LE MIRAGE DE L’UNITÉ MAÇONNIQUE
Si les procédés employés par son Grand Maître pour réaliser l’unité maçonnique déplurent au Grand Orient, l’idée même ne cessa jamais de l’obséder.
C’est une obsession de pouvoir catholique — pouvoir n’allant pas évidemment jusqu’à vouloir s’étendre, selon le sens du mot, à l'Univers entier, mais du moins disposé et résolu à n’admettre en France que son seul Evangile. Depuis sa genèse jusqu’à la fin du xix e siècle cette ambition n’a jamais abandonné le Grand Orient.
Il y a dans ce cas un phénomène d’ordre moral qui dépasse les individus et qui dirige leur volonté.
La maçonnerie est, qu’on le veuille ou non, une religion. Religion différente des autres parce qu’elle ne repose pas sur un dogme intangible et « n’admet aucune limite à la recherche de la vérité » (avec cette restriction toutefois que la croyance orthodoxe en la Divinité demeure un landmark pour certaines Puissances) — mais une religion tout de même par son esprit de bienfaisance, la solidarité spirituelle de ses membres et l’idéalisme de ses conceptions humanitaires.
Or, toute église qui, chez un peuple, groupe le plus grand nombre de croyants, supporte mal les autres églises et tend à les annihiler ou à les absorber. C’est un besoin d’accaparement presque inconscient et toujours basé sur l’intérêt général. Aux xvn 6 et xviii® siècles, l’Angleterre protestante limite les droits des catholiques, les infériorise socialement, pendant que la France catholique maltraite ou chasse les protestants.
LE SUPRÊME CONSEIL DE FRANCE
Les hommes qui ne se plient point à la règle commune déplaisent à la majorité et sont, d’autre part, suspects à l’Autorité. Celleci, à travers les âges, a toujours voulu établir la discipline de ses sujets sur l’uniformité de leur foi. Les mesures de Torquemada, serviteur de la monarchie espagnole, ainsi que les excès de la Révolution française s’expliquent à la lumière de cette idéologie. Les cultes différents, en outre, risquent, en se querellant, de troubler l’Etat.
Lorsque l’Eglise française voulut obtenir contre les Réformés les actes de coercition qui appauvrirent le royaume et déshonorèrent le Roy, il a fait valoir non seulement le service de Dieu, mais la sécurité publique — et notons-le bienl — le mutuel amour qui doit régner parmi les hommes. Il n’est pas sûr du tout que certains de ses desservants — tel Fénelon — ne furent point sincères en donnant aux persécutions approuvées cette finalité humanitaire.
C’est une idée que Marat lui-même partagera. Et M. de Massac exprime bien l’opinion de son siècle lorsqu’il écrit:
« La nation qui admet indifféremment plusieurs religions, fait penser qu’elle n’en a point; elle est ordinairement fertile en révolutions (1). »
Doit-on interpréter semblablement le but d’unification poursuivi par le Grand Orient à l’égard et au préjudice des maçonneries voisines? Il ne peut s’expliquer autrement.
Le Grand Orient, grisé par sa réussite, acquiert tout de suite l’arrogance ingénue d’un croyant aveuglé par sa foi. Déjà, en 1776, dans son traité d’union avec les Directoires Ecossais, il affirme:
« Le Grand Orient ne reconnaît pas en France de pouvoir supérieur, ni même égal au sien. »
Nous ne voyons qu’intolérance dans son geste obstiné. C’est juger trop simplement. A n’en pas douter, il est inspiré par le désir d’être plus fort et de supprimer une concurrence, mais il est animé plus encore par la noble illusion de rendre plus étroite la fraternité maçonnique.
Dès qu’un nouveau régime s’établit en France, le Grand Orient
(1) Recueil d'instructions..., loc. cit., p. 78.
LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ
essaie d’en profiter pour étendre sa domination sur les dissidences — par la ruse à l’avènement de Louis XVIII; par la persuasion sous Charles X; après les journées de juillet en caressant l’espoir de voir les deux rites unis sous la grande maîtrise du fils aîné du roi Louis-Philippe; lors de la République de 1848 en lançant sa circulaire du 7 avril où, invoquant le « principe démocratique », il entend « amener l’unité dans l’administration générale de l’Ordre maçonnique en France »; sous le second Empire, ... nous venons de le voir. Pour qu’une politique demeure si constante avec des maîtres changeants, c’est qu’elle est possédée d’une mystique.
C’est par obéissance à cette mystique, plus peut-être qu’à son amour pour le Grand Orient, que Besuchet s’élève contre la politique conciliante de Cambacérès dans les lignes reproduites au cours de cet ouvrage. Son opinion, nous la voyons reprise en 1839 par L. Th. Juge de Tulle — lui, en faisant plus décemment « abstraction de toute idée de suprématie de tel ou tel rite » — lorsqu’il écrit dans Hiérologies et Bébélologies (1).
« Il est à regretter que Cambacérès n’ait pas profité de sa haute position pour... réunir en un seul tous les camps, et pour leur faire adopter à tous un seul et même drapeau, un seul et même rite. »
Et, reprenant presque les termes de Besuchet, il ajoute:
« Il n’a pas fait pour l’initiation secrète tout ce qu’elle était en droit d’attendre de son concours à ses œuvres et de sa participation active à ses travaux. »
Oui, c’est un préjugé que presque tous les écrivains du xix e siècle subissent, même ceux qui, comme Rebold, ne portent pas le Grand Orient dans leur cœur.
Même Abraham, pourtant fort peu adulateur de son obédience qui, d’ailleurs, l’excommuniera, même Abraham, défenseur opiniâtre du Rite Ecossais, supplie, en 1800, le Grand Architecte de convertir les frères dissidents :
« Fais leur sentir, s’écrie-t-il, comme nous le sentons nous-mêmes, le précieux avantage de leur réunion au Grand Orient de France, étoile fixe et flamboyante, centre de toute lumière, et le foyer commun de toutes les vertus (2). »
(1) Paris, 1839, in-8°, p. 191 et 192.
(2) De la nécessité indispensable de la Réunion de toutes les loges de la République Française, au Grand Orient de France. Dans Le Miroir de la Vérité, T. I. p. 94.
LE SUPRÊME CONSEIL DE FRANCE
Pour eux il ne peut y avoir d'union sans unité. Les deux mots leur semblent synonymes.
Le temps seul — et encore après combien de lustres I — finira par accuser la faillite de ce concept, en démontrant que l’indépendance des Rites n’implique nullement la divergence foncière de leurs doctrines et la réciproque inimitié de leurs fidèles.
C’est sous la troisième République que l’objectif du Grand Orient de France se modifiera. On aura alors la conscience nette de la faute commise au début du siècle, et on essaiera de reprendre le projet d'union. Le frère Caubet en 1874 en préconisera la réalisation dans plusieurs articles de sa revue Le Monde Maçonnique. Le 6 juillet de la même année, le frère Rrémont, chevalier d’éloquence du chapitre Les Frères Unis Inséparables, dans son Rapport sur la situation actuelle des Hauts Grades (1), résumera excellemment la situation désirée, telle que l’avaient conçue en 1804, à de minimes détails près, les Commissaires des deux Puissances:
Faire du Grand Orient l’obédience dont relèveraient les ateliers symboliques avec le Conseil de l’Ordre comme administrateur de tous les ateliers, y compris ceux du Rite Ecossais:
Faire du Suprême Conseil du Rite Ecossais (ancien accepté) l’obédience dont relèveraient tous les ateliers supérieurs Français ou Ecossais depuis le 4 e degré jusqu’au 33 e inclus.
Par conséquent réunion des deux rites en ce qui concerne les Ateliers Symboliques et réunion également des deux rites en ce qui concerne les hauts grades.
Ces deux Obédiences seraient complètement autonomes et constitueraient, chacune ainsi organisée, ce qui formait autrefois les deux obédiences anciennes.
Séparation complète et réunion tout à la fois. »
Le Convent du Grand Orient de 1881 vote une résolution tendant « à la Constitution d’un Grand Orient Symbolique et d’un Suprême Conseil distincts et indépendants l’un de l’autre. » Et, l’année suivante, le rapporteur de la question au Convent, un député estimé pour son « esprit maçonnique », le frère Francolin, prononce ces paroles raisonnables, susceptibles d’amener à composition les derniers partisans de l’unité.
LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ
« L'union qui respecte l'autonomie et les principes de chaque Obédience peut avoir tous les avantages de la fusion. »
Jusqu'à nos jours, on essaiera encore maintes fois, et moins officiellement, de renouer la chaîne...
Trop tardl
Toujours le Suprême Conseil déclinera l'invitation. Par méfiance? Nous ne le croyons pas. Etant le seul Suprême Conseil reconnu en France par la Confédération des Suprêmes Conseils, il serait demeuré, quoi qu'il put advenir, dans une position inattaquable. Mais il avait maintenant des loges bleues nombreuses, avec lesquelles il lui fallait compter (nous allons en avoir la preuve!), qui auraient pu considérer son mariage avec le Grand Orient comme une reddition, et se refuser à le suivre. C'eut été rompre l'équilibre d'une situation lentement et courageusement acquise.
Et le Rite Ecossais, soucieux de ne pas compliquer son existence et de conserver son particularisme, continuera de s'en tenir avec le Grand Orient aux relations de bon voisinage, préférant le charme d'une entente cordiale aux instables délices de la cohabitation.