CHAPITRE QUATRIÈME
L» fffMf boni tmptmuri. — Ëlien-Adrien en Séqoanie ; origine de Pontarlier. — Aqueduc d'Arù^\ autres aqueducs romains en Séquanie. — Projipérité de Besançon. — Situation matérielle d nortle de la Séquanie. — Avènement du christianisme. — Ses commencements en Gaule. — L*ÊfaDfile apporté en Séquanie; saints Ferréol et Ferjeux. ~ Décadence de l'empire romain.— isYMioiis des Barbares. — Invasions en Séquanie. — Les Badaudes. — Changements M SéqMBic seos les empereurs Dioelétien et Constantin. — Nouvelles invasions des Barbtfes M Séquaaie. — Arrivée de Julien dans la Gaule. — Victoires de Julien. — Julien à Besançon. — La Porte-Noire. — Grande invasion des Barbares en 407. —Leurs ravages en .Séquanie. — Les Vandales; saint Antide et saint Vallier. — Prise de Rome par les Golhs.
En rinnée 96, Domitien périssait assassiné, et le vertueux Nerva, son successeur, éUil en Séquanie lorsqu'il apprit son élévation à l'empire. Nerva, vieillanl véoéfé des Romains, adopta Trajan, qui fut le second de ces hommes admirables que rhislojre a nommés les cinq bons empereurs. Trajan, grand capitaine, porta jusqu a ses deniières limites la puissance territoriale de Rome. Il eut pour héritier cet Ëlien- Adrieo dont le règne fut Tapogée des lettres et des arts. A Tempereur artiste et poêle succédèrent Pie-Antonin et Marc-Aurèle, princes éminents qui firent asseoir le philosophie sur le trône. < Jamais, dit Henri Martin, jamais on n'avait vu h la iHe des nations une succession d'hommes comparables à ceux qui gouvernèrent Tempire romain depuis Nerva jusqu'à Marc-Aurèle : les rêves les plus brillants des écoles philosopliiques étaient réalisés; le sceptre appartenait aux plus dignes, qui .se le transmettaient de main en main par voie d'adoption. La modération n'ôtalt rien à la fiurce d'un gouvernement aimé au dedans, respecté au dehors. La gloire militaire élait intacte ; la gloire d(*s lettres se soutenait encore ; les arts resplendissaient d'un édatplus vif que jaiuais; la douceur et l'iViuité des princ&s se reflétaient chez leurs officiers, qui craignaient d'abuser d'un pouvoir soumis à une constante suneillance : el le inonde antique semblait avoir retrouvé dans sa vieillesse ce fabuleux (U/e iTor que ses poètes cherchaient, auprès de son l>erceau, dans les ténèbres du passé. »
\jà nom desriiif bom empereurs fut Wni de la Séquanie : avec eux elle avait vu leurir l'agriculture et l'industrie, les lettres et les arts; avec eux elle atteignit un degré de splendeur et de prospérité qu'elle ne retrouva plus sous la domination romaine. L'anpereiir Élien-Adrien visita la Séi|uanie vers l'année 120. D'après une tratlition constante, ce /ut k l'époque de ce voyage qu'il fit construire le |M)nt de pierre de Pontarlier, el si l'on en croit l'historien Golhit, rem|)ereur Klien-Adrion aurait bissé son nom h cette ville; seulement, au lieu de l'appeler Pontariier, on devrait Taiipeler Pont k Élie. I^ savant Diinod de Charnage dit, à ce pro|)os, « que les arnoiries de Pontartier paraissent tirées d'un pont qu'on rapportait avoir été b«î(i j)ar Fempereur Élien-Adrien, dont on croit que cette ville a aussi tiré son nom. » Bien qu'il faille se méfier de toutes ces origines que l'amour-propre national fait remonter soit k des érénemcnls inémoraldes, soit à des |>ersonnages illustres, l'opinion rela-
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tt FRANCHE - COMTÉ ANCIENNE ET MODERNE.
tive à rorigine de Pontarlier nous semble très-acceptabic. L'empereur Adrien poussait jusqu*à Tenthousiasme la passion des arts, et son règne ne fut qu'un long voyage ; il semait les monuments sur ses pas; il en éleva un si grand nombre, que Timagination en est frappée d'élonnement : pourquoi alors n'auraii-il pas fait en Séquanie ce qu^il faisait partout ailleurs? et les Séquanais reconnaissants auront attaché le nom de cet empereur au souvenir qu'il leur laissait de son passage.
La construction du célèbre canal d'Arcier est postérieure d'un demi-siècle au séjour d'Adrien en Séquanie : on croit que ce beau travail fut commencé vers l'an \1(\ de l'ère chrétienne, mais dans tous les cas son achèvement ne dépasse pas les derniers temps du règne de Marc-Aurèle, mort en 180. Pline mettait au nombre des merveilles de l'univers les aqueducs des Romains. Ils imprimaient à ce genre de construction un caractère de grandeur et de puissance qui tenait, en effet, du prodige : notre France actuelle en conserve à Nîmes une preuve éclatante dans cette magnifique et gigantesque ruine connue sous le nom de pont du Gard; encore ce que nous voyons n'esl-il qu'une partie de l'ancien aqueduc, lequel n'avait pas moins de quarante et un mille mètres de longueur ! t Ce que je vois et ce que j'éprouve est fort au-dessus de ce que je m'étais figuré, > s'écriait JeannJacques Rousseau à l'aspect de cette merveille des Romains. L'aqueduc d'Arcier ne peut pas sans doute entrer en parallèle avec le pont du Gard ; mais on retrouve dans cette œuvre la puissante main romaine. Qu'on en juge : non loin d'Arcier, à deux lieues et demie environ de Besançon, existaient des sources aussi remarquables par le volume que par la qualité de leurs eaux, et qui, jaillissant de deux issues, tombaient dans une enceinte de rochers élevés, où elles se perdaient. Les Romains songèrent à tirer parti de ces sources. On sait qu'ils prenaient un soin tout particulier des eaux, et que rien ne leur coûtait pour les utiliser selon leurs vues ou leurs besoins. Ils creusèrent, depuis Arcier jusqu'à Besançon, un canal qui suivait le pied de la montagne et venait aboutir à trente mètres au-dessous de la Porte-Noire, où les eaux se réimissaient dans un vaste bassin ; elles se distribuaient de là par toute la ville, à Taide de nombreux conduits souterrains solidement constniits en maçonnerie, et servaient à divers usages, aux libations, aux sacrifices, aux bains, aux besoins domestiques. Mais, pour amener ces eaux d'Arcier à Besançon, il avait fallu dompter la nature et faire d'un passage impraticable un chemin court et facile. Les Romains, que rien n'étonnait, ne reculèrent pas : ils brisèrent sous leurs mains de fer un roc qui contrariait leurs volontés, et y creusèrent une ouverture par où les eaux d'Arcier trouvèrent une route abrégée et commode. C'est cette ouverture que nous appelons aujourd'hui la Porte-Taillée. On retrouve en maints endroits de la Franche-Comté des traces de ces audacieux percements dus aux Romains : tels sont, par exemple, les fameux Puits-de-Fiole, près de Lons-le-Saulnier, creusés de quarante pieds dans le roc; tel est aussi le passage de la Tour-du-Meix, pratiqué entre deux rochers de cent cinquante pieds de haut; tel est encore le pont des Arches, près du lac d'Antre, n^stes d'im double aqueduc construit en pierres de taille énormes et liées par do forts crampons de fer : mais l'époque de ces divers travaux n*est pas précisément connue.
La Franche-Comté possède aussi des vestiges nombreux d'aqueducs romains.
Le |H.Te Prudent, savant franc-comtois à (|ui Ton doit plusiiuirs Mémoires remarquables, entre autres une intéressante Dissertation sur les antiquités romaiues trouvées en Franche-Comté \ ajoute, après avoir parlé de Taqueduc d'Arcier: « On retrouve encore un autre canal assez semblable à celui d*Arcier, dans le village tleCorre, au confluent de la Saône et du TiOney. (le canal a, dans œuvre, trois pieds (leux iiouccs de haut sur deux pieds cinq pouces de large : il est revêtu, dans s;i innie inférieure, d*un ciment épais de huit pouces; la voûte est composée de longues pierres plates qui paraissent liées avec de la chaux, du sable et de la tuile pilée. On voit encore les restes d*un senddable aqueduc à Broie-les-Pesmes ; cet aqueduc, qui a encore plus de dix pieds en longueur, est construit aussi solidement (|ue celui de Corre. On en distingue un auU^ au Magny, près de Port-sur-Saône.... Un voit aussi à Rupt (village à six lieues de Vesoul) plusieurs canaux de briques, qui s*encbàsseot les uns dans les autres et qui senaient à conduire les eaux sur les contins lies territoires de ce village et d'Ovanches. Il y avait dans le bois de Revéche un de ces bassins que les Romaius ap|)elèrent d'almrd dividicula et qu*ils nommèrent ensuite castelta; les vestiges de ce bassin, qu'on distingue encore aujourd'hui, font voir qu'il servait k distribuer les eaux dans |)Iusieurs endroits diiïérents du canton. A Tourmont, dans le voisinage de Poligny, on voit de ces aqueducs et de ces canaux de briques et de plomb ; on en remarque aussi à Vaudrey, à Osselle, à Saint-Sulpice, a Dàle, à Goux près de Dôle, à Luxeuil, à Moirans, à Mandeure : de sorte que, h la vue de tous ces ouvrages, on |>eut dire avec IMine que ces travaux seuls devaient illustrer les Romains dans tous les siècles. »
Si des grandes choses nous descendons aux petites, nous admirons encore le génie lie ce peuple extraordinaire. La mosaûpie, par exemple, était arrivée, sous le rè^^ne «les cinq bons em|)ereurs, au plus haut degré de |>erfection, et les Romains ont limdigué les chefs-d'œuvre en ce genre : ils excellaient dans Part de rapporter ces petites pierres dures et coloriées, ces petits morceaux d'émail, de cristal ou de verre, dont la combinaison ingénieuse et savante produisait à l'œil des ligures d'hommes el de femmes, des fleurs, des vases, des |)oissons, des animaux, des emblèmes allégoriques. Ces riches pavés aux dessins variés, aux couleui's brillantes, faisaient Tomeiuent des bains, des palais, des villas, des maisons somptueuses; et les nomlireiix débris qu*on en a retrouvés en Franche-Comté, tels (|u'à Jallerange, Longevelle, Mandeure, Resançon, Asnans, Lons-le-Saulnier, Monunorot, Arlay, aux Chambrettes près de Poligny, et dans maintes autres localités de la province, attestent qu'en Séquanie les Romains s'ét;iient montrés prodigues de cette richesse artistique. On rapporte au règne des deux Antonins (Pie-Antonin et Marc-Aurèle), c est-à-dire entre les années 138 et 180 de l'ère chrétienne, la construction des Chambrettes : l'auUîur des Mémoires historiques sur la ville de Poiujny, Chevalier, a consacré plusieurs fiages à la description de ce curieux monument. Mais c'est dans b savante et longue Dissertation du père Prudent sur les antiquités romaines trouvées eu Franche-Comté, qu'il faut chercher les imposants el nombreux témoignages qui
■ Cette DitiertiUoD est iniérée aa tome !«', page 55, des Mémoiret et Documents inédits pour êertir à Vttiêîoirê de ta Franeke-Comté, publiés par rAcadémie de Besancon.
rappellent le séjour des Romains eo ceMe province : la lecture de ce beau travaë fait acquérir une idée plus nette de l'éclat et de la magnificence dont la Séqoanie se revêtit à cette époque.
L'établissement du canal d'Ârcier était venu rehausser Timportance de Besancon, ville déjà si richement dotée par les empereurs. La métropole des Séquanais, devenue un centre des beaux-arts, et célèbre en outre par la renommée de son école municipale, n'avait alors rien à envier aux plus orgueilleuses cités des Gaules. Elle brillait au premier rang par la splendeur de ses monuments et de ses édifices : le marbre, le porphyre et le jaspe s'y montraient partout, à l'intérieur comme à l'extérieur, aussi bien dans les habitations des grandes familles que dans les temples des dieux. Les autres villes de la Séquanie s'étaient aussi transformées : le luxe, la richesse, les goûts somptueux y pénétraient, y descendaient des classes élevées aux classes moyennes; et là, comme à Besançon, on ne voyait plus les habitations rustiques et malsaines avec leurs dômes en pointe, mais des maisons spacieuses, élégantes, so* lides. Il n'était pas jusqu'aux campagnes qui n'eussent fait disparaître leurs chaumières et leurs cabanes couvertes de paille, pour les remplacer par des constructions plus régulières et plus convenables.
Avec tous ces éléments réunis, le luxe, les arts, le conmiierce, la paix, la civilisation, on comprend que les richesses durent se multiplier en Séquanie; mais il n'y fallait plus chercher le Séquanais des temps antérieurs à la conquête : il avait disparu sous le brillant vernis de la société romaine. Il s'était fiait Romain dans sa vie privée comme dans sa vie publique, dans ses goûts comme dans ses habitudes, dans ses noms comme dans ses costumes. Il avait abandonné l'habit court et commode pour la toge ample et plissée; il avait livré au ciseau l'épaisse moustache et la longue chevelure relevée en crinière, pour adopter la barbe et les cheveux coupés à l'italienne ; il avait répudié les titres patronymiques, pour s'afTubler de noms et prénoms romains. Ces divers changements, du moins, eurent heu parmi les hautes classes ; le peuple seul resta fidèle longtemps encore aux braies et à la saie gauloises, aux noms des aïeux, à la chevelure traditionnelle. Mais l'aristocratie séquanaise, en adoptant la langue et les usages des Romains, avait aussi contracté leurs ou»vs; et c'était, à cette époque, quelque chose d'épouvantable que les mœurs romaines ! Ou n'en peut lire les détails dans Tacite, ou Suétone, ou Juvénal, sans reculer d'horreur et de dégoût. Les Romains, après avoir conquis le monde, avaient 6ni leur œuvre : alors ils s'étaient repliés sur^ux-mémes, et, cherchant dans les plaisirs le moyen d'occuper l'activité de leur esprit, ils se vautraient au fond d'oi|^ infâmes, ils s*ingéniaient à des prodiges d'immoralité. Ils poussaient aussi loin le génie de la dépravation qu'ils avaient porté haut le génie des grandes choses. On e&l dit qu'il était dans la destinée de ce peuple étrange de donner à tout des proportions surhumaines, à la débauche de l'imagination comme à la puissance du caractke, au vice comme à la vertu. Chez les classes aristocratiques, on ne croyait plus à rien, pas même à la mort, et Rome entière applaudissait au théâtre ce vers de Sénèque le Tragique : t Après la mort, rien ; la mort elle-même, rien. » La famille, la paternité, les mœurs domestiques n'existaient pas : on outrageait tous les sentiments et toutes les lois, on s'abandonnait au monstrueux penchant du vice contre nature, on se livrait
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a d'dIrmaUes déiiaudies oà Tod ne coontissait ni sexe, ni parenté, ni hamanité. I/eapire était rempli de temples aux divinités les plus impures, Famour conjugal u'avaii pas un autel. On ne se mariait plus : au lieu d'enfants on adoptait des aiïranclHs et Ton avait osé dire ofHcielleroent c que si la nature eàt été assez bienfiiisante l«wr doooer l'existeDce sans la tèmme, Thomme se trouverait débarrassé d'une bieù importune*. • les Romains, la vie des heureux et des riches n'était plus qu'une longue oqne. Parmi les Séquanais, les heureux et les riches se roulaient, à l'exemple de \emn mallrei, dans les excès d'un sensualisme sans frein. Quant aux prolétaires, ces (irradies victimes du privil^, ils se mouraient de misère et de servitude à côté des pâasirs el du luxe fabuleux des patriciens ; car, dans la société romaine, où l'on avait kisi classé par la force et l'argent» il n'existât que deux es|)èces d'hommes, les posw^!$clirs et les possédés, les maîtres et les esclaves. Les édits bienfaisants de l'em- ^eKor Cbade pour protéger les classes opprimées et les relever de leur avilissement, Haieot defNiis longtemps méconnus. En vain les bons empereurs, les Adrien, les Ant4MMi, les Mare-Aurèle, avaient voulu faire revivre la pensée de Claude : malheumisoMiit y ne dépendait pas d'eux d*abolir le des|)otisme d'institutions amenées par U forte des choses, invétérées par Thabitude; et leurs édils, en réprimant les excès mdividueis, n'avaient pas la puissance d'arrêter la grande plaie qui dévorait Tempire : rndavage. En Séquanie, comme dans toute la Gaule, du reste, les esclaves surjboodaéeat. Yoid quelle était, k cette époque, l'organisation de la société séquanoromaine. Toute la nation se divisait en quatre classes : la première comprenait les bmiUes manicipales ou sénatoriales (c'était l'aristocratie; ; la seconde comprenait \» faaiilles possédant des biens-fonds et n'exerçant que des professions réputées ho- DonUes (C*éCait la bourgeoisie) ; la troisième se composait des affranchis et des fils d aflraochis, ainsi que des artisans et des possesseurs de terres soumises à des rede- «aates (c'âait le peuple). Puis, derrière ces trois catégories, dont la première ab- >ataît il peu près les deux autres, venait une chose sans nom, sans caractère, sans riiarteace : c'était l'immense classe des esclaves. Sur ces malheun^ux, le maître avait éoU de vie et de mort : là, les deux sexes pouvaient se mêler ensemble; mais leur noo, qu'on encourageait comme on le Ait de nos jours en Amérique, n'était pas rrfmîét mariage. La servitude avait ses degrés : on distinguait Yesclm^e à titre permmmri^ c'est-à-dire propriété du maître qui pouvait en disposer comme d'une chose ; rf9Har€ fonder, c'est-à-dire serf attaclié à la glèbe et suivant la destination du sol i6fiqu*il y avait changement de propriétaire ; puis le paysan ou colou : celui-ci différait du serf en ce qu'il n*élait pas exclu du service militaire, mais il vivait comme In en état de servage. On devenait colon de trois manières : par la namoficf, la coodilion de la mère entraînant celle de Fenfant; par contrat, fait avec un propriétaire; H par la prescription, lorsqu'on restait trente ans dans la possession d'un
• k 1mm, dil Tkét^lùk Ljrtllée dans ton HUtoire diê Français (Ume l*^ page £1, édition de laSS). i Roow, les femiBet éuieni comptéeji par la loi dans la clatae des cboaes, telleoMat q«*à édbat de litre, oa poorait les réclamer d*après l'usage et la poasesfioa d*aoe aaaéa eotièrt : oa lea iwt p*«r la finie la pins légère, pour atotr dérobé une elef oa bu do vin ; od ks répodiait aooa loa fmnUm lot plos fti^olos, oo quand elles étaient vioillos, ou poor amasser dos dots. •
996 FRANCHK- COMTÉ ANCIENNE ET MODEUNE.
niaitre saus réclamer. Une mullitude de petits propriétaires, ruinés par la fraude et Tusiire, s'étaient vus réduits k se faire colons, à vendre leur liberté pour vivre ; aussi le nombre des esclaves avait-il atteint un chiffre homicide : sur cinq cent mille habitants que pouvait renfermer alors la Séquanie, à peine comptait-on vingt-cinq mille personnes hbres! C'est dire que presque toutes les propriétés se trouvaient concentrées dans quelques mains, et que la plus grande partie de la population travaillait pour enrichir des maîtres inassouvis. Une société ne peut durer longtenqis dans de semblables conditions. A cette lèpre sociale correspondait un mal d'une autre nature : Fcsclavage, avec son cortège de cruautés et de corruptions, avait détruit toute vitalité politique et desséché les éléments de la tie intérieure. Les masses, abruties, dégoûtées, ne croyaient plus aux dieux; elles n'avaient plus ni ardeurs ni culte. Le polythéisme était une religion usée dont on ne voulait plus. Les prêtres avaient beau remplir de divinités leurs temples et faire appel à la foi publique par le souvenir des traditions et des ancêtres, par la pompe des cérémonies religieuses : les dieux étaient raillés, et les autels abandonnés. Le dégoût avait amené la décomposition de toutes les croyances. Quand des nations arrivent à ce degré d'anarchie morale, elles cessent d'être nations, selon l'expression de Bossuet, et elles périssent si quelque grand événement ne vient les sauver.
Mais l'humanité ne devait pas périr! Elle allait, au contraire, se renouveler.
Les peuples, au milieu de leur scepticisme et de leur dégoût, se prenaient parfois à tressaillir : ils sentaient passer en eux comme des lumières soudaines, et, travaillés sourdement par des instincts et des désirs d'une nature étrange, ils commençaient à vouloir s'expliquer le mal qui les dévorait : il leur semblait qu'il devait y avoir pour le monde autre chose que l'esclavage, pour l'homme autre chose que le néant. Us ressentaient une inquiétude indéfinissable, ils étaient dans l'attente de l'inconnu. < Tout à coup, voici que douze hommes, pauvres et ignorants, partent de la Judée l^our aller imtruire toutes les natiaiis; ils proclament l'amour de Dieu et des hommes, et jettent au milieu de ce monde classé par le glaive et basé sur l'esclavage, le dogme de la paix et de la fraternité universelles. Dieu a fait, disent-ils, d'un seul homme le genre humain. Nous sotnmes tous la race de Dieu. C'était la Bonne Nouvelle, si longtemps attendue. La pauvreté, la faiblesse, la souiïrance avaient enfin des dieux! La foi, l'amour et la liberté allaient naître en l'homme, trésors nouveaux qui devaient régénérer ses sentiments et ses idées, changer son cœur et sa raison, et lui donner une autre vie. A l'idolâtrie des patriciens qui divinisait la forme, l'égoîsme, les sens, succédait une religion de sentiment, d'abnégation, d'esprit. Le type de la religion helléni(|ue, c'était le plaisir, c'était Vénus sortant des eaux; le symbole du christianisme, c'était la douleur, c'était Jésus mourant sur la croix • . »
Les peuples accueillirent avec transport la religion nouvelle, et l'Évangile fit de rapides progrès. Adopté presqu'en même temps à Rome, à Jérusalem, en Grèce, en Asie, il ne pénétra qu*un peu plus tard dans la Gaule, qui le reçut avec une ardente ferveur : le christianisme appelant h lui tous les malheureux, on y vit lesopprimés,
( Théophile LatalliIe, HUtoitê du Français, tome I^, page 52.
rRA!«CHE œilTË ROMAINE. 87
'm pauvres, les ignorants, les femmes se lever en masse à sa voix consolatrice. Ils ^ aujcbèrent à la sainte doctrine avec une foi vigoureuse, ils la défendirent avec une tùtrpe que n'intimidèrent ni les menaces ni les violences, car les courageux sectaymrs du Christ s*étaient créé de puissants adversaires. Les maîtres de Tempirc j«aii*fii mesuré d'un coup d'œil où les menait une doctrine qui tendait à constituer roniti^ humaine par la croyance en im seul Dieu ; ils avaient compris que le chrisuanisoie minerait leur autorité politique et religieuse, et qu'il saperait dans ses fonikineots la vieille société romaine. En effet, le principe évangélique ne distinguait fti fcch'îê civile ni société politique ; il ne reconnaissait qu'une société chrétienne. Il reielait le privilège et le monopole, pour leur substituer des droits égaux, des dfToire égaux. L'Ëvangile disait liberté, égalité, fraternité : mais, hélas! bien du sauf devait couler pour la conquête de cette sainte formule; et de ce que le peuple m^ mraii pas lire, il arriva qu'obligé d'épeler lettre a lettre les trois mots divins, il allait rester de longs siècles avant de pouvoir les assembler.
t^peihiant la vieille société romaine songeait à se défendre contre les nouveaux lUîtharet, comme elle appelait les chrétiens : elle commença par les diffamer et les cakminier, die finit par les livrer aux bourreaux et les jeter aux panthères des cirques; Hit* devait aller jusqu'à faire de leurs corps des torches pour les illuminations impênales. Maïs on eut beau les ^lersécuter comme ennemis des dieux et des lois, les arniser de tous les crimes et de tous les malheurs, ap|>eler sur leurs têtes les vengeances et les colères ; on eut b<»au créer pour eux des tortures et les faire dévorer |ar les Wus f44t>ces des amphithé;Ures : rien n'arrêtait la propagande évangélique. G*^ chevaliers de la résignation et de la souffrance enduraient tout sans plaintes et sans murmures; ils ne se défendaient que par leurs vertus et leur constance à semer Ufaroie de v*e; ils marchaient au supplice avec une fermeté dont s'épou>':mtiienl i^rs liourreaux eux-m«Mnes; ils mouraient en chantant des cantiques, et les regards u^irm^ vtTs le ciel. Li foi nouvelle grandissait avec le nombre des victimes : |)Our tin M)hUit qui tom)>ait, il en surgissait dix. « Nous nous multiplions à mesure que (\\w vous nous moissonnez, écrivait Tertullien aux empereurs ; les chrétiens naissent du sang des martyrs : Sauguis martyrum, i^nnen rhristiauonnn. Nous ne sommes que d'hier, el déjà nous remplissons tout ce qui est à vous, les cités, les camps, les fiabis, ie sénat, le forum; nous ne vous laissons que vos temples. > En effet, les irmples des dieux étaient alumdonnés, et les sacrifices religieux interrompus.
Ile Rome, les perséi'ulions s'étendaient aux provinces de l'empire, et la Gaule
ivroodait par le sang de ses enfants les idées nouvelles. Vienne, Chalon, Autun
avaient h'urs niartyrs. A Antun, l'on condamnait à mort le jeune paU-icien Sym-
i»liorianus pour avoir refusé de saluer la statue de la d('vss4' Cylièle ; «*t |M^ndanl
<piV»n le t*oiiduisait au supplice, sa mère lui criait du haut des remparts : c Mon
liK, mon fils Sym|)horianus, souviens-toi du Dieu vivant! Élève ton cœur en haut,
H regarde relui qui règne dans le ciel ! Ou ne t'ôte |>as aujounrinii la vie; on t«*
b diaoge en une meilleure. > A Iaou, (|uarant(Miuit chrétiens nionniient ht'^roïque-
inent au milieu d**s tortures, plutôt que d'ai^oslasier; <lans le nombre des martyrs
V trouvait le clief de l'église de Lyon, saint Potliin, vitillanl de quatre-vingt-dix
lUs II ^it pour successeur le Grec Irénéc, un des phis illustres corrphiVs de l'I^lgliM*
naissante, et aux soins duquel la Séquanie, encore plongée dans les iéoèbres du paga-^ nisme» fut redevable de voir pénétrer chez elle les premiers rayons de TÉvanglIe^ V^rs Tan 180, Tévéque Irénée chargea les deux jeunes Athéniens Ferréoiet Ferjeux , ses compatriotes et ses disciples, de venir à Besançon prêcher les lois du christianisme : on ne pouvait confier à des missionnaires plus zélés, k des interprètes plus éloquents, la tâche d*enseigner aux hommes le livre divin, le soin de conquérir des âmes h h foi. Ces deux nobles apôtres accomplirent leur œuvre avec tout k courage et le succès qu*on était en droit d'attendre de ceux h qui la légende a consacré Texpression poétique, « qu'ils brillaient comme les pierres angulaires dn céleste Époux et comme des perles resplendissantes. » Les vérités austères qu'ils venaient enseigner, les principes d'abnégation et de désintéressement (|ue prêchait leur doctrine, étonnèrent d'abord l'esprit des heureux et des riches, indiflérents par égoîsme, amollis par l'amour de l'or ; mais la parole de vie pénétra promptement chez le peuple de la ville et des campagnes : les néophytes se pressaient dans les asiles secrets et les lieux souterrains pour entendre raconter l'existence du divin Cnicifié et pour pratiquer le dogme miséricordieux qui proclamait l'amour de tous les hommes. La mission des deux apôtres du christianisme eut des succès si rapides, que bientôt Besançon devint le siège d'une nouvelle église : saint Ferréol en fut le premier évéque. Mais Ferréol et son compagnon devaient |)ayer de leur sang leur généreuse propagande ; un jour on les traîna devant un tribunal de juges romains, qui les condamnèrent à mort, l'an 21 i de l'ère chrétienne, et les firent décapiter au pied d'une idole en bronze, dont la main portait une verge de fer : c'était la verge de fer de l'intolérance. Le supplice des deux héros chrétiens n'arrêta pas le mouvement religieux en Séquanie : la hache des bourreaux avait abattn leurs tètes, mais elle n'avait pas déca|)ité leur idée. La plante qu'ils avaient déposée 8ur la terre sequanaise y étendit ses rameaux ; et, cultivée par les mains intelligvfntes des saint Lin, second évéque de Besançon, des saint Germain et de leurs successeurs, elle finit par se ramifier «^ Vnmm tout le sol. Cinquante ans après la mort des deux premiers apôtres de la Séquanie, le nombre des chrétiens était si grand à Besançon, que l'empereur Dioclétien rendait un édit contre eux ; mais cinquante nouvelles années ne devaient pas s'écouler depuis la public^ition de cet édit, sans que la Séquanie presque entière se trouvât convertie au christianisme. Il est vrai que là, comme dans les autres parties de la Gaule, le triomphe du principe évangélique ne s'obtint qu'au prix de douloureux sacrifices : tel est le sort des peuples ; ce n'est qu'à travers les souffrances et le sang qu'ils s'ouvrent la voie du progrès, et qu'ils arrivent à reconquérir les droits dont l'injustice ou la violence les ont dépouillés.
A mesure que le christianisme pénétrait dans l'esprit des masses et tendait à devenir la religion générale, Rome sentait sa puissance d'action lui échapper. Elle ne reculait devant aucun moyen pour tuer cette doctrine, son ennemie intellectuelle; car elle voyait que les nouvelles idées, en ébranlant son unité religieuse, ébranlaient aussi son unité politique, et qu'elles finiraient par appeler l'ennemi matériel sous les murs du Capitole. Ce pressentiment ne tarda pas à se réaliser : Fennemi matériel allait venir. Déjà les Barbares ont commencé de quitter leurs retraites meonnues : ils s'avancent, dit Chateaubriand, ils s'avancent « pressés comme les flots de la mer
FRANCUR-COMTI-' ROMAINE. 89
M st iinvipitont nii j[k\^ île course. Un instinct miraculeux les conduit ; s'ils inan- .iii'iii «U- Kui4i«'S, 1rs iK'les des forêts leur en senent. Ils ont entendu (;nel(iue chose •jui 1rs ap(ielle du sefitentrion et du midi, du couchant et de Taurore. Qui sont-ils? jHni vMil <siit leurs vt rit;ddes noms. Aussi inconnus que les déserts dont ils sortent, l '^ t;-iwnnt d*oii ils viennent, mais ils suivent où ils vont : ils marchent au (^apitoie, n.fi\.i.ju»^ qu'iU s*» disent ;i la destruction de Tempire romain comme à un banquet. » Kil;«Mii»* .1 ce bruit devait (fautant plus s*alaruier, que la conduite de ses empereurs •niitiiait prendre à tâche de prc'^parer la grande catistrophe qui tout à Theurc ehran- \tii k iiiondt\ Ainsi Ton vit Commode, ce nouveau Caligula doublé de Néron, faire du tn'irit' le pi('*destal de toutes les turpitudes et de toutes les folies, et pn'Iuder aux Mii^LuiUN funérailles de Tempin* en semant partout Tanarchie et le chaos. CornhmI' ruuit mort em|K)isonné, le sénat et le |)euple avaient proclamé em|yereur le >Kii\ (iu)>ulain* Pertinax, homme rempli de mérite et cpii s'étudia, par une sage >iiiiiniNiraiion, h réparer le mal de son prédécesseur; mais le sénat trouva bientôt giiianiis les réformes de Pertinax, et Ton massacra ce vertueux vieillard, au bout «k* iroi^ niois de rî^gne. Apres lui, quatre concurrents st; dis|Hit<M'ent la |K)urpre iut|rml(* : Septime S<'*vère, l'un d*eux, rem|>orta par suite de conduits sanglants li^n-N 1I.U1S 1.1 (;aule. St»plime Sévèn» régna dix-huit ans, |)endant lesquels il abaniUiiui U dinMiion dts affaires publiques à d'indignes ministres, qui ne firent qu'augmtiikr Its rud»arnis et les soulfrances. St»s deux fils lui succnlêreiit. Canicalla, l'jiiH. |Niur ri'gner seul, égorgea son frère Géta dans les bras de leur mère com- IHIHH-; i(, une fois malin* s;uis partage, (^racaila s*al)andonna librement à toutes hs mi« lli«s folii»s de son imagination. Ce misérable, qui croyait, en |)arcounmt les pro- >nHi-\ romaines, imiter .\le\andre le (inmd, s'arrét^i quatre mois dans la (Jaule, où '^i HMirti' pn'\seiuv fut un fléau : il en pressura les |yeuples, il les spolia pour enrif'«ir SI pinlt' pri'lorienm* ; et, si Ton se |>ermettait de murnmrer, la prison ou la »'"rî iif VI- fais;iient i>as attendre. Kome depuis six ans subiss;dt Caracalla, lorsqu'un •"•i|i «i,. jioi^nard en déli\rîi l'humanité, et le jeune lléliogabale prit s:i place. Cet J'Hr.' monstre put régner ass<*z longtenij^s |M)in* montriT une dépravation <le mœurs, wn»* h'TiiciU'' de caractère dont li*s Césars n'avaient pas encore donné d'e\eu)ple ; puis »" j^'iir on U* massacra. 1^ jeune Alexandre Sévère, son cousin gennain, fut choisi (Mir lui surréder. .Mexandre était un prince humain, lettré, rempli de qualités émifN-hin.. Aus<i si;;e qu'habile dans l'art de gouverner, il essaya d'effacer les quaninte ^^"^ «)'iiifanii«s i»t de malheurs qui venaient de |Kisser sur l'enipire ; mais on ne lui Ij^^M jias !»• t«Miq»s d'accomplir son œuvre : au lK>ut de quel(|ues annét*s de ri»gne, •' 1" ni .issavsiné, le \9 mars 2ii5. Li mort de ce grand prince déchaîna sur le •*'"»•!.. ,|,s ralamil«'*s s;ms nond»re. L'héritage du malheureux Alexandre S<'»vère ^uii .II. nrueilli par lU) homme qui devait son élévation à cet em|>ereur, et qui ^'("•iMlii à vi^ bienfaits en conspirant son assiissinat : c'était le sohlat Maximin, géant ^^"•»rh«- ii,i ;iu fond de laThrace. C<»Rirt»are fit couler le sang à flots; il |>ersécula, f'"'!.! l«> familles sénatoriales, les lettrés, les jurisconsultes, il opprima h*s malheu- •^'^ nmiinr les riches, et ne s'«»ntourant que de soldais cupides, d't*si'laves, de ^^IttU-iirs, il mit l'empire au pillage. I^es |H)|Hdalions indignées se soulevèrent : ■*^Miim finit ikir éln» massacré. iKins resf»ace dt»s tmie mois qui suivirent, six
90 PRANCIIK- COMTÉ AiNOENNE ET MODERNE.
prétendants h Tempire périrent de mort violente, au milieu de sanglantes guerres civiles. Durant ces rivalités furieuses, les souffrances allaient toujours croissant, Fempire continuait à crouler, les provinces haletaient d'épuisement. Dans la Gaule, où les exactions des proconsuls avaient tout dévoré, Texcès du oial était au comble : tout y tombait en ruines, Tagriculture, Findustrie, le commerce, les services publics. Les curiales, chargés d'administrer les dépenses et les revenus des cités, de répartir et lever lès deniers au compte de FÉtat, s'enfuyaient des villes pour échapper à la responsabilité qui les rendait solidaires des impôts, sur leurs propres biens. Dans un tel état de désordre, Fempire offrait à Finvasion une proie facile, et les Barbares arrivaient ! Les voilà qui se montrent à toutes les frontières, les voilà qui se préci* pitent comme d'immenses torrents à travers les provinces romaines : les uns se jettent sur la Grèce et l'Asie Mineure, les autres sur FAfrique; ceux-ci pénètrent dans la Gaule et FIbérie (FEspagne), ceux-là s'avancent à la conquête de Rome : tous portent avec eux Fépouvante et la dévaslalion. En vain l'empereur Décius leur 0|)pose des armées : il n'éprouve que des revers, et lui-même meurt frappé d'un javelot, dans une bataille sur le Danube. Gallus, son successeur, parvient à les éloigner, mais c'est en leur payant un énorme tribut. Moyen aussi lâche qu'impuissant : il excitait les Barbares à revenir, ce qu'ils ne tardèrent pas à Caire. Alors commencèrent les désastres de la Séquanie : la position géographique de cette contrée, ou plutôt son voisinage du Rhin, la condamnait à servir de lit en quelque sorte aux flots armés que la Germanie, le rendez-vous général des envahisseurs, vomissait sur les provinces occidentales ; et la Séquanie, trop faible pour résister au torrent lorsqu'il venait à passer sur elle, n'avait qu'à courber la tête devant son irruption : le lendemain elle comptait les débris et les ruines qu'il avait accumulés derrière lui. Quand les Barbares, dirons-nous avec M. Clerc, avaient rompu la barrière du Rhin, leurs flots rencontraient toutes les routes romaines qui sillonnaient la Gaule; et comme par autant de courants rapides, ils se répandaient dans les plaines de la Séquanie, éternel théâtre de ces effroyables débordements !
Vers l'année 260, une grande horde d'Alamans (Allemands, dont le nom signifie les tout à fait hommes), conduite par un chef farouche, franchit la barrière du Rliin et se jette sur la Gaule. Ces Barbares promènent le fer et le feu dans les contrées de l'est et du sud, ravagent tout, depuis les Vosges et le Jura jusqu'aux Cévennes, incendient les villes, massacrent les populations et mutilent les monuments. Ils s'avancent jusqu'auprès d'Arles, où les légions du grand général Posthumus les attaquent et les exterminent : mais le passage des Barbares avait coûté cher à la Séquanie! En 27S, année de la mort de l'empereur Aurélien, neuf peuples germanirpies (les Burgondes étaient l'un de ces peuples) se précipitent à leur tour sur la Gaule. Depuis deux ans ils y commettaient dépouvan tables ravages, lorsque FillusUre empereur Probus accourut, les défit dans plusieurs graudes batailles, leur tua quarante mille hommes, garda seize mille prisonniers et contraignit le reste à repasser le Rhin. Mais la lutte avait été longue et vivement disputée, et l'on suppute avec effroi combien la malheureuse Séquanie dut avoir à souffrir aussi bien du passage de ces hordes cupides et dévastatrices que de la présence des soldats romains. L'invasion alémanique de 375 fut fatale à plusieurs des grandes villes de la
KHANCUK - COMTE ROXAINi;. 91
Nr««|tuoie, à Maodeure enlre autres, cité puissante qui s*étendait alors sur les deux n^e» (hi Doubft, et qui se divisait eu ville orientale et ville occidentale. Le feu laissa ILtmkure dans un élat voisin de la ruine.
Il Hait temps que le succès des armes impériales vint refouler les Barbares et
rmért un peu de calme à la Gaule, car cette contrée succombait à la peine : elle
s'avait point seulement à sup|)orter les calamités de Tinvasion étrangère, il lui fallait
encore se débattre contre les tyrannies et les convulsions de Tlntérieur. Les popu-
buom, écrasées d*irop6ts, ruinées par Tavarice et la rapine des officiers civils et
Biliuires, pillées par les amis et les ennemis, ressentaient des souffrances inexpri-
■uliles. Toute industrie, tout commerce étaient anéantis. Les bras découragés renon-
caifiic il eaitiver la terre, et les habitants des campagnes surtout éprouvaient les plus
mieUes oitsères. Poussés k bout par les vexations des agents du lise, on les avait
lu^ une première fois, vers Tannée 270, s*insurger sous le nom de bagaudes (du mot
pukNs bmgad^ atiroupement) et ravager leur propre pays. Autun avait été atLicjné
par eox, emporté d'assaut après un siège de sept mois et complètement saccagé. La
«lile se se releva jamais de ce coup terrible. Les mesures à la fois fermes et conci-
Uaaies de l'empereur Claude le Gothique étaient panenues à comprimer cette insur-
rectioo populaire ; mais la bagauderie se réveilla plus exaspérée et plus menaçante,
en i85. Les insurgés, amas grossissant de colons, d^esclaves, de paysans, de petits
prophécaires ruinés, de chrétiens poursuivis, pillèrent et brûlèrent les maisons de
campagne des sénateurs et des curiales, massacrèrent les officiers impériaux, atta-
qaèrenl villes et villages et se choisirent pour empereurs deux chrétiens |>crséctités,
Amaadtis et Élianus. L'empereur Dioclétien chargea son princi|Kil lieutenant Maxi-
aiieo de marcher contre les bagaudes. On croit que Maximien les battit une pre-
mtèrt fois sur le territoire des Ëduens (près de (Uissi, en Bourgogne) ; mais il est
crrtain qu'après divers échecs, les bagaudes se retirèrent an confluent de la Seine
ri de la Marne, où ils se construisirent un camp retranclié. Attaqués dans cette
f position, ils se défendirent avec un courage héroïque et ne succoinlH^rent qu'après
longue résistance. Les deux emiiereiirs de T insurrection s'étaient fait tuer les
à la main. Malgré ce désastre, la bagauderie ne fut |K)int anéantie; elle se
nfagia dans les montagnes, dans les forêts de la Gaule, et jusqu'à la chute de l'ein-
pat romain elle subsista sans interruption. C'est que la misère toujours croissante
contittoaic à pousser le pi^uple au déses|)oir, et cette misîTC devait durer de bien
longs siècles, liélas! I..es bagaudes s'appelleront un jour, en France, les Jacques bmis-
lumumfM : il n'y aura que le nom de changé, car c'est le peuple, toujours le peuple,
qui ioiie dans ces inhumaines tragédies le rôle de victime.
La victnire de Maximien sur les bagaudes n'avait |>as ramené la pros|)érité dans la Chaule, où les innovations politiqui's de l'empereur IMoclétion et les nouvelles invastoos des Barttares vinrent encore augmenter les souffrances. Ilioclétien, voyant qu'on seul homme ne suffisait plus à la défense de toutes los frontières, jugea néceswe de dK'iser l'empire, et il en fit quatre parts. C'était détniire ce qui jusqu'alors atait été la force de Rome, l'unité : le monde romain, partagé entre quatre maîtres, l'allaic plus être qu'une agrégation de peuples ennemis. Dans cette division, efiec* tuée Fan i93 de Père chrétienne, la (;aule échut à Constance-Chlore, que VAuçusU
î)i FU ANCHE - COMTÉ ANCIENNE ET MODERNE.
DioclétieD venait (l*élever au titre de César, Le département de Constance-Chlore eut, comme les trois autres départements, son préfet du prétoire et forma, d'après les nouvelles dénominations admises, un diocèse ou vicariat; puis on augmenta le nombre des provinces. Au lieu des trois grandes divisions établies par l'empereur Auguste, on partagea la Gaule en onze morceaux ; ainsi la Belgique ou Germanie supérieure fut démembrée en trois : Première Belgique, avec Trêves pour capitale ; Seconde Belgique, avec Reims pour métropole ; et Grande Séquanaise {Maxima Sequanorum)j dont la capitale fut Besançon. On augmenta la Grande Séquanaise d'une partie de THelvétie jusqu'au lac de Constance, et d'une partie de l'Alsace septentrionale, au delà d'Argenttmria (Colmar). La Séquanaise eut dès lors son gouvernement séparé, mais elle ne fut plus régie, comme précédemment, par un propréteur réunissant dans ses mains les pouvoirs administratif, judiciaire et militaire : Dioclétien avait reconnu (|ue la trop grande puissance accordée aux propréteurs conduisait souvent h la révolte, et pour les affaiblir il partagea leur autorité. C'est alors que la Sé(iuanaise eut, sous le nom de président, un gouverneur civil, qui s'établit à Besançon, et un duc ou comte, chargé du gouvernement militaire ; celui-ci fixa sa résidence à Olino, forteresse ^ir l'emplacement de laquelle on a beaucoup disputé, et dont le savant M. Duvernoy vient d'assigner la vraie position entre les villages actuels de Biesheim et de Kunheim, au milieu des ruines du château d'Œdenbourg, en Alsace. Ces changements dans la constitution territoriale de l'empire amenèrent des changements dans l'administration. Dioclétien, pour régulariser les ressources du trésor épuisé, multiplia les fonctionnaires au delà de toute mesure, et la Gaule vit fondre sur elle une véritable armée de collecteurs d'impôts, qui se mirent à rançonner les citoyens avec une incroyable cupidité : « Le nombre des salariés, dit Lactance, devenait plus grand que celui des contribuables qui les payaient. » Ce système administratif ne fut pas une des causes les moins actives de la ruine de l'empire. Les contrées, dévorées par une impitoyable flscalité, tombèrent au dernier degré de la misère; on en peut juger par cette phrase d'im document découvert récemment dans une ville de l'Asie Mineure, et se rapportant au règne de Dioclétien : « lues deux tiers, sinon les trois quarts des populations, réduits à se priver de viande et de vin, ne vivaient que de poissons et ne buvaient que de la piquette. > Coudant, dès l'année 280, l'empereur Probus avait révo<|ué toutes les restrictions qid gênaient la culture de la vigne, et « rempli lui-même de vignobles les collines des Gaules, » dit Aurélius Victor.
La Séquanie, déjà si rudement éprouvée par les invasions précédentes, eut encore à subir les mille tyrannies de ces agents fiscaux; et, pendant qu'elle se débattait sous leurs cnielles exigences, un orage terrible s'apprêtait à crever sur elle : les Alamans, que leurs défaites ne décourageaient pas, songeaient à de nouvelles invasions. En l'année !296, ils renversèrent la grande nuiraille élevée par l'empereur Probus entre le Rhin et le Danube, et se précipitèrent comme un torrent dans' la Séquanie. Ils s'avancèrent jusqu'à Laugres, où ils rencontrèrent le césar Constance- Chlore, qui les battit, les poursuivit jusque chez eux, et saccagea leur pays comme ils venaient de saccager la Gaule : mais leur passage avait porté le dernier coup à la malheureuse Séquanie ; car, avec ces sauvages Alamans, habitués à n'entrer dans les
KRAiNCIIK-COMIK ROMAiNt!. «T.
citi^ que la torciie à la uiaiu, c'était le génie de la dévastation qni venait de passer sur cette province. Une grande partie de la population avait péri sous le fer des Barbares, les monuments av;^ient été mutilés ou détruits, et la plupart des villes sàiuanaises, que leur |)Osition ne permettait pas de se défendre, étaient tombées dans le sang et la flamme pour ne plus se relever. Le pays semblait un désert; à ce |)oint que, pour le repeupler, Constance-Chlore y lit transférer une colonie d*Aiiiaves.
Le deiui-siècle de paLv que la Gaule retrouva sous le règne du grand empereur CoDstantio, et durant les premières années du règne suivant, rendit aux |)opulatioos éjuiisées un |)eu de courage et d*espoir : la Sikiuanie put en quelques endroits eflacer la trace de ses ruines, et grâce h la fertilité du sol, elle vit ses campagnes, jadis si florissantes, se couvrir encore de moissons ; grâce aux innovations bienfaisantes introduites dans le régime des cités, le Sé(|uanais des bords de la Saône put encore se livrer avec quelque sécurité au commerce des grains et des bestiaux. I^e grand Constantin, dans Tespoirde ramener à fintérieur la paix et la prospérité, avait réformé les flnances, lancé des édits foudroyants contre les ofliciers concussionnaires el les usuriers, diminué le nombre des contribuables en changeant Tassiette de rinipôt personnel nommé capitatiou, et remis à toutes les cités Taméré des tributs. Constantin, dont le règne tient une si birge place dans Thistoire de l'humanité, attacha son nom au plus grand acte qui ait remué le monde depuis Jules César : il autorisa solennellement Texercice du culte chrétien dans toute retendue de Tempire, remit les chrétiens en |)Ossession de leurs droits et de leurs biens, et leur confia des fonctions |K>litiques. La doctrine évangélique se n^pandit désonnais sans obstacle dans les contrées les plus reculées. Cha(|ue cité g:uiloise eut son étrque élu par les clercs el les laïques ; des chorévéques, ou évéques erranUy furent nommés pour parcourir les campagnes et prêcher TEvangile aux pays;ms. Le premier évéciue ofliciel que posséda Besanv*on fut Eusèbe, aux efforts duquel cette ville dut son entière conversion au christianisme. C'est sous le règne de Constantin et Tépiscopat de saint Hilaire, successeur d'Eusèbe mort en 313, que Ton construisit, sur le mont Cœlîus à Besançon, Téglise métropolitaine de Saint-Etienne.
Après le changement de religion vint le changement dans la constitution de Tempire. Constantin remplaça le préfet du prétoire par quatre préfets, qui n'exercèrent qu'une autoriti'^ pumnent civile ; puis il transféra le commandement milit^dre de la préfecture à un maître des milices, auquel furent subordonnés les ducs ou comtes militaires. Le maître des milices en Gaule eut sous lui six généraux; dans le nombre se trouvait le duc de la Séquanie. Toute la province continua d*étre administrée |>ar iiu gouverneur, appelé consulaire ou président ; mais la province fut elle-même suIh divisée en cités, régies par des curiales : ceux-ci géraient les affaires de la citi*, commandaient les milices urbaines et nommaient quatre magistrats suprê^nes, cliai|;és de la justice, des finances, des bâtiments et autres emplois. Plus tard, ces quatre magistrats se réduisirent à un seul, appelé le pritice; il était choisi parmi les curiales, et nommé pour dix ou pour quinze ans. Telle fut à peu près, jusqu'à rétablissement des Burgondes en Séquanie, l'administration de cette province sous la domination romaine.
î)i FUANCHfc: - COMTÉ ANCIENNE ET MODERNE.
De Tannée 260 à Tannée 296, les Barbares avaient passé quatre fois sur la Se- (juanie. Ils la laissèrent tranquille pendant un demi-siècle, mais ils allaient y revenir. O fut en 350 que se rouvrit pour elle Tère des calamités ; et cette malheureuse contrée ne va plus être qu'un lit sanglant où le fer et la flamme accumuleront les cadavres, les désastres et les ruines.
L'empereur Constance, prince qui s'occupait beaucoup plus des controverses de religion que des affaires du gouvernement, avait laissé les armées romaines se remplir d'un si grand nombre de Barbares, qu'un jour ceux-ci nommèrent à l'empire un des leurs, appelé Magnentius, et les deux préfectures de la Gaule et de l'Italie reconnurent le nouvel élu. L'empereur Constance marcha contre Magnentius ; mais, pour avoir une armée plus nombreuse, il avait employé un moyen bien odieux et bien funeste : il avait ap|)elé comme auxiliaires les Alamans, en leur promettant toutes les terres (pi'ils |>ourraient conquérir en deçà du Rhin ! Les Alamans traversèrent la Séquanie et se répandirent dans les provinces de Test. Ces farouches alliés aidèrent Tempereur Constance à triompher de Magnentius, qui, voyant sa cause perdue, se plongea son épée dans le cœur; mais, Magnentius vaincu, les Alamans ne repassèrent pas le lUiin : ils s'établirent en Séquanie et dans tout le pays du bassin de la Saône, qu*ils sillonnèrent de leurs courses dévastatrices. Les cris de détresse des populations séquauaises déterminèrent Tempereur Constance k marcher contre ses alliés : à cette nouvelle, les rois des Alamans, Wadomar et Gondomad, reculèrent jusqu'au Rhin, dans le pays des Rauraques, et s'y retranchèrent, en attendant Constance. Un condiat sanglant s'engagea près A\4ugusta Rauracorum (aujourd'hui le village d'Augst, à deux lieues de Bdie) ; mais ou finit par négocier : les Alamans jurèrent de se renfermer dans leurs anciennes limites, et Tempereur Constance se retira. A peine se fut-il éloigné, que les Alamans rentrèrent en Séquanie ; puis, secondés par d'autres Barbares, les Franks, ils saccagèrent quarante-cinq villes de la Gaule, |)ortèrent jKirtout le pillage, l'incendie, la mort, et, faisant devant eux, h la manière des Suèves, une vaste solitude, se cantonnèrent sur toute la rive gauche du Rhin, dans une largeur de plus de quinze lieues. Devant ces honles dévastatrices, les Séquanais des bourgs et des campagnes n'avaient d*autre ressource que de fuir : ceux d'entre eux qui ne tombaient pas aux mains des Barbares se réfugiaient dans les montagnes ou dans l'intérieur des villes fortifiées, et ils laissaient leur pays tellement désert, que Ton voyait les lètes alamans le traverser sans obstacle ' .
VoiL^ quelle était la situation de la Séquanie et des autres provinces de la rive gauche du Rhin, lorsqu'en 356 arriva dans la Gaule celui qui devait être son liliérateur. C'était un jeune homme que Ton avait tenu jusqu'alors éloigné du gonveniement, et que Ton venait de rappeler d'Athènes, où il se livrait h l'étude de ki philosophie : c'est nommer Julien, le neveu de Tempereur Constance. Mais Constance, |)rince à l'esprit méfiant et jaloux, en chargeant son neveu d'affranchir la Gaule, lui refusait en quchpie sorte les moyens de le faire : il lui donna, pour repousser les hordes innombrables des Barbares, il lui donna treize mdie soldats! Une autre Ame
* Les lètet (du root allemand liu) élaieni des serfs occupés des iravaux de la Itrre» ei qu'au besoin Ton orftnisait en corps de milices pour défendre le pays.
FRANCHK-COMTIr: ROMAINE. 9%
4|uc celle de Julien se fiU cfTrnyée de la U\c\\e qu*on lui imposait : co jeune liommo, nous devrions dire ce grand homme, rarcepta résolument ; il envisagea d'un œil Terme la situation, et son génie fît le reste.
Julien, entravé dans ses vues par la malveillance d*ofDciers chargés plutdt de le sunreiller que de lui obéir, ne put entrer en campagne que vers la fin de juin 35<î. Il attaqua d*abord les Franks, les battit, conclut une trêve avec eux, puis tourna tous ses eiïorts contre les Alamans, qui continuaient leurs é|K)uvantable^ ravages. Au printemps de Tannée 357, Julien, avec sa petite armée de treize mille hommes, marcba contre Tannée des Alamans, trois fois plus forte que la sienne, les atteignit près i\irgentoratum (Strasbourg) et leur livra un combat terrible. La valeur et riDlelligence de Julien le firent triompher du nombre et de la Turie des Barl^ares ; six mille Alamans restèrent sur le champ de bataille, sans compter les milliers de cadavres que les eaux du Rhin ensevelirent. D'autres succès, remportés sur les Franks et les Alamans, dans les années 358 et 351), assurèrent la délivrance de la Gaule : mais la Séquanie et les provinces voisines n'étaient plus (|u'une vaste mine. Lorsque Julien, après ses victoires, se rendit h Besançon pour la seconde fois, il Q*}' vit que des traces de dévastation. Sa lettre au philosophe Maxime atteste Tétai de spiemleur où la métro|)ole des Séquanais se trouvait précédemment : c Maintenant renversée, dit Julien, cette petite ville était autrefois large et superi)e, ornée de lemples magnifiques et entourée de murailles très-fortes, ainsi que de la rivière du Doubs, qui lui sert de défonse. Elle est semblable à un rocher élevé qu'on voit dans la mer, et presque inaccessible aux oiseaux eux-mêmes, si ce n'est aux endroits qui serveot de rivage au Doubs. » (]elte lettre de Julien est une douloureuse page d'histoire; elle nous révèle toute Tétendue des malheurs de la Séquanie à cette époque. SI la su|)erl)e et large cité de Besiinçon, entourée de murailles très-fortes et protégée par sa position qui la rendait presque inaccessible aux oiseaux eux-mêmes, n'était plus, au temps de Julien, qu'wwe petite ville renrersée, on se demande avec effixii oe qu'étaient devenues les autres villes de la Séquanie. Le fer et la torche des honles barbares seuls Tont su.
Le nom de Julien et sa présence à Besançon nous amènent à parler du fameux arc de triomphe que Ton ap|>elle la Porte-yoire, On sait combien la date et la destinalion de ce monument ont occupé les savants et les embarrassent encore. I>a Porte- Noire fut-elle élevée en Thonneur de Marc- Aurèle ou d'Aun^lien, qui tous deux comblèrent de bienfaits les Bisontins; ou bien en Thonneur de Crispus, fils de Constantin le Grand, qui préserva par sa valeur la S<'M|uanie d*nne irruption de Barbares; ou bien eu Thonneur de Julien, qui venait de refouler les Alamans au delà du Khin; ou liien encore en Thonneur de Tem|)ereur Charlemagne, (pii s'était dans plusieurs circonstances montré plein de bienveillance envers Besançon ? Toutes ces opinions, éoiises et soutenues par les savants, n'ont certes rien dinvraisemblable ; mais en définitive elles ne s'accordent pas. Arrivera-t-on jamais sur ce point à une solution coropléteuient satisfaisante T on a le droit d'en douter. Il en est de l'origine de la Porte-Noire comme de l'origine de B^'sançon : on ne peut faire que des conjectures. Ce qu'il y a de certain, c'est que, d'après les recherches récentt's d'érudits éminents, ce monument date de Tépoque de la décadence.
96 FRANCHE COlilTh' ANCIENNE ET MODERNE.
Julien quitta In Gaule au printemps de Tannée 361. Son administration avait été aussi bienraisante pour les Gaulois, que son épée leur avait été salutaire. Il s*était efforcé, par de sages mesures et Fallégement des impôts, d'adoucir la misère des provinces victimes de Tinvasion, et les populations reconnaissantes accueillirent avec des larmes la nouvelle de son départ. Lorsque, deux ans plus tard, ce grand homme tomba frappé d*un javelot, dans les plaines de la Perse, les Gaulois donnèrent d'amers regrets à sa mémoire; mais les Barbares apprirent avec ime joie sauvage la mort de ce héros. Ils se sentaient débarrassés de l'homme qui les avait refoulés dans leurs retraites. Aussi, au premier bruit de h mort de Julien, les Alamans repassèrent le Rhin et se jetèrent de nouveau .sur la Séquanie, où ils recommencèrent leurs ravages. Il est vrai que l'empereur Valentinien parvint à les repousser en remportant sur eux plusieurs victoires : malheureusement, il devait en grande partie ces victoires aux armes des Burgondes dont il avait sollicité l'intenenlion ; el, la guerre terminée, les Burgondes inquiétèrent à leur tour les provinces d'où ils venaient de chasser les Alamans. Valentinien fut obligé de rompre avec ces dangereux alliés, et les renvoya dans l'intérieur de la Germanie ; mais les Alamans, qui semblaient se multiplier à mesure qu'on les écrasait, recommencèrent à passer le Rhin. La cruelle défaite qu'ils essuyèrent eu 378 près û'Argentuaria (Colmar), le génie du célèbre Stilicon, qui parvint par la terreur de son épée et l'habileté de s:) politique h efTrayer, h diviser les Barbares, délivrèrent pour plusieurs années la Gaule de ces furieux envahisseurs, et la malheureuse Séquanie retrouva quelques jours de repos. Il était plus que temps! Toutes ces guerres, toutes ces cruelles invasions l'avaient affaissée jusqu'à terre. Elle essaya cependant de se relever; et déjà même, à force de courage, pouvait-elle se tenir un peu debout, lorsqu'elle retomba, sanglante et broyée, dans le néant.
La grande épée de Stilicon était devenue impuissante à refouler les nuées de Barbares accourus dç tous les coins du monde à la destruction de l'empire romain, et ce fut dans la nuit du 31 décembre 406 au 1®' janvier 407 que creva sur la Gaule l'épouvantable orage qui devait l'engloutir. « Alors, dit Théophile Lavallée, on vit se répandre dans la Gaule des Barbares de toutes sortes : THénile aux joues verdAtres, le Saxon aux yeux d'azur, le Sicambre aux cheveux graissés, le Suève, le Sarmate, le Gépide, etc. Tout est mêlé, hommes, armes, habitudes, vêtements; les anneaux de fer, les peaux de bétes, les tuniques étroites, les corps velus et tatoués, les casques de têtes de loup, les saies bigarrées; haches, frondes, crochets, massues, filets de cuir, flèches armées d'os pointus ; les uns anthropophages et se parant de la l>eau des vaincus, les autres adorant des épées et des monstres; ceux-ci à cheval sur des rennes, ceux-là en barques, en chariots. Ce qu'ils avaient de commun, c'étaient le mépris de la vie, la soif du sang et la fureur de détruire. » — € La mine de la (iaiile, s'écrie une voie douloureuse de celte époque, la mine de la Gaule eût éi& moins complète si l'Océan tout entier eût débordé sur les champs gaulois. Le pillage impie et la profanation sont dans les temples de Dieu ; on voit luire la flamme qui les dévore. Ln mort ! partout la mort ! » Alors tout fut dit pour la malheureuse Séquanie. Le torrent dévastateur fit de cette contrée un vaste lieu de désolation : il empon<i dans sa course les maisons, les murailles, les arbres, les troupeaux, les hommes ; il
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ff'v bivsa qu'un sol nu jonché de débris. Les Barbares cependant n*entrèrent pas à Iw-sajH.on, mais ils s eiii|>arèrent de Colmar, de Windiscb, de la cité des Rauraques, «W b rite des lj|uesin*s; ils ruinèrent Luxcuil, Porl-Abucin, Segobodium, Antre; iN nVparirnm*ni aucne ville; ils dépeuplèrent le pays. Une partie des habitants \wni S4KIS II* fer, une j. irtie tomba dans Tesclavage; les autres s'enfuirent dans les UH»iiia;:m's, i^cMir y cherdier contre la mort un asile qu*ils n*y trouvèrent ()as tous. «j«»^*lr Mtiiatiou î quels jours de sang et de deuil! Haces funestes de conquérants, %uiLi r«* que coûtt*nt aux nations votre ambition et votre gloire! Jamais peuple ii*j%aii traversé de fHus cruelles épreuves que ces épreuves du peuple séquanais; et ft^winlant d'autres angoisses l'attendaient encore.
Kn i08 ou i09, ce sont les Vandales qui viennent à leur tour demander leur part
^ ftnipire romain. A leur approche de la Séquanie, la terreur et le désespoir s*em-
^rvH'nt du pelât nombre d'habitants qui s'y trouvaient encore; les uns cou-
r*Mii ^ réfugier là où il y avait des murailles protectrices, les autres allèrent cher-
dHi- une retraite dans les cavernes des rochers ou dans les soliludes des forêts.
l/< Vamîales, <lont le nom est resté le symbole de la dévastation, passèrent leurs
Uitrïws inœndiaires sur tout ce que leurs farouches prédécesseui*s avaient oublir»
«W ilrtruifc ; i!s ne res|)ectèrent ni les monuments, ni les églises, ni les hommes
qu^» leur caract<Te religieux rendait sacrés, même aux yeux des Barbares : ainsi,
"«m Antide, év«H|ue d«» liesançon, s'étant présenté, par dévouement pour son jKîiqïle,
•Ifîant Croch, le chef des Vandales, ('.roch le lit uïettre à mort. Ot événement so
pa>a près de la ville romaine de Ruffey. Croch lit aussi mourir à Port-Abucin Tar-
ftïidiacre de Langres, saint Vallier, qui allait chercher un nîfuge dans les mon-
'^nes (lu Jura. La S^Mpianie n'était plus qu'une théhaîde lorsfjue les Vandales la
'|muèn»iii pour aller dévaster rKs|Kigne. Et pendant (|ue ces Bart)ares se dirigeaient
^'tsitN Kymiées d'autres Bari>ares avaient déjà descemlu les Alpes : ceiix-iM s'a-
>^iH'9i(>nt à la conquête du Capitole !
A qiHques mois de là, k»s (ioths frapimient aux |>or!es de l\ome; puis le •♦août 410 ils em|)ort«ûent d'asscUit la Ville ét*»rnelle! LVuqûn» romain n'expira {Qx$ur le coup, mais il était frappé au cœur : les années cpii lui restaient à vivn' ne ^2mi plus être qu'une simglante agonie.