toutefois l'ironie peut fleurir dans le cerveau d'un homme de guerre) doit savourer le mea culpa de ses bons frères, revenus partager avec lui les fruits amers de sa défaite.
Fruits combien amers qu'il n’était pas parvenu à digérerI Quand, quelques mois auparavant, le frère Pinon, membre de son obédience, avait publié son Annuaire (2), il avait, de sa propre autorité toujours, rendu un décret interdisant la vente du livre dans les ateliers et suspendant l'auteur de ses droits maçonniques. Et quel est le principal motif invoqué dans ce décret, celui que l'on sent le plus condamnable aux regards du Grand Maître? Celui-ci:
« Attendu que ce frère, par la forme et la composition de son ouvrage où se trouve la nomenclature de tous les Rites dissidents, n'a tenu aucun compte des actes du Chef de VOrdre et s'est montré sans respect pour Y Obédience dont il relève . »
Comme l’auteur, Pinon, se garde de toute appréciation sur les rites dont il donne la nomenclature, l’accusation d’être « sans respect pour l'Obédience dont il relève » repose donc sur le fait d’avoir osé (le traître!) admettre et consacrer par son Annuaire l’existence en France d'autres puissances maçonniques.
Le Conseil de l’Ordre, obéissant ou qui pense peut-être que le meilleur moyen de ne pas ébruiter les gaffes de son Grand Maître est encore de les couvrir, entérine légalement ce décret, un mois après, le 31 août 1862.
On a boudé un peu le maréchal pour sa « retraite forcée », mais on n’en continue pas moins dans les banquets officiels à boire « à l’unité de la Franc-Maçonnerie ». Et si les toasts portent la santé des ateliers de la Correspondance et celle des maçonneries étrangères, on omet toujours de. prier le Grand Architecte (qui alors (( est toujours debout » !) de répandre ses grâces sanitaires sur les autres maçonneries françaises.
(2) Pinon: Annuaire universel de tous les rites de la maçonnerie française et étrangère 1862-63. Paris, in-8°.
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Et le Suprême Conseil? Il a l’esprit de ne pas faire trop parler de lui, tout en se montrant extrêmement respectueux des décisions du Préfet de police, quand l’attitude de certains de ses ateliers prête à critique.
Le maréchal Magnan, renommé Grand Maître du Grand Orient, cette fois par les suffrages de ses frères à qui l’Empereur avait eu « l’insigne bonté » de rendre leurs droits électifs, a remisé ses armes de combat — mais non son ambition et sa rancœur car il continue de s’appeler « Grand Maître de la Maçonnerie française ».
C’est de la guerre en dentelles après le terrible assaut subi.
Toutefois l’alarme avait été chaude. Et le Suprême Conseil témoigna de sa reconnaissance envers son Grand Commandeur Viennet en faisant frapper à son effigie une médaille, qui fut souscrite avec joie par les membres des ateliers écossais.