‹ Histoire de la franc-maçonnerie françaiseChapitre 7 sur 67 · STATUTS · texte numérisé non relu

STATUTS

Nul ne sera reçu dans l’Ordre, qu’il n’ait promis et juré un attachement inviolable pour la Religion, le Roy et les mœurs.

Tout brocanteur en incrédulité, qui aura parlé ou écrit contre les anciens dogmes de l’ancienne foi des Croisés sera exclu à jamais de l’Ordre, à moins qu’il ne fasse abjuration de ses blasphèmes en pleine assemblée, et une réfutation de son ouvrage.

Nul homme suspect de vices infâmes et dénaturés ne sera admis qu’après avoir donné pendant trois ans des preuves éclatantes de sa pénitence, et de son amour pour le beau sexe.

Tout homme qui place la souveraine félicité à boire, manger, et dormir, la perfection de l’esprit dans l’Art de jouer, de jaser, de badiner, de savoir l’histoire des toilettes, de parler le stile des ruelles, et de ne lire que des Contes bleus, est incapable d’entrer dans l’Ordre.

Tout petit maître idolâtre de sa figure, de son toupet et de ses

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ajustemens, sera obligé, en entrant dans l’Ordre, de s’habiller simplement sans galons, sans broderie et sans parure femelle pendant l’espace de trois ans.

Nul hipocrite en probité, en valeur, en dévotion, ni en morale sévère, ne sera reçu dans la sacrée confraternité.

Tout sçavant qu’on recevra dans l’Ordre, sera tenu de promettre, qu’il préférera à l’avenir le plaisir de sçavoir à l’envi de briller; qu’il tâchera d’avoir le beau dans la tête et le bon dans le cœur, et qu’il ne montrera jamais l’un que pour faire aimer l’autre.

Nul bel Esprit qui aura médit, calomnié, satyrisé en Vers ou en Prose, et dépensé des talens en faux frais, en fariboles, en sornettes, immondes ou impies, ne sera reçu qu’après avoir fait un ouvrage contre sa propre impertinence.

Ce n’est pas comme hors-d’œuvre que nous avons cité ces Statuts , mais parce qu’ils ont paru, à un écrivain de qualité comme R. Le Forestier, « manifestement inspirés par le Discours même », surtout à cause de l’artiêle II relatif à « l’ancienne foi des Croisés ».

Nous y verrions une autre preuve, plus convaincante encore, dans l’article Vil où l’on exige du frère instruit « qu’il préfère le sçavoir à l’envi de briller ».

Il y aurait en outre une glose assez subtile à faire sur certains points de ces Statuts relatifs à la toilette du petit maître « idolâtre de sa figure » qui doit s’habiller « sans parure femelle »; détails qu’il convient de rapprocher de l’article III: « Nul homme suspect de vices infâmes et dénaturés ne sera admis qu’après avoir donné pendant trois ans des preuves éclatantes de sa pénitence, et de son amour pour le sexe. »

Il peut sembler étrange aujourd’hui que l’on ait pris la peine de stipuler parmi les premières Obligations françaises de l’Ordre (car elles ne figurent pas dans Anderson et on nous apprendra qu’elles ne sont que pour « l’usage des loges de France ») celle de n’être pas un inverti. Cette peine était une précaution. Il faut voir là une réponse aux soupçons qu’avait fait naître chez certains esprits malfaisants l’exclusion du beau sexe des assemblées maçonniques. On se rappelait la société secrète qu’avaient formée

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de jeunes seigneurs vers la fin du xvn e siècle, où il était, au contraire, recommandé de faire « vœu d’obéissance et de chasteté à l’égard des femmes » — société dont le mystère percé à jour par la maladresse des affiliés avait suscité un scandale tel que le roi lui-même s’en était ému. Ce qu’il y a de curieux, c’est que Bussy- Rabutin, qui s’étend longuement sur cette « singulière conspiration » dans son Histoire amoureuse des Gaules (1) et qui nous donne les « règles de la confrérie », d’un libertinage profond et discret, appelle cette confrérie « un chapitre ». C’est ce qui a permis, à des commentateurs malveillants comme Charles Détré ou ignorants comme Emile Peter, de la considérer comme une Franc- Maçonnerie avant la lettre. Or, si des contemporains à nous peuvent l’interpréter ainsi, il est permis de croire que les descendants directs de ceux qui avaient connu l’aventure et peut-être participé à ses jeux, aient pu assimiler à ceux-ci les « tenues » de l’Ordre naissant. Il convenait d’en accuser la dissemblance.

M. R. Le Forestier, en attribuant au Fr.'. De La Tierce (dont nous allons nous occuper) non seulement la divulgation, mais même la composition des Statuts , n’a pas fait attention que cet auteur s’était contenté — comme pour le Discours — de copier la version publiée cinq ans auparavant dans les Lettres de M. de F*** et, l’année précédente, dans un almanach au titre singulier...

Cet Almanach? L'Almanach des Cocus « ou Amusements pour le beau Sexe pour l’année MDCCXLI, Auquel on a joint un recueil de Pièces sur les Francs-Maçons, Ouvrage Instructif, Epigrammatique et Enigmatique, dédié à la Jeunesse amoureuse, par un Philosophe Garçon. A Constantinople, de l’Imprimerie du Grand Seigneur, Avec Approbation des Sultanes » 1741, in-16, 49 p. n.p. 47 p. plus 1 p. n.p.-XLYITI p. Gravure intitulée « Forges à Cornes » et dite « des petits piés », parce que des amoureux cachés derrière un arbre ne laissent voir que leurs pieds, dont la position révèle assez la douce récréation à laquelle ils se livrent.

C’est, un assez plaisant petit livre. La première partie qui justifie le titre d’almanach est consacrée aux mois, avec des

(1) Paris, A. Delahays, édition in-12 do 1857, T. ff, pp. 285 et suivantes.

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observations érudites qui nous rappellent que juillet doit son nom à Julius Cæsar et le mois d’août à Augustus. Nous savons par lui que les cornes sont l’attribut des cocus en raison du « plaisir )> avec lequel le bouc laisse couvrir sa femelle; ce qui permet à l’auteur de suspendre ce distique aux andouillers du mari •complaisant :

Si la corne le met an nombre des cocus

Cette corne est pour lui la corne d’abondance.

Il est plein de pensées morales... ou immorales, comme celle-ci: « Les femmes et les poules qui s’écartent trop, se perdent », mais c’est la Franc-Maçonnerie qui en occupe la majeure partie, avec ce titre principal: « Discours prononcés à la Loge de ***, et autres Pièces en Prose et en Vers concernant l’Ordre des Francs-Maçons, par le Frère Orateur de la Loge ». Dans l’une de ces pièces, on y parle — note qui va nous intéresser — de « l’universel maçon, citoyen du monde »; et la « Réception d’un Franc-Maçon » indique que le néophyte « pose la main droite sur l’évangile, après quoi on lui fait baiser l’évangile ». La prose qui a motivé notre curiosité figure ainsi dans cet Almanach, p. 30 à 45; « Discours prononcé à la Réception des Free- Maçons ». Le nom de l’auteur n’est pas précisé, mais l’initiale et les points qui suivent équivalent à une indiscrétion: « Par M. de R... Grand Orateur de l’Ordre ». Les Statuts s’y trouvent Également reproduits, pages 46 et 47.

Toutefois l’éloquence de Ramsay aurait risqué de ne point émouvoir l’avenir, si elle n’avait été retenue que dans des publications aussi disparates et, par ailleurs, devenues à peu près introuvables. Ce fut l’ouvrage du frère De La Tierce qui la rendit illustre: Cet ouvrage est intitulé: Histoire , obligations et statuts de la très vénérable Confraternité des Francs-Maçons tirez de leurs archives et conformes aux traditions les plus anciennes , approuvez de toutes les Grandes Loges et mis au jour pour l’usage commun des Loges répandues sur la surface de la Terre; Francfort-sur-le-Meyn, chez François Varrentrapp.

M. Gaston Martin, en parlant du lieu d’édition de ce livre, Francfort-sur-le-Meyn, écrit : « Ce n’est, bien entendu, qu’une

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fausse origine destinée à pallier un refus du privilège royal (1). » v Ce procédé était, en effet, assez commun au xvm e siècle, mais on ne remploya pas cette fois — du moins pour la première édition en un volume — dont tous les exemplaires portent la signature •autographe de Varrentrapp, « libraire de la Ville libre et Impériale de Francfort-sur-le-Meyn » (2).

Le nom de l’auteur, qui ne figure pas dans le titre, se trouve au bas de la dédicace.

La date de publication: 1742. Les termes dans lesquels le Discours est présenté sont à l’origine de l’erreur commise par Tant de commentateurs. Les voici :

Nous n’avons rien trouvé qui fût plus propre à servir d’introduction aux Obligations, aux Statuts, et aux Règlements de la Vénérable Confraternité que le Discours suivant : il a été prononcé par le Grand-Maître des Francs-Maçons de France, dans la Grande Loge rassemblée solennellement à Paris l’an de la Franche-Maçonnerie vcinq mille sept cent quarante ».

La contradiction, entre les deux faits, n’est pas évidente. Ilomsay peut avoir composé quelques années auparavant ce mor- *ceau d’architecture, et le Grand Maître s’en être servi pour décorer de son style composite une cérémonie maçonnique.

En général, qui « prononce » prend possession de la chose prononcée. Du moins, bénévolement, nous en jugeons ainsi 'Quand un Grand de la Terre distribue par les campagnes la manne -de ses encouragements ou assaisonne les banquets du sel de ses propos, nous n’avons pas l’impertinence de rechercher si un ^obscur collaborateur n’a point au préalable façonné son éloquence. C’est en interprétant ainsi la phrase de De La Tierce, que ILouis Amiable, un des historiens du Grand Orient (3) a attribué

(1) Manuel d’histoire de la Franc-Maçonnerie française, Paris, 1929; in-16; p. 28.

(2) C’est un éditeur inconnu « A l’Orieni, chez G. de l’Etoille », qui, en rééditant frauduleusement l’ouvrage en 1745, a ajouté au titre : « Tome premier », parce qu’il l’a fait suivre d’un deuxième volume où se trouve reproduite — outre

• des pièces d’auteurs demeurés ignorés — L’Apologie pour l’Ordre des Francs- Maçons qui avait été publiée en 1742 à La Haye chez Gosse, et à Dresde chez 'Walther. Les commentateurs qui ont attribué l’ouvrage entier è De La Tierce ont été victimes du subterfuge employé par le second éditeur pour « corser » sa marchandise.

(3) Louis Amiable, dans La Franc-Maçonnerie française au dix-huitième siècle; Jn «Grand Orient de France : La Franc-Maçonnerie en France depuis 1725 (exposé histo-

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le Discours au Grand Maître le duc d’Antin, trop incompétent en matière maçonnique et vraisemblablement en matière historique pour l'avoir imaginé.

Si le mot « prononcé » garde son acception précise, la note de De La Tierce ne contient aucune erreur — même sur la date. En effet, on peut lire un discours longtemps après sa composition. Si, au contraire, on veut voir l’auteur dans le Grand Maître, on peut avoir raison... mais on ne peut tout de même pas accepter et justifier la date donnée par De La Tierce. Or, les deux choses se tiennent.

174U est inadmissible. Les preuves sont là: le recueil Lettres de M. de V*** qui publia la prose en 1738, ainsi que la copie manuscrite — incomplète — qui se trouve aux archives de la ville d’Epernay. Cette copie, qui a pour titre « Discours de M. le Chevalier de Ramsay prononcé à la Loge de Saint-Jean le 26 décembre », porte une date (soulignée) 1736. Elle se trouve dans le recueil de 1737 où s’inscrit au dos en lettres dorées le mot Francs-Maçons et qui contient d’autres pièces intéressantes relatives à l’Ordre.

Le duc d’Antin n’a été nommé Grand Maître de l’Ordre qu’en 1738 — le 24 juin. On nous objectera peut-être que la Grande Maîtrise a pu être remplie par un prédécesseur du duc d’Antin qui nous est demeuré inconnu, c’est peu probable. En tous les cas, au moment où on prête le Discours au Grand Maître, c’est le duc d’Antin qui occupe la fonction. Donc impossible en 1740 de voir l’auteur du Discours dans celui qui le prononce — à moins de croire que le duc d’Antin ait prévu, en 1737, son élévation maçonnique et que son zèle ait été assez averti pour l’inspirer' pareillement.

Louis de Pardaillan de Gondrin, duc d’Epernon, puis duc d’Antin, était né en novembre 1707. Tl vient d’avoir 31 ans quand ;

rique et doctrinal), Paris, 1890, in-8°, écrit (pp. 10 et 11) « Nous lui devons (au duc d’Antin) une place d’honneur dans la galerie de nos aïeux, car elle fut celle d’un homme qui a beaucoup fait pour notre institution. Nous avons de lui un discours... premier manifeste doctrinal de la franc-maçonnerie française. » Il dit ailleurs : « Ramsay fut le véritable introducteur des hauts grades dans la maçonnerie française. » ( Compte rendu de la Conférence Internationale des Chevaliers Rose-Croix, tenue à Bruxelles les 28 et 29 mars 1888, Bruxelles, S. D. in-8°, p. 24). Les paroles prononcées par cet écrivain maçonnique à cette conférence contiennent’ les affirmations les plus fantaisistes, comme celle-ci sur. notre héros: « Le frère Ramsay, élève de Fénelon, Ecossais d’origine, joua aussi un rôle prépondérant em France en consolidant les bases de l’édifice élevé par le duc d’Antin. »

Titre et frontiepice du célèbre ouvrage du F.*, de la Tierce 6vi se trouve le Dtacotirs attribué par l'auteur au Qrand Maître et contenant la traduction dea passage* essentiels de* ConttUtlltionn d'Anderson.

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on le sacre Grand Maître. Il a été, à 14 ans, gouverneur de l'Orléanais, à 20 ans chef du régiment de Royal-Marine et mari de Françoise Gilonne de Montmorency-Luxembourg, à 25 ans amant de la belle Elisabeth le Duc qu'il fit entrer à l’Opéra (1). Ce sont là des occupations agréables et utiles, et les occupations agréables ne sont pas celles qui prennent le moins de temps. Et c’est ce gentilhomme assez dissipé qui serait tellement versé dans la connaissance de l’antiquité, de la franc-maçonnerie d’Ecosse et des gestes de nos aïeux? C’est ce petit-maître qui rêverait de la création d’une Encyclopédie à l’imitation de celle que Chambers vient de publier à Londres en 1728! C’est ce jeune guerrier (du moins par métier) qui parlerait de philanthropie et qui aspirerait à l'avènement d'une République Universelle?

Justement cette érudition, et ces projets et ces rêves, quels atouts dans le jeu de Ramsay! Comme ils concordent bien avec les connaissances historiques dont témoignent ses ouvrages profanes, avec son goût de prosélytisme et son ambition de régénérer le genre humain (voir ses Voyages de Cyrus (2)1)

Cette idée de République Universelle n'est-elle pas d’essence purement fénelonienne? Et ne s'apparente-t-elle pas à cette profession de foi du Pasteur de Cambrai, son tuteur spirituel :

« J’aime mieux ma famille que moi-même, j'aime mieux ma patrie que ma famille, mais j'aime encore mieux le genre humain que ma patrie (3) »,

(1) Cf « Rapport de l’inspecteur de police Meusnier sur la demoiselle Leduc » dans Paris sous Louis XV, Rapports des inspecteurs de police au roi publiés par Camille Piton, Paris, 1914, 5 vol. in-18; T. V, pp. 351 et suivantes. Cette danseuse, qui, au dire de Barbier, n’était pas jolie, mais « bien faite », eut la singulière fortune de servir - amoureusement les deux premiers grands maîtres de la Franc- Maçonnerie. Le successeur du duc d’Antin, le comte de Clermont, la fît sortir de l’Opéra; et la terre avec château qu’il lui donna à Beray lui permit de prendre le titre de marquise de Tourvoy.

(2) ...Avec un Discours sur la Mythologie et une lettre de M. Fréret sur la chronologie de cet ouvrage; Paris, 1727; 2 vol. in-12. t— Pour Bonneville, qui voit les Jésuites toujours et partout dans l’organisation et dans les manœuvres de la Franc-Maçonnerie Ecossaise, Ramsay poursuivait la restauration et la gloire de VOrdre de Saint Ignace. « Il écrivit dans cette vue, dit-il, Les Voyages de Cyrus pour lo fils aîné du prétendant. Il lui fait faire le vœu solennel de bâtir au Seigneur (S. Societati ) une maison dans la ville de Jérusalem en Judée, quand il seroit le maître de l’Orient (c’est-à-dire de l’Angleterre située à l’Orient) à son entrée à Babylone (c’est-à-dire dans Londres. » Mêmeté des Quatre Vœux... loc. cit. t p. 72.

(3) Cité par Ramsay dans sa Vie de Fénelon, p. 165.

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et à cette conception d’une humanité humaine par laquelle le prélat résume le thème sur lequel vont s’exercer les philosophes, qui va enchanter les travaux des francs-maçons et dont les illuminés de tous lieux et de tous temps ont nourri et nourriront leurs chimères:

« Tout le genre humain n’est qu’une famille dispersée sur la face de toute la terre. Tous les peuples sont frères et doivent s’aimer comme tels (1). »

Il faut lire VHistoire de la Vie de Fénelon (2) par Ramsay, pour constater la similitude d’inspiration qui existe entre certains passages de cette oeuvre et du fameux Discours.

Quand Louis XIV ose s’écrier « l’Etat c’est moi! » n’est-il pas remarquable qu’un des plus hauts prélats de son royaume ose dire — d’après Ramsay :

<c L’amour du peuple, le bien public, l’intérêt général de la Société est la Loi immuable et universelle des Souverains... Celui qui gouverne doit être le plus obéissant à cette loi primitive. Il peut tout sur les peuples, mais cette loi doit pouvoir tout sur lui. Le Père commun de la Grande Famille ne lui a confié ses enfants que pour les rendre heureux. Il veut qu’un seul homme serve par sa sagesse à la félicité de tant d’hommes, et non que tant d’hommes servent par leur misère à flatter l’orgueil d’un seul. Ce n’est point pour lui-même que Dieu l’a fait roi. Il ne Vest que pour être l'homme des peuples , et il n'est digne de la Royauté qu'autant qu'il s'oublie pour le Bien public ».

Et enfin ces paroles prophétiques, toujours attribuées à Fénelon, auxquelles nous refuserions d’accorder créance si le livre n’était sous nos yeux, avec sa date de publication 1723:

« Quand les Souverains s’accoutument à ne connaître d’autres lois que leurs volontés absolues, ils sapent le fondement de leur Puissance. Il viendra une Révolution soudaine et violente qui , loin de modérer leur autorité excessive , l'abattra sans ressource ».

Ramsay raconte que, vers l’an 1709, Fénelon eut avec un jeune Prince « qui l’écoutoit avec vénération et docilité (3) », plusieurs conférences, dont certains passages nous étonnent extrêmement — et nous ravissent. Tel celui-ci:

« Il lui recommanda sur toutes choses de ne jamais forcer ses

(1) Les Aventures de Télémaque , chap. I, 9.

(2) Histoire de la Vie de Mgr François de Salignac de la Motte-Fénelon , Archevêque duc de Cambray, A La Haye, chez les Frères Vaillant, et N. Prévost, 1923, in-12

(3) Il s’agit du Chevalier de Saint Georges qui consultait Fénelon — comme son père, Jacques II, confessait à Bossuet les inquiétudes de sa dévotion excessive et continuellement tourmentée.

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sujets à changer leur Religion. Nulle puissance humaine ne peut forcer, lui dit-il, le retranchement impénétrable de la liberté du cœur. La force ne peut jamais persuader les hommes; elle ne fait que des hypocrites. Quand les Rois se mêlent de Religion, au lieu de la protéger, ils la mettent en servitude. Accordez donc à tous la tolérance civile; non en approuvant tout comme indifférent, mais en souffrant avec patience tout ce que Dieu souffre, et en tâchant de ramener les hommes par une douce persuasion ».

Quand on songe que la Révocation de l’Edit de Nantes, par laquelle les Protestants étaient dépouillés de leurs libertés civiques et cultuelles, était relativement récente, et que le Roy magnificent et besogneux qui, contre un Don Gratuit de quelques millions avait livré l’hérésie à la curée de l’Eglise, cuvait encore sa sénile dévotion entre les bras de Madame de Maintenon, petite-fille du formidable huguenot Agrippa d’Aubigné — on comprend à la fois la réserve inquiète dont témoignèrent à l’égard de Fénelon la Cour et les partisans de Rossuet, et l’estime où le tinrent par la suite les philosophes... et les Francs-Maçons.

Eh oui! Les Francs-Maçons! IJne loge le prit comme patronyme. M. Paul Duchaine dans La Franc-Maçonnerie belge au xviii 6 siècle (1), écrit:

« D’après un mémoire de Ramsay, La Parfaite Union de Valenciennes doit son nom à Fénelon. Peut-être est-ce l’origine du nom que de nombreuses loges belges prirent au cours du xvm c siècle ».

M. Emile Lesueur partage cette opinion:

« Telle est, sans doute, l’origine des titres distinctifs de nombre d’ateliers artésiens : Saint-Omer, Hesdin et Montreuil voient quatre loges successivement établies sous ce vocable (2) ».

Maints orateurs glorifièrent les vertus de Fénelon. Les Néo- Templiers n’hésitèrent pas à le classer parmi la liste — apocryphe — des Grands Maîtres du Temple qui succédèrent à Jacques de Molay. Même des commentateurs, avec une excessive hardiesse, allèrent jusqu ’à lui attribuer la fondation d’une Maçonnerie particulière dénommée Société du Palladium et dirigée par un « Souverain conseil de la Sagesse, établi et régulièrement tenu

(1) Bruxelles, 1911, in-8°, p. 119.

(2) La Franc-Maçonnerie artésienne au xviii* siècle; Paris, 1914, in-8°, p. 233.

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sous l’égide de Minerve par les compagnons d’Ulvsse dans la ville de Lutèce (1) ».

Mais ceci est une autre histoire qui mériterait d’être développée et qui sortirait des limites de notre travail.

Tl y aurait à examiner aussi si Fénelon a mérité ce renom de dangereux et doux révolutionnaire dont l’auréole l’imagination de Ramsay. Il y a des lettres du prélat, des jugements sur les protestants et les jansénistes qui feraient douter de sa tolérance. Nous croyons que Ramsay « a mis du sien », qu’il donna de la pensée fénelonienne une traduction quelque peu sujette à caution où ses propres sentiments de mystique humanitaire se trouvent heureusement et ingénument interpolés. Ce panégyriste, ayant été le premier historien de l’archevêque, a créé la légende. Elle subsiste. Il n’est pas discutable que les leçons de Mentor dans Télémaque visent le maître en voulant instruire l’élève, et la disgrâce qui frappa l’auteur prouve que le maître s’était senti touché. C’est parce que nous en jugeons ainsi qu’il nous a paru intéressant de découvrir déjà dans cette biographie romancée le « Grand Orateur » qui dictera ses premiers devoirs à la Franc-Maçonnerie française.

Comment, par exemple, n’être pas frappé par cette phrase:

« Monsieur de Cambray cherchait le bonheur des autres peuples en se regardant comme citoyen de l’Univers ».

Et, après avoir rappelé que Fénelon expose ces principes dans le Télémaque et dans les Dialogues des Morts , Ramsay écrit:

« Toutes les nations de la terre ne sont que les différentes familles cVune même République ».

Eh bien, cette idée qu’il attribue à Fénelon, ne la retrouvonsnous pas, presque identique dans son expression, dans le fameux Discours:

« Le monde entier n'est qu'une grande République , dont chaque nation est une famille ».

Est-ce qu’un tel rapprochement, non seulement dans l’idée, mais dans les termes, n’est pas un témoignage de plus en faveur de notre thèse?

D’autre part, ce fastueux éloge de l’Ecosse que renferme le

(1) Cf. sur cette maçonnerie aux origines imaginaires J.-M. Ragon, Tuileur général de la Franc-Maçonnerie ou Manuel de V Initié; Paris, S. D. (1861), in-8°, pp. 99-102: et Kenning y s masonic Cyclopœdia... London, 1878, in-8°, p. 544. C’est dans la ville de Douai que fut imaginée cette Société du Palladium.

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Discours , n’est-il pas bien à sa place dans la bouche d’un Ecossais P.

Nous avons la fatuité de croire que ces arguments suffisent déjà pour qu’on ne ravisse point à la gloire de Ramsay les seules pages par lesquelles son fragile génie retient encore l’attention des hommes.

Il en est un autre, basé cette fois sur un texte, assez pertinent, selon nous, pour dissiper tous les doutes. Ce texte se compose de deux lettres qui, adressées en 1737 par le Chevalier à Fleury, le Cardinal-Ministre, ont eu la bonne fortune — et pour Lui et pour nous — de demeurer à Paris dans les archives du Ministère des Affaires Etrangères. Elles sont classées dans le dossier 1309 et composent, Ja première: les folios 211 et 212, la seconde: le folio 227. En voici le texte intégral:

20 Mars 1737.

Monseigneur,

Je croirois manquer aux bontés dont V. E. m’honore si je donnois ce discours à l’impression, sans le luy communiquer d’avance. Il ne faut qu’un quart d’heure pour le lire. Si j’osois, je la supplierois de le corriger non seulement pour la matière, mais pour la diction. Je voudrois que tous les discours que je prononce dans nos assemblées à la jeune noblesse de France, et même de plusieurs autres nations, fussent remplis de votre esprit, de vos sentiments et de votre style. Daignés Monseigneur soutenir la société des Free Masons dans les grandes vues qu’ils se proposent, et V. E. rendra son nom bien plus glorieux par cette protection, que Richelieu ne fit le sien par la fondation de l’Académie Françoise. L’objet de l’une est bien plus vaste que celuy de l’autre. Je say que de transmettre son nom à la postérité avec éclat est un très mince objet pour un prélat qui croit, qui espère et qui aime celuy qui peut seul rendre Immortel. Mais couronner ses nobles travaux, et la pacification de l’Europe entière, en encourageant une Société qui ne tend qu’à réunir toutes les Nations par l’amour de la vertu et des beaux-arts, est une action digne d’un grand ministre, d’un père de l’Eglise et d’un saint pontife.

Comme je dois lire mon discours demain dans une assemblée générale de l’ordre, et le donner lundy matin aux Examinateurs de la Chancellerie, je supplie Y. E. de me le renvoyer demain avant midy par un Exprès. Elle obligera infiniment un homme qui luy est dévoué par le cœur, et qui a l’honneur d’être avec un très profond Respect,

Monseigneur,

De votre Eminence

Le très humble et très obéissant serviteur Signé : De Ramsay.

LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ

Monseigneur,

Je reviens de la Campagne, et j’apprens que les assemblées de Free-masons, déplaisent à V. E. Je ne les ay jamais fréquenté que dans la vue d’y répandre des maximes, qui auroient rendû peu à peu l’incrédulité ridicule, le vice odieux et l’ignorance honteuse. Je suis persuadé que si l’on glissoit à la tête de ces assemblées des gens sages et choisys par Y. E., elles pourroient devenir très utiles à la Religion, à l’Etat, et aux lettres. C’est ce dont je crois pouvoir convaincre V. E. si elle daigne m’accorder une courte audience à Issy. En attendant ce moment heureux, je la supplie de vouloir bien me mander, si je dois retourner à ces assemblées, et je me conformeray aux volontés de V. E. avec une docilité sans bornes, égale au très profond respect avec lequel je suis,

Monseigneur,

De votre Eminence

Le très humble et très obéissant serviteur Signé : De Ramsay.

A Paris ce 22 de mars 1737.

Certes, on pourra dire: Rien ne prouve que le discours dont il est question dans la première lettre soit précisément celui qui nous occupe. Gustave Bord rinsinue dans son livre La Franc- Maçonnerie en France des origines à 1815. Il estime que ces lettres n’ont <( aucun rapport certain avec le Discours reproduit et peuvent faire allusion à un discours qui n’aurait pas été prononcé, si l’on s’en rapporte à la note de Joly de Fleury (1) ».

Il est toujours possible d’ergoter, même sur les points les plus évidents. Mais à qui fera-t-on croire qu’à cette époque où les maçons sont si peu au courant de l’histoire de la « Confraternité », il se soit trouvé deux auteurs ayant songé à tresser d’aussi éclatantes couronnes à la vertu de leur Institution? M. Bord dit que le discours de Ramsay n’aurait pas été prononcé si Von s'en rapporte à la note de Joly de Fleury? Qu’est-ce que cette note et que dit-elle? A peu près rien sur quoi arrêter une opinion.

Examinons-la:

Elle orne d’une crayon à peu près effacé la deuxième lettre de Ramsay. M. P. E. Lemontey, qui cite en partie ces documents

(1) P. 165, note. Gustave Bord s’obstine à appeler le ministre, Joly de Fleury. Joly de Fleury fut un personnage également célèbre; il succéda à d’Aguesseau dans la charge de Procureur Général au Parlement et plus tard à Necker comme ministre des finances sous Louis XVI. Le Cardinal portait le prénom moins aimable et plutôt païen d’Hercule.

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dans son Histoire de la Régence et de la minorité de Louis XV jusqu’au ministère du Cardinal de Fleury (1), nous fait connaître que le cardinal de Fleury a écrit quelques mots au crayon, dont le sens est « que le roi ne veut pas qu’on s’assemble ».

Nous admirons cet écrivain d’avoir pu traduire avec une telle aisance des caractères aussi peu lisibles (qui se trouvent en tête et non en marge de la deuxième lettre), et nous nous demandons si le désir d’y découvrir un sens ne l’a point trop aidé dans leur interprétation. Car enfin, nous aussi nous l’avons lue, cette note et comme nous demeurions vis-à-vis d’elle aussi perplexe que devant une inscription hiéroglyphique, nous appelâmes à l’aide le haut fonctionnaire qui nous avait aidé à compulser le dossier, et dont la compétence en expertise d’écritures fait autorité devant les tribunaux: M. Abel Rigault. Ajoutons que ce fonctionnaire se double d’un historien de mérite, comme en témoigne le livre d’une attentive érudition qu’il a consacré au Procès de Guichard , Evêque de Troyes (1308-1313) (2). Or, voilà ce qu’après un examen à la loupe, et dont le résultat demeure sujet à caution, nous avons pu péniblement déchiffrer:

Rep... lira ... déjà parlé... bien des gens... croit... le roy même s’en est moqué... mardy diné... ne veux du collège.

Et encore, nous ne garantissons pas l’exactitude de cette lecture peu cohérente. Les seuls mots qui nous semblent exacts sont « le roy même s’en est moqué » en faisant une réserve sur le mot « même ». Pouvons-nous traduire ces phrases sibyllines par « le roi ne veut pas qu’on s’assemble ». C’est là une signification aventurée que notre esprit, amoureux des précisions, ne peut accepter. On sent que l’annotateur s’abrite derrière l’avis royal, mais derrière un avis plutôt deviné chez Louis XY que nettement donné par lui. La vérité est que ce crayon est, depuis deux siècles, devenu illisible (sauf peut-être pour le membre de phrase indiqué plus haut).

Autre observation : Quelle preuve avons-nous que ces lignes soient de la main du Cardinal de Fleury P Elles peuvent être de

(1) Paris, 1832, in-8°, T. II, pp. 292 et suivantes.

(2) Paris, 1894; in-8°. Voir des détails plus complets sur ce livre dans M. Dessubré : Bibliographie de VOrdre des Templiers , Paris, Nourry, 1928; pp. 222 et 223.

LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ

lui, évidemment, bien que son écriture soit, en raison de son âge, généralement plus tremblée — mais elle peut être aussi d’un de ses commis chargés d’ouvrir sa correspondance et de l’annoter sous sa dictée. Cette note nous paraît plutôt le schéma de la réponse qu’un secrétaire a dû rédiger à l’adresse de Ramsay. Quel dommage que l’on n’ait pas retrouvé cette dernière dans les papiers du chevalier. Qui sait? On la découvrira peut-être un jour chez un marchand d’autographes, et nous aurons alors la clef de cette énigme que nous considérons honnêtement comme indéchiffrable.

Admettons même que la signification de cette note au crayon soit que le roi s’oppose à la réunion des Francs-Maçons. En quoi peut-elle se référer au Discours , puisqu’il n’est pas question de ce dernier dans la lettre qui motiva l’annotation?

Mais admettons encore, avec M. Gustave Bord, que cette interdiction s’étende aussi à la communication orale du Discours. Que prouverait-elle? Que Ramsay, serviteur obéissant des volontés du ministre qui l’honorait de sa protection, n’a pas lu son discours. Pour nous, nous n’en avons jamais douté. Ramsay, comme tout écrivain assez satisfait d’une œuvre qui, malgré sa brièveté, lui a coûté quelque peine, ne tient pas à en perdre le bénéfice moral. Et, il la publie... ou la laisse publier. Les imprimés portent « Discours prononcé par M. de Ramsay, Grand Orateur de l’Ordre » pour lui donner plus d’importance et pour justifier le titre donné à l’auteur, mais il est à remarquer que jamais (sauf quand on le place dans la bouche du Grand Maître) on ne nous indique la date ni l’endroit où il fut prononcé.

M. Gaston Martin a lu le Discours dans un ouvrage fort rare, ignoré de nous et que la Bibliothèque Nationale ne possède pas, et qui est Histoire et Statuts de la Société des Francs-Maçons , la manière de les recevoir , avec leur serment , puisés dans les mémoires secrets du Grand Maître de France , le 14 juin 1743 , Londres, chez Isaac Festetitz, 1743. On y rencontre aussi, comme dans les livres précédents, les Statuts qui en sont le complément, et à la page 151 cette affirmation qui corrobore celle de De La Tierce « Notre très vénérable Grand Maître, dont les qualités respectables surpassent

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