LA GRANDE LOGE SYMBOLIQUE ÉCOSSAISE
Nous ne nous étendrons pas longuement sur la nouvelle organisation maçonnique qui fut le résultat du schisme provoqué dans l’Ecossisme français par le mécontentement des ateliers bleus. Nous avons expliqué ailleurs quel fut son fonctionnement et le caractère parfois trop politique de ses manifestations. La date de sa naissance officielle? Le 12 février 1880. Son titre: Grande Loge Symbolique Ecossaise.
Ici un commentaire s’impose sur la valeur respective des mots symbolique et écossaise.
Pourquoi Symbolique?
Au début du xvni c siècle deux degrés seulement existaient dans la maçonnerie anglaise réveillée en 1717, ceux d’Apprenti et de Compagnon; et quand Anderson dans l’édition des Constitutions de 1723 fait allusion aux « Maîtres et Compagnons », il ne désigne qu une seule classe d’initiés ne différant que par les charges qui pouvaient leur être imparties. Notons ici — car qui sait si le manque d’intellectualité reproché à la maçonnerie contemporaine n’est point due à l’abandon de cette pratique? — que, si les Apprentis pouvaient être reçus comme tels par un atelier, la Grande Loge seule se réservait la faculté de les élever au grade de Maître ou Compagnon. La distinction en trois grades dut se faire entre 1723 et 1738, puisque la nouvelle édition des Constitutions de cette dernière date stipule les trois cérémonies d’initiation.
Cette triple initiation forme l’essence de la maçonnerie. Celle-ci peut exister sans les Hauts Grades, alors que ces derniers ne se peuvent concevoir pour aucun maçon sans un stage préalable dans les trois premiers degrés. Comme l’a fort bien
LE RITE ECOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ
dit Ed. Quartier-La-Tente: « Quiconque (ce qui d’ailleurs n’est pas possible, ni admissible) entrerait dans la maçonnerie philosophique sans avoir fait le stage obligatoire dans les trois premiers Grades, ne comprendrait absolument rien à l’enseignement des Grades Supérieurs. C’est d’ailleurs ce qui arriverait à l’élève qui entrerait dans une école secondaire, sans avoir suivi d’une façon régulière les années de l’école primaire (1). »
Ces trois premiers degrés constituent ce que l’on appelle la maçonnerie symbolique ou maçonnerie bleue.
Donc, en s’intitulant Symbolique , la puissance nouvelle française entendait dire qu’elle n’allait pratiquer que ces degrés.
Pourquoi écossaise?
L’explication maçonnique du mot est d’autant plus nécessaire qu’on le trouve souvent accolé à des obédiences, sans que le mode de leur création le justifie. En réalité, n’est « écossaise » qu’une Grande Loge ayant reçu son investiture d’un des Suprêmes Conseils du Rite Ecossais Ancien et Accepté ou d’une Grande Loge issue de l’un d’eux. Quant aux ateliers placés sous la juridiction du Grand Orient qui prétendent pratiquer encore le Rite Ecossais (dont les insignes, la batterie rituelle et les coups mystérieux diffèrent un peu de ceux du Rite français), c’est une prétention qui trouve sa justification dans leur origine écossaise, soit qu’elles proviennent des anciennes obédiences du xvm e siècle absorbées par le Grand Orient, soit qu’elles aient passé à cette dernière puissance après avoir été « installées » par le Suprême Conseil. Ce court commentaire aidera à comprendre pourquoi les loges dissidentes du Suprême Conseil, en fondant un nouvel organisme, ont tenu à garder l’épithète qui affirmait leur provenance.
Il y avait en outre dans cette épithète le respect instinctif que gardent généralement les sociétés comme les individus pour les lieux où la lumière leur fut donnée. Les maçons de la Grande Loge Symbolique n’entendaient pas que leur geste prit le sens fâcheux d’une trahison ou même d’une désertion. Ils ne revendiquaient, comme on l’a vu, que l’autonomie des loges bleues dans le cadre écossais; et leur différend avec le pouvoir directeur n’impliquait pas du tout une désaffection pour le Rite.
(1) Les Grades et les Rites maçonniques, loc. cit., p. 9.
La Grande Loge Symbolique a l’activité des jeunes entreprises. — Malgré son esprit libertin — au sens exact du mot — elle a l’adresse de demeurer fidèle aux Principes qui régissent l’Institution. Elle s’oppose aux innovations, comme celle de l’entrée de la femme dans la Franc-Maçonnerie préconisée par certains de ses membres, qui pourraient compromettre son caractère maçonnique et conséquemment son expansion. Cette attitude pleine de sagesse lui permet de nouer des relations officielles avec d’autres puissances, parmi lesquelles se trouvent bientôt non seulement le Grand Orient, mais le Suprême Conseil lui-même. Le feu des passions une fois apaisé, on se rendait justice — réciproquement.
Puis le Suprême Conseil qui, au cours des âges, même durant ses conflits parfois si aigus avec le Grand Orient, s’était toujours montré, de l’aveu même de ses adversaires, de la plus parfaite tolérance, n’avait jamais empêché les membres des loges qui lui étaient demeurées fidèles, d’aller fraterniser dans leurs ateliers avec les membres de la neuve obédience. Ce courant de sympathie avait cet effet, en apparence paradoxal, d’entretenir, malgré la désunion des pouvoirs, une unité écossaise.
Cependant le Suprême Conseil souffrait moralement et matériellement du nouvel état de choses. La liberté a des attraits prenants, et la perspective de pouvoir gérer eux-mêmes leurs intérêts, sous une sorte de régime républicain — au lieu d’avoir à supporter l’autocratie du Suprême Conseil — incitait d’autres ateliers à la défection. En 1895, la Grande Loge Symbolique Ecossaise, fondée avec douze loges, en compte trente-six sur ses contrôles.
Une solution s’imposait.
Depuis longtemps des frères zélés, qui entretenaient des relations dans les deux camps, s’étaient employés à la préparer. Ainsi le Suprême Conseil gagnait à cet esprit conciliant qui l’avait empêché de fulminer une excommunication contre ses enfants prodigues, de pouvoir traiter avec eux sans prendre une attitude de vaincu.
Il avait déjà préparé les voies en créant dans son sein un organisme nouveau (décret du 7 novembre 1894 entré en vigueur le 1 er janvier 1895) qui prenait le titre de Grande Loge de France , et auquel il déléguait tous ses pouvoirs pour l’administration des loges bleues. C’était en somme ce que réclamait la Grande Loge
LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ
Symbolique, la cause principale de son séparatisme, ce qu'elle avait elle-même réalisé. Il lui était décemment difficile de ne pas répondre à une telle marque de bonne volonté et à un tel souci de bon accord. Pourtant on ergota encore de longs mois sur les modalités de cet accord. Restait aussi la question de la formule du Grand Architecte, sur le maintien de laquelle le Suprême Conseil se montrait irréductible. En outre ce dernier conservait la prérogative de délivrer la patente de constitution aux ateliers nouveaux. Mais c'étaient là, en somme, des détails secondaires, de peu d'importance devant la conquête essentielle que constituait l'autonomie.
Et le 10 août 1896 — date importante dans l'histoire de l’Ecossisme français — les membres de la Grande Loge Symbolique Ecossaise rentraient officiellement dans la communion des fidèles.
La Grande Loge de France , groupant la totalité des loges bleues écossaises, était fondée.