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REBELLION DES LOGES BLEUES CONTRE L'AUTORITÉ DU SUPRÊME CONSEIL

e Suprême Conseil, ayant vaincu l’opposition extérieure, va se trouver en butte à une opposition... intime, et cette fois non plus à des difficultés d’ordre matériel mais d’ordre administratif.

Nous avons expliqué l’organisation du Rite en sections et le contrôle que le Suprême Conseil se permettait sur leurs décisions — contrôle que les Grandes Constitutions lui donnaient le droit et lui imposaient le devoir d’exercer. Certaines loges bleues, se plaignant que même dans la Première Section les délégués des ateliers supérieurs, formant majorité, mettaient sans cesse obstacle à leurs desiderata, se livrèrent à de dangereuses initiatives. La loge La Justice n° 133 (au Rite Ecossais tous les ateliers portent un numéro d’après l’ordre de leur inscription) supprima, en 1865, de ses planches de convocation, la formule « A la Gloire du Grand Architecte de l’Univers ». Vertement on la rappela au respect des convenances maçonniques internationales. En 1868 Les Elus d’Hiram émettent un vœu pour la suppression parmi les hauts grades du titre de Prince Maçon comme attentatoire à la dignité des autres frères. C’était là une question qui échappait à la compétence d’une loge bleue et on le lui fit remarquer sans ménagement. Ce vent de fronde passe sur d’autres ateliers, surtout à l’occasion de l’achat d’un local sur lequel les avis étaient fort partagés. Le Suprême Conseil ne se laisse pas intimider, et il va jusqu’à réclamer l’assistance du gouvernement pour « démolir » les loges récalcitrantes. L'Alliance Fraternelle , Le Héros de VHumanité, La Ru -

LE RITE ECOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTE

che Ecossaise sont ainsi fermées. Elles demandent l'aman après une éclipse de quelques mois; mais on arrête difficilement une émancipation qui a commencé et qui — signe des temps où l'esprit libéral (on ne dit pas encore démocratique) gagne du terrain — tend de plus en plus à se développer. Aussi, en 1868, le Très Puissant Souverain Grand Commandeur Allegri, qui vient de succéder à Yiennet, adresse à tous les ateliers une Circulaire où se trouvent ces lignes :

« Si des modifications semblent nécessaires à certains d’entre nous, que dans les ateliers auxquels ils appartiennent, ils fassent connaître leurs vœux; que de l’atelier arrive cette réclamation régulièrement transmise au Suprême Conseil qui, après une sérieuse étude, adoptera tout ce qui lui paraîtra compatible avec la loi qui nous régit, et fera de ces vœux l’objet de propositions spéciales. »

Les propositions de modifications affluent. On nomme une commission de révision des Règlements Généraux dont fait partie un jeune avocat du nom de Brisson, qui sera plus tard un des premiers hommes politiques de la République.

Le frère Charles Floquet, qui, comme le frère Brisson, deviendra président de la Chambre des Députés, est dans les coulisses, soutenant la rébellion de sa juvénile et ardente éloquence. En outre, l'exemple du Grand Orient encourage les novateurs. Il a des Convents composés des députés des loges, qui établissent, chaque année, la législation du Rite, et, à partir du 6 septembre 1871, ce Convent décidera même de supprimer la Grande Maîtrise et de conférer ses pouvoirs à un Conseil de l'Ordre pris dans son sein. Quelle différence entre cette organisation égalitaire et le pouvoir oligarchique qui règne au Rite Ecossais!

On essaie de restreindre dans la Première Section l'autorité des délégués des ateliers supérieurs, relativement à la gestion des loges bleues. Mais cette concession, d'ailleurs illusoire, est insuffisante, de même que la nomination d'une Commission Administrative, composée, il est vrai, de membres du Suprême Conseil, mais à l'élection de laquelle pouvaient participer tous les députés de la Grande Loge Centrale.

Il y a surtout la formule du Grand Architecte contre laquelle plusieurs loges protestent, allant jusqu'à imiter la révolte de la loge La Justice en l'effaçant de leurs ordres du jour ou en l'éli-

minant de leurs travaux. Les étrangers qui s'étonneraient de cet état d'esprit doivent tenir compte des progrès que faisait la Libre- Pensée — et dans tous les milieux. Les révolutions qui s'étaient succédé en France, en aidant au mélange des classes et en donnant les droits de citoyen à l'ouvrier, avaient contribué à abolir le respect des maîtres — tant du maître du Ciel que des maîtres de la Terre. La devise de Blanqui « Ni Dieu ni Maître », en excitant la colère des gouvernants, devenait celle des mécontents, des frondeurs et des sociologues humanitaires. Proudhon, en se présentant à la loge de Besançon. Sincérité Parfaite Union et Constante Amitié , avait répondu à la question rituelle « Que doit-on à Dieu? »: La Guerre (1)1 Cette déclaration lui avait bien attiré, de la part du Vénérable, une admonestation, mais si peu indignée et si peu efficace que son initiation avait suivi. Auguste Comte, dont la philosophie se préoccupait peu du divin, comptait de nombreux disciples parmi l'élite de la nation, et l'athéisme patent de Littré ne l'avait pas empêché d’être reçu parmi les Quarante de l'Académie Française.

Les nations ne peuvent se juger avec équité que si l'on considère objectivement leurs différentes façons de vivre, leur climat, leur degré de civilisation et l'idéologie de leurs penseurs. C'est au nom de « la liberté de conscience » que les loges récalcitrantes veulent obtenir du Suprême Conseil la liberté de ne pas invoquer le Grand Architecte, et ce ne sont durant de longues années, sur cette irritante question, qu'une suite de demandes et de protestations qui laissent le Suprême Conseil intraitable. Ce dernier est lié par les Grandes Constitutions, et il estime — et il estimera toujours dans sa sagesse — qu'un Corps faisant partie d'une Confédération, ne peut, de son propre chef, transiger avec des conventions internationales. Des menaces de scission lui sont adressées. Le Grand Orateur du Suprême Conseil, le f.\ Malapert, prononce, le 1 er mai 1874, dans une cérémonie officielle, une remarquable allocution toute pleine de souvenirs historiques et d’arguments heureusement déduits qui, par son interprétation de

(1) P. J. Proudhon a longuement commenté cette réponse dans le tome II, pp. 208 et suiv., de son ouvrage De la justice dans la Révolution et dans l'Eglise , Paris, 1858, 3 vol. in-18. Il essaie de démontrer ou démontre que, malgré son « expression malheureuse », cette réponse était, « sans le savoir, d'accord avec la pensée profonde de la Franc-Maçonnerie ». On verra plus loin sa définition du Grand Architecte.

LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ

la fameuse formule, aurait pu et dû satisfaire les frères les plus irréductibles. Imprégnée de pensée libre, elle donnait nettement du Grand Architecte la définition symboliste adéquate à toutes les confessions, et à la conception que doit en avoir la maçonnerie mondiale. En effet, Anderson, ayant précisé dans ses Obligations que toutes les religions y sont admises, il est contraire à ces Obligations de prétendre faire du Grand Architecte le dieu particulier d’une de ces religions.

« Nos bras sont ouverts pour toutes les convictions, s’écrie le Grand Orateur du Suprême Conseil. Nous ne donnons aucune forme au Grand Architecte de VUnivers, nous laissons à chacun le soin d'en penser ce qu'il veut. Quant à nous, nous nous inclinons devant l’infini, l’incompréhensible, et nous n'imposons pas plus la religion de Jupiter que celle d'Adonai; toutes sont égales à nos yeux. »

Déjà — ceci soit dit en passant — le Très Illustre frère Yiennet avait trouvé le moyen, dans une pièce de vers profanes, Epître aux Rois de la Chrétienté sur Vindépendance de la Grèce , d’exprimer cette même conception maçonnique:

Chacun prie à son gré le Dieu de l’Univers;

Je lui laisse à juger tous les cultes divers;

Et mon esprit, armé contre l'intolérance,

Des humains, quels qu'ils soient, respecte la croyance.

Et plus près de nous, un autre Très Puissant Souverain Grand Commandeur, le frère Jean-Marie Raymond donnera du Grand Architecte une explication — plus philosophique dans son panthéisme — pareillement dégagée de toute emprise confessionnelle:

« Nous avons voulu cristalliser l’Immortalité dans le Symbole du Grand Architecte de l’Univers, sorte de figuration de l’Unité Cosmique, suprême Intelligence universelle, qui n’est autre chose que la Vie elle-même. »

Il n’est pas sans intérêt de rapprocher ces définitions de celle de P. J. Proudhon:

« De l’idée de rapport ou d’équilibre la Franc-Maçonnerie déduit sa notion de l’être divin. Le Dieu des maçons n’est ni Substance, ni Cause, ni Ame, ni Monade, ni Créateur, ni Père, ni Verbe, ni Amour,

ni Paraclet, ni Rédempteur, ni Satan, ni rien de ce qui correspond à un concept transcendental: toute métaphysique est ici écartée. C’est la personnification de l’Equilibre universel: il est VArchitecte; il tient le compas, le niveau, l’équerre, le marteau, tous les instruments de travail et de mesure. Dans l’ordre moral il est la justice. Voilà toute la théologie maçonnique (1). »

Certaines loges, comme La Justice et La Mutualité qui contenaient un élément intellectuel aux idées politiques fort avancées, ne se laissent pas convaincre et se mettent volontairement en sommeil, en attendant d'être frappées de suspension par le Suprême Conseil pour ce témoignage de rébellion (2). Ce chapitre prendrait des proportions excessives s'il nous fallait relater en détail toutes les phases du désaccord qui ira s’accentuant entre les ateliers symboliques et le Suprême Conseil.

En vérité — mise à part la question du Grand Architecte qui est surtout d'ordre sentimental — les loges, en voulant se soustraire à l’autorité du Suprême Conseil, ne témoignent pas d'une ambition excessive ni même illégitime. Quelle était, en effet, dans les Conventions de Lausanne, la condition exigée d'un Suprême Conseil pour faire partie de la Confédération? Celle-ci:

a Etre le Chef Suprême, Souverain absolu du Rite Ecossais Ancien Accepté dans sa juridiction, en ce qui concerne au moins tous les degrés au-dessus du 3 e , et en posséder exclusivement l'Administration et le Gouvernement. »

Donc le Suprême Conseil devait être le maître absolu de la hiérarchie maçonnique du 4 e au 33 e degré, mais il pouvait ne pas l'être pour les grades inférieurs. D’ailleurs, d'autres Suprêmes Conseils étrangers s'étaient déjà détachés des loges bleues, en ne les considérant que comme une étape par laquelle ses membres devaient obligatoirement passer. Pourquoi le Suprême Conseil de France ne les imitait-il pas?

(1) P. J. Proudhon, De la justice dans la Dévolution et dans l'Eglise , loc. cit. t T II, p. 212.

(2) La composition de la loge La Mutualité était particulièrement brillante. Elle comptait sur ses colonnes des hommes politiques comme Camille Pelletan, Georges Périn, Edouard Lockroy, Camille Dreyfus, des écrivains comme Wyrouboff et François Favre, auteur d’un excellent recueil maçonnique, le sculpteur Aimé Millet, le professeur Boutteville, le D r Lannelongue, etc...

LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ

Au fond tout le monde avait raison. Le Suprême Conseil, à l’époque, tenait sa fortune beaucoup plus de ses loges bleues que de ses chapitres ou de ses aréopages. Les frères étaient, beaucoup moins qu’aujourd’hui, sensibles aux charmes des Hauts Grades, et la constatation, déjà faite en 1829 par le f.\ Quantin, que le Suprême Conseil était une tête sans corps, risquait de se trouver une fois de plus justifiée.

Bref, ce qui devait arriver arriva. Un mouvement séparatiste, déjà amorcé en 1875 par la loge L'Union des Cœurs (radiée immédiatement des contrôles pour cette tentative révolutionnaire), se déclancha au début de 1880, avec pour les ateliers ce programme de ralliement:

« Aux Suprêmes Conseils l'administration des Hauts Grades. Aux Grandes Loges le gouvernement des Ateliers Symboliques. »

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