CHAPITRE SEPTIÈME
Rofon de Profence. — Diète de ManUille. — Troisième royaume «le Bourgof^ne. — Invasion des Normimlt. — Charleii le (irojt. — Ravages des Normands dans la Haute Bourgogne. — Richard le Ju<- Itetcr. — Rodolphe 1**; Bourgognes transjurane et cisjurane. — Situation du comté de Uourgogne. -^ Rodtlpfae 11. ^ Set rivalités avee Hugues de Provence ; royaume de Bourgogne. — Invasion de^ HMgreii.— Leur passage dans le comté de Bourgogne. — Châteaux féodaux ; mœurs féodales. — Coorad le Pacillque et l'empereur Oihon le Grand. — Hugues le Noir. — All>érie de Narbonuc. — Origine des sires de Salins et des comtes héréditaires de Bourgogne. — LéUdde, comte supérieur de Bourgogne. — Conrad et ses grands vassaux. — Formation de la Comté indépendante de BuurfofMf.— Etablissement du régime féodal. — Les nobles, les villains et les serfs. — Le servage au coaaté de Bourgogne.— Localités franches; Pontarlier. — Justice féodale. — Rodolphe III, dit le Kaiuéaat. — Otbe-Guiilaume, premier comte héréditaire de Itourgogne. — Sa puissance, sa fioiitiqnt, les guerres. — Sa soumission à l'empereur d'Allemagne. — Donation de Rodolphe III. — Courad, rtH de Bourgogne. — Souffrances populaires. — La fln du monde. — Citation de Raoul r. — La paix et la Irére de Dieu,
L» concessions faites h raristocratie pnr la royauté po^t^^e^t hiontât leurs Truits. Les grands vassaux surtout, se montrant d'autant plus audacieux que le nionan|ue était oioiDS à craindre, s'érigèrent ostensiblement en souverains intiï'peudants, et oiteie Tun d*eux put à peine attendre (|ue Louis le Bègue eût fermé les yeux, pour SG tailler un manteau royal dans la pourpre des liéritiers de Cliarlemngne : c t'tait Bosonde Provence. P^fln-fri.rfi de f .harles [y f^hiMi^î*, qui Tavait nommé comte de Tienne en 8Ti, duc d'Italie en 876, et lui avait accordé l'incroyable privilège de prendre le titre de roi, Boson couvait depuis longtetnps, au fond de Tame, ses ambitieux projets. Il suivait en cela, du reste, les excitations de sa femme Hennen* Harde, laquelle ne cessait de lui répéter que, « fille de l'empereur <rnalie et fiancée jadb de l'enipereur de Grèce, elle ne voulait pas vivre s^ms être la femme iKim roi. » Uermengarde était la Glle de l'empereur Louis II, mort eu 875. IVjson, appuyé par le pape Jean VIII, sou père atloplif, avait d'abord visé à la couronne d*Italie ; mais il échoua de ce côté et jeta ses vues sur la Provence et la Bourgogne, oii son influence éjpiit tomftrpuiiiîfcante Li disposition générale des esprits dans ces provinces vint en aide à son ambition : la Bourgope comme la Provence épi^ouvaient le l>esoin commun de IViNMiuc, c'est-à-dire le besoin d'isolement; elles n'aspiraient qu'à se détaclier du sceptre des Carolingiens pour s'ériger en État indépendant et se faire une existence toute locale. Les idées étaient donc préjûiréesà un cbani^emenl ; on n'attendait plus qu'un homme qui donnât l'impulsion. Le duc Boson prit l'initiative. A la nouvelle de la mort de Louis le Bègue, il sort de la Provence, s'élance h travers la BoiirgO(i^e, rallie à sa cause les prélats et les principaux seigneurs et les dt'citle à lui mettre la couronne sur la t4*'te. Le 15 octobre 8711, ime diète se n'nmil au cliâteau de Manlaille, entre Vienne et Valence : dans cette assemblée, oii figuraient les arclie- Yéques de Lyon, de Vienne, de TarenUiise, d'Aix, d'Arles, de Besançon, dix-sept évé(|ues de lYovence, de Viennois, tie Bourprojai**, et un certain nriinbre de comtt's
15 i FRANCHE -COMTÉ ANCIENNE ET MODERNE.
et (le seigneurs laïques, on passe en revue la situation de la Provence et de la Bourgogne, on expose que ces pays sont sans protecteur depuis la mort de Louis le Bègue, et l*on déclare que Ton a jeté les yeux sur Boson, comme le plus capable de les défendre ; puis les évéques et les seigneurs le sacrent et le couronnent roi, malgré ^ sa feinte résistance. Voilà comment fut fondé, par l^iètc de Hantaille, leicûisième
y>y royaume de Roprgngnft, appelé aussi royaume d'Arles ou de Provence. L'aristocratie laïque et cléricale marchait vite : elle ne se contentait pas de nommer un roi en dehors des limites de la constitution, mais elle faisait à Télu de son choix un royaume avec des provinces appartenant à la monarchie. Remarquons, en passant, avec M. Edouard Clerc, que l'assemblée de Mantaille fut la première où l'on vit reparaître, • du moins en partie, les états de Bourgogne composés de prélats et de seigneurs, états eiïacés depuis Cbarlemagne.
Le couronnement de Boson était l'acte le plus audacieux que l'on eût encore tenté contre la monarchie carolingienne : aussi, tous les princes franks, l'empereur Chartes le Gros, le roi de France, le roi de Bavière, se liguèrent-ils pour s'opposer à la création du nouveau royaume. Au printemps de l'année 880, ils entrèrent en Bourgogne avec un corps auxiliaire de Germains, s'emparèrent d'Autun et de Mâcon et soumirent la province; mais là s'arrêtèrent leurs succès. Ils échouèrent devant Vienne, où s'était renfermée la femme de Boson, la courageuse Hermengarde, qui défendait la place avec la plus vigoureuse opiniâtreté, tandis que son mari, à la tête des ohmatagnards, harcelait les assiégeants et protégeait tout le pays par l'habileté de ses diversions. Les princes ligués se rebutèrent ; ils abandonnèrent le siège de Vienne et laissèrent Boson tranquille j)our courir aux Normands^ qui mettaient à sang et ik feu les villes de Cologne, Liège, Cambrai, Âiniens. Les Normands (Nort-nuiD, hommes du Nord, venus du Danemark) ne cessaient depuis quarante ans de rafafer la France ; et leurs incursions, devenues plus redoutables à mesure qu'elles se multipliaient, laissaient partout la ruine, la dévastation, l'eiïroi. Ces pirates étaient d*aii- , tant plus audacieux, que la France, arrivée au dernier degré de l'épuisement, n*aTait presque pas de soldats à leur opposer ; et personne, dans les villes ni dans les campagnes, ne se levait pour les combattre : le peuple des villes, décimé, dévoré par la misère et la souffrance, ne se sentait ni la force ni la volonté de se défendre ; les habitants des campagnes, nus, à demi sauvages, couraient se cacher dans les bois à l'approche des Barbares ou se mêlaient h leurs bandes. En 885, les Normands, s*aventurant de nouveau sur leurs frêles embarcations, remontèrent la Seine jusqu*i Paris et assiégèrent cette ville. Le souverain de la France à cette époque était le triste Charly fe Grps, le seul prince qui restât de la descendance directe de Cbarlemagne. Par une amcre dérision du sort, Charles le Gros, le plus inepte et le plus lâche des hommes qui se soient assis sur un trône, réunissait en ce moment sur son ignominieuse tête toutes les couronnes qu'avait portées le radieux front de Cbarlemagne; et il rendait l'autorité royale si méprisable, que dans plusieurs provinces ou datait les actes du règne de Jésus-Christ, en attendant uu roi. Ce fut là le prinoe que les Parisiens appelèrent pour les délivrer des Normands. Charles le Gros vint avec une armée considérable ; mais le premier soin de ce crétin couronné tùi de traiter avec les Barbares : il leur donna sept cents livres d'argent pour la rançon des
FRANCIIK- COMTÉ DARDARK. 1V>
ï S l*arisiens, avec raulorisalion '^'ill^'' hivpjnor eiiBûm:gpgnc et de ravager h leur aise cette province, c |>arce que ses habitants ne lui obéissaient i»as. » En eiïet, la Bour-
^^,^r^% gogoe avait repris sa position indépendante : profitant des embarras ou se trouvait la France! elle s'était jnsurgéc en faveur du roi Bosoo, qui redeviiit ainsi maître de ce pays. Voilà pourquoi Charles le Gros désignait la Bourgogne connue une proie k la piraterie des Normands, et ceux-ci ne servirent que trop bien le ressentiment de ce licbe souverain. En pareille circonstance, Charlemagne eût d*abord extenniné les ravageurs, puis il se fût porté lui-même sur la province rebelle ; mais Cliarles le Gros était la lâcheté faite homme : il se débarrassait d*un ennemi en lui montrant une main pleine d*or au lieu d*un bras anué d*une épée, et en lui signalant des contrées i dévaster.
Les Normands passèrent de la Seine dans 1* Yonne; ils se répandirent par déta* cheœents i travers la Bourgogne, oii ils coumûrent de grands ravages et laissèrent partent la désolation et la terreur. La Haute Bourgogne eut son tour. Les Nonnands s*étant jetés sur cette province dans le cours de Tannée 888^ ils s'y livrèrent à d'effroyables excès. Les comtés d'Amaous et de Scodingue furent ravages cniollement : à Bèie, les religieux périrent massacrés; à Luxeuil, s;iint Gibard, abbé du monastère, et la plupart de ses compagnons toml)èrent percés de llèchcs, en cherchant à fuir vers Martainvelle, dans les Vosges. Los habitants de Luxeuil n'eurent pas un meilleur sort : ils furent presque tous massacrés, et leur ville dis|)anit dans les flammes. Lorsque les Normands s'éloipèrent, la Haute Bourgogne se trouvait h moitié dépeuplée. Le roi Boson était mort l'année précédente, au milieu des agiUitions et des discordes, et il ne laissait à son fils Louis, encore enfant, (|u'un trône mal aiïermi. La réRence des États du jeune prince fut donnée au frère de Boson, le célèbre Uich^ldJoJiislicier, puissant seigneur dont l'autorité s'étendait de l'Yonne au Jura. Le duc et comte Richard était pres<|ue le souverain dos deux Bourgognes. Il intposait k tous, il portait un nom res|)ecté de tous. Il avait une cour où se pressaient les comtes bourguignons, et les plus illuslres d'entre eux s'honoraient d'être comptés parmi les favoris du maître. Redoutable par l'épée, plus redoutable encore |)ar la sévérité de ses principes, c'est sons sa bannière que venaient se ranger les seigneurs des Bourgognes, c'est lui qui conti^nait dans le devoir les vassiuix imitalients de s^affranchir de toute obligation féodale. L'impartialité avec laquelle il rais«'iit rendre la justice par ses uribunaux lui valut ce surnom de Justicier que l'histoire ne sé{)are |ilus de son nom propre.
Hélé à pres<|ue tons les événements politiques de son épo(|uc, Richnrd influa sur les destinées de la Haute Bourgogne, par son alliance avec une famille d'où alKiit sortir une dynastie de rois. Dès 888 il avait épousé Adélaïde, sœur dejlodoljdie de Stntlingen, duc de^la Bourgogne trau«]uranc; l'année de ce mariaf^'c, remi>ereur Cbaries le Gros terminait dans le mépris et la misère son ip:i)oble existence au fond d*un vilbge de la Souabe, et sa mort avait donné le signal de la dislocation de l'empire carolingien : les Italiens se soumirent à Bércnger I", duc de Frioul; les ^Germains se rallièrent autour d'ÂrnouI, duc de Çarinthle; les Français couronnèrent El|deS| comte de Paris; les Lorrains reconnurent Guy, duc de Spolète, et les Bourguigaonsdc t) Transjuranclaissèreut leur duc Rodolphe prendre lui-même le sceptre
royal. Rodolphe avait profité de la confusion générale pour réunir à Saint-Maurirc en Valais quelques seigneurs et quelques prélats, au nombre desquels se trouvait rârcbevéque Thicrri I*' de Besançon, et, se pinçant une couronne sur la télé, il s*était fait proclamer roi (an ^). Dès lors, Tancien royaume de Bourgogne forma deux États distincts : Tun, ayant pour limites le Jura, la Méditerranée et le PJ^Ône, fut le royaume de Provence ou Bourgogne ci^juran^; Fautre, comprenant le pays entre le Jura, les Alpes Pennines et le Rhin, devint le royaume de Bourgogne txansr jurane.
L*ambilieux Rodolphe ne se contenta pas longtemps du royaume qu'il s*é\aAi donné; il songea tout d*abord à s'agrandir aux dépens de la Cisjurane et jeta les yeux sur le comté de Bourgogne, comme on appelait alors notre future Franche- Comté. Il ne négligea rien pour étendre son autorité sur ce pays, où du reste U avait de nombreux partisans et des domaines considérables. Abbé de Saint-Maurice d'Agaune, il possédait h ce titre Salins, le château de Bracon, le val de Miéges et
\ plusieurs autres terres dépendantes du monastère. Son influence était grande \ \ parmi les seigneurs du Scodingue et du Varasque ; et soit par lui-même, soit par
V ses émissaires, il travaillait activement à mettre dans ses intérêts tous les personnages importants du pays : il donnait aux uns, il promettait aux autres; il employait avec celui-ci la prière, il offrait des dignités à celui-là, ou bien il lui garantissait le maintien de ses usurpations. Thierri !«', Tarchevéque de Besançon, se laissa gagner par le titre de chancelier de Bourgogne. Cependant les avances, les dons, les promesses que Rodolphe prodiguait ou faisait prodiguer en deçà du Jura ne Peussent pas conduit à son but, sans Tappui de son tout-puissant beau-frère Richard le Justicier, lequel, avons-nous dit, exerçait sur les deux Boui^gnes une autorité presque souveraine. Richard pouvait, s'il l'eût voulu, arrêter court les progrès de Hûdnlphc; mais au contraire il les seconda, ou du moins il laissa faire, ce qui revenait à |)eu près au même, et de cette manière le roi de la Transjuranc gagna tant de terrain, que bientôt il étendit son sceptre du Jura jusqu'à la Saône. ' Ce qu'amenèrent toutes ces usurpations, on le devine : des guerres et des tiraillements. Arnoul, roi des Germains, n'avait pu voir sans indignation Rodolphe se mettre ainsi la couronne sur la tête, et il marcha contre lui avec des forces consi<Iérables. Les deux revers du Jura devinrent alors le théâtre de longues et meurtrières hostilités. Arnoul pénétra jusqu'à Saint-Maurice en Valais, dont il s'empara; il se rendit maitre de plusieurs autres villes, mais il ne put soumettre Rodolfriie, qui se retira dans les montagnes de l'Oberiand et s'y maintint par la protection de ces lieux inaccessibles. Sa résistance engendra de nouvelles calamités. Arnoul , voyant qu*il , ne |)Ouvait réduire le roi du Jura , céda l'investiture de son royaume h IL^ouis de \ Provence, fils de Boson, et Louis fit valoir ce don par les armes. Dès lors, la confusion fut au comble. Cet état de choses attira sur le comté de Bourgogne des maux inexprimables. Envahi, ravagé par tout le inonde, tiraillé dans tous les sens, il ne distinguait plus ses amis de ses ennemis, il ne savait à qui okHr : Rodolphe y avait recouvré quelques avantages; Bernard, vassal de Louis de Provence, s'était élancé dans le Scodingue, où il se maintenait |)ar la force des annes. Les seigneurs du l»ays profitaient de cette anarchie pour s*abandonner librement à leurs viotaices :
FRANCHE -COMThi KARHAUK. V*7
assurés de rimpunitô, afTranchis do toute contrainte, ne reconnaissant |)l(is ni droits ni justice, ils fais:uent de la licence leur règle, de la Torcc bnitide leur loi; les plus puissonls dépouillaient les |)lus faibles; les haines, les rivalités, les passions se donnaient libre carrière, et le brigandage armé s*e\erçait avec une audace dont on n*avait pas encore eu d'exemple. Ce Tut au milieu de cet état convulsif que les peu|>les du Jura virent s'achever le neuvième siècle. Le dixième s'ouvrit pour eux dans les niâmes déchirements ; et celui-ci devait se continuer h travers des misères et des désordres si eiïroyables, que les hommes l'ont appelé le fiurle de fer. Le comté de Bourgogne verra fondre sur lui, pendant cette période homicide, dix famines et treize pestes; ses habitants seront témoins de tant d'abominations, de méchancetés et de crimes, que le moine AdFon s'écriera douloureusement du fond de son abbaye de Luxeuil : c L'audace des tyrans est arrivée ik son comble; iln'yaplusniroinijuge.» ^Cependant le roi Rodolphe avait relevé sa fortune : ne se rebutant pas, se défendant |cir ses montagnes, il s'était opini.1lré à fatiguer S4's ennemis, et la mort des uns, les embarras ou la nouvelle position des autres avaient fini |)ar le s;uiver. Dès lors il resta le roi du Jura ; il ne recouvra pas seulement le comté de Bourgope, mais il agrandit encore son royaume du côté de la Savoie, et il vécut en paix jus<|u'à sa mort, arrivée le ^ octobre 911 . Son fitsJlodeii)bclIlui succéda. Ce prince, jeune, actif, d'un caractère belliqueux, inaugura son règne par une guerre contre Bourcard, duc de Souabc. Le mariage de Rodolphe avec Rerthe, fille de Rourcard, termina les hostilités. Des événements d'une autre nature vinrent, un peu |)Ius tard, offrir au roi du Jura l'occasion d'exercer son humeur guerrière sur un plus vaste théâtre : nous voulons |)arier de ce qui se passait en Italie. Ce royaume avait pour souverain BérengcrI»»; mais ce |)rince ét;dt détesté de pre>(|ue toute l'aristocratie itidienne, et les seigneurs les plus influents du pays ourdirent contre lui une conspiration formidable. En même temps ils députcTcnt secrètement vers Rodolphe II |)Our l'engager à soutenir leur cause. Le roi du Jura répondit à leurs vœux. Pendant que les conjurés attendaient son arrivée, Bérenger eut vent de ce qui se tramait, et il fit comme ses ennemis, il se chercha des soutiens au dehors. Dans la crainte de se voir alKindonné de ses soldais italiens, qui ne lui inspiraient de confiance ni |)ar leur nombre ni |mr leur dévouement, il appela les Hongrois à sou aide. Mais ceux-ci ne lieraient pas arriver à temps |K)ur le s;uiver : Rodgiiihcil, ayant (kissc les Alpes avec des forces considérables, attaqua Bérenger, le mit en déroute, et bientôt on a|>|)rit que le roi vaincu avait |)éri, assassiné par un de ses vassiuix (an 03 i). Rodolphe^ fut alors reegnnujoijnt^ : il ne jouit ni paisiblement ni longtemps de sa nouvelle couronne.
Bérenger n'existait jilus, mais ses partisans lui survivaient. Plus irrites qu'abattus par leur défaite, ils s'occu|»èrent de susoitiM* dos ennemis ;i Rodolphe, et lui en chorcltèrent jusqu'au delà des Alpes. A ce moment, le royaunie de Provence était aux mains de Hugues, comte d'Arles et de Vienne, lequel avait supplanté le possesseur légitime de ce royaume, le jeune Charles-Constantin, fils de Louis, mort en 033. Les IKirtîsans de Bérenger appelèrent Hugues en Italie et l'opposèrent h Rodolphe. La guerre se prolongea trois ans entre ces deux princes ; elle se termina par une transaction. Hugues, pour rester maître de l'Italie, dont il avait expulsé Rodolphe, céda
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sa couronne de Provence à son rival, qui réunit ainsi les Bourgognes transjuraD^ et cisjurane en un seul État, connu dans Tliistoire sous le nom de royaume éFArle^ ou royaume de Bourgogne, La cession de HngiiAj; h Rr^joiphy fi^ putihrft et-^das^ condition ; elle eut lieu entre §28^eUÎ31L
JIugu£s«J son tour, tûmlRjduirOnë^(Ol9.H6, par suite de ses fautes et par TiDdi* gnité de sa conduite. Sa première faute fut son mariage avec Marozie, célèbre courtisane qui tenait Rome sous sa domination. Marozie, après avoir empoisonné son mari, et tué de sa main le pape Jean X, Tamant de sa sœur Tliéodora, pour éieres' au pontificat son fils adultérin, Marozie avait invité le roi Hugues à venir aupiè^ d'elle, rassurant de le rendre maître de Rome, s*il consentait à l'épouser. Hugues accourut; et, sans attendre son armée qui le suivait, il entra dans la ville. Maroiic* lui tint promesse : elle le reçut avec pompe, lui donna sa main et le rendit toutrpuisrsant. Il ne le fut pas longtemps. Un jour qu'il avait souffleté pour un motif des plus puérils Albéric, autre fils de Marozie, celui-ci se mit à la tête des mécontaitsel conduisit si bien la révolte, que Hugues, pris au dépourvu, ne s*écliappa qu*eKi escaladant les murailles du château Saint-Ange. Il revint dans ses États, où, loinAc chercher à faire oublier aux Italiens le triste dénouement de son mariage ave^: Marozie, il sembla prendre h tâche de les indisposer davantage par le scandale de mœurs ; car Hugues était un prince très-dissolu et qui passait sa vie au milieu courtisanes. Il en avait trois entre autres, Stéphanie, Rose et Bésole, qu'il ne tra.ilait |)as seulement en favorites ni en reines, mais en déesses ; il se plaisait à la affubler de costumes mythologiques et ne les appelait que par des noms de divinités : ainsi Stéphanie était sa Sémélé, Rose sa Junon, Bésole sa Vénus. Pendant que les Italiens murmuraient de cette conduite, Hugues commit une infamie qui soul&%'a contre lui l'animadversion générale et plus tard amena sa chute. Emporté par la cu|)idité, qui chez lui le disputait h la luxure, il fit emprisonner son frère B^on, afln de s*emparer de ses richesses, et il renvoya Willa, sa femn^-t*, en Bourgogne, après avoir exercé sur elle le dernier des outrages : pour s'assurer qu'elle ne lui dérobaîl rien des trésors de son mari, il ordonna qu'on la dépouillât de ses vêtements les plus intimes et poussa le cynisme jusqu'à faire subir à sa pudeur un afDront qoi ne s'écrit pas. Deux parents de Willa, Bérenger, marquis d'Ivrée, et Augaire, marqub de Spolète, prirent les armes pour tirer vengeance de cet outrage ; mais la fortune ve les seconda pas : ils furent vaincus par Sarlion, général né dans le comté de Bourgogne. Augaire |)érit mcine en combattant. Bérenger s'enfuit en Allemagne, d'où il sortit quelque temps après, à la télé d'une armée avec laquelle il put rentrer en Italie; et, plus heureux cette fois, il réussite se rendre maître de plusieurs villes. Alors les grands du pays se tournèrent contre Hugues, qui, voyant la défection générale, essaya de traiter. Les seules conditions auxquelles on voulut entendre furcDl (lue le royaume d'Italie serait divisé, qu'il formerait deux parts, dont Pune apjKii^ tiendrait à Ix)thaire, fils de Hugues, et l'autre h Bérenger, et que lui Hugues se retirerait au delà des Alpes. Celui-ci dut en passer par là. Il reprit donc le chemiD do la France, en ayant soin toutefois d'emporter ses trésors, qu'il légua, lors de son décès, à Berthe sa nièce, et fille de son frère Boson, de celui-là même qu'il avait £iH emprisonner pour le dé|K)uiIIcr.
FRA^SCHË . COMTl'' BARBAIIE. 159
Quant à Rodolphe Ij^, le roi dos Bourgognes transjnnine et oisjuranc, il vécut tranquille jusqu*i Pépoque de sa mort, arrivée le 41 juillet 937. Seulanent la dernière année de son règne fut marquée par un événement bien désastreux : l'invasion des Hongrois. Ces nouveaux Barbares, sortis du nord de FAsie, s*étaient cantonnés en Gemianiey d*ou ils faisaient de terribles excursions. En i)â4, ils avaient horriblement saccagé la péninsule italique ; en 937, quelques-unes de leurs bandes passif rent le Rhin et se jetèrent sur TAIsace, la Lorraine et la Champagne, où elles caiiièrent des maux eiïroyables. Le comté de Bourgogne fut également envahi. Ce qu*il eut à soumir de ces cruels dévastateurs ne peut se comparer qu*aux calamités de rannée 4SI : les^uns d'Attila semblaient revenus. Les Hongrois, tout aussi rapaoes, mais plus féroces que les Normands, ne respiraient que le pillage et le meurtre : ils enlevaient, massacraient, mettaient tout h sang et h feu sur leur passage; el les peuples, frappés d'épouvante, s'enfuyaient vers les montapes ou se retiraienldans les lieux fortifiés, ]\o\\t échapper à la mort. Les Hongrois, apri^s avoir dévasté une grande partie du comté de Bourgogne, s'abattirent sur Besancon. Fji ville ne put pas résister à leur fureur : elle fut emportée, pillée, livrée aux flammes, rédaiie en cendres. L'église de Saint-Étienne, placée sur le mont Cœlius, périt également : le feu, poussé par un vent violent, gagna le sommet de la montagne et y dévora tout, métro|)ole, arbres, maisons environnantes. C'était pour la quatrième Ams depuis la conquête romaine que Besançon |)assait par de semblables épreuves. L'invasion des Hongrois fut la dernière que le comté de Bourgogne eut h subir; mais elle bissa dans le pays de longs souvenirs de douleur et d'ciïroi et y fit succéder une calamité à une autre calamité : nous voulons parler des châteaux féodaux.
Dès ta fin du neuvjÈuuLsi^le, les seigneurs bourguignons, sans cesse en guerre ou continuelleroent occupés h se dé|H)uiller les uns les autres, avaient conunencé de se construire sur les montagnes des forteresses où ils pussent se mettre <^ l'abri, eux ' et leurs bmillesTLa terreur du souvenir des Hongrois et la crainte de nouvelles invasioDs multiplièrent en tous lieux les chAteaux forts : chaque seipeur transforma sa maison en ptace de guerre ; chaque escarpement, chaque rocher, chaque colline ml sa tour crénelée; et l'on fortifia tout, les métairies, les villas, les manoirs, les abbayes. Le comté de Bourgope, par ses reliefs oropaphiques, se prélait on ne / peut mieux i ta destination des châteaux forts : aussi nulle contrée ne compta-t-elle aalant de ces forteresses, lourdes masses de pierres assemblées sans art et bâties sans comnKMlité, sans portes ni jour. Chacun voulut avoir sur la crête des rochers M sur la croupe des monts son épais et sombre manoir où il put se protéger. Et les grands centres de popidation firent comme les individus, c II semble, dit M. Kdouard €lertv que nos villes changèrent alors de place. Tour à tour minées depuis deux siècles par les Sarrasins, les Normands et les Hongrois, leurs habitants avaient appris à se dé- 1er lies plaines, qui les livraient h leurs ennemis. D'après les monuments du onzième siède. b ville de Baume était bâtie sur les sommets des rochers du I^unot et dans le versant de h montape de Saint-Léger; le Doubs coulait à ses |)ieds. Poligiiy était mi fOâtrum pbcé sur les rocs nus qui dominent aujourd'hui son emplacement. » Besancon, si cruellement maltraité ])ar les Hongrois, se relevait peu h peu de ses ruines; mais la nouvelle ville ne sVtendit plus dans In prosqu'ile fonnée |)nrle
DoiibSy elle se resserra sur le mont Cœiius. Les localités moins favorisées par accidents du terrain se fermèrent avec des murailles, ou se protégèrent à Takie forteresses construites sur les éminences les plus voisines. Cest ce que Grent notaj ment Gray, Vesoul, Dôle, Arbois, Orgelet, Lons-le-&mlnier, Quingey et d*aulr villes et bourgades.
Mais dans les montagnes du Jura comme dans le reste du comté de Bouigogn les manoirs féodaux n'étaient pas seulement des retraites pour la sûreté personoeik ils devenaient des repaires pour le brigamlager't^s protégés par lei
épais donjon, et depuis longtemps habitués à ne craindre ni lois ni justice, s'abai donnaient audacieusenient à toutes les violences : ils ne cherchaient qu*à détruire dépouiller celui (|u*ils croyaient plus faible qu'eux, ou bien ils descendaient à ma armée sur les routes, attaquaient et dévalisaient les voyageurs, enlevaient homaM I bestiaux, marchandises, et, comme les oiseaux de proie, ils remontaient avec le butin vers la cime où ils avaient bâti leur aire. C'étaient des guerres journalières, brigandage à l'état permanent, la violence et l'anarchie en tout et partout. Avec c seigneurs courant sans cesse par les bois et les chemins pour détrousser les passai et chercher du butin ou des aventures, les personnes comme les propriétés se tro valent exposées à des attaques continuelles; il n'existait plus ni sécurité ni protc tion : par suite, la crainte et le péril rendaient les communications rares et difficile on n'osiût ni voyager ni se rapprocher, et la conséquence inévitable de cette situ tion était la ruine du commerce, de l'industrie, de l'agriculture, en un mot de lo ce qui fait le bien-être on la richesse d'un pays. Les seigneurs châtelains n*avaic rien à craindre de l'autorité royale; celle-ci n'existait plus que de nom, dans 1 contrées bourguignonnes surtout, où les princes ne jouaient qu'un rôle socondaii Ainsi RodolplieJI avait laissé j)Our hé^ un enfant de ilûuzejms^appeléXflnCi qui devait régner plus d'un demi-siècle et nl^treJainajsjiuCun roi nominal. Lod temps le véritable souverain des jBçurgogni^s fut Otbon le^Çirand, empereur d Germains, et l'homme le plus remarquable, mais le plus ambitieux, qui eût pai depuis Chariemagne. Othon, voyant la couronne de Rodolphe II aux mains d'u enfant, vint en Bourgogne, s'empara de la tutelle du petit Conrad, emmena le jeub prince en Allemagne, et sous prétexte de lui donner une garde d'honneur, il I retint réellement prisonnier. Ceci se pass;ût entre les années ggg^ fit Qifl A cdt épo<|ue la Ilaui^Bourgpgtie avait poyiLXûmtCL^upérieur Hugys^lgjilûk, second H de Richard le Justicier, mort en 9:21 ; Hugues le Noir était aussi duc de Bourgogie et, comme son père, il exerçait par l'éclat du rang une autorité presque souverain sur ces contrées. Dans la Haute Bourgogne, on le distinguait des autres comtes V régissaient sous ses ordres la province, on le distinguait par le titre d'arckiemrti de (jlorietix comte, comme nous l'apprennent les documents contemporains. I parait qu'au moment où l'empereur Olhon s'eniparait ainsi de la personne du ja» Conrad, le comté de Bourgogne n'appartenait plus à la couronne des rois rodoiplMB^ par suite de guerres probablement. Hugues le Noir pouvait donc être r^rdéootttt le souverain de ce pays ; mais Hugues le Noir avait toujours été dévoué aux roi carolingiens, et en i)38 il était l'un des rares alliés de Louis IV d'Outre-Mer, alone guerre avec l'empereur Othon le Grand, qui prétendait i^i la couronne de Francf
Louis d'Outre-Mcr fut refoulé jusqu'en Itourgognc, et de là s'enfuit en Aquitaine, où les seigneurs du pays levèrent une armée pour sa défense. D'autre part, le pape Etienne VIH intervint en faveur de Louis IV; et l'eynKîrcur Otlion, écoutant la voix médiatrice du pontife, abandonna ses prétentions sur la France, mais noi) ?ur le comté de Bourgogne, qu'il revendiquait au nom du roi Conrad son pupille. Hugues le Noir, trop faible pour luUcr conlre le puissant enopereur de Germanie, se soumit à la force des circonstances ; il fit au roi Conrad hommage de son comté, qui revint ainsi au royaume de Bourgogne. On croit que la soumission de Hugues se rapporte à rannée 3^.
Ce fut deux ans plus Urd qu*apparut sur les bords de la Saône un étranger dont b race allait glorieusement s'implanter au sein du comté de Bourgogne. II se nommait Âlbéric, et Narbonne éiait sa patrie. Fils puiné de famille, Albéric de Narbonne ne pouvait |>as es|KTer une position brillante dans son pays : jeune encore, brave, aventureux, il résolut d'aller cbercher fortune ailleurs. En 9iâ il arrivait h MAcon ; quelque temps après, il épousait la fille do Raculphe, comte de cette ville, el rbeureux Albéric devenait bientôt comte de Màcon, par la mort de son beaupère. Une élévation si rapide était de nature à s;itisfaire l'ame la plus ambitieuse; Albéric ne s'en contenu point. Dos rives de la Saône il s'avança vers les monUignes j do Jura : par acquisitions, par écbanges, peut-être par quelques usurpations, conmic dit M. Edouard Clerc, il étendit ses domaines dans le Varasque et le Scodingue; il fit ciéme tourner au profit de ses vues d'agrandissement personnel ce qui avait eausé la ruine d'autrui. A cette é|)oque, l'abbaye d'Agaune et ses déi)endances, telles que Salins et les salines, se trouvaient réduites h l'état le plus déplorable : les terribles Hongrois avaient |)assé par là, et ils s'en étaient éloignés on y laissant le ravage et la flamme. Albéric de Narbonne vit dans ce désastre un coup de fortune : il s'offrit au roi Conrad comme Tliomme qm pouvait relever les salines, demandant pour cela que l'cibbaye d'Agaune et ses possessions lui fussent inféodées jus(|u*après sa mort et celle de ses enfants; et le roi Conrad, moins séduit par les propositions d' Albéric que par l'espoir do s'att;icber en lui un vassal déjà puissant, donna l'ordre à l'abliaye d'Agaune d'inféoder. L'arte fut passé Tan 9 13 : il confirmait au comte Albéric la possession de l'abbaye avec la plus grande luirtie de ses dépendances , moyennant un cens annuel de il sous et un autre cens de lo sous par chaque église, c'est-à-dire |>our moins de 100 sous par an ! L'infi'^odation stipulait, il est Trai. que les terres concédées ne pourraient jamais être aliénées, et qu'elles rentreraient à Tabbaye après la mort d'Albéric et de ses doux fils ; mais il arriva qu'une fois tombés aux mains d'AllK'ric, ces domaines ne sortiront plus de sa famille. Tout réussissait à l'heureux aventurier do Narbonne; on pouvait l'api^eler l'enfant chéri de la fortune. Il n'était non en !M:2 : moins de doux ans apros, il était comte de Mâcon, baron du Scodingue et du Varas4iue, maître do vastes et riebos possessions en di.*çà comme au delà du Jura; et son and)iiion, surexcitée par raudacieuse confiance que donne la prospérité, l'eiU poussé sans doute à désirer davantage, si la mort ne fût venue l'arrêter en Oir>. Mais il n'emportait pas sa fortune avec lui; elle allait au contraire grandir dans sa race. Ajbiiif laiss^iit Açxiy, fils, qui se partagorent son héritage : l'un, Himibert^ eut la moitié de $^alir^, c'est-à-dire la partie qu'on
appela Bourg-Dessus ou Bourg-le-Sire, avec la grande saline, le château de Bracoi les seigneuries d*Ornans, de Vuiilafans, et d^autres fiefs. Cet Humbert devint la ti{ des illustres sires de Salins, dont la maison a duré trois cents ans. Létâ!dfijfi^fil&ali d'AlbédP, eut, avec le comté deMâcon, rautcejnoUiéie^ Salins,^ qu'on appela paroi position Bourg-Dessous oixEourg-le-Comte, la petite saline, le château d'Ornans, i d'autres domaines. II fut la tige des comtes héréditaires de Bourgogne. La famil d'AIbéric allait ainsi prendre la première place dans l'histoire de la Franche-GomU
Létalde hérita du comté de Bourgogne à la mort de son beau-përe Gisleber comte d'Autun. Ce Gislebcrt était fils de Manassès de Vergy et beau-frère de Huguc le Noir. Celui-ci étant décédé sans postérité en 951, Gislebert lui succéda comm duc et comte de Bourgogne et vécut jusqu'en 956. Il ne laissait que des filles : Vum Werra, fut mariée à Robert de Vermandois, comte de Troyes; l'autre, Leutgardc épousa Othon, duc de Bourgogne; la troisième enfin, Hermengarde, devint lafemm de Xétalde^^ à guLelLe apporta le comté da Bourgogne. Létalde, à l'exemple d Hugues le Noir, pjrit.lQ iilxtAlarchjcQmt^j titre qui ne dénotait pas seulement s supériorité sur les autres comtes, mais qui le rendait en quelque sorte souverain di pays. Ce fut pendant qu'il gouvernait cette province, que le monastère de Lure passi sous la mouvance des empereurs d'Allemagne; l'abbaye de Luxeuil leur appartenai depuis l'année 940. Besançon et le comté de Montbéliard devinrent plus tarda lem tour fiefs immédiats de l'Empire. La formation de tous ces fiefs démembrait le comté di Bourgogne; en même temps elle préparait, comme le remarque M. Clerc, les droit régaliens et le haut titre de princes de l'Empire dont les abbés de Luxeuif et d Lure, l'archevêque de Besançon et le comte de Montbéliard ont joui dans les siècle suivants. Quant au roi Conrad, il laissait faire, car ce prince régnait plutôt qu'il o gouvernait. Le véritable souverain des Bourgognes était, avons-nous dit, Tempereu Othon le Grand, l'ancien tuteur de Conrad et son beau-frère depuis 951 : le puissai empereur avait pris sous son patronage les États bourguignons ; mais, tout en le protégeant, il les gouvernait; il trouvait même le moyen de s'en approprier de temp à autre des morceaux à sa convenance; et Conrad, que son caractère inoflTensif el timide a fait surnommer le Pacifique, ne réunissait guère en lui les qualités nécessaires pour s'opposer aux prétentions et usurpations de son redoutable beau-frère. Conrad visitait de temps en temps le comté de Bourgogne : dans ces apparitions, il se contentait de recevoir l'hommage de quelques vassaux ou de confirmer les donations faites par les comtes aux églises et monastères, puis il s'en retournait. Cest ainsi qu'on a de lui une charte de septembre 967, par laquelle il confirme à Tablé Ermenfroi et aux chanoines de Saint-Étienne de Besançon le village de Pouillej et son église, plus les villages, églises et dépendances de Saint-Vit, de Serre, Cus^» Germigncy et autres lieux.
A la mort de l'empereur Othon, en mai 973 , Conrad le Pacifique put se croire enfin roi ; il ne le fut pas plus qu'auparavant : il trouva dans ses grands vassiK autant de souverains indépendants, qui même usurpèrent successivement tous ses domaines et tous ses droits; et lorsque ce prince mourut le 19 octobre 993; après cinquante-six ans d'un règne obscur et nul, il ne laissait à^ son héritisr ronnc : c'était le seul bien qui lui restât.
FEANCHE - COMTÉ BilRBARE. 163
La déddence du royaume d*Âries ou de Bourgogne Ait rapide ; mais avec les àéhhs de ce royaume éphémère les grands vassaux devaient se faire chacun un petit État qu'attendait une longue durée : ainsi Humbert aux blanches mains, comte de Xaurienoe, fonda le comté de Savoie ; Guillaunlc P', comte d*Arles, érigea la Provence proprement dite en comté souverain ; Guignes II et Guignes III, comtes d*Al- 1>0Q, constituèrent en pays indépendant la contrée appelée plus tard le Dauphiné; enfin, le célèbre Otbe-Gnjllanniftr premier du nom, et premier des comtes hérédi- Uim de Bourgogne, CTé\ la Comté indépendanU^^cjùsi nuire FranchetCûmié. Celte province va désormais former un Ëtat distinct, ayant un gouvernement, des iikstimtions, des souverains particuliers, et près de sept siècles s*écouleront avan|^ (fut sa destinée la replace définitivement dans ses conditions naturelles. La Comté de Bourgogne, remarqiim)ns-nous en passant, inaugurait sous de tristes auspices SI Doavdle existence politique : le régime féodal, c'est-à-dire le règne du despotisme individuel, y dominait complètement alors et commençait à peser de son poids le phis lourd sur les classes inférieures; car toute la puissance se trouvait entre les BoiDs des deux aristocraties de l'époque : les seigneurs et les prélats. A eux les propriétés, les châteaux forts, les armes; à eux l'indépendance, le privilège, le droit de justice : b force sociale résidait tout entière dans les possesseurs de fiefs, qui iàùs avaient des libertés, des pouvoirs et des jouissances. Chaque seigneur était Bttltre absolu sur ses terres; c'est-à-dire qu'une foule de petits despotes pouvaient ^ngnr en lois leurs intérêts, leurs passions, leurs fantaisies les plus iniques, même ^ plus absurdes, et ils n'y manquèrent pas : on vit surgir de toutes parts ces rede- ^ces arbitraires qui réduisaient le peuple à la plus douloureuse misère, ces droits ' iiiuniliants et infâmes qui outrageaient la morale et la dignité humaine'. Le système ^<^ recelait ainsi en lui-même le plus humiliant des despotismes, celui de l'homme ^^ Tbomme; et, l'oppression seigneuriale devenant d'autant plus intolérable qu'elle ^H toujours présente, toujours au milieu et au niveau des opprimés, il y avait au ^ de cet état social un perpétuel élément de guerre civile.
ûans b Comté de Bourgogne, les seigneurs qui venaient en tête de la hiérarchie ^^<^dale étaient, après 1e comte Jdrédilaire vassal du souverain, les cinicomtes ^^Cùifurs ; au-dessous, parfois à côté de ceux-ci, se trouvaient les barons , c'esPS^ ^^ les riches-hommes, les hommes de condition libre et noble, héritiers des an- '^^Hts farons. Les barons, de même que les comtes inférieurs, relevaient directement ^ comte héréditaire, et ils recevaient à leur tour l'hommage de petits propriétaires auxquels ils devaient protection en échange du senice militaire et de certains honorifiques. Quant aux éviques, ils étaient tout à b fois suzerains et : ils avaient leur terre suzeraine, qui réclamait l'hommage des seigneurs '^<lue$ établis dans l'enclave de leur diocèse ; ils avaient leurs terres vassales, qui '^^'^^ent à leur tour l'hommage aux seigneurs bîques. Les abbis seigneuriaient les / ^^^^Ws, les bourgs, les vilbges formés autour de leurs monastères : tels étaient les de Saint-Cbude, de Luxeuil et de Lure. L'abbé de Saint-Claude relevait du
Lt ^w indiDe de toof ces droiu était le droit de marf neffe ou de prélibation : il peraelUît iti|BC«r d« puier tfee U (Sudiim de celui de Mi serfs qui se mariait, la première mmi des
iOi FRANCHE - COMTÉ ANCIENNE ET MODEUNE.
souverain; ceux de Luxeuil et de Lure, comme un peu plus lard rarchevêque de Besançon, ne reconnaissaient que la suzeraineté de Fempereur d'Allemagne. Les vassaux qui venaient immédiatement après le comte héréditaire étaient pairs entre eux, c'est-à-dire qu'ils n'avaient l'un envers l'autre aucuns droits ni devoirs ; ces vassaux devenaient à leur tour seigneurs d'autres vassaux, pairs aussi entre eux, ceux-ci d'arrière-vassaux, également pairs, et de degré en degré la hiérarcbie descendait jusqu'aux plus petits feudataires. Mais, à tous les degrés de cette hiérarchie, un serment réciproque liait le seigneur et le vassal : le vassal s'engageait h servir son seigneur «envers et contre toute créature qui peuL vivre et mourir; » le seigneur s'engageait h protéger son vassal « envers et contre tous. » Le vassal perdait son fier pour manque de fidélité envers son seigneur; le sujoeur perdait sa suzeraineté s'il attentait h la vie de son vassal ou s'il voulait lui ravir son fief. Les devoirs et les engagements étaient mutuels, et de cette manière la vassalité n'avait rien d'humiliant; elle se résumait en un contrat qui ne valait que par le consentement formel des deux parties contractantes.
Au-dessous de cette hiérarchie de comtes, de barons, d'évôques, d'abbés, tous nobles et libres, ayant tous les droits et tous les biens, il y avait la hiérarchie des humiliations, des labeurs et des soufThinces : c'était celle des hommes libres non possesseurs de fief^, des villains et des serfi. Les premiers, attachés aux domaines seigneuriaux, étaient presque des esclaves; a peine jouissaient-ils du droit de se marier ou de disposer de leurs biens. On les accablait décharges intolérables, on les soumettait h d'humiliantes obligations, et aucun pouvoir ne les protégeait : ils avaient sans cesse à craindre quelque amende, quelque nouvelle taxe, ou la confiscation. Un grand nombre d'entre eux, pour échapper à la tyrannie seigneuriale, se réfugiaient dans les villes ou les bourgs fermés ; mais ils retrouvaient là les mêmes vexations et les mêmes misères. Le comte exerçait sur eux une autorité pareille i celle du seigneur dans les campagnes ; il les soumettait au régime des tailles et des prises arbitraires, c'est-à-dire qu'il s'emparait, sans rétribution ni dédommagement d'aucune espèce, de ce que ses sujets citadins possédaient en denrées, meubles, chevaux et autres objets. Quant aux villains (du mot villani, habitants des villas), leur condition avait beaucoup d'analogie avec celle des anciens colons séquano-romains : les villains étaient attachés à la glèbe, et le seigneur auquel ils appartenaient était à la fois leur souverain et leur propriétaire. Comme souverain, il les taillait et les imposait à son gré ; comme propriétaire, il avait droit de les revendiquer sur quelque point du territoire qu'il les trouvât; il exigeait d'eux un cens annuel et fixe pour les biens qu'ils cultivaient. Les villains étaient en outre astreints à une foule de redevances, de conées, de sujétions plus ou moins onérenses, et toutes ces charges que le despotisme seigneurial faisait peser sur eux les réduisait i la situation la plus misérable. Cependant il j avait une classe de parias dont la condition était encore plus affreuse : la classe des* serfs proprement dits. Taillables et corvéables à merci, les serfs appartenaient au sol et n'en pouvaient être détachés; ils n'avaient rien en propre et ne pouvaient rien avoir ; parqui s, comme des animaux, dans Tcnclave des seigneuries, ils ne pouvaient en sortir, sans passer pour avoir tenté de se voler eux-mêmes à leurs maitres. Le seigneur avait droit de leur prendre
MtANCIIE - GOmt BARBAfcB. f«S
tout ce qu'ils possédaient, de Ii*s soumcUre à des châtiments corporels, de les emprisonner selon qu'il lui plaisait, c et il n'était tenu d'en répondre à personne. Tors à Dieu, » comme dit le législateur. Les serfs, mal nourris, mal velus, exposés k des maladies continuelles par l'insalubrité de leurs habitations, travaillaient avec le plus profond découragement : aussi l'agriculture se rcsscntalt-elle de l'état d'abrutissement où vivaient ces malheureux, et jamais les campagnes de la Comté de Bourgogne n*aTaleDt oRbrt un aspect plus |)auvre; on eilt dit qu'un froid de mort pesait sur elles. De vastes friches, des marais stagnants, des domaines entiers sans valeur, d'autres domaines cultivés sans intelligence; des cabanes couvertes de chaume, des meix épars autour de quelques bourgs ferniés, ou groupés au pied des châteaux forts, une popubtion hâve et souffreteuse, telle était la physionomie générale des campagnes comtoises. Le servage, source de la misère, avait envahi presque toute la Comté de Bourgogne; il ne restait que quelques localités ob la liberté se consenrât : Besançon par exemple devait traverser les temps féodaux sans connaître la/ mainmorte personnelle. On croit qu'à Montbéliard, Dôle, Salins, Poligny, elle B*e.xista pas non plus. La ville de Pontarlier et les vingt villages ou hameaux formant ce qu'on appelait son baroichage se maintinrent également libres au milieu du servage féodal : c II n'exisfe dans les annales de Pontarlier aucune trace de mainmorte générale. < B^-ltie, dit M. Droz, dans les gorges du mont Jura, longtemps avant c qn'on y ait connu la mainmorte, elle a joui dans tous les temps de la franchise la t pins parfaite. Les comtes de Bourgogne étaient bien ses souverains, et elle ad- « mettait parfaitement leur titre de souveraineté ; cependant ces princes n'exerçaient c sur elle que les droits de justice et non point les droits seigneuriaux. On ne voit € pas même que, pendant plusieurs siècles, elle ait eu aucun seigneur, mais seule- € ment un protect^^ur.... » Les bourgeois de Pontarlier portaient le titre de baransy synonyme àlngniun/i. Quelle que fût bnir origine, descendants des anciens proprié^ taires gallo-romains, ou des sold.its Imurguignons qui gardaient les défilés du Jura, ils avaient les privilèges de la noblesse, ils |K)uvaient posséder des fiefs et tenaient en fl^nchise les terres concédées, en i5<), aux milices bourguignonnes, à la condition de remplir les obligations du service militaire. L'ancienne division de la ville en deux bourgs (bourg de Pontarlier vi bourg de Glorieux), qui sid)sistail encore t^ la In du quatonième siècle, est un indice vraisemblable de l'organisation de ce ser- Tice.... Les villages répandus autour de la ville jouissaient des mêmes franchises, participaient aux mêmes droits et formaient ce qu'on appelait le baroichage de Pontariler. Quiconque défrichait un terrain devenait légitime possesseur de ce terrain. Partout la propriété allodiale, nulle part la moindre trace de servitude ou de mainmorte. N'est-ce pas un phénomène singulier, un phénomène unique peut être dans les annales de la France, que l'existence de cette petite républi(|ue des monLignes, de cette commune qui a eu sa libre constitution bien longtemps avant qu'il fût question des républiques de Flandre et d'iLilie, des communes affranchies et des municipalités de France....?' » Il y a\aii encore, le long des montagnes du Jura,
• MUtûin des VHl9$é9 France, tome V, pa^e 270, arUde Pontaruer. M. Xavier Marinier, notre élégini Ci spirituel écriTtia frinceointoii, est Tauleor de cet article, où il a ta reUtcer avec bonheur rhiatoriqM de ta tille natale.
divers endroito où rhomme pouvait se dire libre : ainsi, le servage féodal ne souillait pas toute cette ligne de pays qui allait du val de Morteau à Porentruy, et que Ton appelait le pays des Franches-Montagnes. Le servage avait aussi respecté les privilèges de la petite peuplade de Mathay, chef-lieu de cinq villages ; la liberté se maintenait également dans cette partie montagneuse et boisée, mais déserte, qui des environs de Saint-Claude se prolongeait jusqu'à Porentruy, c*estrà-dire comprenait une étendue de plus de soixante lieues. Le Jura, remarque H. Edouard Clerc, ne devint esclave qu'au douzième siècle, lorsque des serfs, amenés du dehors pour eo peupler certains cantons, y portèrent avec eux les liens de la servitude. En 1126, l'usage général proclamait encore que le Jura était au premier occupant, c'est-à-dire que toute personne qui y défrichait un terrain en devenait propriétaire.
A l'effroyable misère que l'oppression seigneuriale faisait peser sur les niasses dans la Comté de Bourgogne, venaient s'ajouter des fléaux d'une autre nature : les guerres, les disettes, les famines, les maladies contagieuses, enfin toutes les calamités dont le dixième siècle se montra si cruellement prodigue, comblaient la mesure des soufTrances populaires. Et ce que devenaient les mœurs et la civilisation au milieu d'une société où la force seule gouvernait, on le devine : chez la classe dominante, les mœurs étaient mauvaises, violenles, sanguinaires; chez la classe opprimée, elles étaient grossières, incultes, abruties. La civilisation avait rétrogradé vers ks ténèbres du passé, et les sciences, les lettres, les arts retombaient dans le chaos d'où les avait tirés le génie de Charlemagne. A peine quelques monastères alimentaient-ils encore le flambeau des connaissances humaines, prêt à s'éteindre. Dans la Comté de Bourgogne,^ l'abbaye de Luxeuil soutenait seule la répujatipn de son écoli grâce aux eflbrts du savant moine Adson, né près du monfJura. Mais Adson et Constance son successeur furent les deux derniers hommes remarquables que produisit cette abbaye ; ils emportèrent avec eux son influence morale et sa gloire littéraire.
La manière dont s'administrait alors la justice dans la Comté était en rapport avec les mœurs d'un état social où le droit ne trouvait plus de garantie que dans la force et l'argent. Les seigneurs, en s'afTranchissant du pouvoir central, avaient pris à la royauté ses prérogatives juridictionnelles pour se les attribuer sur leurs terres respectives, et ils se montraient d'autant plus jaloux d'exercer ce droit de justice, qu'ils en tiraient la majeure partie de leurs revenus. Non-seulement l'amende accompagnait toujours la condamnation, mais dans une foule de cas l'argent pouvait racheter de la peine prononcée ; et comme l'amende ou le prix du rachat se proportionnait à la gravité de la condamnation, il n'était pas rare de voir appliquer la peine de nxMt à des accusés qui, de nos jours, en seraient quittes pour un emprisonnement tem- |)oraire. Avec un tel mode de procédure, le supplice était particulièrement résenré à ceux qui n'avaient pas d'argent à donner au fisc seigneurial : tant il est vrai qu'en tout, [lartout et toujours, les malheureux ont été sacrifiés.
L'exercice de la justice se ri'glait sur la hiérarchie féodale, c'est-à-dire que robligation do foi et hommage, en déterminant le degré d'infériorité du fief, emportait le dn)it (rnp|>el au profit du seigneur à qui l'hommage était dû. Le même seigneur |K)uvait réunir les divers degrés de juridiction ; le possesseur de terres aUodîales par exemple» que l'on considérait comme indépendtnti jugeait en dernier ressort» sa
PEAMCHC- COMTÉ BARBABB. 1^
fositkM) indépendan et franche lui donnant dans ses domaines le droit de haute, mojtiM et basse jusciee : la première connaissait des affaires civiles et criminelles ; h seconde connaissait des actions civiles, mais ne pouvait prononcer au criminel tpe sor des délits dont l'amende n*excédait pas une somme déterminée ; quant à la éenière, elle ne connaissait que des droits dus au seigneur, que de certaines actions a dîtl et de certains délits.
Les d^fiOBi^^slations suivies dans la Comté de Bourgogne étaient le droit rMfiim^la joi^Gfiipbette, les rapitniairpg Hi> f]|y^i^f>pij|jfu<> ; ou plutôt la législation ne le composait guère que d*usages et de traditions confuses. Il était universellement
établi, dans la société féodale, que nul ne jmuvail étrfiing^^j;i<^ar^^ jifl/^l^^ ^^ P^ j fûrsoD entendait les vassaux du même rang. L'offensé, qu'il fût vassal se plaignant k sûo sagneur, ou seigneur se plaignant de son vassal, soumettait sa cause à la (Mr des pairs. Si le seigneur refusait justice, ou rendait une sentence défavorable, ienssal en appelait au seigneur suzerain, et ce dernier examinait à nouveau l'affaire ivec ses pairs. Puis, si ce jugement définitif déplaisait, comme il n'existait pas de fera publique capable de le faire exécuter, on vidait le différend par leLXûffibat sinpber. Les barons préféraient cette manière d'obtenir justice, qu'ils trouvaient plus tmkrm i leurs habitudes guerrières, et ils y recouraient presque toujours. Le (Mibat singulier, ou duel judiciaire, tirait son origine de la loi Gombetle, dont un penge s'exprimait à peu près ainsi : c Nous sommes iustruit que plusieurs de nos sqels, entraînés par leur caractère processif, et par la cupidité, profitent de l'obscurité que peut présenter leur cause, pour se parjurer en demandant d'être admis à priter serment. Afin de détruire cette pratique criminelle, nous ordonnons, par la présente loi, que dans toute cause où l'accusé niera soit la dette, soit le fait sujet du procès, et demandera le serment, si son adversaire le refuse, les débats cessent; et si ToB et l'autre consentent à faire connaître la vérité par le sort des armes, il faudra karaceorder le combat. De même, le témoin venu pour afRrmer le fait par serment sera tenn de se battre et de se conformer au jugement de Dieu ; car il est juste fKcdoi qui déclare connaître la vérité et offre de l'afRrmer par serment, la soutteaie par le combat. » Il eût été plus juste de ne jamais mettre en pratique cette ésoit et barbare procédure, qui n'atteignait pas seulement les plaideurs, les té- Mas, les accusés, les accusateurs, mais les juges eux-mêmes. L'un d'eux rendait-il ^sentence qui déplût; si le condamné lui reprochait d'avoir faussement et dé- ^tieoMSit jugé, il lui présentait le combat, qu'il était obligé d'accepter. Cette cou« ^ sauvage, que l'on osait appeler le jugement de Dieu, et qui devint la base de '^ jiirispnidence féodale, se suivait de plusieurs manières : outre l'épreuve par la voie *» armes, il y avait l'épreuve de la croix, l'épreuve de l'eucharistie, l'épreuve de ''^ froide et celle de l'eau bouillante, l'épreuve du fer ardent et celle des barres ^ ^ rouges. Pour la première de ces épreuves, l'accusateur et l'accusé tenaient ''^^K bras élevés en forme de croix, et celui des deux que cette attitude fatiguait le f^ tôt était condamné.
t-'épreuve de l'eucharistie consistait à faire communier les deux parties adverses : ^ ^^Ot fin, on leur donnait à chacun la moitié d'une hostie bénite, et révésement '^tidait do coupable, qui mourait tmpoisonné.
169 FRANCHE - GONTl( ÀNGIENNB ET MODERNE.
Pour répreuve dô Teau froide, on plongeait le prévenu tout garrotté dans une cuv^ remplie d*eau. S*il allait au fond, sa culpabilité ne faisait plus doute ; s*il suroageail, son innocence était proclamée. Dieu, disait-on, aurait mieux aimé iaire un luirack que de laisser succomber un innocent.
Pour répreuve de Teau bouillante, on laissait tomber un anneau dans le fond d'une chaudière où Taccusé plongeait son bras nu jusqu'au coude. S*il retirait cet anneau sans que ses cliairs parussent endommagées, on le déclarait innocent ; si ie bras, an contraire, portait des marques de brûlure, on le déclarait coupable. L*histoire nous a transmis, de ce genre d'épreuve, un exemple célèbre : c'est celui de Tbcutbeige, fille d'un comte de Bourgogne nommé Boson, et femme de Lothaire II, roi de Lorraine. Son mari, qui voulait la répudier pour épouser sa concubine Waldrade, nièce de rarchcvcque de Cologne, l'accusa d'entretenir des relations incestueuses avec soc frère Hubert, abbé laïque de Luxeuil. Theutberge offrit de se justifier par l'épreuve de l'eau bouillante ; mais, soit qu'elle se fut enduit le bras avec quelqu'une ton compositions chimiques connues alors, soit que le degré d'ébuUition du liquident se trouvât pas assez intense pour produire son effet, ce qu'il y a de certain, c*esi que Theutberge sortit victorieuse de l'accusation portée contre elle.
Dans l'épreuve du fer ardent, on employait une grande platine de fer cliaud, sur laquelle l'accusé posait la main. Endurer celle torture sans sourciller, c'était prouver son innocence; ressentir, montrer la moindre impression de douleur, c'était avouer sa culpabilité. Celte épreuve consistait encore à mettre sa main dans un gantelet de fer, également rougi au feu ; et l'impassibilité de l'accusé établissait son innocence.
Dans l'épreuve des barres de fer rouges, la victime devait, pour établir sa paiûile justification, marcher pieds nus sur neuf ou sur douze de ces barres incandesceoleSy et cela sans qu'aucune brûlure s'ensuivit. C'est ce que fit, d'après la chronique, une vertueuse princesse allemande, du nom de Cunégonde, accusée d*adultère. L'aapereur Henri H, son mari, qui crut trop légèrement à la calomnie, admit Cun^onde à se disculper, et sur la demande de sa femme, il fit chaufler à blanc douze barrer de fer. L'impératrice marcha sans accident sur onze de ces barres, puis eUes*anÛa $ur la douzième, en protestant que nul homme n'avait profanée virginité, La surprise que doit causer ce mot de virginité cessera lorsqu'on saura que les deux éf/m étaient convenus, le jour même de leur mariage, de vi\Te toujours dans la plus absolue continence, et ils ne s'écartèrent jamais de cette règle s'il faut en croire les paroles que prononça l'empereur à son lit de mort : « Vous me l'avez donnée viei|ei dit-il aux parents de sa femme ; vierge je vous la rends. »
Voilà comment la justice s'administrait alors. Voilà ce que l'on appelait le jiV^ ment de IHeu. Quelle impudence, ou quelle cruelle bonne foi! Mais dans lasodélé féodale, les mœurs étaient si brutales et si grossières, que pour l'honneur de la dh gnité humaine, on doit plutôt croire à la barbare naïveté qu'au cynisme de ces siècles-là. II n'est pas moins vrai cependant que l'on ne peut supputer, sans frénûTi le nombre des malheureux qui furent victmies de préjugés si stupides et si féroioeSi et l'oil s'explique en même temps le sentiment de répulsion qui s'eM toiyours attaché aux institutions de ces époques d'ignorance. Aujourd'hui encore, dansJMtK Franche-Comté moderne, comme dans toute la France, du reste, l'impopularité dt
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b hm fhe Mir le souvenir de h féodalité, parce que ce souvenir rappelle à la nié* nnirf ce que b tyrannie eut de plus audacieux, l'injustice de plus révollant. Top* pcesMon de plus cruel. Les souffirances, les humiliations et les misères des^nératiûK (|«i f écurent en ces temps aiïreux ne justifient que trop l'indélébile ressentiment dfl people contre le nom et les clioses du régime féodal. Cependant, il faut le reconmiire, ce régime eut son côté qui le recommande à la justice de l'histoire : lento crMon de plusieurs siècles, il fut le premier essai d'organisation sociale conçu par Il société elle-aiéme depuis ki chute de l'empire romain; essai bien grossier et bien dMectoeux sans doute, mais supérieur néanmoins à tout ce qui avait existé jusqu'alors. La féodalité, malgré son caractère d'oppression et de violence, contenait en de des éléments de progrès politiques et moraux. L^éiémfiOLqtli, dominait dans Tordre politique était TeiBCt d]^indépendançe individuelle et dç libre arbitre : c Ln wiié, dit un historien moderne, n'existait que par le consentement de ses membres ; bcblifntfons étaient nettement exprimées, les droits et les devoirs connus et li- ) ailé : nul n'était tenu d'obéir à des lois, de rendre des services, de payer des ' |ji« qu'il n'avait pas consentis. Cette indépendance de l'homme était garantie par ' If jtfement des pairs/^Mir le pouvoir de rompre le lien féodal, ^et surtout par le droit! -t^ derMsiince. » Dans l'ordre moral, le progrès apparaissait également : la féodalité avait mis en honneur la bravoure personnelle, le dévouement de l'homme h l'homme, ialojiuté, b foi du serment, la sainteté du marbge, l'amour et le respect des tanes, eoln toutes ces nobles idées et ces généreux sentiments dont b chevalerie fourni rexpression. Il est vrai que la chevalerie n'empêcha pas l'oppression dos laiUes par les foru^, ni l'hostilité mutuelle des diverses castes ; mais l'état d'antagoifiae perpétuel que le régime de la féodalité portait dans ses flancs devait finir par (OQraer i l'avantage des opprimés, et |iar créer cette classe moyenne appelée h faire ^Mter une i une les pièces de l'armure finale.
Ea attendant, les grands feiidataires du royaume de Bourgogne achevaient de ili^ ■olirdaDs b personne de^ttiûlfibfiJI'» Als ^t successeur de Conrad le Pacifique, ^ royauté qui les gênait : c II n'est point, rapporte Dithmar cité par H. Clerc, il **est point, i ce que j'entends dire, de royaume où souverain règne comme dans criui de Bourgogne. Le roi n'en porte que le nom et b couronne ; il ne peut choi>ir Mr évéques que ceux qui sont choisis par les grands. N'ayant |>res(|ue rien h lui, il vil aux dépens des prélats ; encore ne peut-il les tirer des embarras qu'on leur SMie. Aussi, les évéques de Bourgogne sont-ib obligés d*ol>éir aux puissants fonme à leur roi, et d*acheter b paix h ce prix. Le prince n'est là que pour laisser «I plus libre cours aux excès de la malignité, et pour empêcher que le trône ne soit varanl. » Rodolphe III avait, été couronné en^^^ dans une assemblée des liarons ài royiuiiie, tenue à Lausanne; mais Rodolplie était resté avec une couronne sans rie* avoir de l'autorité royale : toute la puissance rt'^sidait aux mains de ses vassaux, j Et ce prince se trouvait en même temps le plus pauvre des rois de rEnro|)e : dès le 7 lÉfie deConra4l le Pacifique, les seigneurs s'éLiient empans non-setilenient di^sl é«u, mais encore dts domaines de la couronne ; de façon que Rodolphe, en prenant ' pHMisioa du trùne, dis|K>sait à peine de quel(|ues terres échappées h l'usurpation 4«9foailes. Humilié d'êln^ en quelque sorte à l'aumAno au milieu de son |iatrimoiui*,
il essaya de recouvrer les biens aliénés par son père : les détenteurs de ces biens coalisèrent, et Rodolphe fut vaincu ; il ne dut la conservation de sa couronne qu Tentremise de sa tante Timpératrice Adélaïde, veuve d*Othon le Grand. Dès lor Rodolphe ne Tut plus roi que pour empêcher la vacance du trône, coDQOie dit le chn niqueur Dithmar : se résignant à un rôle qui lui a valu le surnom de Fainéant, alla cacher dans THelvétie sa dégradation et sa misère. Hais riinpuissance à h quelle le coMainnaient les grands vassaux .iHMSuignons, le mépris qu'ils faisaiei de lui, devaient avoir de graves conséquences, et Ton verra bientôt comment désespoir de Rodolphe prépara, pour la Comté de Bourgogne entre autres, le joo de TÂIIemagne.
L*un des grands vassaux qui avaient le plus contribué à battre en brèche la ooi ronne rodolphienne était Olhe-Guillaume, premier comte héréditaire de Bourgogw Issu d'un sang illustre qui comptait des rois et des empereurs, fils lui-même d'y prince lombard, d'Adalbert, autrerois compétiteur d'Othon le Grand h la courou inipériale, Ollic-Guillaunie jouissait de la plus haute renommée parmi les seigneui du royaume de Bourgogne. C'était un homme d'un caractère audacieux ei entrepn nant; et l'éclat de son nom, ses alliances, ses talents, ses richesses avaient seeoad son ambition, au point que nul prince ne l'égalait en deçà du Jura. Vivant sous J \ faible et méprisé Rodolphe, il aurait pu prendre la place de ce roi ; mais il s'en garni \ l)ien : il savait qu'il eût soulevé par Ih des haines et des dissensions, qu'il eût aflalM ^ ' sa puissance au lieu de la fortifier. Du reste, qu'avait-il besoin du titre de rojripmil il en eiercalLlcppuvoir : < viissal de nom, il régnait en réalité, » dit de lui le ehro* niqueur Dithmar, et Rodolphe lui-même le sipalait comme le plus illustre prince (k son royaume. On ne connaît pas la date précise à laquelle OUie-Guillaume oonn)cnça de régner sur la Comté de Bourgogne ; on croit^^il se Jl jnxfistiiL3L9Q de cette province par Rûdûlpheill : cependant il pourrait bien avoir régné dèsavsnl cette époque, car il avait recueilli la fortune et les droits du comte Létalde, ci celui-ci éLiitmort vers 968 ou 970. Quoi qu'il en soit, Othe-Guillaume, tout-imissaiH dans le duché de ]k)urgogne par ses immenses domaines, tout-puissant dais la Comté par son titre de comte supérieur, régnait véritablement : il était le roi d'n deçii des monts. Usant de son influence souveraine pour anéantir à son profit \& droits de la couronne, il avait attiré successivement à lui tous les pouvoirs de I*£uit il avait déplacé ou brisé tout ce qui le gênait. Dans la £omté de Bourgogne, dem classes de hauts dignitaires contrariaient ses vues ambitieuses : c'étaient les évéqnet et les comtes inférieurs. Othe-Guillaume y mit ordre. Sans tenir compte de la pié rogative dont les clercs avaient joui jusqu'alors, de nommer leurs prélats, il s'arropi le droit de les choisir lui-même, il poussa sur les sièges épiscopaux des gens i s l dévotion, et cette violation audacieuse des iil)erlés ecclésiastiques ne parait pasavoi rencontré de résistance. En ce qui concernait les comtes inférieurs, il alla plus foin ceux-ci, par leur institution du moins, étaient les hommes, les vassaux du roi Othc-Guillaun)e les supprima, pour leur substituer des vicomtes, qui devinrcKtse hommes, ses vassaux à lui, car il se réserva l'hommage des vicomtes qu'il ieurdoui en iief héréditaire. De cette manière, les anciens comtés de Varasque, ScodîngiH An)nous, Port ri Bosançon dispanin^nt : si leurnom nes'efTaça pas immédialeaieBi
FUANCiii-: (:(»>iTi: iiAuu.vui:. i7i
il ne siilisisia plus que |Kir liahiludc dans le souvenir populaire ; mais la Comté de-, Rourgogne, engage dans la voie où Tavait poussée Ollie-ituillaume, conunenra dès lors h prendre la fonne |)oliti(pie qu'elle a conservée depuis.
be ce cAuS rambitieux Cilié-Guillaume avait atteint son hut ; il ne réussit pas aussi hien dans ses vues sur le duché de Bourgogne. Le souverain de cette l»elle province était Henri, frère de Hugiies-CMpet et second mari de < .erherge , mère iTOUie-Guillanme. Henri avait donné a ce dernier les comtés de Nevcrs et de Mâcon ; mais, le IS octobre UMïî, ce duc éUmi venu à mourir sans postérité, Otlie-(iuillauinf |iroriKa de sa |K)sition, de ses ollianceset de Tapt^ui de ses noujbreux partisins, pour se déclarer hardiment duc de liourgogne, au préjudice de Robert le Pieux, roi fie France, neveu et légitime héritier de Henri. Kn même temps, deux des (dus dévoués soutiens d*Othe-Guil!aume, son gendre Landri, comte de Nevers, et son beau-frère Bruno, évéque de Langres, chassèrent d'Auxerre Tévéque Hugues de Chalon, le seul seigneur de Bourgogne cpii eût embrassé le jKirti du roi Bok'rt. Au printemps de 100;^, le roi Robert, aidé de Richard, duc de Normandie, marcha ooDire la Bourgogne avec une armée ; cette première entreprise ne décida rien, lue seconde expédition, tentée en 100r>, n*eut guère plus de succès. Après ces deux camiKigneSy la guerre fut suspendue (tendant dix ans, du moins entre Othe-(fUillaanie et Rol>erl; mais elle continua sourdement entre Othe-Guillaume et révé(|ue Hugues de Uhalon. A la lin, Othe-Guillaume, se sentant aflaibli (lar la Uiort des deux seigneurs les pins puissants de son parti, Tévécpie Bruno et le comte Lmdri, sollicita delui-roèmc un accommodement avec le roi liobcrt: aux termes de cet accommodcnK*nt, passé eu tOiiM)the-Guillauuie renonçait à prendre le litre du duc de Bourgogne et le laissait au |K4it prioc^ Henri, troisième fils de Robert; mais il se rcser- YaBU(5cojntés cïe Dijon et de Màcon.
l/unnée même où se concluait cet arrangement, le roi lUxioiphe III, faligué de riosolence de ses vassaux, avait à Strasbourg une entrevue avec IVuqtereur d*Aile- ■agne HgmJLU* Tdsdesa sceur (visèle, et lui cédait son royaume de Bourgogne. L'empereur se h;)ta d*en prendre poss(.*ssion ; mais la résistance inattendue qu'il renoontra vint l'arrêter dès les |»remiers pas. CHhe-|>uillaume, que cette concession lie Rodolphe atteignait dans s;i puissance, s'était mis à la tête des mécoAtciits ; il avait armé ses nombreux vassaux, et il fais;iit tiuit de mé[)ris des droits de Tenqtereur, que celui-ci ayant nouuné un noble à un siège épiscopal vacant, Othe-tiUilbuoie hiclia ses chiens après le nouveau prélat, qui dut chercher dans une prouqde Alite la seule chance d'échapper à la fureur de ces animaux. f/enq)ereur Henri était exaspéré ; il s'avança jusqu'à Ikile, incendiant et ravageant sur son passage le plat* pays, à défaut de pouvoir forcer les cliAteaux et les portes dt»s villes, où ses ennemis le bravaient impunément. Othe-Guillaiime lui op|)Osait tantôt des soldats, unitntdcs remparts et des forteresses ; et l'euqtereur sortit de la Bourgo^^ne sans autre résultat que d'avoir brûlé des chaumières ou détruit des moissons. Mais le sort des armes est journalier : c'est ce qu'apprit un an plus tard Othe-(«uillaume, lorscpie les hostilités recommencèrent. L'année impériale, conduite par \Verner, évé(pn» de StrasiHNirg, s'avança jus(|u*au lac de Genève, et là s'engagea ime bataille meurtrière où l'armée lK>urguignonne futassex maltraitée pour n'(-tre]dus en état de tenir la cam-
m Fn.VNCIÎE COMTK ANCIKNNË KT MODEUNK
pagne. Le sii|>erbe (UUÊ:€iiiJJaumû^ vit alors obligé de plier devant un maître : il vint, avec les autres chefs de la résistance, présenter sa soumission à la diète de Mayence e»4M&, et ce jour-là il vit Rodolphe déposer solennellement, en présenee Je sa (eunnc, de ses plus proches parents et de tous les seigneurs de Bourgogne, son sceptre et sa couronne royale entre les mains de Fempcreur Henri. Othe-Guillaume dut se sentir profondément humilié ; mais il ne pouvait s*en prendre qu*à lui de ce qui arrivait. En voulant, comme les autres grands feudataires de Bourgogne, se mettre au-dessus du souverain, il avait poussé Rodolphe à se chercher un protecteur contre ses propres sujets; en voulant s*arroger trop d'indépendance, il n*aboutit qu*à se rendre le vassal d'un étranger, et dès 1019 il ne datait plus ses actes publics que du règne de Tempereur Henri, regnunte Heniico imperaiore, comme portait la formule.
Tout n*était pas dit cependant sur cette donation du royaume de Bourgogne. Les cinq années qui suivirent la diète de Mayence avaient été tranquilles ; mais la J&ûit de rempcE(air Henrj^ ajxijée^^ réveiller les ambitions, et le roi
Rodolphe lui-même, se croyant libre de tout engagement, retira sa concession de 1016. Cette révocation ne fit pas abandonner au successeur de Henri les droits de rEm[)ire sur le royaume de Bourgogne; ce successeur était Conrad le Salique, premier empereur choisi dans la maison de Franconie, et mari de Gisèle, nièce de Rodolplic. Son mariage avec Gisèle ne le rendant point le plus proche héritier du roi de Bourgogne, il recourut à la voie des armes, et Ton guerroya longtemps. Conrad, après avoir réduit h l'impuissance ses divers concurrents, marcha sur Bile, se saisit de cette ville, établit un cordon de troupes le long de la frontière, puis il attendit Tissue de la querelle. La diplomatie d'une femme arrangea tout : Gisèle gagna par ses caresses et ses présents l'inepte Rodolphe son oncle, lequel revint, en faveur de Conrad, sur sa révocation de lOâi; Gisèle fit aussi consentir les seigneurs du royaume à ce que la donation précédente eût son plein effet, etie traité (jui reconnaissait à l'empereur Conrad l'héritage du roi Rodolphe fut ^fluclu h Baie on lû3j. Othe:GuiUaum^«e vit pas s'accomplir cet acte ; il avait cessé de vivre dès le commencement de la même année. Quant à Rodolphe le Fainéant, il mourut le 6 septembre 1032, après une existence aussi nulle, mais plus funeste que celle de son père. En lui s'éteignit la dynastie rodolphienjie ; elle avait régné cent quarante- «^^^ quatre ans.
Les |>euplcs de Bourgogne regardaient d'un œil d'indifférence ces événements, ces changements de maîtres, ou plutôt ils ne s'en occupaient pas. Leurs souffrances étaient si profondes, qu'elles dépassaient depuis longtemps toute mesure et seoi* blaient une véritable vengeance de Dieu. Le dixième siècle avait déchaîné sur la terre toutes les calamités que la race humaine puisse connaître ; d'après une croyance universellement répandue, le monde devait môme finir avec la dernière année de ce siècle homicide. Dans l'attente de ce moment suprême, de ce jour sans lendemain» les peuples étaient restés sans courage et sans force, les villes sans mouvement et sans industrie, les campagnes sans culture et sans habitants; on n-*avait pluseu qu'une pensée, la prière, et Ton avait redoublé de feneur religieuse, on s'était entassé dans les monastères et les églises, en répétant cette parole funèbre : « L^
FRANCHE COMTt BARBARE. 173
hn «iu niootle approciie. > Un passage obscur de TApocalypse, ioterprété dans son yih le plus sinistre par reiïroi populaire, avait été la sourœ de cette croyance à la lii do monde \ ^ A^ bout de mille ans^ disait ce passage, Satan sortira de sa |fN)o et séduira les peuples qui sont aux quatre angles de la terre.... I^ livre de b rie scn ouvert ; la mer rendra ses morts, Fabiroe infernal rendra ses morts : rlanii sera jugé selon ses œuvres par Celui qui est assis sur un grand trône resl^mlisftjnt, et il ; aura un ciel nouveau et une terre nouvelle. » Plus on s*était rapffocbé du lerme (atal, plus avait grandi la terreur qui troublait toutes les Ames ; et If dffgé, pour sa part, avait eu soin d'entretenir cette terreur, parce qu*il y trouvait v« avantage, parce qu'en invitant les pécheurs à la repentance, à Texpiation surtout, / li encourageait à son profit les donations en argent, terres et cliilteaux. Malgré la ^ hThble profiliélie ce|)eudant, le monde ne s*était |»as écroulé en Tan 1000; mais les tmie premières années du onzième siècle avaient été marquées par de toiles cala- ■iiés, que cette fois la fin des temps semblait définitivement approcher, l'n histoncB, témoin de ces calamités, nous en a laissé le tableau; c'est une page à faire pkurer des yeux d'airain :
• yjjuijîiie, raconte le chroniqueur bourguipon Raoul Glaber, la famine désolait Tunivers, et le genre humain iKiraissait menacé d'une destruction prochaine. La impérature était si contraire, qu'on ne trouvait plus de saison favorable pour cultiter la terre ; et des pluies continuelles inondaient tellement les campagnes, que toioi uxMs années les sillons ne purent recevoir la semence. Au temps de la ntolie, les lierbes fiarasites rouvraient au loin les plaines; dans le peu de cham|»s 10*00 était parvenu i ensemencer, le grain, réduit en farine, ne rendait pas le sixième ^ son produit ordinaire. Cette plaie fatale, qui avait d'abord frap|)é la Grèce et 'Italie, s'étendit de là sur la Gaule et l'Angleterre. Tous les hommes en ress<mti- ^t également les atteintes : les grands, les gens de moyenne condition et les pau- ^ tous avaient la pâleur sur le front et la faim sur les lèvres, car la violence ^>^cbe des grands cédait enfin k la disette commune. Quiconque avait quelque ^rée alimentaire h vendre en pouvait demander le prix le plus excessif : il était ^ d'êuti pris au mot. Le lioissoau de grains coulait presque partout soixante sous, ^ ii4*me, en quelques lieux, jusqu'h quatre-vingt-dix sous (sous d'argent). On vit ^ taommes, après avoir dévoré les bétes et les oiseaux des cham|)s, se résoudre à ^*ger des cadavres ou d'autres aUments non moins odieux.... On nuingeait l'écorce ^ arbres dans les bois, on arrachait Pherbe des ruisseaux, afin d'échapper à la La faim renouvela ces horribles exemples, si rares dans l'histoire, oti les dévorèrent la chair des hommes : le voyageur, assailli sur la route, sucsous les coups de furieux affamés, qui se partageaient ses membres, les (*^bient au feu et les mangeaient. Quelques-uns présentaient à des enfants un œuf ^^ une pomme pour les attirer à l'écart, et les immolaient à leur ventre. Ce délire, ^^^if rage alla au point que la iM^te fut plus en sûreté que Thomme. 1^ chair ^Baine semblait devenue une nourriture onlinnire, et un mis('*rable osa en étaler ^^ nurciié de Tournus, |)Our la vendre cuite, comme du iKi'uf ou du mouton. Il fut ^^rii* cl ne rherchn point à nier son crime. On le garrotta et on le livra aux flammes. ^ D auu-v malhcuanix, a^ant dcroln* |)endant la nuil l'aliominable viande qu'on avait
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enfouie sous terre, fut découvert et bnilé de même que le uiarcliand. Dans la Ton de Châtenay, à trois milles de Mâcon, un homme avait bâti une chaumière où égorgeait, la nuit, ceux qui lui demandaient Thospitalité. Un voyageur y aperçut de ossements et parvint à s'enfuir. On y trouva quarante-huit tètes d*bomines, d femmes et d'enfants. Le tourment de la faim était si affreux, que plusieurs, tiran de la craie du fond de la terre, la mêlaient a la farine. Une autre calamité survint c'est que les loups, alléchés par la multitude des cadavres sans sépulture, eommen cèrcnt à s'attaquer aux hommes. Alors les gens craignant Dieu ouvrirent des fosses où le (ils (rainait le père, le frère son frère, la mère son Tils, quand ils les voyaien défaillir ; et le survivant lui-même, désespérant de sa vie, s'y jetait souvent aprè eux. Cependant les prélats des cités de la Gaule, s'étant assemblés en concile poui chercher remède à de tels maux, avisèrent que, puisqu'on ne pouvait alimmtei tous ces affaméSf on sustentât comme on pourrait ceux qui semblaient les piti! robustes de peur qwit la terre ne demeurât sans culture. »
Uuels temps et quelles misères ! Devant ces cakimités surhumaines, les âmes le plus farouches s'adoucirent, les têtes les plus orgueilleuses se courbèrent ; et le milliers de châtelains qui ne cessaient de bouleverser la société par leurs interm^ nables guerres civiles, remirent le glaive dans le fourreau, tremblants eux-méme sous le glaive de Dieu. Alors le clergé, inspiré d'une pensée divine, se mît prêcher la paix et la pénitence au nom du Seigneur, et il établit ce qu'on appela paix de Dieu, bienfaisante institution qui prescrivait à chacun de sortir sansamn en toute sécurité, condamnait aux peines corporelles les plus rigoureuses qiiiconqi ravirait le bien d'autrui, défendait d'exercer aucune violence envers les personii qui voyageraient dans la compagnie d'un clerc, d'un moine, d'un prêtre ou d'm femme, et punissait comme criminel celui qui violerait les lois relatives au mainli^ de la paix. Les populations accueillirent avec enthousiasme l'institution de la paij? < Dieu ; mais malheureusement les passions étaient trop désordonnées, et les habituel de violence trop invétérées dans les mœurs de la société féodale, pour que ce gé» reux rêve d'une paix perpétuelle ne s'évanouit pas promptement. On mourait d faim, et l'on trouvait le temps de s'entre tuer. Le clergé, voyant l'impossibifiti d'anéantir la guerre, chercha les moyens d'en adoucir les maux : il remplaça dooi la paix (le Dieu par la trêve de Dieu. Cette nouvelle loi défendait toute attaqœ depuis le mercredi soir jusqu'au lundi de chaque semaine, pendant les jours de fêle, l'aveiil, le carême, les octaves de Pâques et de la Pentecôte ; de sorte qu'il ne resia plus que le r|uart de l'année â peu près oii l'appel â la force fut autorisé. Les évéqocs de Bourgogne, à la suite d'une assemblée générale, firent proclamer en 1036 b trêve de Di^u dans ce royaume. L'assemblée avait choisi pour le lieu de ses réunions un monticule du territoire de Lausanne, et que l'on connaît aujourd'hui sons k nom de Montrion. Gaucher, archevêque de Besancon, se trouvait au nombre de ce ])rélats.
La trêve de Dieu mettait sous sa sauvegarde perpétuelle les églises et les eimc tières, la personne des clercs et des moines, les pèlerins, les voyageurs, les mar chauds, les artisans, les femmes, les enfants, les laboureurs avec leurs outils et leur iMîstiaux, et interdisait à l'avenir de tuer, de mutiler, d'emmener captifs les pauvre
FUANCIIt: (.41MTK nARBARK. 17.*.
gens de l.i cainiugne iors<|iroii guerroyait conire leurs seigneurs. (]etle liiznrre insti- Kulion, i|ui nous montre le prorond degré de misère de nos aïeux, n*e\en:a {»as moins sur les esprits une influence saluLiire. Maintenue (Mandant plus de deux siècles |mr les Êlals chrétiens de TKurope, elle contribua beaucoup, enti*e autres bienraits, à l'aiioucissement progressif des mœurs. En ceci, le clergé remplit un digne et lieau r6le, et Ton regrette qu*il n'ait pas plus souvent couipris de celte manière sa mission é\'angélii|ue. Combien, aux yeux d(^ la morale et de riiisloire, il était plus glorieux |KNir lui de travailler à mettre la paix entre les houunes, (pu* d'expbuter, dans un luiséralile inlérri matériH, la croyanec à la lin du nioniK»!