‹ Histoire de la Franche-Comté ancienne et moderne, précédee d'une description de cette provinceChapitre 26 sur 52 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

lU-PMr, doc et eomtede Bourgogne. ~ BnUtlIe de Nicopolis. — L*amiral Jean de Vienne.— îl cl Tiaerian. — Eut de TEurope. — Jean-Mns-Peur et le due d'Orléans. — Asuuinat du ém d'Oriéant. — Jean-tana-Peur et Jean-Mna-Pttié. — Agitations à Besancon. — L'empereur WtMCsIa»; Gérard d'Atbier ; Tbiébaut de Rougemont. — Interdit sur Besançon. — • I^t goufameurs •I Jca«-aaaa*Peor. — Conduite de Jean-sans-Peur. ~ Traité de paix. — I^s Jrmagnaes et les AmrfirffiiofU. — Bataille d*Aiincourt. •— Tyrannie du comte d'Armagnac; massacre de ses parliaHM. — Lea Anglais aux portes de Paris. ~ Kntretoe du pont de Montereau. — - AsMssinat de Jm fina-Pear.

Le successeur de Philippe le Hanli était son fils aîné, Jean, comte de Nevers. lé à Dijon en 1371, on le surnoiniiiait sans Peur, h cause de Taiidace chcvaleresqiio |ii*il avait montrée devant le sultan B:ijazet, après la bataille de Nico|>olis. Le nom le celle balaille, Tinfluence qu'elle faillit avoir sur Favenir de la civilisation en Euope, roccasion qu'elle nous offrira de payer notre tribut historic|ue au grand amiral sooilois Jean de Vienne, nécessitent ici <|ucl(|ues dévelop|)ements.

Vers 13i)i, au moment oit Téleclion du pa|)e Itenoit Xill réveillait le $2;rand schisme rOocident et continuait h i^irtager rKuro|)e en deux factions. Tune \m\r la |)a|>auté Ulieene, l'autre pour la |»a|uiuté française, le sultan Bajazot, surnommé l'Éclair, m rendait maître de la Bosnie, de la Croatie, de TEsclavonie, de la Dalmatie ; et, poussant plus loin ses conquêtes, il se dis|H)sait à envahir les provinces hongroises, inis cette barrière renversée, il parlait c de mener son cheval manger Tavoine lar Faute! de Saint-Pierre de Home. » Ijjl chrétienté semblait voisine de sa ruine ; janais une croisade n'avait |>;irii plus nécessaire. De son coté, Si^ismond, roi tie Hongrie» se sentant trop faible pour résister au redoutable sultan, envoyait {uirtout demander des secours contre lui. U\ France, toujours préu^à faire œuvre dedévouenenl, répondit à son ap|)el» et une armée de- huit cents chevaliers, d'autant d'écayers et de <|uata' mille fantassins, se rassendda pour marcher à la délivi-ance de b Hongrie. L'ex|»édilion était placée sous la conduite du tils de Philippe le Hanli, Jean, comte de Nevers; mais comme ce prince n'avait que vingl-<leu\ ans alors, ou loi donne un conseil composé de vieux chevaliers, tels que Jean de Vienne, Enguerrand de Coucy, (luy et Guillaume de la Ta^moiile, et d'autres s(iigneurs nulris à la guerre. La noblesse comtoise a levé bannières et penncms : elle eiU rougi de rester oisive dans ses châteaux, <|uand il s'agiss.'iit d'aventures et de gloire, et hs Neufchiltel, les Chalon, les Vienne, les Vergy, les Monlfaucon, les MontlnMiard, les Rocbefort, enfin tous les valeureux chevaliers du ftays, se sont réunis au comte de Nevers.

L'armée de délivrance s'avance |)leine d'ardeur, mais pleine aussi de cette présonq)liieuM confiance qui rappelait trop le dénouement des journées de Poitiers et de Oéer. Quand elle a fait sa jonction avec les milices hongroises, elle p<^nètrc dans la Bulgarie et vient mettre le siège devant Nico|H)lis. K;)ja/.et, étant accouru |K)ur

roie, assuré dans ses amitiés, irréprochable en ses mœurs ■, il fut brave clievalier; que, libéral à Texc^s et sachant reconnaître les serAîces rendus, il donna maintes preuves d'un cœur généreux et noble; que, doué d'une prévoyance extrême el d'un remarquable es|)rit de suite, il se montra la seule tête politique de sa Tamillc, et déploya souvent, dans le maniement des aiïaires publiques, une prudence habile. Voiln son côté louable. Mais on doit ii juste titre lui reprocher d'avoir contribué, par calcul, à vicier Féducation du jeune Charles YI, afin de se rendre nécessaire dans le gouvernement; comme aussi de s'être constamment occupé de ses intérêts particuliers avant de songer <^ ceux du royaimie. On doit lui reprocher également d'avoir tmp aggravé les charges, déjà si lourdes, de ses sujets, en même temps qu'il sacrifiait leur repos et leur existence dans des guerres qui ne profitaient qu'à son ambition personnelle. On doit lui reprocher surtout d'avoir poussé beaucoup trop loin la passion du faste. Il eut la cour la plus brillante de l'Europe, c'est vrai; mais les peuples soumis à sa domination savaient, eux, de quel prix ils payaient cet éclat. Le duc, en effet, ne craignait pas, pour siibvenir aux exigences d'un luxe insensé, de multiplier les impôts, de créer des taxes nouvelles, ou bien d'établir des greniers à s<*l dans les principales villes de son duché, ou bien encore de forcer les états, malgré les énergiques protestations des députés des communes, à voter l'introduction de la gabelle. Ses prodigalités le jetaient dans de tels embarras financiers, qu'il en était toujours aux expédients; et le fait suivant paraîtrait à peine croyable s'il n'avait pour garantie la foi des historiens : il arriva que cet homme, possesseur des plus belles provinces; que cet homme, le plus riche des seigneurs de l'Europe, mourut en état de banqueroute et ne laissa pas de quoi payer ses funérailles : € Tous ses biens meubles, dit Monstrelet, n'eussent ikis suffi ù payer ses dettes, et pour cette cause la duchesse Marguerite, sa femme, renonça ik la succe^ion mobilière et mit sur le cercueil sa ceinture, sa Imiirse et ses clefs, comme il est de coutume en Bourgogne. »

L'ambition personnelle et le luxe ruineux de Philippe le Hnrdi coAtèrent lieaucoiip à la Comté de Bourgogne; mais Ih, du moins, les sacrifices furent compensés par de précieuses conquêtes : le duc accomplit en vingt ans, dans ce pays, une grande révolution. Il créa le tiers état ; il organisa le pariement sur des bases protectrices des libertés ])ubliques; il grandit la bourgeoisie; il éleva la noblesse de robe; par la sévérité de ses lois, il arrêta les guerres privées; par ses ordonnances, il afTermit les institutions nouvelles; par ses commandisesetbourgeoisies,^ il affranchit les campagnes. La protection dont Philippe entoura le commerce, les encouragements qu'il donna h l'industrie, les modifications qu'il apporta dans la répartition de l'imiiôl, la paix inconnue qui marqua son rè^çne, tous ces bienfaits et toutes ces réformes firent beaucoup pardonner à ce [)rince ambitieux el prodigue, et les Comtois le regrettèrent. La conduite de son successeur ne fut pas de nature à diminuer leurs regrets : en effet, celui-ci n'institua rien, n'améliora rien, n'encouragea rien. I^es quatorze années de son règne furent perdues pour l'avenir du pays.

A • On croit, dit le Religieux de Sainl-Denis , qu*il garda inviolablement à la feoiine la foi du mariaire * l'ne telle \prlii était bien rare à celle i*|)0<|ue de licence et de dépravation.

défendre cette place, engage la bataille par sa cavalerie légère. Les chevaliers français se précipitent sur elle, TatUiquent avec leur impétuosité proverbiale, la dispersent, et sans s'inquiéter s*ils sont suivis ou soutenus, ils s'enfoncent inconsidérément dans le centre de Tannée turque, disposée en croissant; mais ils se trouvent bientôt enveloppés : les deux cornes de l'armée ennemie, se repliant brusquement sur elles-mêmes, enferment dans un cercle de fer les téméraires chevaliers. Sans espoir alors de se frayer une issue a travers les cimeterres musulmanis, ils veulent du moins vendre chèrement leur vie et mourir en héros : ainsi firent4ls. Ivres de vengeance et de fureur, exaltés par rinuninence du péril, ils se défendirent cooiine des lions et couchèrent bien des Turcs sur le sol avant d'y tomber à leur tour. Geax qui ne moururent pas furent faits prisonniers et égorgés de sang-froid après la batiille. On ne laissa la vie qu'à vingt-sept seulement d'entre eux : Bsyazet avait ordonné de les épargner, dans l'espoir d'en tirer de fortes rançons. Au nombre des vingt-sept se trouvait le comte de Nevers, dont la rançon Ait fixée à trois cent quinze mille livres'.

Cette funeste bataille de Nicopolis, où tous les grands seigneurs de la Comté se firent tuer, porte la date du 28 septembre 1396. L'histoire a recueilli les noms des guerriers qui sauvèrent à Nicopolis, par l'éclat de leur bravoure, rhonnenr de la chevalerie française ; mais celui qui de tous se montra le plus grand ea eette funèbre joiirnée fut lamiral Jean de Vienne. D'abord il avait été d'avis de diiïérer la bataille, et dans un conseil tenu pour régler la marche à suivre, on l'avait entendu dire au sire de Coucy, opposé, comme lui, au comte d'Eu, connétable de rarmée» qui voulait attaquer sur-le-champ : « Sire de Coucy, là où vérité et raison ne peuvent être ouïes, il convient que outrecuidance règne; et puisque le comte d'Eu se ?eu!l combattre, il faut que nous le servions.— Illustres chevaliers, ajouta-t-il, noua avons été d'autre opinion que vous ; on verra aujourd'hui si la peur nous inspirait. » Jean de Vienne se montra digne de son glorieux renom, à cette journée de Nicopolis : il commandait en capitaine et se battait en soldat; et, quand l'armée eounuença de se débander, on le vit courir au-devant des fuyards, les prier, tes menacer, fidre des efforts inouïs pour les rallier. Bientôt il se trouva seul au milieu de rennenri, avec dix compagnons : c Loin de nous, leur cria-t-il, la pensée de ftiir. Recommandons nos annes à Dieu et à la sainte Vierge sa mère, et pour leur bonneur, tenions le hasard d'une généreuse défense. » Déjà couvert de blessures, il plongea dans les rangs ennemis ; et, semblable à un lion, il abattait à droite et à gauche les misalmans, il couvrait la icrre de leur sang ; le sien coulait à flots par ses larges plaies.

* Dans ceUe somme, k^ deux bailliages d'Amont et d*Aval entrèrent pour doue mine lîTros^ H la ville de Besançon |K)ur irenle mille, sans compter les quinze mille livres que 11 Comté avait d^ foornies pour les frais de l'expédition.

* Kngiicrnuid de Coucy, ^rnnd-bouiillier de France, ne mourut pas à Nieopolit, mais il raeeoaaki» quelque temps après ceUe bnlaille, à une maladie de langueur. En lui finit riUustre maison des Coucy, dont Kun était ce moult gentil, gaillard et pretup chevalier Raoul de Gooey, ai eélèkre par ses tragiques amours avec Cabrielle de Vergy. C'est lui qui avait prit pour devise ea lardiati^:

>'e suis loi, ne dur, ne priore, ne roDite anssU: Je suis le sire de Coury.

Il É li M

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Six fois il releva la bannière de France. La place où tomba cet héroïque chevalier étail joocliée de corps imiDOlés de sa main ; ^, lorsque Bajazet vint le lendemain v»iier le champ de bataille, il aperçut Jean de Vienne qui tenait encore la bannière de France serrée entre ses poings.

Jean de Vienne, sire de Roulans, était né à Dôle, dans la rue des Cordiers*. Sa (iuuilie avait b même origine que celle des Chalon : elles descendaient Tune et rautre de Guillaume de Màcon, frère de Rainaud III. A l'illustration de la naissance Jean de Vienne joignit bientôt Téclat de la renommée; car, dès ses premiers pas «lans la carrière des armes, il avait montré qu*il saurait conquérir une place parmi les premiers hommes de guerre de son siècle. En i373, le roi Chartes V Tavait nommé amiral de France. Si de nos jours la figure de Jean de Vienne ne nous appa* rait |ias avec cette auréole populaire qui rayonne sur le nom des Tourville, des Duguay-Troîn, des Duquesiie, des Jean Bart, c'est qu'il arrive parfois à la postérité de se tromper. En effet, n*ignore-t-on pas généralement aujourd'hui la >ie de ce glorieux Franc-Comtois d'un autre âge? Et cependant son père Guillaume devienne, valeureux chevalier luinnéme, était si fier de lui avoir donné le jour, qu'en mourant H recommandait de graver sur sa tombe ces mots, sublimes dans leur simplicité : Ci^t le père de Jean de Vienne. Et cependant ce même Jean de Vienne fut, durant plusieurs siècles, la plus haute gloire maritime de la France. Les ser\'ice8 qu'il a rendus à sa patrie sont éclatants et nombreux comme les succès sous lesquels il homiUa l'orgueil de la fière Angleterre; car il porta jusque chez elle la terreur des armes françaises et lui fit expier une partie des maux qu'elle causait alors au royaume. Avant Jean de Vienne, la marine française n'existait pas, et ce fut lui qui en devint le créateur; comme aussi il avait, le premier, émis la pensée que les Anglais ét;iient bibles eliez eux et qu'il fallait les attaquer dans leur Ile. Il prouva qu'il avait dit vrai. Ainsi, en i377 on le voit, de concert avec l'amiral de Castille don Femand Sanchez, pénétrer dans la Manche et ravager les côtes de l'Angleterre : Rye, Vinchelsea sont par lui livrés aux flammes; llastings, dont la victoire de Guillaume le Conquérant a immortalisé le nom, est également réituit en cendres ; Plymouth, Ikartmouth, Portsmouth éprouvent le même sort.

Trois mois après cette première expédition, Jean de Vienne et Femand Sanchez faisaient une descente dans l'Ile de >Vigth, et, s'en étant rendus maîtres, ils forcent k> habitants à se racheter, eux et leurs biens. Ils opèrent ensuite un débarquement â2ns le comté de Dorset, brûlent, en passant, la ville de I\)ole, continuent toujours à lon;j:er les côtes anglaises et se presentent devant Soulhampton, qu'ils eussent pris sans le secours d'une nombreuse armée arrivée assez à temps pour rendre la lutte \r*P\i ini'Kile. Ils se |>ortent de là sur Lewt»s, débarquent aunlessous de cette ville, uiai^ré les forces ennemies, et dans le conilmt furieux qui s eng:ige, l'honneur de la

' U. dbarie» Duvcrnoy, ilan» une de sfs noie* reclificalives de* Mémniret hiilon'ques At (•ullut, rai»|K>rtc icol. 1770) qu'un chiffon trt»avé par lia^canl, fl qui fsl entre le* mains de M. Pallu, ronlient \t% fiw>u iiuivant.4, érriu en vieux rarartère : « Le« mei\ de Ddie. . .; item, la maison où naquit noble cl (Hji«<anl «etgneur l'admiml Jehan de Vienne, proche la tour et maison de noble et paîMant scigmtur Jehan de Vergy, aei|n>eur de Fouvent, téneschal de Uourgougve. • Ces deux èdiflcet, aj«ite M. Duvernoy, éUient $ilnci djns la rue des Cordieri.

journée leur reste : les Anglais sont complètement battus; une grande partie des leurs est tuée ; les trois chefs qui les commandaient sont faits prisonniers. A la suite de cette victoire, les deux amiraux entrent dans Lewes, d'où ils ne sortent que chargés de butin; puis, profilant d'un vent favorable, ils cinglent vers Douvres : la les attendaient, bannières déployées, près de trente mille hommes qui les avaient vus venir de loin, et encore cette armée se grossissait-elle à chaque instant. Une attaque de la part des deux amiraux n'était donc pas possible ; toutefois ils n'eussent pas reculé, car ils se tinrent un jour et une nuit en face du port de Douvres, provoquant même l'ennemi, qui n'osa rien entreprendre. Ils ne s'éloignèrent qu'à la marée suivante et vinrent fièrement jeter l'ancre devant le havre de Calais, ville aux mains des Anglais depuis 1347.

Neuf ans après cette glorieuse descente, la France faisait de formidables préparatifs contre l'Angleterre : on rassemblait quatorze cents vaisseaux de tous pays, on réunissait une armée de terre de vingt mille chevaliers, vingt mille arbalétriers, vingt mille fantassins, et l'on envoyait Jean de Vienne avec mille lances assaillir l'Angleterre par le nord. La France avait les yeux fixés sur lui : partout on faisait des processions pour le succès de ses armes. Jean de Vienne, s'étant embarqué au port de rÉcluse, cingla vers Leitb, port d'Edimbourg, et, réuni aux Écossais, il s'abattit sur les provinces septentrionales anglaises, le Northuml)erIand, le Cumlierland et le Westmoreland, où il exerça de terribles ravages. Mais, au seul bruit de l'arrivée du redoutable amiral, toute l'Angleterre s'était émue : un mandement royal avait convoqué les comtes, les barons, les chevaliers, le ban et l'arrière-ban de la noblesse. Le roi lui-même se mit en marche à la tête d'une armée de soixante mille honunes, la(|uelle encore, longeant toujours les côtes, se faisait accompagner et comme garder à vue par vingt gros vaisseaux chargés d'approvisionnements et d'armes. (In héraut anglais remit à Jfôm de Vienne une lettre où le roi lui annonçait qu'il arrivait avec soixante mille c^ivaliers. Pour toute réponse, Jean de Vienne montra au messager son camp, sa |)etite année de trois mille hommes, et fit dire au roi qu'il était prêt h combattre dix contre trente, ou cent contre trois cents, ou cinq cents Français et iJourguignons contre mille Anglais. Le roi refusa ce noble défi. On s'attendait à (juelque grande bataille, et Jean de Vienne ne l'eût pas déclinée; mais les circonstances vinrent tromper sa gloire : d'un côté, l'expédition projetée en France manqua par suite du mauvais vouloir des princes du sang royal ; de l'autre, les Écossais, peuple sauvage, au lieu de voir des alliés dans les Français, n'y virent que des étrangers et les traitèrent comme tels. Alors Jean de Vienne tourna, pendant la nuit, Tarmée anglaise, s'enfonça en Angleterre, dévasta la frontière de Galles, et, laissant les ennemis stupéfaits de tant d'audace, il se rembarqua pour la France.

Grand homme de mer, Jean de Vienne n'était pas moins brillant chef d'année de terre. En France, il avait pris part à i)resque toutes les guerres contre les Anglais, les Navarrais et les grandes compagnies. L'Espagne, la Barbarie avaient admiré sa bravoure, et Nicoi)olis le vit couronner par une mort liéroïque sa carrière toute res- ])lendissante d'éclat et de gloire. Tel fut cet homme, que la postérité connaît si peu!

CeiKîndant le désastre de Nicopolis avait consterné l'Europe chrétienne, qui voyait une nouvelle fois ouvertes aux fils de Mahomet les routes de l'Occident. En effet,

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après sa vicioire, Ba^zet était venu mettre le siège devant Constantinople, et là le succès avait encore servi sa fortime : c Ferme bien tes portes et règne dans ta ville, mivait-il à Tempereur Manuel Paléologue; tout ce qui est en dehors est h moi. » Tne aroN^ française envoyée en Turquie pour défendre la capitale de Tempire n'avait nHiré d'autre fruit de son expédition que le stérile honneur de ramener à Paris Manuel Paléologue. Rien donc ne paraissait plus s'opposer à la marche de Bajazet sur rKuroi^e, et généralement on la croyait perdue, quand un libérateur se leva du fond de PAsie.

G*t iMMnme était un des plus fabuleux conquérants qui se soient produits sur la scène de l'histoire : c'était Tamerlan. Mongol d'origine, et d'abord l'un des émirs du Lanat (principauté) du Zagalaî (la Bactriane des anciens, la grande Boukkarie lies modernes), Tamerlan, jeune, ambitieux, et voyant la décadence du Zagataî, avait proûté des circonstances pour se rendre indépendant ; puis il avait soumis les autres émirs du kanat, détruit la dynastie des souverains de ce pays, et renversé la tlomination des descendants du fameux Gengiskan dans la Perse ; ensuite il avait conquis le Thibet, les Indes, l'Arabie, il s'était emparé de la Syrie et de l'Egypte, il avait pris Bagdad, et, après avoir élevé sur les ruines de cette ville une pyramide de quatre-vingt-dix mille têtes humaines, il avait enfin pénétré dans l'Asie Mineure. A rapproche de ce redoutable conquérant, Bajazet s'était éloigné de Constantinople pour se porter dans l'Anatolie, que déjà Tamerlan commençait à ravager. Les deux adversaires se rencontrèrent près d'Angora, Tune des villes de rAnatolie, et le 7 août i402 ils en vinrent aux mains. Cette fois, la fortune abandonna Bajazet : presque toute sou armée périt ; lui-même tomba au pouvoir de Tamerlan. L'issue de irUe bauille fut le salut de Constantinople, où l'empereur Manuel Paléologue s'empressa de retourner, et c'est ainsi que le monde chrétien se trouva délivré de riiomme qui voubit faire de l'autel de Saint-Pierre un nUelier pour son cheval.

On l'a dit avec raison : il fut heureux que Tamerlan n'ait pas eu, comme Bajazet» la pensée d*envahir l'Occident, car jamais proie plus facile ne s'était offerte à l'ambiiion d'un conquérant. Les désordres causés |)ar le grand schisme et l'incapacité dos gouvernants avaient fait tomber l'Europe dans une désorganisation |HX>fonde : furtout s'y o|K*niit la dissolution du lien social; (partout les peuples souffraient, s'indiluaient, se révoltaient. Kn Angleterre, le roi Richard, deuxième du nom, inince aussi nul que crapuleux, venait de soulever contre lui la noblesse et b bourgeoisie, et se voyait forcé d'abdiquer. Kn Allemagne, renq)ereur >Venceslas laissait réguer la plus é|)Ouvantable anarchie, et la diète, s'en prenant à lui de la décadence de l'Empm% l'avait (lc|K)sé. En Franco, où la folie venait de s'asseoir sur le trône dans la fNTsoniie du nKiJhcureux Charles VI, on se livrait autour du fantôme royal à de scanclalcuscs intrii^^ues, à de uiisérables débats d'amour-propre; on épuisait la natMiii par 1rs rapacités fiscales et par les vengeances; on allait marcher dans le sang d«*s jîuerres civiles. Toute rEuro|Kî enfin offrait le plus affligeant spectacle : ton sKilfn*, mais de souffrances obscures, sans grandeur et sans espérance. Point de ces révolutions qui secouent les honnnes et les idées et promettent au moins l'avenir en échange des douleurs présentes, intrigues des gouvernants, pillages et tyrannies des î:rands, (luercllcs et vices du clergé, insurrections des peuples, tout cela est petit.

SIO BRANCHE - COHTii ANCIENHB ET MOD^NË.

pauvre, monotone. Pas ud homme de bien, pas un homme de caractère ou de ial«ot, paâ même un homme qui ait la triste grandeur du crime ; ils sont tous niéchaDts, égoïstes et vicieux, mais avec tant de bassesse qu'ils n'inspirent que le dégoût, l'o seul va chercher à sortir de la foule et retombera bientôt dans la nullité de ses contemporains : c'est Jean-sans-Peur'. »

Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne, avait été proclamé comte de Bourgogne, de Flandre et d'Artois le 11 mai 1405, c'est-à-dire après la mort de sa mère Marguerite. Jean était un homme de trente-trois ans, sombre, taciturne, concentré, et doué cependant de certaines qualités qui en eussent fait un prince presque louable s'il n'eût vécu à une époque où n'existaient plus ni conscience ni morale. Ses premiers actes politiques, comme membre du conseil du roi, n'avaient pas manqué de sagesse ; mais il déshonora bientôt ces heureux commencements par un des crimes les plus éclatants de l'histoire. Il venait de reprendre Gravelines aux Anglais et il se disposait à les chasser de Calais, lorsque les conseillers de la couronne, alannés de ses préparatifs, et jaloux de ses lauriers, lui signifièrent de licencier son armée. Jean obéit en frémissant, et revint à Paris, le cœur rempli de vengeance : il avait vu, dans les dispositions malveillantes de la cour, l'influence du duc Louis d'Or léans, qui, depuis la mort de Philippe le Hardi, s'était emparé du pouvoir el ne croyait |)as avoir de ménagements à garder envers le nouveau duc de Bourgogne, qu'il traiUiit même avec mépris. Il existait entre ces deux hommes une antipathie profonde, qu'une rivalité de femmes contribuait à rendre plus vivace encore. Marguerite de Hainaut, duchesse de Bourgogne, héritière d'une succession qui Talait du royaume, était fiëre de ses immenses richesses; Valentine de Mibn, dudifsse d'Orléans, avait sur la première l'avantage de l'esprit et de la beauté, et surtout le privilège d'être tendrement aimée de Charles VI, qui dans ses accès de démence oc voulait qu'elle seule auprès de lui. Ainsi, des jalousies, des haines féminines veoaieDi s'ajouter à la mésintelligence des deux princes; et ce n'était pas tout : le duc d'Orléans, dans l'insolence de sa vanité galante, s'était vanté d'avoir obtenu de Marguerite les plus grandes marques de faveurs qu'une femme puisse donner.

Bien que tous ces motifs d'animosité semblassent rendre impossible un rapprochement entre Louis d'Oriéans et Jean-sans-Peur, ceux-ci néanmoins avaient un moment paru se réconcilier. Paris apprit un matin que le duc de Berri Tenait de leur faire jurer bon amour et fraternité, et qu'il les avait fait communier ensemble. Mais, trois jours seulenient après mie réconciliation solennelle, c'eslri-dire le â4 novembre 1407, le duc d'Orléans, traversant, vers les huit heures du soir, la rue Vieille-du-Tem|)le, était atLiqué par une troupe d'hommes masqués el armés. Le prince jouait avec son gant et chantonnait gaiement. < Amen, lui ré|H)nditron. — Je suis le duc d'Orléans. — C'est ce (|ue nous voulons, » lui fut-il reparti ; en même temps il se sentait frappé d'un couf> de hache, et bientôt il tombait sans vie sous les |K)ignards de ses assassins. Jean-s;ins-Peur se déclara l'auteur du meurtre et s'enfuit (^n Flandre : il en sortit bientôt à la tête d'une armée, revint à Paris, où les aa*lamations iK)pulaires accueillirent son entrée, et il osa faire justifier son crime par un

I Théo|iliile Lavallli:, Histoire des Français, tome II, page {(Xi.

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doctair en Sorbonne, le fameux Jean Petit, lequel soutint publiquement que le duc afiil agi pour le bien du royaume, que Louis d'Orléans était un tyran, et qu'on avait le droit de tuer les tyrans.

Un an après ce crime, le duc de Bourgogne obtenait un autre succès non moins triste que le premier : étant allé secourir son beau-frère Jean de Bavière, évéque de Liège, homme sanguinaire et féroce que ses cruautés avaient fait surnommer mus FUié, et que ses sujets tenaient assiégé dans Maeslricht, Jean livra bataille aux rebelles, les défit, tua vingt mille Liégeois à la journée d*Hasbain; et, après ce sau* tige triomphe, il reprit le chemin de Paris, où la reine et les jeunes princes d*Or- Ums étaient rentrés durant son absence, mais dont ils s'éloignèrent à son approche. Des négociations qu'on entama pour la paix amenèrent entre les deux familles un rapprochement momentané : le duc consentit à demander pardon au roi du meurtre dont il s'était reconnu l'auteur; les princes d'Oriéans déclarèrent, de leur côté, ne gtfder aucun ressentiment contre leur cousin de Bourgogne, et la paix fut signée dans l'église de Chartres, en 1409. On appela cette réconciliation la jmix fourrée.

Vers ce temps-li, Jean-sans-Peur avait un moment détourné ses regards du grand théâtre qu'il commençait à remplir du sinistre éclat de son nom, pour les reporter ttr un théâtre secondaire où s'agitaient des questions d'une autre nature : nous voûtons parier des événements qui se passaient alors en la ville impériale de Besançon. H était dans la destinée de cette cité républicaine de ne jouir jamais d'une tranquillilé parbite; mais, depuis la déposition de l'empereur Wenceslas par la diète d'AïkoMgne (20 août 1400), Besançon se trouvait sous le coup d'une position excepttonnelle. Wenceslas, qui n'avait pas tenu compte des décisions de la diète, continuait fetercer le pouvoir dans plusieurs provinces allemandes, dans plusieurs villes libres de PErapire, k Besançon notamment : lA, gouverneurs, bourgeois et peuple avaient Jnré de ne reconnaître d'autre souverain légitime que lui, tandis que l'archevêque et le clergé du diocèse ne reconnaissaient que son successeur, Frédéric. L'attacheiwot de la cité impériale h Wenceslas s'expliquait : les Bisontins, impatients des cnCrares que le pouvoir des prélats apportiit h leur gouvernement, s'étaient occupt's de nnettre i profit les absences n'itérées de Gérani d'Athier, < plutôt homme d'affaires qB*arclievéque, » comme ils disaient, et le résultat de leurs instances auprès de Wenceslas avait déliassé toutes leurs espérances : ainsi, |)ar des lettres patentes de 1998, ce souverain avait accordé aux citoyens une juridiction sans appel, la liberté d'imposer les ecclésiastiques et les nobles, une concession de quatre foires annuelles pour augmenter les retenus de la cité ; en même temps il avait fait défensi! à rarchevéque de prendre le titre de seigneur de la ville, et l'avait menacé de la perte de ses droits régaliens s'il aliénait une portion de son fief. Mais, en itOI, Frédéric, successeur de Wenceslas, révoqua ces diverses favtuirs et réintégra Gérani d'Athier dans la plénitude de ses droits. De là, grande agitation panni les citoyens. On s'attendait h quelque révolte, lorsque Géi^rd (FAthier mourut en i t05 : le prflat qui lui succéda, monseigneur Thiébaut de Uougemont, n*avait pas un caractère à faire cesser l'étal d'effenescence de la cité. In incident vint embraser les âmes. An mois de juin 1405, deux paysans de Morteau ayant arraché d'un titre le sceau de l'archidiacre pour l'apposer siu* m autre titre, rollicial connut du crime et con-

%i% FRANCHE -COMTÉ ANCIENNE ET MODERNE.

damna les coupables à l*échelle ; mais les gouverneurs de la cité réclamèrent les condamnés, comme justiciables du tribunal laïque, et sur le refus de les livrer, le peuple envahit la prison de rarchevôché, délivra les deux paysans et se précipila, les armes h la main, dans la salle de roflicial. Â la vue des épées nues, le nuigistrat s*enfuit avec ses clercs et courut se réfugier en Féglise de Saint-Jean.

Au moment où cela se passait, Thiébaut de Rougemont était à sa résidence de Cy : aussitôt il accourt à Besançon et réclame les deux coupables, s'engageant du reste ù faire réparer toute atteinte qui aurait été portée aux privilèges de la ville ; mais, au lieu d'accueillir les propositions de Tarchevéque, les gouverneurs, forts des lettres de Wenceslas, saisissent la régalie en son nom. L'agitation est au comble. Le prélat retourne à son cb«1teau de Cy, et le 6 août 1405, il lance sur la cité des lettres d'interdiction, où sa colère allait jusqu'à traiter les gouverneurs de sujets et de « brebis qu'il fallait avec le fouet ramener au bercail. > Dix mois se passèrent au milieu d'une confusion extrême. L'archevêque ne quittait pas sa résidence de Gy, et Besançon, toujours sous le coup de l'interdit, voyait s'accroître de jour en jour le nombre de ceux qui abandonnaient la ville. Cette position devenait d'autant plus embarrassante pour les gouverneurs, qu'ils savaient n'avoir pas h compta* sur le faible et vacillant Wenceslas, et qu'ils venaient de le voir rendre ses bonnes grâces à monseigneur de Rougemont. Un tel état de choses ne pouvait plus durer longtemps; il fiillait en sortir : « J*y sais bon remède si l'on m'en veut croire, beaux seigneurs, dit l'un des gouverneurs. Puisque la régalie est en nos mains, oflhms bilivement et sans tarder la souveraineté et le gouvernement temporel de la cité à monseigneur de Bourgogne : notre très-redouté empereur ne refusera pas de ratifer ce don h un si haut et si puissant prince. Monseigneur de Bourgogne saura biea forcer l'archevêque ù lever la sentence d'excommunication : jusque-lù tenonMious serrés et fermons bien les portes au chapitre. — Oui, oui, s'écrièrent les gouvcmeurs fhippés de cette pensée; nous demanderons en retour que monseigneur de Boui|;ogne donne h la cité le parlement et la chambre des comptes, et Besançon, remis en grande paix et amour, deviendra tête et chief de Bourgogne. » Ce parti aventureux fut adopté, et les gouverneurs envoyèrent, à l'insu du peuple, une ambassade i Jean-sans-Peur. Comme on le pense bien, le duc accueillit avec empressement les ouvertures des députés ; il consentit à tout et chargea messire René Pot d'aller, en son nom, faire hommage de fief à Wenceslas pour la cité de Besançon. Wenceslas, qui ne se rappelait plus sans doute avoir rendu ses bonnes grâces à rarchevéque, confirma le traité des gouverneurs avec le itourguignon : par lettres pateules du 26 février 1408, il investit le duc des droits régaliens, k charge par celui-ci de les tenir sous la mouvance de l'Empire; il l'autorisa en outre à saisir le temporel de l'archevêque, fût-ce par la voie des armes, et de plus il |)ermit aux Bisontins de bâtir une forteresse sur la montagne où se trouvaient les domaines du chapitre.

La question se compliquait. En présence de l'efTervescence toujours croissanle de la cité impériale, on croyait que monseigneur de Rougemont se laisserait Intimider : loin de là. Il continua de se tenir dans son château de Gy, puis sans s'inquiéter des menaces du Bourguignon, il aggrava encore l'intenlit en imposant aux villes de la Comté, et cela sous peine d'encourir elles-mêmes son courroux, b dé-

fensede recevoir dans leuiB murs aucun citoyen de Besançon. En plusieurs endroits, notamment à Salins, cette injonction amena des troubles sérieux. C'est alors que le Bourguignon, irrité de voir l'autorité du prélat remporter sur la sienne, et résolu d*obtenir de vive force la révocation de Tinterdi^ se décide à frapper un grand coup: il tait saisir le temporel de Tarcbevéque, envoie aux Bisontins Tordre de refuser au prélat toute espèce de secours, et transfère dans leur ville sa chambre du consrll. En septembre 1408, le chancelier Jean de Saulx, seigneur de Courtivron, et le «r^seiller Richard de Chancey viennent prendre possession de la régalie ; le mois d*aprè$, Philippe, fils aîné du duc Jean, arrive à Besançon pour recevoir, au nom de son père, le serment de fidélité des habitants. C'était là un coup funeste porté aux libertés de la ville impériale, et cependant les Bisontins se réjouissaient : ils croyaient enfin avoir gagné la partie contre l'archevêque ; ils voyaient déjà son autorité détruite sans retour. Leur illusion se dissipa vite. Quelle ne fut |)as leur surprise en effet, quand, un matin, ils reçurent du duc de Bourgogne une lettre où il leur annonçait que $am gratit charge de sa conscience il ne pouvait tenir ses promesses au sujet de la chancellerie, de la cour des comptes et du parlement, et qu'ils le virent retenir la r^alie « en toute juridiction, droit, noblesse et seigneurie! » D'où provenait un revirement si inattendu ? Les gouverneurs l'apprirent bientôt : ils surent que les conseillers du duc, mal disposés pour les Bisontins, avaient secrètement attiré rarchevéque à Dijon et l'avaient fait souscrire à cet arrangement. Les gouverneurs envoyèrent alors au Bourguignon une ambassade : le Bourguignon jura d'exécuter les premières promesses, t dût-il y employer la moitié de son comté ; » et les déjNiiés se retirèrent satisfaits. Ils rencontrèrent à Cray monseigneur Tbiébaut de Rougemont, qui leur adressa plusieurs grosses paroles : ceux-ci, pour éviter une allerralion, eurent l'air de ne pas entendre; mais, l'un des personnages de la suite du prélat ayant ajouté que, n'eût été l'emportement du duc, monseigneur de Rougemont aurait réduit les citoyens en senilude, ils lui répondirent c qu'il n'étoit pas en Lt puissance du seigneur archevesque ni de ses aidans de les mettre en servitude, et que aullres plus granLs que luy s'y étoient inutilement travaillés; > puis ils revinrent à Besançon.

Cependant les mois, les années même s'écoulaient : le Bourguignon, occupé de ses guerres, ne réalisait pas ses pompeuses promesses, et l'interdit pesait toujours sur la ville, qui continuait à se dépeupler : l'inquiétude y était générale, le commerce ruiné, la misère extrême. On soniïrail, on se plaignait ; on murmurait tout haut contre le liourguignon, on s'emportait contre les gouverneurs. • C'était bien la peine de changer de seigneur, > disait le peuple, qui n'avait [tas été consulté. Cette situalion durait depuis six ans, elle n'était plus tenable ; il fallait une solution. Vers le même temps, l'archevêque Tbiébaut de Rougemont recevait (22 mars 1412) des lettres du duc Jean, qui le sommait « d'avoir à faire lever l'intertlit, sans quoi il y pounoirait de remède convenable, sans plus souiTrir les inconvénients et divisions qui en résultaient. » On était donc disposé, de part et d'autre, à un rapprochement. l'ne dépntation com|>osée des notables vint trouver l'archevêque à son chiteau de Brégilie, \mir lui demander paix et pardon. Tbiébaut de Rougemont consentit h trait<T ; le lendemain il lit sa rentrée dar.s sa ville épiscopale, et, quelque tem|is

après, le pape leva les excommunications. De son côté, le due Jean donna main-leTée du temporel de l'archevêque; quant à la régalie, il ne refusa jamais de la rendre, mais en attendant il ne s'en dessaisit pas, et elle resta jusqu'en 1422 aux mains des officiers bourguipons. #

En cette même année 1422, Besançon avait vu ses agitations recommencer. Avant de raconter cette nouvelle page de son histoire, suivons un moment Jennsans-Penr à travers son orageuse et sombre existence.

La paix signée à Chartres entre le Bourguignon et les Orléans n*avait amené qu'une réconciliation apparente : un an s'était à peine écoulé, que déjà les inimitiés se réveillaient. En 1410, les princes d'Orléans avec le duc de Berri forment contre Jean-sans-Peur une ligue dans laquelle ils font entrer le duc de Bourbon, le due de Bretagne, et Bernard, comte d*Armagnac, dont la fille venait d'épouser l'atné des enfants d'Orléans. Co Bernard, homme audacieux, cruel, actif, résolu, devient bientôt la tête et le bras dn parii des princes, qui prend de lui son nom : il gagne à sa cause la noblesse belliqueuse et pauvre du Midi, il enrôle des bandes d'aventuriers gascons, et marche sur Paris, où Jean-sans-Peur était tout-puissant. La France alors se partage en deux factions redoutables, les Armagmcs et les Bourguignons, qui désolent, ensanglantent et déshonorent le royaume. Les Armapacs avaient pour signe de ralliement une écharpe de toile blanche, passée sur l'épaule droite, et pour enseigne im bAton noueux ; les Bourguignons se reconnaissaient à la croix en sautoir, dite croix de Saint- André, et au rabot qui leur servait d'enseigne.

D'un côté, les Armagnacs incendient la Champagne et la Beauce, ravagent les environs de Paris, pillent, massacrent, violent, égorgent sans pitié, traquent et anfument les paysans jusque dans les souterrains qui leur servaient de refuge, et laissent partout les traces d'une incroyable férocité. De l'autre, Jean -sans-Peur appelle à lui des Lorrains, des Picards, des Brabançons ; il arme dans la capitale un corps de cinq cents bouchers, qui prennent de Jean Caboche, leur cbef, le nom de cabochiens; il charge Capeluche, son bourreau, de faire justice de ses ennemis; et tandis qu'aux alentours de Paris les bandes mercenaires du Bourguignon osent de représailles envers les Armagnacs, les cabochiens s'abandonnent, dans rinlérieor, i toute la brutalité de leurs passions : sous prétexte de défendre la capitale, ils commettent les plus odieux excès, ils exercent les plus sauvages violences ; ib assiègent le dauphin dans son hôtel et massacrent ses serviteurs ; ils chassent les lavoris, les gens et les femmes de la cour ; ils emprisonnent, dépouillent ou persécutent les ciloyens qui résistent, et ils trouvent des juges pour condamner leurs victimes. Puis est dans la terreur : I.: liourgeoisie, domptée et désarmée depuis ses dernières luttes contre la royauté, n'ose et ne peut agir ; les états généraux, que l'on convoque au milieu de cette anarchio, restent sans parole, sans courage et sans force; rUniversite, dont la voix était d'habitude écoutée, fait d'inutiles remontrances : les cabochiens sont les maîtres; ils continuent A proscrire, h violenter, k emprisonner, et l'infortuné Giiarles VI, toujours à la merci du parti qui domine, approuve et sanctionne les exc^s de ces hommes grossiers.

Pendant que Ton tremblait h Paris sous la domination des bouchers, les hostiliiés entre les Bourguignons et les Armagnacs se soutenaient au dehors avec des alter^

mhes diverses, mais par des moyens déshonorants : car, il faut le dire à la honte éternelle des promoteurs de celte guerre impie, ils en étaient venus, eux des princes de la Beur de lis, eux des enfants de la chevaleresque France, ils en étaient venus h ■^acheter un succès qu*en achetant le secours de Tétranger, qu*en vendant tour à tour leur pays k TAngieterre ! Une première fois, Jean-sans-Peur avait, faute d'argent, conclu la paix à Bicétre ; mais ce n*ét;ût qu'une trêve : une seconde paix signée ptr les princes d'Orléans à Auxerre n'avait pas eu plus de durée. Entre ces deux Cunilles, que séparaient un meurtre, des haines héréditaires et l'ambition du pouvoir, c'était une de ces inimitiés qui ne s'éteignent que daus le sang, c'était un duel à mort : de la part du Bourguignon, une réconciliation ne pouvait être que l'attente d'une fortune meilleure ; de la part des Orléans, qu'une halte dans la vengeance.

Après la paix de Bicétre, après la paix d' Auxerre, avait eu lieu le traité d'Arras, et b nation s'en était réjouie, parce qu'elle croyait y voir, sinon le terme de ses éi»ranlemenls, du moins la perspective d'un peu de repos. Hais tant de vents contraires agitaient alors le royaume, que l'orage commençait à peine de s'apaiser sur ■B point qu'il grondait déjà sur un autre : il semblait écrit que chaque jour de cette époque maudite serait marqué par une souffrance ou par un malheur, et la France allait apprendre un désastre qui devait rallumer avec plus d'intensité chez elle le feu de la guerre civile.

L'Angleterre, toujours habile à profiter des dissensions de sa rivale, jugeait arrivé le moment de recouvTcr les avantages qu'elle avait perdus depuis le traité de Bré* lîgnv , et le roi de ce p:iys, Henri V, venait de débarquer en Normandie avec une armée. A cette nouvelle, Charles Vi fait rassemblera Kouen cinquante mille hommes, parmi lesquels on voyait toute la noblesse de France, excepté celle des États du duc de Bourgope, dont on avait refusé les senices ; et cette année va prendre position as village d'Azincourt, pour y arrêter ronnemi, qui se dirigeait sur Calais. Henri V ■*avait guère avec lui que douze ou treize mille combattants. En présence d'une telle disproportion numérique, la seule tacti(|ue à suivre |)ar l'armée française, trois fois plus nombreuse, était de fermer tous les passages à ces douze ou U'eize mille bonunes, et de les miner eu les envelopimnt : mais ce plan, que pro|>osèrent quelques sages capitaines, ne fut pas accueilli. La noblesse, se croyant sûre de la victoire, voulut livrer bataille sur-le-champ, et le fit avec cette impéritie orgueilleuse, avec cette présomption incorrigible des journées de Crécy, de Poitiers et de Nico|»olis. A Azincourt, on se plaça sur un terrain marécageux, détrempé par les pluies, oii les fantassins piétinaient en désordre dans la boue, et où la cavalerie ne pouvait ni remuer ni se déf)lo>cr, resserrée qu*ellc était entre deux bois ; puis les seigneurs se jetèrent en avant, sans que |KTsonne daign;U commander aux archers ni suivre les ordres ilu connctalije de rariiiée et des maréchaux. Ce fut au milieu de cette confusion que b*enîra;r^a le coni!)at; aussi la victoire ne demeura-t-elle pas longtemps indck^ise. L avanl-grirde franvaise, enfonçant dans une vase qui ne lui (RTmeltait ni d'avancer ni de reculer, se vit bientôt accablée sous une grêle de fléchie dont tous les cou\\s portaient, et elle couiniiiniiiiia prompu^ment son désordre au corps de bataille. Les archers anglais n'attendaient que ce moment pour se ruer, Tépée et la hache à la main, sur les chevaliers, qu'ils rompirent dès le premier choc, et tuèrent presque

sans défense. Uuanl à l*arriëre-garde, qu'on avait abandonnée à elle-méiney elle prit la fuite avant d'avoir combattu, et son exemple entraîna le reste de rarmée.

Cette journée coûta dix mille hommes à la France : parmi ces dix mille morts, il y avait huit mille seigneurs! il y avait sept princes du sang! et plusieurs auU^ princes, tels que les ducs d'Orléans et de Bourbon, furent faits prisonniers. Faut-il écrire de semblables lignes ! faut-il dans un livre français enregistrer une défaite aussi déshonorante lorsqu'il était si facile d'y consigner un éclatant triomphe! Résignons-nous ; écrivons Âzincourt, comme nous avons écrit Poitiers et Crécy, ces trois noms qui font rugir d'orgueil le léopard anglais ; mais qu*une triple honte retombe sur le front de ceux qui laissèrent ainsi décapiter la gloire militaire de leur patrie! Car c'était pour la troisième fois depuis soixante-dix ans, que des chevaliers français donnaient à l'Europe féodale le spectacle de défaites ignominieuses où ils combattaient quatre contre un ; c'était pour la troisième fois que cette race blasonnée de barons, de comtes, de ducs, de gentilshommes consommait^le deuil de la nation en perdant, par sa présomption brutale et son orgueilleuse incapacité, des batailles où l'honneur et le salut du pays se trouvaient engagés; c'est par eux, c'est par eux seuls, que la France recevait de son heureuse ennemie sa troisième blessure nationale.

Encore quelques années, et le Peuple allait apprendre à tous ces grands seigneurs bardés de honte et de fer comment il lui suffisait de son patriotisme à lui, de son intelligence et de son cœur, pour combattre, pour vaincre et chasser du sol sacré de la patrie les soldats de l'étranger.

Le vendredi 2o octobre 1415 fut la date funèbre du désastre d* Azincourt. La nouvelle de cet événement ranima toutes les haines contre les Armagnacs, qui dirigeaient alors les affaires du royaume, et grandit dans l'opinion publique le duc de Bourgogne, dont on avait, comme on se le rappelle, refusé les services. Malgré cette première humiliation cependant, le Bourguignon, que l'on tenait éloigné de Paris, songeait à venger en personne la défaite d' Azincourt, et peut-être eût-il réussi à ravir aux Anglais les bénéfices de leur victoire, si les conseillers de la couronne, ces mauvais génies de la France, ne se fussent opposés à ses projets. Le Bourguignon, irrité, marche sur Paris, c^ la tête de dix mille cavaliers : il s'avance jus(iu'à Lagny; mais, en apprenant les formidables dispositions prises par ses adversaires, et l'arrivée du comte d'Armagnac avec six mille Gascons, il retourne en Flandre sans avoir rien entrepris. A quelque temps de là, Jean-sans-Peur était à Calais, où se trouvaient alors le roi d'Angleterre et Sigismond, empereur d'Allemagne. Le duc allait à Calais pour traiter avec le roi d'Angleterre. Ce fut à Té- |K)quede son séjour dans cette ville qu'il fit hommage de la Comté de Bourgogne à rem|)ereur Sigismond.

Pendant que le Bourguignon s'alliait h l'ennemi de la France, le comte d'Armagnac, à qui l'on venait de donner, avec l'épée de connétable, le titre de capitaine général, régnait dcspotiquement à Paris. La grande ville était par lui maintenue dans la terreur : il en tyrannisait d'une manière odieuse les habitants, leur enlevait armes et privilèges, multipliait envers eux les supplices, les bannissements, les confiscations, leur interdisait, sous peine d'être pendus par la goi^, de se baigner

djDs U Seine, parce qu*il ne voulait pas que les baigneurs découvrissent au fond de Teau les cadavres qu*on y jetait chaque nuit une pierre au cou, et il étouffait dans des flots de sang toute conspiration en faveur du Bourguipon. Par tant de vexations et de cruautés, le duc d* Armagnac allumait des haines» appelait des vengeances dont il allait être lui-même une des premières victimes.

Un parti bourguipon de sept k huit cents hommes s*étant introduit dans Paris, I raide de quelques jeunes gens qui leur avaient ouvert une des portes, les bourgeois accueillent leur entrée au cri de vive Bourgogne ! et le peuple se soulève. Ce sont alors de terribles représailles : on court sus aux Armagnacs, on les égorge dans les mes, on les jette par monceaux dans les prisons du Châtelet. Ceux qui parviennent à s*échapper vont se réunir auprès de la Bastille, où ils essayent de se défendre : on les écrase. Le comte d'Annagnac est pris ; le roi lui-même tombe aux mains des insurgés, qui le promènent en triomphe à travers la ville. Tout ce qui porte le nom d*Annagnacs est marqué du doigt sanglant de la réaction, est immolé sans pitié. Bientôt le peuple, ne trouvant plus d'aliments à sa fureur» se rappelle les prisonniers du Châtelet ; il résout de s'en débarrasser, et il court faire des Armagnacs un massacre général : les hommes, les femmes, les enfants, les prêtres, personne n'est épargné. Trois mille victimes, au nombre desquelles on reconnut le eomte d'Armagnac, périrent dans l'espace de quarante-huit heures (juin 1418).

Peu de temps après, Jean-sans-Peur arrive h Paris, accompapé de la reine Isabeau, qu'il venait d'enlever de Tours, où Charies, troisième dauphin, l'avait exilée sor les instigations du comte d'Armagnac. Les Parisiens accueillent le Bourguignon avec transport, et tout est rétabli sur l'ancien pied par le duc : il proclame Faliolition des im|)ôts, il fait restituer aux bourgeois leurs armes ainsi que leurs privilèges : mais la réaction, les vengeances continuent; les prisons se remplissent de nouvelles victimes. Pendant ce temps-là, l'épidémie décimait la capitale, et une famine affreuse la dévorait; pendant ce temps-là, les Anglais s'installaient au cœur du royaume : car ils occu|>aient la Normandie tout entière; et Rouen, qui venait de toinlier en leur |K)uvoir, uinlgré l'héroïque défense d'Alain Blanchard son maire, Rouen les avait rendus maîtres du cours inrérieur de la Seine. Le |>éril de la situation imfK)sait aux princes le devoir d'oublier leurs inimitiés pour se rap|)eler qu'ils étaient Français : c'est ce que comprit le duc de Bourgogne. Il cherche à se rapl»rocher du dauphin et le conjure de s'unir à lui contre l'ennemi commun. Le dauphin fait demander au Bourguignon une entrevue sur le |)ont de Hontereau. Les géniteurs du duc lui disi'nt de se méfier et de ne pas aller au rendez-vous; mais la A:k\m de (>iac sa maîtresse, qui avait tout pouvoir sur son esprit et sur son cœur, le décid(\ par de iKTtides insinuations, à déférer aux avances du dauphin. Cette «lame de (iiac, qui le trahissait, était, disent les historiens, la plus lielle, la pluss|Hrituelle, mais aussi la |)lus dangereuse femme de son temps.

Arrivé devant le dauphin, Jean-sans-Peur ôte son cha|>eron bleu à longues bandes «le velours noir, met un genou en ttTre, et dit : c Monseigneur, je suis venu à votre commantleinenl; vous suivez la désolation de ce royaume, votre domaine à venir. Entendez à la ré|)aration d'icelui. Quant à moi, je suis prêt d'y exposer les corps et les biens de moi et de mes vassaux, alUés et sujets.— Beau cousiu, réplique le

(lauphiD, VOUS dites si bien, que Ton ne pourroit mieux. Levez-vous et vous couvrez. »

Au même instant, on entendit crier : Alaime! alarme! tue! tue! Et Jean-sans- Peur tomba, mortellement Trappe à la tête par la hache d'armes du prévôt Tanœguy-Duchalel.

Ainsi Gnit Jean-sans-Peur, victime d*une trahison aussi noire que celle dont il avait lui-même donné Texemple : un assassinat avait ouvert sa sombre et sanglante existence politique ; un autre assassinat favail fermée. Le premier de ces crimes avait livré la France à douze ans de guerres civiles; le sec(md de ces criaies allait la jeter aux pieds de Tétrangcr.

La France venait d*étre assassinée, pour ainsi dire, dans Li personne du duc de Bourgogne.

reA!«CBE« court ALLEMANDE. M

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