‹ Histoire de la Franche-Comté ancienne et moderne, précédee d'une description de cette provinceChapitre 28 sur 52 · FRANCHE - OCMITt ikNaENNB ET MODERNE · texte numérisé non relu

FRANCHE - OCMITt ikNaENNB ET MODERNE

après, ils étaient obligés de reculer devant Pothon de Saintrailles, qui venait do battre leur avant-garde à Cerinigny. En Champagne, les chances de la guerre ne tournaient pas non plus à leur avantage. Le sire de Barbazan reprenait l'une a|>r(*s Fautre les forteresses qui restaient à Tennemi dans cette province; il s*emparait de Chappes à deux lieues de Troyes, mettait en pleine déroule un corps de Bourguignons qui s'avançait au secours de cette place, et battait à Anglure, près de Châlons, une troupe d'Anglais. D'autre part, le prince d'Orange, qui menait une année de Bourguignons et de Savoyards à la conquête du Dauphiné, se voyait honteusement défait à la journée d'Anthon (ii juin i430), et ne s'échappait qu'en traversant le Rhône h la nage, l^hilippe de Bourgogne voyait ainsi s'évanouir le rêve impie auquel il avait immolé son pays.

Tous ces revers irritaient l'orgueil des Anglais : leur fureur se tourna contre la malheureuse Jeanne, qu'ils regardaient comme la première cause de leurs défaites, et, persuadés que sa mort ramènerait la victoire sous leurs drapeaux, ils résolurent de la perdre. A cette fin, ils la livrèrent au plus passionné de leurs serviteurs, à l'infAme évéque Cauchon, qui l'envoya dans la grosse tour du château de Rouen, et la fit enfermer en une cage de fer, avec des chaînes au cou, aux pieds et aux mains, et où ses geôliers l'éprouvèrent par mille tortures, jusqu'à celle d*atlenter h sai pudeur. « Ainsi commença, dit un historien, la Passion de la fiUe de Dieu^ comme Jeanne se nommait elle-même dans ses extases : la Passion du Christ n'avait duré que quelques heures; celle de Jeanne dura six mois! »

Cauchon, assisté de Jean l^maitre, vicaire de l'inquisiteur général du royaume, commença contre elle ce procès c qui n'avait pas eu son semblable au DM)nde depuis celui qui s'acheva sur le Calvaire ; » car il ne fut « qu'un tissu de mensonges, d'iniquités, de pièges dressés à l'accusée, de violations continuelles du droit, avec l'hypocrisie d'en vouloir suivre les règles. > On introduisit dans la prison de Jeanne un misérable prêtre, du nom de Loiseleur, qui mit tout en œuvre pour gagner sa confiance, qui lui soufflait des erreurs et la conduisait à sa perte par de perfides conseils. On refusa de lui donner un défenseur; du 21 février au 27 mars 1431 on ne lui fit l>as subir moins de seize interrogatoires, tous plus subtils, plus tortueux, plus cauteleux les uns que les autres, et l'on tronquait, l'on mutilait ses réponses, on les omettait au besoin, c Hélas ! disait-elle, vous écrivez bien ce qui est contre moi, et ne voulez pas écrire ce qui est pour moi. » Malgré tant d'infamie, la sainte fill«« se montra constamment d'un courage, d'une piété, d'une raison admirables. Rien n'ébranla sa fermeté. Son bon sens, sa naïveté, sa foi déjouaient toutes les rus4*s que l'on mettait en avant pour attirer sur elle le soupçon d'hérésie ou de soreellerii'; elle faisait des réponses toujours si justes, parfois si sublimes, que les juges en restaient stupéfaits et croyaient ses paroles dictées par des êtres surnaturels. « Croyez-vous être en la grâce de Dieu? lui demanda Cauchon. — C'est une grande chose, ditrelle, de répondre à telle question. » L'évêque insista : c Si je n'y suis pas, rr|>ondit-elle, Dieu m'y veuille recevoir ; si j'y suis, Dieu m'y veuille maintenir. » Les juges restèrent muets et baissèrent la tête. « Pourquoi imrtiez-vous an élemlanl T lui demanda-t-on encore.— Je le |)ortais au lieu de lance, pour éviter de tuer quel* qtt*UD; je n'ai jamais tué personne. — 31ais quelle vertu supposiez-vous dans retic

huinîère? — Je disais : c Entrez hardiment parmi les Anglais, » et j*y entrais moimême. — Avez-vous été en quelque lieu où des Anglais aient été tufe? — Oui, j'y ai été ; pourquoi ne partaient-ils point de France, et n'allaient-ils point en leur pays? — Est-ce que Dieu hait les Anglais? — De l'amour ou haine que Dieu a aux Angiiis, je ne sais rien ; mais je sais bien qu'ils seront mis hors de France. » On lui lemanda aussi : c f^ roi fit-il bien de Taire tuer le duc de Bourgogne ? — Ce fut in grand dommage, répondit-elle, |>our le royaume de France ; mais, quelque chose |v*il y eût entre eux, Dieu m'a envoyée au secours du roi de France. — Pourquoi Miez-vous, au sacre du roi, voire étendard près de l'autel? -^ Il avait été i la leiiie ; c'était bien raison qu'il Tût à l'honneur. > Le tribunal était terrifié. Toutes réponses de la jeune fille, sa candeur, son assurance excitaient la rage des Anis : ils insultaient les juges, ils les menaçaient de les jeter à la rivière. Ils firent iMiger un Taux exposé des faits de la procédure et l'envoyèrent à l'université de Pins, au chapitre de Rouen, à plusieurs évéques et docteurs, qui condamnèrent tamne. Toutefois l'accusation de sorcellerie fut écartée, et tous les griefs portèrent «r l'obstination de Jeanne à garder des vêtements d'homme et h ne pas se soumettre an jugement de l'Ëglise, qui déclarait ses visions fausses et illusoires. Surce dernier point, Jeanne resta longtemps inébranlable : < Tout ce que j'ai fait, disait-elle, j'ai bieo fait de le faire. Je sais bien que les Anglais me feront mourir, croyant après ma mort gagner le royaume de France ; mais fussent-ils cent mille tioddem de plus qu'à présent, ils n'auront pas ce royaume. > Enfin, lassée, trompée, poussée i bout, ele consentit à ce qu'on exigeait d'elle : c Je veut, dit-elle, tout ce que l'Église voudra; et puisque les gens d'église disent que mes visions ne sont pas croyables, je ne les soutiendrai pas. » Alors on lut à Jeanne un écrit par lequel elle s'engageait i ne plus garder ses vêtements d'homme, et déclarait se soumettre au jugement de rÉgltse ; puis on poussa l'infamie jusqu'à substituer h cet écrit une cÀiule où l'ac- CÊSiée se reconnaissait hérétique, sorcière et dissolue : et la pauvre fille, qui ne avait pas lire, apposa une croix pour signature au bas de cet arrêt de mort, c Vous voyez ce qu'elle avoue, > s'écria d'un ton rayonnant l'infâme Cauchon. Aussitôt cet évéque et le vicaire de l'inquisiteur, qui seuls avaient voU pour prononcer, condamnèrent Jeanne à passer le reste de ses jours en prison, c avec pain de douleur et eau d'angoisse. > A cetti* sentence, les Anglais, emportés par la tireur, tirèrent leurs dagues, et, criant aux juges qu'ils avaient mal gagné l'argent du roi, ils nenaç^iient de les tuer, c N'ayez souci, leur dit Cauchon; nous la retrouverons bien. >

Ou ramena Jeanne en prison et on la remit aux fers quand elle eut revêtu les habits de femme qu'on l'avait forcée de prendre. Le lendemain, à son réveil, elle ne retrouva plus à côté d'elle que son vêtement d'homme, c Messieurs, dit-elle, vous savez que cela m'est défendu ; je ne veux point prendre cet habit. > Pourtant, il lui bilut s'en vêtir. « Elle est prise ! » s'écfièrent les soldats anglais qui l'épiaient, et ils la menèrent devant l'évêiiue. Aux demandes de Cauchon, Jeanne ré|>ondit qu*elle consentait h reprendre l'habit de fcmuiC, mais que ses visions étant revenues, elle ferait grande offense à Dieu de les révoquer, et qu'elle ne comprenait rien à la eédule d'abjuration qu'on lui avait fait signer. Fareurll! /arncv/// (portez-vous bien),

cria joyeusement &melion aux Anglais qui attendaient le résultat de cette séance. Il déclara Je:inne relapse et hérétique, et la livra au bras séculier pour être brûit'e. A cette dure et cruelle sentence, la nialheureuse fille Tondit en larmes : c liélas ! s écria-t-elle, faut-il que mon corps net et pur, qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd'hui consumé et mis en cendres! Ah! j*aimerais mieux être décapitée sept fois (|ue d*élre ainsi brûlée. Oh! j'en appelle à Dieu, le grand juge, des cruautés qu'on me fait! »

I^ 30 mai 1131 Jeanne Darc monta dans la charrette du bourreau; son confesseur était auprès d'elle; huit a neuf cents Anglais, annés de haches et de lances, l'escortaient. Pendant le chemin, elle priait si dévotement, sa douceur, sa piété, son calme étaient si touchants, que tout le peuple pleurait, fxs Anglais eux-mêmes se sentaient émus. Arrivée sur la place du supplice : « Ah ! Rouen, s'écria Jeanne, Kouen ! Est-ce ici que je dois mourir ! » Avant de monter sur le bûcher, elle embrassa la croix et la remit au prêtre qui l'accompagnait, en lui recommandant de l'élever devant ses yeux, afin que la vue de l'instrument de la passion du Christ l'aidât h soutenir la sienne. La mort de Jeanne ne démentit pas sa vie. «Elle confirma solennellement sa mission, du haut du bûcher : c Oui, mes voix étaient de Dieu, répéta-t-elle; quoi que j'aie fait, je l'ai fait par Tordre de Dieu ! > On n'ouït plus ensuite que des cris entrecoupés, arrachés par l'horrible tourment qu'elle endurait : la flamme monUiit lentement autour du haut échafaud de plâtre qui surmontait le bûcher. La longue agonie de Jeanne frappait de compassion et d'é|)ouvanle toute l'assistance : on regardait avec horreur quelques Anglais qui riaient d'un rire féroce. On n'entrevoyait plus Jeanne qu'à travers des nuages de fumée. Tout à coui> le vent écarta ces tourbillons ardents : Jeanne {voussa un cri, terrible comme le dernier cri du Messie expirant sur la croix : c Jésus ! » puis elle pencha la tête et rendit son âme au Dieu qui l'avait envoyée. Ainsi finit, âgé de moins de vingt et un ans» cette femme dont le caractère et les actions n'ont rien de pareil dans l'histoire du genre humain. Quand elle eut expiré, les chefs anglais firent éteindre les flammes, pour la voir morte tout h leur aise, et pour être bien sûrs de leur victoire; puis on ralluma un grand feu, afin de réduire le corps en cendres. Le cardinal de Winchester ordonna de jeter les cendres à la Seine : il craignait qu'on n'en fit des reliques*. »

Le crime était consommé. L'héroïque et sublime fille du peuple venait d'expier sur le bûcher l'idée sainte d'avoir rêvé la délivrance de son pays, la gloire d'en avoir préparé la rédemption. Mais si l'on a cru que les mensonges et les impostures accu* mutées sur la U'te de cette grande victime, si l'on a cm que le caractère infamant qu'on s'est eflbrcé de donner à sa mort, suffiraient pour faire prendre le change à la postérité, oh! l'on s'est trompé. L'impartiale postérité s'est montrée juste envers les acteurs de- ce drame, si touchant d'un côté, si hideux de l'autre; elle a dit: A chacun selon ses œuvres ; et, dans l'acte d'accusation qu'elle a dressé h son tour, elle a sculpté l'immortalité de l'opprobre sur le nom des hommes qui tramèrent, qui poursuivirent, qui laissèrent s'accomplir cette ineffaçable iniquité. En nM'^me leiups, elle a vengé Jeanne Darc en plaçant sur son front l'auréole des uiartyrs, en faisant

• Henri Martin, Histoire de France» lomc VU, pages aoi-dhi.

ZiO FRANCHE - COMTÉ ANCIENNE ET MODERNE.

Le désir d'ciïacer du sol national la souillure des pas de Pétranger excita de beaux élans de patriotisme, enfanta d'admirables dévouements ; et Tardeur qui s*étail emparée des âmes plébéiennes amena TefTéminé Charles VII lui-même à sortir enfin de sa coupable indolence. S*il faut en croire la tradition, les reproches de la l)elle Agnès Sorel sa maîtresse contribuèrent, plus que l'entraînement populaire, h réveiller chez lui la fibre de l'honneur : quoi qu'il en soit, Charles se montra depuis lors sous un aspect tout nouveau ; sans se départir cependant de ses goûts pour le luxe et les plaisirs, on le vit déployer une vigueur de caractère, un courage, une activité qu'on ne lui soupçonnait pas, et secondé par d'habiles capitaines, ainsi que par l'impulsion d'un peuple avide de reconquérir son indépendance, il changea bientôt la face des choses. Pendant ce temps-lh, le duc de Bourgogne, dont les pensées de vengeance étaient éteintes, songeait à rompre les liens qui l'unissaient aux ennemis du royaume. Philippe cédait, d'une part, aux mouvements de son cœur, qui ne pouvait lui faire oublier son origine de prince de la fleur de lis; mais il cédait surtout aux instances de la noblesse de ses États, qui menaçait de l'abandonner s'il ne consentait à la paix. Puis il savait bien que son véritable intérêt se trouvait du côté de la France, et que la France achèterait à tout prix une alliance avec lui, tandis que l'Angleterre n*avait rien à lui donner. Philippe se rapprocha donc de Charles VU : les conditions que celui-ci lui proposa le décidèrent à traiter, et le 2i septembre 1435 ils signèrent cette fameuse paix d'Arras qui porta le coup mortel à la cause anglaise sur le continent.

Ce no fut, par tout le royaume, qu'un cri d'allégresse k la nouvelle de cette paix : on n'avait pas assez de bénédictions pour les noms du duc de Bourgogne et du roi de France; on s'embrassait en pleurant de joie, on croyait renaître à la vie. Les imrtis oubliaient leurs haines et leurs vengeances pour ne penser qu'à se réjouir en (ounnun du grand événement; il semblait que les discordes étaient à jamais finies ei qu'on n'eût plus à s'inquiéter de l'avenir. Mais les choses ne se passaient pas ainsi de l'autre côté de la Manche. Lorsqu'on y connut les clauses du traité d'Arras, Ia colère et la fureur firent explosion : le conseil d'Angleterre accabla d'injures et de reproches le duc de Bourgogne ; il l'accusa de trahison et se vengea en excitant des troubles dans ses États de Flandre. A Londres notamment, l'exaspération était au comble : elle se traduisit par des excès que l'autorité se vit obligée de réprimer. l/Cs gens du peuple s'assemblaient tumultueusement devant les maisons des Bourguignons, des Flamands, des Picards, des Hollandais établis dans la cité pour leur connnerce ; et, non contents de briser leurs boutiques ou d'en piller les marchandises, ils se portèrent à des actes de violence envers ces malheureux, dont le seul crime était d'ap^Kirtenir aux États de Philippe, ils en assommèrent même quelquesuns.

Malgré la paix cependant, plusieurs années se passèrent encore avant que la France pût jouir de quelque repos ou se refaire un peu de ses longues blessures. I^s Anglais, toujours maîtres de Paris, ainsi que d'une partie des provinces du nord et du midi, recommencèrent la guerre; et, vaincus sur un point, vainqueurs sur un MUtre, ils signalaient en tous lieux leur passage par la dévasLition et l'incendie. Il fillul en venir à conclure avec eux une trêve de deux ans. La France espérait pro-

année sur les deux Bourgognes, vient mettre le siège devant Dôle, et donne Tassaiit, après avoir Tait battre la muraille du côté de la rue des Chevannes; mais il se voit repoussé avec perte parles habitants. Deux ans après, ou plutôt de 1437 à 1440, ce sont des bandes d'écorcheurs qui s'abattent à plusieurs reprises sur la Comté de Bourgope et commettent, dans le bailliage d* Amont particulièrement, d*anreux ravages; mais un grand nombre de ces brigands tombent entre les mains des paysans, qui leur Taisaient à chaque invasion une guerre acharnée et se débarrassaient d'eux en les jetant à Teau : « Les rivières de la Saône et du Doubs, dit Olivier de la Marche, étoient si pleines de corps et de charognes d'iceux écorcheurs, que maintes fois les pécheurs les tiroient au lieu de poissons, deux h deux, trois h trois, liés et accouplés de cordes ensemble. »

Ces quelques incidents, ajoutés à un acte de colère, mais resté sans eflet, de Tempereur Sigismond, qui avait en 1436 prononcé la commise de la Comié de Bourgogne, parce que le duc Philippe lui en refusait Thommage, sont à peu près les faits les plus marquants à signaler dans Thistoire de la province durant les vingttrois dernières années. Toutefois n'oublions pas de rappeler une particularité intéressante qui se rapporte h ce temps-là, et à laquelle la vieille Comté de Bourgogne dut de voir remettre en honneur son beau nom de Franche-Comté. En 1435, lors du traité d*Arras, le duc Philippe s'était empressé de faire annoncer au roi d'Angleterre la conclusion de la paix. Il faut dire qu'à cette époque, par suite d'une habitude que la bonne foi des temps antiques avait transmise à la loyauté des temps chevaleresques, il était encore d'usage parmi les princes de communiquer entre eux à l'aide de hérauts d'armes ; comme il était d'usage aussi de donner à ces hérauts d'armes le nom de la province ou de l'une des provinces placées sous la domination du même maitre. Or l'un des deux hérauts d'armes envoyés par le duc Philippe de rautre côté du détroit portait le nom de Franche-Comté, et comme c'était la première fois que la Franche-Comté se trouvait personnifiée de la sorte, il arriva que l'on prit dès lors rhabitu<le de la désigner ainsi : dénomination nouvelle, dit l'auteur des Mémoires sur la ville de Poligny, non que la Comté ne fût déjà libre, franche et non imposable, mais parce que les circonstances de la création des h<'v rauts d'armes sous le nom des différents pays qui composaient les États du duc déterminèrent à caractériser le héraut d'armes de la Comté de Bourgogne par un nom en rapport avec la liberté naturelle et les immunités dont jouissait ce pays, où les sul)sides avaient toujours été volontairement offerts, gracieusement acceptés et généreusement payés.

Cependant le nom de Franche-Comté ne devint classique pour la province qu'à dater de Louis XI : on verra plus tard quel intérêt avait ce rusé prince à dénommer ainsi la Comté de Bourgope.

La période qui venait de s'écouler si vide d'événements pour la Comté fut au contraire, pour la ville impériale de Besançon, l'une des plus remplies de son existence. La cité de Besançon, placée, comme elle l'était, entre les empereurs d'Allemagne, les ducs de Bourgogne et ses archevêques, se voyait en quelque sorte ooodamnée à ne jamais jouir d'ime tranquillité pïirfaite. Jalouse à Pexcès de ses privilèges, elle ne souffrait pas qu'on leur portât la moindre atteinte; et, pour les

lippe : le prélat négociait en secret la cession de ses droits régaliens au Bourguignon, et cette grande affaire était presque arrangée, lorsque la mort enleva Jean de la Rochetailiée. L'ambitieux Boui^ignon vit ainsi son es|K)ir déçu; cependant il sut mettre à proHt les troubles survenus à propos de l'élection du nouvel archevêque, et par ses intrigues il réussit k placer sur le siège épiscopal (1439) une de ses créatures, Quentin Ménard de Flavigny, dont il avait fait son secrétaire.

Ce fut un peu plus tard que le duc Philippe se rendit à Be^nçon avec toute sa noblesse, pour y recevoir Frédéric d'Autriche, nommé récemment empereur d'Allemagne, et qui se proposait, en traversant la Comté de Bourgogne, de s'arrêter dans la ville impériale. Le duc lui fit préparer un somptueux logement à l'archevêché ; et, le jour de son arrivée, il vint en personne, accompagné d'une suite brillante, au-devant de lui. Des banquets, des fêtes, des divertissements de tout genre, même celui d'une danse aux flambeaux, selon la mode d'Allemagne, marquèrent le passage de Frédéric dans la cité; ces divertissements durèrent dix jours, au bout desquels h cour bourguignonne revint h Dijon, pour s'y livrer à de nouvelles fêtes; car le duc poussait au suprême degré le goût de la magnificence, et nul plus que lui ne se plaisait à jouir de sa grandeur. Rappelons qu'à cette époque Philippe était le plus puissant seigneur de l'Europe : possesseur d'une fortune colossale, qu'il voyait chaque jour s'accroître, il tenait une cour dont la splendeur effaçait la splendeur de la cour de France. Jaloux de relever le noble état de chevalerie, il avait créé ce fameux ordre de la Toison d'Or, symbole et récompense de la valeur, et qui fut longtemps le plus renommé de la chrétienté'. S'intitulant duc par la grâce de Dieu^ depuis le traité d'Arras; et tout h la fois duc de Bourgogne, de Brabant, de Limbourg, de Luxembourg ; comte de Bourgogne, d'Artois, de Flandre, de Hainaut, de Hollande, de Zélande, de Namur ; marquis d'Anvers et du Saint-Empire roomin ;

* l^s statuts en ayaient été publiés à Lille en Flandre, le 27 novembre 1431. Fondé • i la ivoire de Dieu tout- puissant, en révérence de sa glorieuse Mère et i l'honneur de monaeigiieiir saint Andrieu ; i l'exaltation de la Foi et de la sainte Église, et i l'excitation des vertos et bonnet monirs, • Tordre de la Toison d'Or « devait, dit M. de Barante dans son HiHoire dei duci de B<mrgogne, se composer de trente et un chevaliers, gentilshommes de nom et d'armes * et tint reproches. Leur chef suprême devait être le duc Philippe, sa vie durant, et, après lui, tet tneeettenrt doet de Bourgogne.... Le collier qui portait la toison était donné par le doe et devait lui itre rtnvoyé après le décès du chevalier. H se composait de briquets, nommés alors fuêilê, lliitintjainirde« étincelles de leurs pierres. C'était depuis longtemps la devise du duc; elle signifiait, disait-oa,que le heurter, c'était l'enflammer. Le grand manteau de l'ordre était d'écarlate, traînant josqn'i terrv. avec fourreau de vair : le chaperon de même couleur. > — « Une politique enehée, mait piobode, écrit de son cdlé M. Edouard Clerc, présida, dans les vues de Philippe, a rétabliateMcnt de eetl« distinction brillante et enviée, dont s'honorèrent plus tard les princes et let OMMiarqoet de TEarope. Pour la mériter, il fiillait se plier, avoir l'œil sur le prince, servir et plaire. Dooeeaient eBduUnée par une main caressante, cette grande noblesse de Bourgogne, si rebelle et si fière an siècle précédent, perdit Thabitode de la résistance; et, quand arriva la ruine de ses privilèges, fkibleet désunie, elle etsaya i peine de les défendre. >

* Cependanl on voil, dès l*oriKlne de rinstitotiAn , Philippe y foiie entrer denx plêbétens: Jean Gcnula de Besancon, chancelier de Tordre, et Pierre Blandiu.— (^ premier rhevsller elo fat aa Fraie-Coaiob, GalllaaBM» de Vleaae, sire de Saiat-Ceurges. Le même joor, qaaire latres chevaliers comtois recireat le cellier: c'eialeal Anloiae de Vergy , seigaear de Champ iite; Pierre de Beaafremoni, sire de Chamy ; ieaa de ?le«frhaiel , teigiew de Meatalf ■ , et Aaioiae de Toaloogeon, sire de Travet.

rebâtir h leurs frais le cliàleaii de Brégiile et payer à l'archevêque une indemnité qui serait fixée par le duc Philippe. Ce rôle d'arbitre souriait d'autant plus au Bourguignon, qu'il servait mieux ses vues ambitieuses : depuis peu de temps, le duc avait recommencé avec Quentin Ménard ce qu'il avait été sur le point de conclure avec Ji»an de la Rochetaillée, c'est-à-dire la grande affaire relative à la cession de la régalie. Aussi le Bourguignon n'oublia-t-il pas de se montrer favorable à l'archevr*que : l'indemnité qu'il fixa fut de trois mille huit cent quatre-vingt-dix-neuf livres, lavables une moitié comptant, et l'autre moitié dans un délai de trois années. Les gouverneurs consentirent à ce dédommagement ; mais il leur fallait l'argent, et pour se le procurer, ils jetèrent sur la ville une taille générale : celte mesure souleva de vives récriminations parmi le peuple, surtout dans les quartiers du Maisel, d'Arènes et de Charniont, les plus ardents de la cité. Là, les gens du peuple se refusaient à payer, disant que s'ils avaient brûlé le chAteau et le village de monseigneur Quentin Ménard, ils n'avaient fait qu'obéir aux onires des gouverneurs, et que Li (|uestion des dommages-intérêts les regardait, eux et les riches bourgeois. Les télés s'échauffaient. C'est qu'au fond de cette querelle, il y avait plus qu'une question d'argent, il y avait une question politique. Depuis longtemps, à Besançon, l'élément bourgeois dominait l'élément démocratique : le peuple se trouvait n'avoir presque plus de part au gouvernement de la cité; on avait annulé son influence; on l'éloi- ^nait de la commune; on ne le consiilUiit plus, comme le voulait la constitution. Tout le pouvoir était aux mains de la bourgeoisie, et voilà ce qui exaspérait la classe populaire. L'événement prouva qu'il s'agissait de bien autre chose que de cette affaire de la taille.

Entre tous les mécontenls, l'un d'eux se distinguait par la virulence de son langage. Il se nommait Jean Boisot, batteur d'or de son métier : c'était un homme do rinquante ans, à la prunelle ardente, au caractère énergique, au geste dominateur, et il avait le don de cette éloquence Apre et pittoresque qui sait charmer et remuer les masses. On le voyait, au milieu des groupes, envenimer les griefs contre les gouverneurs et les notables, et passionner les esprits par les mots magiques d'affranchissement et de liberté, par l'espoir de changements politiques : c Si voiis ne vous soutenez, répétait-il sans cesse, vous êtes tous perdus ; » et la multitude s'échauffait aux paroles de son tribun : c Nous nous lais.sons fouler et conduire, disaitelle; il y a bien assez longtemps (|ue nous endurons ce gouvernement : Q*est-il pas juste aussi (|ue le |)euple gouverne? > Jean Boisot était devenu l'idole des masses : il profita de l'ascendant que lui donnait sa popularité, pour organiser une vaste association, non plus dans le but de faire révoquer la taille, mais bien dans celui de faire révo<|uer le gouvernement lui-même. Les amis de Boisot parcouraient les (|uartiers les plus populeux, excitaient les vignerons et les ouvriers, et les engageaient dans Li (conspiration en leur faisant jurer, la main étendue sur un livre de prières, c de dénieltre de tous leurs pouvoirs les anciens gouverneurs» et de eux avec les plus grands et notables de lu cité de Besançon, destituer de cor\}s et de chevanct*, tellement «pie jamais ils ne |)ourroient se relever ni vengier. > On le voit, il ne s'agissait de rien moins que de mettre le gouvernement aux mains du |»euple : c'était donc une révolution (|ue Boisot songeait à faire. Avant l'exécution de ce coup

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lianli, plusieurs uiois se passèrenl, durant los'iuels Uesiiirmi otlril raspt^cL le plus tuinulUieux : chaque jour, c'étaient des réunions de cinq à six mille iHMsonnes, qui se tenaient autour de riiôtel de ville, ou qui imrcounuenl les rues d*nn air menacaot. Enfio, le li décembre i4oO, le mouvement éclata. La nndtiUide, en armes et turknise, se précipita dans Thôtel de ville, envahit les silles, où se rencontraient quelques gouverneurs, les destitua tous en masse et procéda, séance tenante, à de nouvelles élections : le nom de Boisot et celui de ses amis sortirent de Furne. La reaclion ne s*arréta p«is là : les membres de Tancien gonvernement, ainsi qu*un ;cnDd nombre de notables, furent recherchés et poursuivis; m enqtrisonna ceu\ donc on pal s*eniparer : les autres, avertis à tenips, ([uiltèrent la ville et st; s^iuvèreul chei leurs amis de la Comté de Itourgogne; mais les maisons des fuyards lurent dévaslées. La révolution était faite.

A la nouvelle de ces troubles, le duc Philip|>e donna Tordre au sire Thiébaut de Neufdiâlel, maréclial de Bourgogne, de se rendre à Besiinron. Les instructions du prince recommandaient au maréchal de n'intervenir i\Wi\ litre de médiateur; et le sire de Neufcb«4tel, pour ne pas irriter davantage la multitude, (Mitra d.ms la ville, ^Miivi d*une tres-faibic escorte, voulant montrer i)ar là (pi*il ne venait pas avec des inlentions hostiles. Mais les choses se ))assèrent bien autrement (prit ne s\v alleuiiait. Loin de réussir à calmer Tagitation des (\sprits, il fut lui-nu-me ass^iilli dans la rue el courut |»ersonnellement des dangers si réels, qu'il résolut un matin de partir «■vec ses gens : encore fut-il obligé de mettre Tépée à la main et de frapper à droite el à gauche pour se frayer un {massage à travers les groupes, excités par Boisot, qui, monté sur un cheval, allait et venait et ne cessait tle crier de toutes si^s forces : m Or sus! courage ! faites de ce félon coujme on lit de Lisle-Adam à Bruges, (juc inaudit soit qui y faudra ! > Le maréchal ne s'échappa (pi'eu renvers;int à ses pieds lilusieurs hommes du peuple et qu'en pass;int sur le ventre à un vigneron qui \cnait de saisir la bride de sou cheval. Il parvint à gagner avec les siens la |>orle de Charmont : â peine la franchissait-il, (pi'un énorme bloc de pierre tomba sur lui du haut de la tour, lui glissai le long du corps et brisa l'un de ses éperons. Il i'e|»rit au galop la route de Dùle.

Au moment où ces choses se {Kiss^iient, le duc de Bourgogne était en Flandre.

En apprenant Finsulte el le traitement faits à son maréchal, il lui envoya l'ordre de

retourner à Besancon et d'exiger (pie tous les séditieux lui fussent livrés : dans le

cas d'un refus, il lui prescrivait d*att;i(|uer incontinent la ville de vive forée. Thiébaut

de Neufchiltel réunit une troupe de quinze à seize cents h(»nnnes, en grandi* |)arlie

composée de chevaliers de la Comté, et le IH juillet 1P>1 il arriva devant Ikvs^ineon.

il avaiiavec lui les magistrats qui s'étaient exilés. Le maréchal ne devait |)as a\oir

besoin de recourir aux moyens extrêmes, car il entra dans la place sans eoup férir :

la crainte du ressentiment de Philippe, jointe aux ravages d'une épidémie qui iv-

guait à l'intérieur, avait tellement abattu l'exaltation des esprits, (pie lorstpie Thie-

liaul lie Neufchàtel se présenta sous les murs de la ville, il en trouva les portes o:i-

vertes. Quelques chaînes que l'on avait tendues à la hâte dans les rues el aux

carrefours furent rompues sans résistanre. Le peuple se laissa enle\er >es armes.

Le maréchal rétablit les anciens gouverneurs dans leurs charges, condamna les

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habitants à une forte amende et fit arrêter les principaux chefs du mouvement populaire, entre autres Boisol, Girard Plançon, Guyot de Montmahoux, Jean Tavernot. On les conduisit à Gray, chargés de chaînes, et le 18 de septembre on les décapita. Leurs têtes, renvoyées à Besançon, furent suspendues à l'une des portes de la ville, à Texception de la tête de Boisot, « qui fut mise et attachée, par Pexécuteur de la haute justice, à certain orme étant en ladicte cité devant Thostel de ce condamné, pour y être et demeurer tant que être et demeurer y pourra. » (Gollut.)

L'insurrection était vaincue ; mais restait une autre question à régler. On n*a pas expliqué jusqu'ici l'intérêt que pouvait avoir le duc de Bourgogne k se mêler des troubles de la cité bisontine ; on n'a pas dit que, s'il s'était empressé d'envoyer son maréchal au secours de la ville, il n'avait amsi fait qu'à la demande des gouverneurs. Or Philippe avait eu soin, comme on va le voir, de mettre à prix ses ser\ices. Lorsque la paix fut rétablie, Thiébaut de Neufchâtel se rendit à l'assemblée des notables, et, leur montrant un parchemin où chacun reconnut sa signature, il leur demanda la ratification des conditions auxquelles son seigneur et maître leur avait accordé son aide. En effet, chacun d'eux s'était engagé, pour obtenir secours contre la révolte, à céder au duc la moitié des profits de justice et la moitié des gabelles mises et à mettre ; à lui confirmer le droit de nommer un juge qui le représenterait et siégerait avec les recteurs et gouverneurs; à lui permettre d'avoir dans la ville un capitaine à son choix, qui commanderait les troupes et serait consulté sur toutes les choses ayant trait à la guerre* ; enfin, à reconnaître que la cité resterait à jamais sous sa garde et celle de ses successeurs, comtes et comtesses de Bourgt^e. Pour avoir raison contre le peuple, les chefs du gouvernement n'avaient pas craint de vendre à Philippe l'indépendance de leur vieille cité, car ces droits et ces concessions faites au duc étaient entre ses mains une arme avec laquelle il pouvait toer la république bisontine. Mais les notables avaient signé ; il leur fallut se soumettre ; et le peuple, convoqué sur la place de Saint-Pierre (iO septembre 14S1), se vit contraint, le désespoir dans l'âme, de ratifier cette espèce de marché, que l'on baptisa du nom de traité â^association.

La conclusion de ce traité faisait avancer d'un grand pas le duc de Bourgogne vers la souveraineté qu'il convoitait. En cet état de choses, la prudence conseillait â l'archevêque comme aux gouverneurs de cesser leurs étemelles querelles et de chei^ cher à vivre en bonne intelligence; mais on fut loin d'agir ainsi. Les accusations réciproques d'empiétements, d'infractions au traité de 1436 recommencèrent, et des accusations on en vint h la guerre ouverte. De la part des gouverneurs surtout, c'était bien mal comprendre la situation : ils devaient craindre que le peuple, dcj^ mécontent de leur gestion, ou que le prélat, dont on connaissait les rapports avec Philippe, n'en vinssent l'un ou l'autre à se jeter dans les bras du duc ; et, le cas échéant, tout eût été dit pour la vieille république bisontine : elle était perdue. I.es plus sages parmi les notables virent le péril et le signalèrent : cependant ce ne fat qu'en 1484, c'est-à-dire lorsque les nouvelles querelles duraient déjà depuis trois ans, que les gouverneurs, inquiets, songèrent à s'adresser au duc de Bourgogne,

' Lt premier en date de ces cipiUinei TuiThiébaul de NeuCcbàtel : «près u imtI, arrivée et Iii9, il eut pour suaesseur son fiU Henri.*

su FRANGIIK- COMTÉ ANCIENNE ET MODERNE.

ferait les progrès du sentiment national et rendrait impossible Tunité du pouvoir, il profita de fétat d*aiïail)lissement et de désorganisation où Taristocralie était tombée, i)0ur en finir avec ces turbulents seigneurs dont Torgueilleuse indépendance avait causé de si cruelles insomnies h la l'oyauté : et c*esl alors que commença cotte grande lutte qui devait, en portant le coup mortel à la vassalité souveraine, montrer en Louis XI le despotisme arrivé, sinon à son développenient le plus complet, du moins à son expression la plus terrible; qui devait changer la politique de riCurope, amener la centralisation du pouvoir en France, ouvrir aux peuples une ère nouvelle, et préparer de loin le triomphe de la liberté.

Louis XI n'ignorait pas que, pour sortir victorieux de cette lutte, il aurait à se ser\'ir de toutes armes ; qu*il lui faudrait tour à tour employer Tasluce, la perfidie, la corruption, la violence, la trahison, la terreur, la cruauté, le crime; mais cela Finquiétait peu. Louis XI, «line égoïste, méchante, incapable de remords, sans pitié ni faiblesse, sans probité ni scrupules, ne se souciait que d'une chose : réussir à se débarrasser d'une aristocratie qui le gênait; et pour lui la fin justifiait les moyen.s. A son avènement au trône, il trouva quatre maisons souveraines qui le disputaieut en puissance à la maison royale : c'étaient les maisons de Bourgogne, d*Anjou, d'Armagnac et de Bretagne. Louis XI résolut de les détruire. I^ première de ces maisons étant la seule qui doive nous occuper un peu longuement, nous nous bornerons à résumer en quelques mots rinstorique des trois autres.

La maison de Bretagne, lien continuel entre l'Angleterre et les ennemis de l'intérieur, était pour la couronne une cause d'embarras sans cesse renaissants; et tant que cette maison conserverait sa position indépendante, la France ne pouvait aspirer à vivre tranquille : c C'est là qu'est le danger, > disait souvent Louis XI. Aussi la pensée de réunir le duchô de Bretagne au domaine royal l'occupa-l-elle constamment : h cette fin même il acheta les droits de la maison Blois-Penthièvre à ce duebé, dans l'intention de les faire valoir un jour ; et si le temps lui manqua pour réaliser ses projets, sa politique du moins en avait prép^iré les voies : huit ans après la mort de Louis XI, le mariage de son fils Charies VIII avec Anne de Bretagne achevait ce qu'il avait commencé.

Quant h la maison d'Armagnac, les choses se passèrent autrement. Louis XI, épiant le moment d'en finir avec cette orgueilleuse maison du Midi, qui comptait de puissants alliés, envoya en 1173 dans la Gascogne un nombreux corps d*armée sous la conduite de Joan GofTredi son aumônier, et cardinal d'Albi. Ce Jean Goflredi, malgré la désinence italienne de son nom, n'était autre qu'un Franc-Comtois qui jouit dans son temps d'une terrible renommée : c'était le fameux Jean Jouflh)y, de Luxeuil '. Né en celle ville vers 14i2, d'une famille de bourgeois, il avait fait ses premières études à Dùle et avait ensuite fré(|uenté les universités de Cologne et de Pavie, où il s'éUiit appliqué à la jurisprudence avec autant d'ardeur que de succès. Ses études terminées, il revint à Luxouil et y embrassa la vie religieuse. Retourné |)eu de tem|)S après h Pavie, il y proressa |>endanl trois ans la théologie et le droit

* Ce que nouD allonii dire de ce personnaiçt* est tiré en partie de Variiele Jocrraor, HaM la ftographie unii^enelU de Michaiid, et qui a élé réiligé |»ar notre célèbre biblioCbécaire, M. Charles >Veiss, de bt*»ancun.

mANCFÎK- COMTÉ ALLEMANDE. 3.V;

canon. Le jeune Jotiffroy rcinpiissail cette chaire ;ivoc Uinl dï'clnl, qu'il Tut invité par te pape Eugène IV h venir au concile de Ferrare, et il prit plusieurs fois la parole dans celte imiiosante assemblée. A son retour d'iU'ilie, il revint à Luxeuil, vers 1 iit . L*abbé de Luxeuil renvoya au duc IMiilip|)e le Bon, pour demander à ce prince la conservation des privilèges de Fabbaye : la réput;ition de Jouiïroy Pavait devancé à la cour du duc, qui ne tanla pas à Thonorer de sa confiance, en Ht un de ses conseillers intimes et le cliargea de plusieurs ambassiules en Italie, en Espagne, en [Portugal. Joulliroy, esprit doué des plus éminentes Tacultcs, brillait surtout par le génie diplomatique; mais il avait une ambition qui égalait ses talents et qui lui lit comneltre des actes indignes. Ainsi, nommé évoque d*Arras, il se signala par tant d'atrocité, à Tépoque du procès des malheureux vaudois, qu'on le surnonuna le Diable fAm»\ Cest que, non siitisfait d*étre évéquc, il voulait être cardinal ; et le {kiikî Nicolas V lui ayant promis le chapeau rouge s*il amenait Louis XI à révoquer la fnçmaîique wiuîion^ Jouiïroy négocia cette grande aiïaire, que son habileté conduisit ï bonne fin. Li pragmatique sanction était cette Tameuse ordonnance rendue en 1438 par le roi Charles VU, père de Louis XI, et dont voici les principaux articles : L*autorité des conciles généraux est supérieure à celle du pape ; — le saintsîége est obligé d'assembler tous les ans un concile général ; — la liberté (!es élections est rendue aux églises et aux abbayes; — les annates, réserves, expectatives, etc., sont interdites» et le droit d*appel au pape est limité ; — les bulles du ])ape ne seront reçues en France qu'avec Fapprobation du roi.

Louis XI ayant consenti à révotpier la prap:niati(|ue, Jouiïroy re^ut en lf<>l le chapeau de cardinal, unique objet de son andution, mais non de son insatiable ciipidilé. Avec le caniinalal il se fit conrérer Tévôcbé (fAIbi, et |)ou de temps après il se tourna contre le p:i|>e, irrité de ce que celui-ci lui avait refusé de joindre à Té- %'écbéd'Albi rarchevéché de IJesanron, vacant |)ar le décès de Ouenlin Ménard. Depuis lors, Jouiïroy se montra aussi contraire h la cour de Rome (|u*il lui avait vu\ jusque-là favorable : on prétend même qu*il ne tint |kis à lui de rétablir la pnigmatique, après avoir tout Fait pour Tabolir. Jouiïroy, intelligence (Pélite, mais chez ksiiuel rabaissement du caractère déparait les nobles dons de Fesprif, dt^vint Tune des âmes damnées de Loins XI : ce monarque, qui connaissant son iiis;itiabilité d*honneurs et de richesses, se Tétait attaché |)ar de Targent et des faveurs, et il k mit dans le secret de sa |>olitique d*extennination ; car, en l'envovant dans le Midi pour anéantir la maison dWnnagnac, il le savait capable de recevoir et (rexécutcr des onlres impitoyables. Jouiïroy ne servit que trop bien les vues di» son terrible maître. Il vint nietlre le siège devant la ville de Lecloure, où s'clail nnrcrmé h\ comte dWmiagnac, le plus redoutable des seigneurs du Midi. l)*Arma<;nac se drfendit vaillamment; mais, obligé de capituler, il se rendit à Jnniïn»y, qui lui promit de mettre en sûreté sa [u.M'sonne et le lit polj^^nanler sous Us ymx de sa fruiine,

I OndoMait, à cette époque, le nom <lc vaudois â une scclc (ihérôtiquis que Ton .irru<ait do <c liTnrr, daot leun réunions, aux débauches les plus ni(>nsirueuM'<. Miiis cosnccuNiitiuns n'avaient p.H le moindre fondement; eUe^ n'étaient quel'iMlieux prétexte dont cortaiiis homujcs puissants >e ser Tâitmi, foil pour exercer une vengeance, suit |>our assouvir un sentiment di* cupidité ; quclquefuis pour satitfiiire Kone et Pautre.

grosse de sept à huit mois. Puis Lcctoure fut saccagé et détruit : de toute la |k>|)ulation, on n*éparpa que trois hommes et quatre Teinmes! A la nouvelle de ces atrocités, Louis XI se sentit au cœur une joie sauvage, et il s*occupa de terminer par les supplices et les proscriptions ce que son aumônier Jouiïroy avait conuncncé par le fer et le feu. Entre autres vengeances, le roi fit enfermer le frère du comte d'Armagnac à la Ristille, où ce seigneur passa dix longues années; le roi obtint du parlement de Paris une condanmation à mort contre le sire d'Alhrel, allié des Armagnacs, et le fit exécuter avec plusieurs des serviteurs de sa famille. Mais Jouiïroy ne jouit pas longtemps de son horrible triomphe : c'était au mois de mars 1 173 qu*il avait mis à sac la ville de Lcctoure; au mois de novembre de la même année, une fièvre aiguë remportait h Page de soixante ans.

La politique de Louis XI à IVgard de la puissante maison d'Anjou, qui |)0ssédait, outre le conité de ce nom, le Maine, la Lorraine et la Provence, fut tout autre. Le souverain de cette maison était Uené d'Anjou, prince uniquement occupé de tournois et de fêtes; et Louis, qui le voyait d'un âge avancé, avait eu soin de se l'attacher par des largesses, dont le vieux duc se trouvait avoir constaiument besoin. Kené vint h mourir en I i80, laissant à son neveu Charles, comte du Maine, la Provence avec l'Anjou, et à son petit-fils Kené II, duc de Lorraine, le duché de Bar. Mais Louis XI, qui s'était fait céder le Barrois, refusa de le rendre. Le duc de lorraine réclama contre le testament de son aïeul, et fit passer une armée en Provence : cette armée fut l)attue, repoussée, chassée du pays par les troupes royales. A dixsej)t mois de là, le comte du Maine mourut, instituant le roi de France pour son liéritier : tout aussitôt Louis s'empara de l'Anjou, du Maine et de la Provence, malgré les protest;)! ions du duc de Lorraine et la résistance des seigneurs; puis il réunit immédiatement à la couronne les d(*ux premières de ces provinces. Quant à la dernière, elle n'y fut annexée qu'un |)eu plus Uird, en 1480.

Cela dit h ])ropos des maisons d'Anjou, d'Armagnac et de Bretagne, venons à la maison de Bourgogne, (tétait en elle (|ue Louis XI voyait l'obstacle le plus grand à son projet de régénérer l'autorité royale et de fonder l'unité du iH)uvoir ; car elle n'était pas seulement la |)lus riche et la plus |)uissante de l'Europe, elle était l'appui (les ennonn's de l'intérieur, le centre des ennemis du dehors; et tant qu'elle rcslenni debout, elle devait, comme la maison de Bretagne, empêcher la France d'acquérir le rang suprême que lui réservaient ses destinées. Il fallait donc abattre ce colosse : à cette fin Loujs XI eut besoin d'eu appeler à toutes les inspirations de sun génie politique; de mettre en œuvre tout ce que riutelligence, l'audace et la ruse peuvent créer de ressources, et surtout de profiter des fautes d'un advers;dre dans le(|iiel il eut le bonheur de rencontrer un de ces hounnes précisément organisés |K)ur succomber lorsqu'ils se trouvent au\ {Mises avec des lutteurs d'une trempe comme la sienne. Particularité renianiuable, on eiïet : Charles le Téméraire et Louis XI offraient dans leur raractîTr im contraste aussi manifeste ({ue la différence du principe qu'ils représentai<'nt. Charles le Téméraire, nature mobile, toute impn^nc^ de pn'»jîigés, toute folle de jruiTivs, était letypi» de la f/'odalité chevaleres<iue ; Louis XI, esprit positif, sans illusion, siuis laiis^i* j^N^ire, était le type de lu royauté bourgeoise. Charles, c'était la force brutale; Louis, ia force intelli;;ente. Charles, riiomme de la

FRANCHE > COMTK ALLRMANDIi:. 317

force lirulale, était Tougiieiix, ciiiporté, violent ; Louis, rhoiniiic do la force intciii- ;7«*nie» était patient, dissimnlé, maître <ies monvemcuLsde son ;lme. Lnn, orgueil* linix et nesoufrrant rien de iiersonne, n*écoutait que ses passions; Taulrc, n*écoutanl qiie ses intériils, savait à propos sMiumilier et tout endurer, l/un, faisjint ouvertement ce qu*il entreprenait, niarciiait droit à son hut et se dêcouragfMit facilement; raulrc, agissant dans Tondire, tournait les obstacles et ne se rehiitail jamais. I^ premier, ne se Gant qu*à son bras et cherchant toujours à combattre, aggravait une faute par un échec; le second, ne se fiant (|u*à s:i tête et cherchant toujours à négocier, réparait une imprudence |)ar un acte (rhabilelé. Chnrles, n*ol>éissant qu*aux caprices de son imagination, courait de tous côtés et se jKTdail dans le labyrinthe de ses projets; Louis, soumettant tout au calcul de la raison, ne se |)roposait qifun liut et D*eD poursuivait pasd*autre. Dans une lutte à soutenir, Charles se croyait trop puissaol pour douter de la victoire et marchait à son adversaire avec la superlnî «ftsisurance du lion; Louis, au contraire, complaît beaucoup moins sur la force que &ur la nisecl n*attaquatt son ennemi qu*avec les astucieuses précautions du renard. Tels étaient les deux hommes que le hasard de leurs imsitions mett;iit en présence, c^t que nous allons suivre à travers les péripéties du grand drame |K)liti(|ue dont ils furent les acteurs.

Le commencement de la lutte entre Louis \l et Charles le Téméraire remontait avant l'époque à laquelle ce dernier devint duc de liouri^'ogne. N*étant encore que oomte de Charolais, il avait vu (Pun O'il in(|uiet Louis entamer des négociations avec yi^n père rhilip|)e le Bon |)Our le rachat des villes de la Sonnne, engagées au duc tiepuis le traité d*Arras ; puis, lors(|ue Taffaire fut conclue, ('harolais s'était montré lirofondéiucnt irrité d*un acconl qui lui semblait unt^ spoliation, et son antipathie î ecrète |K)ur I^uis XI se changea dès lors en aversion ouverte. Charolais se mit à Toinenter les mécontentements des j>rinces et des seigneurs de France, que le nou- \eau roi* continuait à s'aliéner en retirant aux uns les dignités et |>ensions dont ils avaient joui sous le n^^gne dr Charles VII, en refus;mt aux antres des apanages qui les rendissent indépendants; il nima des relations avec le pins redoutable d(>s ennemis du monarque, Frantjois II, duc de Bretagne ; il S4> montra Tun des |)lus anleuLs MNJtieas de la fameuse lifiue du bien public, formée contre Louis par les plus grands |iersoimages, tels entre antres que le duc tle Herri (Charles «le France), fivre du roi, les ducs de Brctiigne, de Lorraine, de Bourbon, de Neuïours, les comtes de Duuois, «le S:iint-Pol, de Dammarlin, le sire d'Albret, le maréchal de Lohéac, Taniiral de lîeiiîl, legrand-écuy(TTannegny-Duchàtel, lilsdu meurtrier de Jean-sans-ÏVur ; et lUiis la k'it:iille que les confédérés livrèrent aux troupes royales, le Itl juill«'t t i<M, à Muntlliéri, ce fut Charolais avec ses Bourgnii;n(»ns qn! lit Ions lo> frais de la jtiurnée. Quoique rien n'eût été dâ'idé dans celle iKilailIr, on les perles des deux armées se balancèrent, Charolais estima la ^Hoirr étresitMuic, « ce qui, depuis, lui a routé biencîi'^r dit Philippe de Comiiics, car oncqticN il n'usa «le ('on>eiI (riiounne, mais du .sien propn.% et par là fut Unie sa vie, et sa maison détruite. »

I Looi* \I i'Uil monlé sur le trine en li<il, à Vk'^c de trente-huit i\t\$, et c'est en IkT» qu'avait en lien l'afTaire du rachat dc'^ villes de la Simime ; ces villes, qui servaient â celle é|»oquc de barnèitt M roTSume du eOté du non), étaient Amiens, Abl>evine, IVronne et Saint-Quentin.

chancelier de ses vastes États ; Guy Arménier, de Montipy*les-Arbois» devint président de son parlement de Dôle et chef de sa chambre du conseil ; Jean Germain, de Besançon, Tut créé chancelier de la Toison d'Or ; Jean Jouiïroy, de Luxeuil, et Jean Chevroz, de Poligny, évéque de Tournai, furent admis à sa conliauce et comblés de ses faveurs. Philippe releva dans la Comté le commerce et Tindustrie, depuis longtemps en souffrance : sous son règne, le port de Gray devint le rendezvous des marcliands bourguignons et étrangers; la vallée du Cusancin, déjà dotée d*une forge par Philippe le Hardi, s*enrichit de fabriques de papier; la terre de Luxeuil eut aussi ses usines pour le fer; les montagnes du Jura virent s*accroitre le nombre des tisserands de draps et de laines ; les villes commencèrent à changer de physionomie et furent pavées pour la première fois. S*il est à regretter que le duc se soit trop peu préoccui)é de la condition misérable du peuple, du moins on doit lui tenir compte d'avoir éloigné du pays la guerre étrangère et d*y avoir fuit régner une paix durable et profonde.

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