‹ Histoire de la Franche-Comté ancienne et moderne, précédee d'une description de cette provinceChapitre 29 sur 52 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

fUriii le TémérairCp duc et comte de Bourfrogne. — Ix>ui« \I ; sa politique envers les g^randes mai- WH ftodelea. — Jetn JoofTroyp de Luxeuil. — Louis XI et Charles le Téméraire. — I<i|pie du Ken pmkiie. — Belaille de Nontlhéri ; traité de Conflans. — Louis M à Péronne. — Nouvelle ligue. — Campac"^ ^< Cliaries le Téméraire en France. — Reconstitution du royjume de Bourgogne. — GlMffits le Téméraire et Tempereur Frédéric III. — Charles le Téméraire et René II. — I^ sire de Haftabacb. — ligue allemande. — Siège de Monibéliard ; le prince Henri. —Supplice de Hagembark. — Le «iége de MeuM. — Politique de Louis XI. — Déclaration de guerre au duc par les SaUacs. — Bataille d'Héricoort. — Ravages en (^.omlé. — Pri.;e de Pontarlier. — Alliance et rup< tare et Charles le Téméraire avec Edouard IV. — Cionquéte de la Lorraine. — I^ connétable de SaîBl-M. — ArabitioB de Charles le Téméraire. — Sa première entrée en Suisse. — Siège et batailla de Graoson. — Joie de Louis XI ; désespoir de Charles le Téméraire. — Sa rentrée en Suisse. ^- Siège et liataille de Norat. — Projets de (Charles le Téméraire. — Courageuse attitude des états ée Salias. — Colère et abattement du duc. — Kntrèe du duc en Lorraine. — Siège et bataille de j, — Mort de Charles le Téméraire. — Son caractère ; son prestige.

A « mort, Piiilippc le Bon possédait si.\ (liidics, quinze comtos e( plusieurs jutres grandes seigneuries. C*est dire que jamais prince vas.Nil ifavait laissé plus mai^ifique héritage ; mais il faut ajouter que celle aggloniéralion de richesses se trouvait en partie compostée d*éléinents n^unis par les l)as;trds de riiérédiié féodale, et »e formait pas un tout assez homogène pour (|u*une dissolution ne fût pas ii craindre à la première secousse un |>eu violente. Une main prudente et fenne comme crile de Philippe pouvait seule asseoir sur des bases un peu diirahles cette fortune colossale : or il s*agissait de la rencontrer, celle main prudente et ferme; el Philippe* Tivait-il transmise avec son héritage au fils (|ui lui succédait ]f Loin de là. Charles le Téméraire, né à Dijon en 143;), mantiuait enlièremenl de ce qu*il fallait |K)ur mainleoir rœuvre paternelle : homme orgueilleux et brutal, d*uu esprit sans suite et «ans iiortée, d'une imagination vagabonde el remplie de icvcs ambitieux, il devait tout perdre en voulant encore agrandir une fortune déjà trop propre h lui donner le rertinT- Et« P«ir nn hasan! malencontreux, Charles le Témérairi* allait précisément renrontrer |»our antagoniste un homme qui possédait toutes les (jtialités nécessaires pour le terrasser, un homme qui depuis six ans déjà travaillait à fra|)per au cteur Tonlre de choses dont lui, duc de Rourgogne, se trouvait élre le plus puissant et le plus redoutable rei^résentant : on a deviné (pie cet adversaire était Louis XI.

Plein d'ambition et de génie, actif, persévérant, sagace, avide de tout voir, de tout savoir, de tout faire par lui-même, astucieux et sans moralité, préférant la ligne tortiienseà la ligne droite, la ruse à la force, l'adresse au coiirag<% Louis XI, cette figure unique dans Thistoire, semblait né tout exprès pour la rude tàelie ()ii*il s*étail donnée. Avant de s'ass4»oir sur le trône, il avait étudié les bomnies el les choses, il avait longuement médité sur la puissance royale. Tue fuis la couronne sur la télé, il se mit à Tceuvre et poursuivit sans relâche la réalisation d'une idée qui fut la gloire de srii règne. Comprenant (pie la féo<lalilé, tant (pfelle serait debout, arré-

Le duc de Bourgogne devait emporter la Picardie et la Champagne; le roi d'Angleterre, la Guienne et la Normandie; le roi d'Aragon, le Roussillon ; le duc de Guîennc devait avoir la couronne: t Anglais, Bourguipons, Bretons, disait celui-ci, vont courre sus au roi, et Ton mettra tant de lévriers à ses trousses, qu'il ne saura de quel côté ftiir. »

Louis XI ne s'eflhiya pas : il comptait sur les ressources de son habile diplomatie pour détourner le coup qui le menaçât. Pendant qu'il renforçait ses années et préparait ses moyens de défense, il redoublait ses négociations, ses corruptions, ses intrigues; il écrivait à tous, il promettait à tous; il suppliait le Bourguignon de Faire la paix et le fascinait par des conditions si séduisantes, que le duc se décidait à traiter : c mais tous deux, dit Comines, y allaient en intention de tromper cliacun son compagnon. » Louis XI, en effet, attendait un événement qui devait le tirer d'embarras : c'était la mort de son frère le duc de Guienne, malade et languissant depuis plusieurs mois. Aussitôt qu'il eut reçu la nouvelle de cette mort, il s'écria : c Quand le gibier est pris, il n'y a plus de sennent à jurer ; » et sans penlre de temps il lit entrer en Guienne une armée qui se rendit facilement maîtresse des places principales.

Lorsque le Bourguignon apprit la mort du duc et le refus du roi de signer la paix, sa colère fut d'autant plus {,'randc, que tous ses projets se trouvaient renversés. Dans son ressentiment, il accusa Louis XI d'avoir fait périr le duc de Guienne son frère, « par poisons, maléfices, sortilèges, invocations dialmliques » (ce ftit, du reste, l'opinion populaire)'; et, furieux d'avoir été hii-méme pris pour dupe, il entni brusquement en Picardie, se mit à saccager tout le pays, attaqua la place de Neslo, qui fut emportée de vive force, et il en fit massacrer toute la garnison. Les habitants éprouvèrent le même sort : ces malheureux s'étant réfugiés dans réglisc, ils y ftirent égorgés sans pitié par les Bourguignons; et l'on rapporte que lorsque Charles le Téméraire entra dans cette église, où son cheval avait du sang jusqu*à la cheville, il fit un signe de croix accompagné de ces sauvages paroles : c Je vois moult belle chose; j'ai avec moi moult bons l>ouchers. » Charles, après ces cruelles abominations qui lui méritèrent le surnom de Terrible, se dirigea sur Roye, dont la garnison se rendit pour échapfier au sort des gens de Nesie, et il vint ensuite assiéger Beauvais; mais il échoua devant cette ville, grâce à l'héronfue résistance des habitants, et surtout à l'énergie de leurs femmes commandées par la célèbre Jearmc Hachette. Le Bourguignon se dédommagea de cet échec en ravageant la Normandie

* « Suivant one anecdote rapportée par HraDtùme {Digruiiou sur Lauii XI), le roi aeacraii traliî lin jour devant le fou de son frère, quil avait retiré avec lui, pour cd que Udit fol était phummt. Un jour que le roi était en oraison à Cléri, devant l'autel de Notre-Dame, qu'il appelai! M boNMc patronne, le fou, à la pré^nce duquel Louis ne prenait pas (^arde, l'entendit invoquer la aaiale Vierg« de ta sorte : • Ah! ma lK)nne dame, ma petite muitresxe, ma grande amie, en qui j*ai toQJottn m mon « réconfort, je le prie d'être mon avocate envers Dieu, pour qu'il me pardonne la m«rl de mon frère,

• que j'ai fait empoisonner par ce méchant abbé de Snint-iehan ! (cet abbé de Sainl-Jtkui élait « l'aumùuier du duc de Guienne). Mais au.^si qu'eusse- je pu faire ? Il ne faisait que me troubler oioa

• royaume. Kais-moi donc pardonner, ma bonne dame, et Je sais bien ce qusje t9 donnerai. • Le fou, s'étant avi^é de railler le roi à table sur ce qu'il avait entendu, disparut Mna qu'on tùi jamais de ses nouvelles.» (Henri Marth, Histoire de France, tome Vlll, pages 7i-7*.)

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avec ooe ftireur sauvage, en pillant et tirûlnnt Eu, Neurchâtel, Poissy, Saint-Valery, LoDgueville ; puis il arriva devant Rouen, où le duc de Bretagne devait le rejoindre. Louis XI, en cette circonstance, déploya la plus grande activit<^ : pendant qu*un de ses Kailenaiits entrait en Artois, et qu'un autre suivait le Bourguignon en Normandie, liri-méme marchait contre le duc de Bretagne, le pressait vivement, le forçait à signer me Irtve, et se déliarrassait ainsi d*un ennemi dont il im|>ortait d*en)|>éclior la jOBCtioD avec Charles le Téméraire. Celui-ci, drgoilté de cotte guerre, épuis«' \m les pertes considérables qu*il avait Taites, occupi^ d*ailleurs des nouveaux projets qui renpKssaient son imagination, conclut aussi une trêve. Ello Tut signée le 3 no- ▼einbre 4472, et devait durer cinq mois ; mais elle se prolongea plusieurs années. A ee iBoment-U, toutes les |)ensées, toute Factivlté de Charles le Téméraire comneBçaieiit h se tourner vers TAIIemagne. l/orgueilleiix duc ne rêvait rien moins qu'une couronne; et, sans attendre la mort de rem|)ereur Frédéric III, vieillanl firiMe et méprisé, il visait h se faire élire roi dex Ilomaim; mais tout d\ihonl il aTaiC le dessein d*ériger ses ËtaLs en un royaume de Bourgogne dont Ik'sançoii serait la capitale. Cette idée ne man(|uait |)as de profondeur, si Ton considère que le rojanme de Bourgogne projeté sYlevait entre TAIIemape et la France, et cpie , par la position mixte de son nouvel empire entre ces doux puissants États, ▼errait leur médiateur naturel ou pourrait travailler plus enicacomonl à diviser Tun et dominer Fautre. Les projets de royauté du Bourguignon lui semblaient d'autant plus belles à réaliser, que d*ahonl il ne doutait jamais de lui-m(}nie; qu*ensuite 3 crojraiC avoir sous la main tous les éléments nécessjiires pour assurer la réussite de ses desseins : maître des deux Bourgognes, et possesseur des Pays-Bas tout entiers, il avait en outre acheté de Tarchiduc Sigismond d'Autriche, la haute Alsace, le Brisgaa et les quatre villes forestières du Bhin ; il s était Tait donner le titre fsTOué de Cologne; il venait de s'adjuger le duché de Gueidre et le cornue de Zolphen. Pour constituer le royaume objet de ses ambitieux rêves, il ne lui restait qD*& rétmir à ses vastes possessions la Suisse et la Lorraine : la Suisse, parce (pfelle denit rattacher à sa Comté de Bourgogne la Provence, qu'il convoitait grandeuient ; b Lorraine, parce qu'elle joignait la hante Alsace et les deux Bourgognes aux Pays- Bas, cl qu'elle servirait ainsi de lien entre les deux moitiés de ses vastes États. A regard de la Lorraine, le Bourguignon débuta |>ar un acte do félonie. Il venait de prendre possession du duché de Gueidre, lorsque la mort enleva presque subitement, i h fleur de IMge, le duc de Lorraine, Nicolas d* Anjou. L(^ Bourguignon vit là une occasion de mettre la main sur la proie qu'il couvait du regard, et dans ce but il commença par faire saisir traîtreusement et retenir |)risonni<M' le jeune comte de Vjodemont, Bené II, héritier légitime de Nicolas d'Anjou. CeiM'iidanr il n'osa p<is envahir imm('*diatement la Lorraine, p:irce que Louis M, en appienani Tarte de violence commis sur la iiersonne du jeune Bené, s'était empressé de faire garnir de iroopes cette province, pour être tout pnH à la défendre en cas d'attaque. Le doc se vit alors obligé de relAcher son prisonnier. Déçu de ce côté dans ses calcul, il se rapprocha de l'empereur Frédéric III d'Autriche : il lui demanda de le reconnaître roi des Bomains, de rétablir en sa faveur Tancien royaume de Bourgogne et de rinstituer vicaire général de l'Kmpire dans les provinces de la basse Aile-

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magne qu'il possédait sous la mouvance de la couronne germanique. En échange, le Bourguignon oiïrait la niain de la princesse Marie sa fdle au jeune duc Maximilien d'Autriche, (ils de Pempereur : alliance qui serait des plus heureuses pour la maison (rAutriche, ajouUiit Charles ; car, après la mort de Frédéric III, la couronne iin|>ériale passant à lui, duc de Bourgogne, rien ne lui deviendrait plus facile que de Tain^ à son tour roi des Romains son gendre Maximilien, et de lui transmettre avec ses vastes domaines la succession de TEmpire. Cette manière de pr^nter la question était hahile et séduisante; et, Tempereur Frédéric ayant pris en considération les propositions de Charles de Bourgogne, on convint de s'aboucher pour traiter de ces grands intérêts. Charles se rendit à Trêves, accompagné de sa fille Marie, jeune princesse d'une beauté remarquable ; et, dans une entrevue solennelle qu*il eut avec l'empereur, tout se passa bien. Mais on ne fut pas longtemps d*accord. Les prétentions inmiodérées de Charles le Téméraire, ses manières aussi hautaines que fastueuses, et les superbes dédains des gens de sa suite ■ indisposèrent Tesprit liomé et jaloux du vieil empereur. Le Bourguignon exigeait que les quatre évéchés dTirechl, de Liège, de Cambrai et de Tournai, fiefs d'empire, fussent immédiatement annexés h ses États, et qu'on lui en donnât l'investiture; ensuite il eût demandé la Lorraine. Frédéric III, âme très-accessible à la méfiance, en vint bientôt à soupçonner que la main de mademoiselle de Bourgogne pourrait bien n'être qu'un leurre ; et comme le duc, à qui l'on avait souvent entendu dire dans l'intimité : i J'aimerais mieux me faire cordelier que de u)e donner un gendre, » promettait toujours, avec la résolution de ne pas tenir, Frédéric refusa de rien conclure avant la consommation du mariage. Puis le roi Louis XI se mêla de la imrtie : il fit représenter secrètement au vieil empereur combien il s*ex|K)sait en favorisant un prince dont Tinsatiable ambition ne connaissait pas de homes ; un prince qui de vassal voudrait bientôt devenir maître; qui ne manquerait pas sans doute d'enlever à son fils Maximilien, peut-être à lui-même, la dignité impériale, et qui, ne iM)uvanl vivre en repos, troublerait sans cesse l'Allemagne pour y tenter de nouvelles conquêtes.

Cependant, malgré ces nuages, les pourparlers continuèrent avec un succès assez apparent pour que le Bourguignon regardât son couronnement comme certain : et déjà l'église où l'évêque devait c sacrer le successeur de ces anciens et iameux rois du grand royaume de Bourgogne » était tendue des plus riches tapisseries; déjà tout était prêt, la couronne, le sceptre, hi bannière, les habits royaux, le trône de i'em|)ereur et celui du nouveau roi ; lorsque, l'avant-veille du jour fixé pour la cérémonie (G novenibre 1473), Frédéric III quitta subitement Trêves et se rendit à Cologne sur un bateau, sans laisser un mot d'adieu ni d'excuse à Charies le Téméraire.

Il est facile de se représenter la surprise et la colère du duc. Cet aflfronl et le désir de se venger de la maison d'Autriche ne firent que le confirmer dans ses projets sur l'Allemagne ; seulement cette fois il se pro|>osait d'y revenir i force ouverte. Voyant l'impossibilité de s'emparer de la Lorraine, il voulut du moins ne pas trouver le dur de cette province contraire A ses desseins, et il conclut avec René II un traité

4 « I^s IU>urguignons, dii Pliilii>po de Comines, méprîMient la petile eompagnie de rcmpcmir» les pauvres liabillemenU de ses gens et leurs habitudes grossières et malpropres. •

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«TaHiance contre Louis \l ; cii oiiire, il obtint de René le libre passage dos troupes bourguignonnes sur les terres lorraines. Cela fait, Charles se dirigea vers rAls;i<*e ; i visita celle contrée, y reçut fKirtout les hommages de ses nouveaux sujets, mais il les méconlenla beaucoup en leur refusant justice contre les tyrannies de Thommc auquel il avait confié le gouvernement des cantons d'Alsace et de Ferretto, et (|ui sembbit prendre h tâche de faire maudire sur les rives du Khin la domination bourguignonne. On le nommait Pierre de llagembach. c Cet honnntî, dit Henri Martin, élail le type du tyran féodal dans toute s;) brutalité : le meurtre et le viol étaient ses passe-temps. Foulant aux pieds le droit des gens autant que Thumanilé, il étendait ses exactions et ses violences sur les citoyens des villes libres et sur les sujets des prélats el des barons de TEmpire, aussi bien que sur les uialheureux habit:ints des domaines engagés. Il n'avait pas même fesprit de caste, et traitait la nobli*sse avec Autant d*insolence que les bourgeois et les pays;ms. » Les lignes suivantes empruntées ik M. de Kirante compléteront le portrait du sire de Hagendiach : « Il ne s*intf|uiécait pas plus du ciel que de la terre, et avait coutume de dire (prêtant bien assuré d^aller au diable, il ne se voulait rien refuser de ce cpii lui passerait par la SAe. Il n*y avait donc sorUî de fant;ûsies auxquelles il ne se livrât : corrouq^uu aiWG de Targenl les jeunes fdles de tout ét;it, ou les enlevant à leurs parents, leur faisant violence, forçant la clôture des couvents, déshonorant les familles des nobles ^romnie celles des bourgeois. Il lui arriva un jour de donner une fête, et tout d*un c^Nip, après avoir renvoyé les maris, il fit mettre les fennnes toutes nues, eu leur ^rouvrant seulement la tête, |mis il donna Tordre aux maris de revenir et de reconsaaitre leurs femmes. Ceux qui se méprenaient étaient précijûtcs du haut de Tescalier «?n bas ; ceux qui ne se trompaient point élaient, connue pour recevoir les félicitalions du gouverneur, contraints à boire une telle quantité de vin, quHs él;iient malades il en mourir. »

VoilA rhonimo en qui le Bourguip:non avait placé sa eonliance, et c\'t;ùt entre lis nnins de ce scélérat qu'il laissait le gouvernement des villes libres de la haute Allemagne, lorsqu'il cAt dû tout au contraire, par une consH]uence naturelle de sa rupture avec renqjereur Frédéric lïl, s'attacher ces mêmes villes, les ennemies séculaires de la maison d'Autriche. Le duc (Charles ne s*inqniê(ait |»as davantage du niêcontenteiueut des Suisses, qui commenraient à s'émouvoir de la conduite du sire de Hagembach envers leurs amis des counnunes d'AIsur, o\ qui n'allaient pas larder à lui montrer couunent Vouvs de lh'nu\ que Hageudiach s était flatté d'fcnreher pour s'en faire une fourrure^ savait défcMuIre sa peau.

D'Alsace, le duc S(* rendit à Montbêliard, forte vill(> dont il convoitait depuis Inn^^iraips la possession, car elle reliait la Comté de Oonr^^o^rne à la haute Alsace, et IKHivait lui devenir d'un grand avantage ftour la ^Mienv qu il so proposut (Pcntreprendre. Apri's un séjour de viii^t-quatre heures à MniittM'Iiard, il vint étaler M)n faste de prince asiatiipie dans les deux Hourgo;;nes qu'il n'avait pas visitées depuis la mort de son \ybn\ et c'est là qu'il acheva l'hiver de t \1\. Il repartit ensuite pour sc'S ÉLitsdu nord, s^ms se douter des ressentiuuMits (piil l.iissait derrière lui. Il ne SI? doutait |Kis non plus que son plus dan^'rreux ennemi, Louis M, ne Pavait jkis un seul instant |)er.fu de vue, et qu*il mettait a prolit toutes ses fautes i^our lui

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susciter des obstacles contre lesquels il devait venir se briser. Ainsi, pendant que le duc se repaissait de ses projets sur rAliemagne, Louis négociait avec les Suisses une alliance contre lui ; de plus, il décidait la maison d*Autricbe à se réconcilier avec les républicains de FUelvétie et avec les villes libres de la haute Allemagne ; et, par Thabileté de sa politique, il amenait le duc Sigismond, les petits princes de Souabe, les villes libres de Strasbourg, Colmar, Haguenau, Schélestadt, Mulliausen, et les cantons de Zurich, Lucerne, Berne, Uri, Schwitz, Unterwalden, Zug el Claris à signer entre eux contre le Bourguignon un pacte de défense mulueilc (11 juin 1474).

Charles apprenait à peine Texistence de cette ligue, à laquelle avait adhéré Ulrich de Wurieml)erg, comte régnant de Hontbéliard, que pour se venger de ce prince il faisait arrêter dans le voisinage de Thionville son jeune flis Henri et ordonnait de le conduire à Luxembourg, en déclarant qu'il ne le rendrait à la liberté que si la ville de Montbéliard lui était remise; puis, quelques jours après, Charles envoyait un corps d*armée investir cette place. Hais la garnison, composée des meilleurs soldats de B;ile et de Berne, et commandée par le brave sire de Siein, rendit inutiles toutes les attaques des Bourguignons. A la fm ceux-ci, renonçant à Tespoir de se faire ouvrir par force les portes de la ville, recoururent aux moyens dramatiques. D'après l'ordre du duc, le jeune Henri avait été conduit au camp sous Montbéliard : or, un matin, deux chevaliers l'amenèrent, chargé de chaînes, à quelque distance (les murs de la place et menacèrent de le mettre à mort si la garnison s'obstinait plus longtemps ù refuser l'entrée. Une première sommation du héraut d'armes étant demeurée sans rq)onse, on déploya sur un tertre, en face du château, un tapis de velours noir, on dépouilla le jeune Henri d'une partie de ses vêtements et on le fit agenouiller sur ce tapis ; après quoi, le bourreau leva le glaive sur sa tète, prêt à frap|)er au premier signal. En ce moment solennel le héraut d'armes répéta U sommation, c C'est contre tout droit et toute loyauté, Gt alors crier le sire de Steio, que monseigneur est entre vos mains. Vous pouvez bien le tuer, mais non pas avec hii la maison de Wurteml)erg. Mon devoir est enva*s tous ceux de cette noble maison ; ils vengeront celui que vous voulez mettre à mort. » Cette énergique et courageuse protestation Gt comprendre aux Bourguignons l'inutilité de pousser plus loin leur odieuse parade, qu'ils n'avaient jouée du reste que dans l'espoir d'arracher au coiumandant de la place un acte de capilidation en surprenant sa pitié; ib s*en linreut donc à la menace, et ramenèrent au camp le fils du comte Ulrich. Peu de temps après, les bourgeois de Montbéliard et la garnison virent, du liaut des murs, les asrsiégoants s'éloigner de la ville. Quant au malheureux jeune prince, il ne devait recouvrer sa Iil)erté ({u'après la mort de Charles le Téméraire : mais les épreuves par lesquelles on l'avait fait passer, et les rigueurs d'une captivité de trois ans Favaieut rendu fou.

La ligue allemande formée contre le Bourguignon porta promptement ses fruits : son |)remier acte fut une révolte. Impatiente d'en finir avec la brutale tyrannie du sire de Haf^emhach, les Alsaciens se soulevèrent, se saisirent de la personne du i^'oiiverneur et le dénipitcrent devant la |)orte de Brisaeh, le 9 mai 1474, k la suite d*une sentence qu'avaient rendue vingt-sept juges délégués piir les villes du voisi-

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Quelques jours après, une année de dix-huit mille honunes entrait dans la Comté. Cette armée, composée d'Alsaciens, d'Autrichiens, de Suisses principalement, et qui portait une croix blanche en signe d'union, arriva devant Héricourt, place située entre Montbéliard et Béfort. Le siège commença ; mais bien que les alliés eussent avec eux de rartillerie, la brèche ne s'ouvrit que lentement. Comme la saison était rigoureuse, et que les Suisses avaient peu de vivres, on se disposait à donner l'assaut, lorsqu'afriva le comte de Biamont, maréchal de Bourgogne, avec cinq mille combattants. Le comte de Bomont ne tarda pas à le joindre, amenant huit mille gens de pied et douze mille cavaliers, ce qui portait k vingt-cinq mille hommes l'armée bourguignonne. Le comte de Bomont se plaça dans une position avantageuse : il mit im bois à sa gauche, un étang à sa droite, de sorte qu*on ne pouvait le prendre en flanc, et qu'il Tallait venir l'attaquer de face. Les alliés réglèrent ainsi leur ordre de bataille : les Alsaciens Turent laissés à la garde du camp pour repousser les sorties de la garnison d'Héricourt ; les Suisses, armés de leurs longues piques, s'avancèrent en belle ordonnance vers l'ennemi ; les Autrichiens, qui formaient la cavalerie, se tinrent en réserve derrière eux.

Les Suisses engagèrent l'attaque, et leur choc fut terrible. Certes les Bourguignons éLiient de vaillants soldats; mais ils n'avaient jamais rien vu de pareil à l'élan furieux de leurs adversaires. « Ces cris épouvantables, cette ardeur à s'exciter, à se surpasser les uns les autres, cette impétuosité irrésistible, eurent bientôt jeté l'efrroi parmi l'armée du comte de Bomont. Son infanterie fut rompue. L'i cavalerie essaya de venir l'appuyer et d'arrêter la marche des Suisses. Les longues piques ne laissèrent point approcher les chevaux. Le nombre des assaillants semblait s*accroitre à chaque moment, et leur atLique devenait plus vive. Le combat ne duni guère. Le désordre et le désespoir se mirent parmi les Bourguignons. Leur cavalerie prit la fuite comme leur infanterie : a Nous ne pouvons le^i atteindre; h vous maintenant, » criaient les Suisses aux cavaliers de l'armée, qui n'avaient encore pris aucune part au combat. Alors les hommes d'armes autrichiens et les nobles de Souabe connnencèrent à se lancer à la poursuite des fuyards. « Chevauchez hanli- « ment, cliers seigneurs, leur criaient les Suisses ; nous sommes là jiour vous souc tenir. » La déroute fut complète et sanglante; la cavalerie des alliés n'éprouv.-i aucune résistance, et arriva jusqu'à Passavant, où la veille s'était réunie Tannée du comte de Bomont. Les bagages et les nuinitions furent pillés; le feu fut mis au village.... Le carnage avait été grand : plus de deux mille hommes restèrent sur le champ de bataille; de huit cents habitants de Faucogney, qui i^assaicnt pour les plus vaillants de la Conité de Bourgogne, il n'en revint qu'un sur dix. Les Suisses, accoutumés à leurs cruelles guerres contre les Autrichiens, n'avaient jamais su ce que c'était que mettre à rançon ; ils n'accordaient merci à |>ersonne, et munnuraieiit beaiicouppourunesoixauLiinede prisonnicri qu'avaient faits les hommes d'amies*. »

La bataille d'Iléricourt s'était livrée le 13 novembre liTi. La Comté eut cniellement à souffrir des suites de la défaite bourguignonne : les alliés, après leur vietoirc, se répandirent à travers le pays; et, tmdis qu'ils prenaient et pillaient Bla-

> Baraxte, Hiêloire des ducs de Itourgogne, lome VI, page 441.

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rnoot, Ponl-de-Roklc, risle-siir-lc-Douhs, Granges, Grannnont, Clerval, qu'ils ineeDdiaiait el saccageaient tout, depuis Luxeuil jusqu'à la vallée de Morteau, des lundes lorraines et chanipenoises entraient de leur côté dans la province ; elles s'emparaient de Jussey, Saint-Kenn, (^hariez, Jonvelle, ruinaient Chaniplitte, couraient b campagne de Gray, dévasLucnt enfin une partit; du bailliage d'Amont. Tous ces ravageurs avaient le champ d*autant plus libre, (|ue nulles troupes ne se trouvaient U pour s*opposer à leurs excès. Charles le Téméraire, avec ses guerres conlittueiles ec ses folles entreprises, qui l'obligeiiient à tenir constamment sur pied des forces considérables, avait dépeuplé le pays de ses défenseurs : les villes, au lieu tle garnisons, ne compLiient (|ue des bourgeois ine\|)érimentés au métier des armes; les clulleaux, privés de leurs vaillants seigneurs, dont la plu|)art combattaient sous les bannières ducales, laissaient les campagnes sans protection : et ce n'étaient pas quelques centaines de bourgeois inaguerris, ou quelques milliers de giaysans isolés et sans chefs, qui pouvaient essayer de lutter contre des ennemis aussi nombreux que redoutables. Par bonheur que, d'un côté, Thiver survint |)our sauver la Comté d'une invasion complète; que, de l'autre, les maladies et la disette commencèrent à se faire assez vivement sentir dans l'armée des alliés, pour les contraindre à quitter le pays et regagner leurs foyers resiK'ciifs. Ce n*est |)as à dire cependant que les rigueurs de la s^iison mirent un terme aux hostilités : les alliés, en sse retirant, avaient eu soin de laisser dans Iléricourt une garnison autrichienne, laquelle ne cessa, durant tout Thiver, de ravager les campagnes environnantes. fendant ce temps, les Suisses, qui s'ét^iient assurés de plusieurs imssages du Jura, faisaient des Courses fréquentes dans la partie orientale de la province; et, non contents de piller, ils détruisaient |>ar le fer et la llamme ce qu'ils ne |)Ouvaient emporter. Dans une de leurs cruelles incursions, ils jirirenl et rasèrent le lieau chiteau d'Illens, appartenant au sire de k\ Baume, secréUiire du duc de Bourgogne. Wne autre fois, s'étant rendus maîtres du bourg de Jougne, malgré les bonnes muvailles qui reotouraieut, ils le réduisirent en cendres, après avoir fait passer au III «le répée la garnison, cou)posée de trois cents hommes. Mais ce n'était là que le lirélude de plus grands désastres. Vers les derniers jours de mars i iTr>, treize cents Suisses des cantons de Soleure, Berne et Lucerne descendirent de leurs mont«'ignes, au refrain d'un chant de guerre (pi'ils devaient bientôt entonner sur de glorieux champs de bataille ; ils franchirent le Jura, se jetèrent h travers le val du S;)ugeois, et le 2 avril ils arrivèrent inopinément devant Pont«irlier, dont ils s'emparèrent sans résistance. Cinq jours après, ils se rendaient maîtres du château et en passaient au fil de répée la garnison avec son chef Etienne de Saint-Mauhs. La ville renfemiait un butin considérable; elle fut livrée au pillage, ainsi (|ue le château, où Ton avait lesserré de grandes richesses, en argent surtout.

Les vainqueurs s'étaient établis sans nulle précaution dans la place, et, pleins de conliance, ils passaient leur temps à boire et à manger, lors(iu'ils a|)prirent qu'Antoine de Luxembourg, gouverneur de la Comté, et Louis de (^halon, sire de ChAtelguyon, s'avançaient îiu secours de Ponlarlier, à la tête de douze mille hommes. l*our les treize cents Suisses, la position était critiipie : ce|MM)dant ils ne se trou- Wèrenl pas en prési'nce du danger, et résolurent de sn[)plé«T par le courage à ce

ses FRANCHE -COMTÉ ANCIENNE ET MODERNE.

qui leur manquait en force numérique. Ils tinrent parole. Attaqués par ravant-ganle de Tarmée, sous les ordres du sire de Châtelguyon, ils se défendirent avec une bravoure qui rendit le combat opiniâtre et sanglant; mais le sire de Chûtelguyon ayant été renversé d'un coup de pique dans le fossé, les siens lâchèrent prise pour se retirer au bourg de la Rivière, où venait d'arriver Antoine de Luxembourg. Les Suisses toutefois n'avaient acheté le succès qu'au prix d'assez grandes pertes, et ces |)ertes étaient pour eux d'autant plus sensibles, qu'ils ne se trouvaient pas en nombre. Dans la crainte alors de ne pouvoir soutenir assez avantageusement un nouvel assaut contre toutes les forces bourguignonnes réunies, ils se retirèrent en bon onlre, pendant la nuit, avec leurs chariots chargés de butin ; mais, avant de quitter la ville, ils la li\Tèrent aux flammes, et ce fut h la lueur d'un embrasement auquel ils ajoutèrent l'incendie des villages placés sur le chemin de leur retraite, qu'ils regagnèrent la frontière de leur pays. La Comté ne resta pas longtemps sans avoir h subir de nouveau la présence de ces terribles montagnards : h peine rentrés chez eux, ils recommencèrent leurs excursions, et chaque fois ils laissaient derrière eux des traces douloureuses de leur passage.

Pendant que les Suisses désolaient ainsi la Comté, les Français couraient le ducbo de Bourgogne; le duc René de Lorraine, que les habiles menées de Louis XI avaient lini par détacher de l'alliance de Charles le Téméraire, ravageait le Luxembourg, province du domaine bourguignon ; et le roi de France lui-même avait mis en campagne ses gens d'armes, qui < gâtoient les pays d'Artois et de Picardie en y menant guerre âprement et cruellement. » Mais que faisait le duc de Bourgogne, dans le moment où l'on envahissait ainsi ses provinces? Il était toujours anété devant cette fatale ville de Neuss, qu'il ne pouvait réussir à prendre, et dont il s'obstinait à ne pas quitter le siège, malgré les avis de ses seniteurs, malgré les invitations réitérées de son allié Edouard d'Angleterre, qui lui annonçait son prochain débarquement à Calais. Dieu, comme disaient les hommes sages de Bourgogne, semblait avoir troublé le sens et l'entendement du duc.

A la fin cependant, la position du Bourguignon devint si critique, et le roi d'Angleterre le pressait tellement, qu'il dut faire h son orgueil l'immense sacrifice d*abandonner son entreprise : il se décida donc à conclure une trêve; et c'était pour aboutir h ce triste résultat qu'il avait passé près de onze mois devant une bicoque, â s'épuiser en travaux ruineux, en efTorts incroyables ; et c'était lorsque la plare pouvait à peine encore tenir une semaine, qu'il se voyait obligé de se retirer ! Il leva son camp le 37 juin 1475. A neuf jours de là, le S juillet, Edouard IV dânrquait fk Cillais. Le Bourguignon se rendit auprès de lui ; mais ce fut seul, pour ainsi dire, qu'il vint le trouver : sa magnifique armée s'était fondue au siège de Neuss. Le roi d'Angleterre, dont les forces ne se composaient en grande partie que de nouvelles levées, et qui comptait principalement sur le concours des vieilles bandes bourguignonnes pour vaincre Louis XI, commença bientôt à se repentir d'avoir eotrcpris trop légèrement son expédition : Louis XI, instruit de ce qui se passait, fit au piinfr Ëilouard des ouvertures de paix (|ue celui-ci s'empressa d'accueillir; et le résultat le plus immédiat do ce rapprochement fut une rupture complète entre l'Anglais el le Itourguignon.

FRANCHE -COMTÉ ALLEMANDE. SeO

Charles le Téméraire, vovaiit Tinvasion de la France manqiiéc, cherclia dos déikNiiinageuients ailleurs : ce fut sur le duc Rcnr de Lorraine que tomba sa colère. Od vieDt de dire que René avait profité du séjour de Charles devant Neuss, pour ealrer à main année dans le Luxendtourg et pour ravager ce pays : cela donnatt au Bourguignon le droit d*user de représailles, et il n*y manqua pas. En même temps que Charles envahissait la Lorraine, il signait avec Louis XI une trêve qui devait, au nM>yen d*un parjure, lui faciliter la conquête de cette province : la condition principale de la trêve était la fierté du connétable de Saint-Pol, seigneur aussi déloyal qu'ambitieux, et qui tout à la fois officier du roi de France et vass.'d du duc lia Bouifogue, les avait servis et trahis tour à toiu*, selon ses intérêts du moment. D fut convenu que celui des deux princes qui s*emparerait le premier du connétable en ferait justice sous les huit jours, ou le livrerait h Tautre, comme coupable de lèse-majesté. Saint-Pol, dans Tespoir d*échapper aux deux ennemis qui se vendaient Butiicllement sa vie, écrivit d'alK)rd h Louis XI pour t^îcher de se disculper ; mais le sens équivoque et sinistre de la réponse du roi, qui mandait au connéUible de venir le trouver, pour ce qu'étant empêché eu beaucoup de grandes affaires, il avait bim brstoiu d^une tête comme la sienne, lui lit comprendre que sa cause était perdue de ce côté. Alors il ne lui resta plus qu*à se livrer à la pitié du duc de bourgogne, dont il avait été longtemps le compagnon (Farmes et le guide, et il vint chercher un refuge h Mons; mais il y fut aussitôt arrêté, par ordre du duc. Kn vain le connétable suppiia-t-il celui-ci dans les termes les plus louchants; en vain lui rap|>ela-tHl ses anciens services, leur ancienne amitié : < Dites-lui, répondit le Bourguignon à ses messagers, qu*il a perdu son pa|)ier et son espérance. »

Au moment de Tarrestation de Saint-Pol, le duc guerroyait en Lorraine. Sommé par IxHiis XI d'exécuter la clause du traité relative au connét;d)le, (iharles ne voulut le livrer qu*à deux conditions : la première, que le roi ne secourrait pas la Lorraine ; h seconde, que le roi reconnaîtrait la validité des comiuêtes faites par les armes bourguignonnes en ce ims : et Louis XI, n'écoutant que sa haine implacable contn* Saint-PuI, consentit à cette honteuse transaction. Le connétable fut alors remis entre les mains des gens du roi, qui ramenèrent à Paris et renfermèrent à la Bastille. I^^ |»arleuieut instruisit son procès : la preuve des noud)reuses félonies de ce personnage ét;iit si manifeste, ipi* il ne put rien dés:ivouer, et les ju^'cs le eondamnèn*nt à la d(Va|Htalion. Mais avant que sa tête eut roulé sous la hache <lu bourreau, (Jiarles le Téméraire a\ait recueilli le prix du sai^g : il sVtait emparé successivement de toutes les places de bi Lorraine, et Nancy, la capiLide du dnelié, Tavait reeu iriomplialiMuent dans ses nuu*s. Pendant cette campagne, Saint-Loup sur TAngronne, ville appartenant alors aux ducs de Uar, eut beaucoup h soniïrir de la vioknce des armes bourguignonnes.

Pour Charles le Téméraire, cette con(|uête de la lorraine était la plus belle, la plus utile qu'il piit désirer; ce|»endant elle ne salislit [loint son ambition. Déjh d'autres pensées lui travaillaient le cerveau : « il tachait à Uinl de chost's grandes, dit Comines, qu'il n*avait |ias le leuips à vivre pour les mettre à fin, et étaient presi|uc im|)0ssibles; la moitié de l'Europe ne Ceût su contenter, » Maintenant qu'il avait la lorraine, il lui fallait la Ihrovence, il lui fallait la Suisse'. I^ sucei s de

ses dernières armes avait réveillé plus vivaces chez lui les idées de royauté; mais cette rois ses désirs ne se bornaient plus à la reconstitution de l'ancien royaume de Bourgogne : son imagination n'allait rien moins qu*à rêver la réunion des anciens royaumes de Bourgogne et de Lorraine ! Il faut dire qu'au moment de la conquête de Lorraine, Charles le Téméraire disposait de moyens d'action qui pouvaient le rendre plus redouLible que jamais; et, si ce prince eût eu les qualités de rhomme réellement supérieur, peut-être ses espérances Tussent-elles devenues des réalités. Tout, en efTct, semblait concourir h la réussite de ses desseins : il venait de se rap« procher de l'empereur Frédéric III et de signer une alliance avec lui ; il était sur le point de se voir en possession de la Provence, que le souverain de ce pays consentait h lui céder; il disposait de la maison de Savoie comme de la sienne propre; il avait le duc de Milan pour allié. QuMI vînt à bout de soumettre la Suisse, et toutes les terres depuis l'Océan jus(iu'à la Méditerranée se trouvaient sous son obéissance. Le Bourguignon résolut donc une campagne contre les Suisses, en se pronoettant de les châtier d'une manière terrible ; outre l'intérêt politique qui le poussait h celte guerre, il était mû d'une haine furieuse contre les montagnards helvétiens : son alliance qu'ils avaient abandonnée pour celle de la France et de l' Autriche, le souvenir de la bataille d'IIéricourt, les ravages commis par eux dans la Comté de Bourgogne après cette bataille, la prise et l'incendie de Pontarlier, la destruction de plusieurs châteaux, l'occupation de plusieurs forteresses, tous ces griefs avaient allumé dans son cœur une telle ardeur de vengeance, qu'il ne voidut pas même attendre le printemps pour entrer en campagne. Il mit en mouvement son armée, dès les premiers jours de janvier H76.

À cette nouvelle, les Suisses furent saisis de crainte : ils envoyèrent h Charles le Téméraire une ambassade pour le supplier de renoncer i son entreprise ; ils oflArirent même de lui faire des réparations et d'abandonner l'alliance du roi de France : c Monseigneur, dit au duc l'un des envoyés, vous n'av^ rien à gagner contre nous; notre i)ays est pauvre et stérile ; les éperons et les mors des chevaux de votre armée valent plus d'argent que tous les hommes de nos territoires n'en sauraient payer pour leurs rançons, s'ils étaient tous pris. » Hais rien ne put ébranler la résolution de cet homme de fer : ni le langage, plein de soumission, des députés suisses ; ni les lettres du roi Louis XI, qui, craignant le succès des armes bourguignonnes, le conjurait de laisser en paix ces pauvres gens ; ni les conseils de ses plus dévoués serviteurs, entre autres du chevalier franc-comtois Simon de Cléron, lequel connaissait parfaitement le pays, et représentait au duc < que la nation suisse était invincible dans ses montagnes, que tout homme en état de porter les armes y était soldat, qu'elle était jalouse jusqu'à la fureur de sa liberté, et qu'il faudrait tuer Jusqu'au dernier de ses hal)iLnnts pour la subjuguer. » Charles le Téméraire n'écoulait rien : h ce prince orgueilleux, qu'aucune considération humaine, qu'aucune sympathie ne pouvait émouvoir, il fallait une leçon. Les événements allaient se charger de la lui donner éclatante et cruelle.

Charies avait fait pour son expédition des apprêts formidables, comme s'il eût voulu conquérir l'Europe : une armée, qui ne comptait pas moins de quarante mille combattants; une artillerie, la plus nombreuse et la plus belle qu'on eût jamais

FRANCllR * COMTÉ ALLEMANDE. 371

\Ui'. un incroyable approvisionnement de munitions ei de vivres, voiià quelles êlaieol ncs forces et ses ressources. Maintenant, que Ton ajoute à ce vaste appareil luilitiiire le déploiement d*un faste sans exemple, c'est-à-dire que Ton se représente le magnifique duc de Bourgogne traînant avec lui toutes ses richesses, ses joyaux, ses fianircs, sa chapelle, sa vaisselle de venneil, d*or et d*argent, et marchant entouré de serviteurs, de pages et d*archers brillants de broderies et de dorures ; que Ton mêle à cet attirail de luxe oriental, à cette multitude de gens de guerre, une foule de valets, de marchands, de filles de joie, et que Ton se demande si dans ce Charles le Téméraire allant attaquer la pauvre et montagneuse Uelvétie, on ne croit fos retrouver Xerxës le Superbe s*avançant à la conquête de la pauvre et montagneuse Oèce.

Ce que firent les Grecs, Thistoire nous Ta dit : tous se levèrent, prêts à mourir pour la défense du sol de la patrie; et les vaillants fils des Hellènes sauvèrent leur IKiys, en immortalisant h Salamine, aux Thermopyles, k Marathon, la honte de }ierxès. Ce que firent les Suisses, on le sait : ces héroïques paysans en appelèrent à leur patriotisme pour rester indépendants et libres, et les échos de leurs montagnes ont porté partout le nom des victoires qui les vengèrent de leur orgueilleux agresseur.

Charies le Téméraire était entré dans TUelvétie par le Jura. Les Suisses, k son a|>proctie, avaient évacué les forteresses d*Orbe et d*Yverdun, non sans avoir soutenu de brillants engagen>ente contre Tavanl-garde ennemie, et ils s*étaient retirés, au nombre de huit cents, à Granson, sur la rive occidentale du lac de Neufcbitel. L*armée bourguignonne vint mettre le siège devant cette place ; mais les gens de la i;amison, malgré leur faiblesse numérique, se défendirent avec tant d*héroïsine, qu*d fallut renoncer à les réduire par la force : alors on eut recours h la trahison. In gentilhomme allemand au service du duc s*étant rendu auprès d*eux en parlementaire, il leur dit, pour les ébranler, que Ton avait surpris et brûlé Fribourg, que Ton allait entrer à Berne, et qu'ensuite on marcherait sur Luceme ; que, dans a^t état des choses, ils ne devaient plus espérer d'être secourus; qu'ils feraieut donc sagement de ne pas prolonger une résistance inutile, et que s'ils se luttaient de profiter des bonnes dispositions de monseigneur de Bourgogne à leur égard, monseigiK*ur« |>iein d'estime pour leur vaillance, leur accorderait la vie s;mve. Les Suisses cruri*nt aux p^iroles de ce félon gentilhomme, et sans nulle défiance ils sortirent du château, sous sa conduite, pour se présenter devant le duc. Mais à |>eine étaient-ils friitrés ilans le camp, que le duc les faisait attacher dix par dix, quinze par quinze, les mains derrière le dos, et, après les avoir livrés aux railleries de ses soldats, il ordonnait de se délxuTasser d'eux : le lendemain, quatre cents de ces infortunés étaient pendus aux branches des arbres voisins; le surlendemain, on jeLiit le reste dans le lac. Lâche et cruel acte de félonie, qui api>elait d'implac^tbles représailles ! EIU^ allaient venir.

L'armée suisse, forte de vingt mille hommes aussi remplis de courage qu'inqiau»-iii> de venger la mort «le leurs frères, résolut de marcher droit aux Bourguignons, t*i d'un |»as ferme elle descendit les hauteurs de Nenfchâtel. Le duc de lk>urgogne, <{Ui ne voulait |>ns laissir à ces villaiiis l'honneur d*atta(|uer les premiers, sortit de

ses retranchements pour aller au-devant (l*eiix, e(, prenant avec lui les archers de Sc'i garde, il s'avança par un chemin étroit, resserré, difficile, où la cavalerie ne pouvait se déployer. Jamais, au point de vue de la science militaire, fautes plus grossières n'avaient été commises : sans compter d'abord qu'il ne convenait pas de voir un cher d'armée se mettre h la tête d'une avant-garde ; sans considérer non plus, qu'au lieu de former cette avant-garde de l'élite des hommes d*armes, il eût au moins fallu n'y faire figurer que des arquebusiers et des gens de trait, n'était-ce pas méconnaître les principes les plus élémentaires de l'art de la guerre que de choisir un champ de bataille où les cavaliers ne se pouvaient mouvoir? Hais le duc n'écoutait rien, ni remontrances ni conseils : chez lui, l'orgueil, rentétementy l'outrecuidance allaient si loin, « qu'il en était venu, dit Comines, à agir contre ce que son intérêt requérait le plus évidemment, contre ce qu'il savait et entendait mieux que tout autre dix ans auparavant. »

L'avant-garde suisse et l'avant-garde bourguignonne se rencontrèrent près d'uo château nommé Vaux-Marcus. Lorsque les Suisses furent arrivés à quelque cent pas de leurs adversiiires, ils s'agenouillèrent, se découvrirent la tête et se recommandèrent à Dieu, «ils demandent merci, criaient les Bourguignons; voyez ces vilains, (|ui nous veulent faire la guerre, et n'osent pas même la commencer. — Par saint Georges, disait le duc, nous aurons bientôt détruit ces chiens d'Allemands, et tout ce (|u'ils possèdent sera pour nous. » Insolentes paroles qui allaient recevoir un cruel démenti. Les Suisses se sont relevés : ils se forment en bataillon carré, sous la conduite de Nicolas de Scharnacthal, avoyer de Berne, et, se faisant un rempart de leurs hallebardes, ils se précipitent au pas de course, ils tombent comme une masse de fer sur les gens du duc Charles. Les cavaliers bourguignons soutiennent \'aillamment le choc des formidables montagnards : mais en vain les chargent-ils à plusieurs reprises; tous leurs efTorls viennent se briser contre les pointes serrées des hallebardes suisses, et l'avant-garde du duc, meurtrie, culbutée, se replie en tumulte sur le centre de l'année. Au moment où Charies commençait à rétablir un peu d'ordre parmi les siens, ou entend retentir dans la montagne les longs et sau vages mugissements du Taureau d'Uvi et de la Vache d'VnterwaUlen (on nommait ainsi deux trom|)es d'une monstrueuse grandeur (|ue les Suisses prétendaient avoir été données à leurs aïeux par Pépin et Charlemagne); en même temps, le second cor|)s de l'armée suisse descendait, tête baissée, des hauteurs, et, s'avançant à grands pas, au cri de Cranson ! Giwmm ! ils tournent le lieu du combat pour déboucher sur le flanc de l'ennemi. La vue de ces nouveaux combattants, les retentissements prolongés et terribles des trompes dTnterwalden et d'Uri, répandent une terreur panique parmi les Bourguignons, et c'est alors moins une bataille qu'un sauve qui peut. La fureur et le désespoir de Charles pour retenir les fuyards deviennent inutiles : il a beau les rappeler, les menacer, les frapjHîr k coups d*épée; tout se disperse, tout s'c'parpille sans songera défendre le camp. Leduc lui-même, épuisé de fatigue, de douleur et de rage, et n'ayant plus à ses côtés que cinq cavaliers, se voit à son tour obligé (1«î prendre la fuite. Il courut sans s'arrêter jusiiu'ati chàtrau de Jougno, à six lieues de (iranson. '(Ah ! monseigneur, lui disait son fou pendant celle relrail<% nous voilà bien annibalisés ! »

Ch^irles le Téméraire laissait sur le champ de bataille toute son artillerie, tout son attirail de munitions et d*armes, son trésor, ses joyaux, ses vêtements, ses parures, ses magnifiques draperies, ses riches tentures de velours et de soie, sa vaisselle estimée trois millions d*écus, sa chapelle remplie de châsses et de statues d*or, d'argent et de cristal ; en un mot, < rien ne se sauva que les personnes. » Les vainqueurs se partagèrent cet immense butin ; mais ces hommes étaient si pauvres et si primitifs, qu'ils ne connaissaient pas même la valeur des objets tombés en leur possession : ils coupaient comme de la toile commune et se distribuaient en morceaux les draps d*or et de soie, les damas, les tipis d*Arras, les dentelles de Flandre; ils prenaient les plats d'argent pour de Tétain, les vases d'or pour du cuivre, les diamants pour du verre. Un paysan ramassa sur la route et vendit |)Our un écu le plus gros des diamants du duc, celui-là même que le pape Jules II acheta plus lard au prix de vingt mille ducats d'or, et qui orne à présent la tiare du saint-père. Les Suisses apprécièrent mieux les canons, bombardes et couloTines, les armes offensives et défensives de toutes sortes, qu'ils trouvèrent dans le camp bourguignon ; ils se partagèrent h Tamiable ces divers objets et se retirèrent ensuite chacun en leurs cantons resi^ectifs ; mais, avant de regagner leurs montagnes, ils reprirent Granson, et la vue des arbres où pendaient encore les cadavres de leurs frères, allumant en leurs cœurs un implacable désir de vengeance, ils pendirent par représailles, ils jetèrent dans le lac toute la garnison bourguignonne.

Ce fut le samedi i mars 1478 que les Suisses remportèrent leur grande victoire, la plus éclatante que jamais gens de communes aient gagnée. Elle combla d'allé- ;^resse le cœur de Louis XI, qui lit allumer des feux de joie par toute la France, et profita du désastre de Granson pour enlever à Charles le Téméraire quelques-uns de ses alliés. C'est ainsi, par exemple, qu'il força le vieux duc René, celui-là même qui voulait céder son comté de Provence au Bourguignon, à rompre complètement avec re prince; c'est ainsi qu'il ramena dans l'alliance de la France le duc de Milan et la durhesse Yolande de Savoie.

Ouant à Charies, Thumiliation qu'il av:iit ressentie de sa défaite était si profonde, qu'il ne put n»sister à la violence de ses émotions et devint fou de douleur. Renfermé d.ins s;i retraite, il vivait seul, inal)ordal)le, il ne voulait voir personne. Lui qui «ronlinaire ne buvait jamais de vin, il se mit à s'enivrer iwur étourdir ses sombres |M.*iis4''es, et finit par tomber malade. Peut-être eiU-it succombé sous les suites du Itoiileverseinenl physi(|ue qu'il avait éprouvé, si les secours d'un habile médecin itali«»n ne fussent venus le rendre à lui-même. Alors il reprit sa vie accoulumée, et, U* drsir de la vengeance faisant succéder à son abattement une activité fiévreuse, il ne songea |»liis ((u'à reformer une nouvelle armée. I^ contrainte ramena sous SIS bannitTcs une jwrtie des fuyards de Granson, car il avait enjoint aux gouverneurs de ses provinces d'envoyer au pil»et tous ceux qui rentreraient dans leurs foyers. Il leva im homnie sur six, un denier sur six; et, outre les secours qu'il tira des Hour^'Oî^nes et de Picardie, il reçut des Pays-Bas un renfort de onre mille lininnus, il prit à son ser\ice sept niille auxiliaires, tint anglais que tombants; puis, ( oniuh' il n*av.iit plus d'artillerie, il lit fondre les cloches «les églises du [lays de \ aud cl de la Comté pour en forger des canons, il fit rcciterchcr jusque dans les

maisons de ses sujets les inéUux propres à la guerre. Le duc se retrouva bientôi à la tête d*uDe armée presque aussi nombreuse que la première ; et dès le commencement du mois de juin, il rentrait en Suisse, en se dirigeant sur Moral, ville du canton de Berne. Mais les Suisses, de leur côté, ne s*étaient pas endormis sur le^ trophées de leur grande victoire. Bien qu'ils ne s'attendissent pas h voir leur ennemi vaincu reprendre de sitôt roiïensive, ils s'étaient mis sur leurs gardes : ils avaient fortifié leurs villes, rassemblé de nouvelles troupes, demandé des secours à leurs amis d'Allemagne et de Lorraine ; de sorte qu'ils se trouvèrent en mesure de répondre aux événements.

Il y avait d^à neuf jours que Charles le Téméraire assiégeait Morat, sans pouvoir s'en rendre maître malgré ses eiïorts désespérés, lorsque l'armée suisse, forte de trente mille vaillants soldats, apparut sur les hauteurs qui dominent la ville. Aussitôt les Bourguignons sortirent de leurs retranchements et vinrent se ranger en bataille pour recevoir le choc des montagnards; mais, voyant que l'ennemi restait immobile sur ses hauteurs, ils rentrèrent au camp. Hans de Halwill, qui commandait l'avantgarde suisse, n'attendait que ce moment pour agir : «Il est temps ! s*écria-t-il. Allons, mes amis, pensez à vos femmes, à vos enfants, à vos amoureuses, et rappelez-vous Granson. — Gransan! Granson! » répétèrent les montagnards. Et, descendant comme un torrent de la colline, ils se précipitent, rugissants et terribles, sur le camp de Bourgogne, qu'ils attaquent de front. Ce fut alors une rude et sanglante bataille. Les Suisses sont repoussés plusieurs fois; mais, malgré l'artillerie bourguignonne qui les décime, malgré les charges répétées de cavalerie que Charles fait en personne sur eux, ils ne se montrent que plus ardents à braver le péril, h braver la mort. Pendant ce temps, les sauvages mugissements du Taureau d'Un (*t de la Vache d'Unter^alden s'entendaient sur la montagne. Tout k coup, de grantis cris partent du camp bourguignon ; un tumulte efTroyable s'élève : Hans de Halwill venait avec son avant-garde de se glisser derrière les retranchements et de pénétrer dans les quartiei*s du duc, tandis qu'un autre corps de l'armée suisse, forçant la haie qui fermait le camp, s'emparait de l'artillerie et la tournait aussitôt eontre les Bourguignons. Ceux-ci, dès lors, virent s'échapper la victoire qu'ils avaient reganléi! quelque temps comme certaine : ils n'eurent plus qu'à se défendre, et ils le firent avec une bravoure désespérée; mais leur résistance ne servit qu'à rendre le carnage plus affreux, car ils ne tardèrent pas à se trouver enveloppés de toutes parts, ei le sol se joncha de leurs cadavres. Les vainciueurs n'accordaient point de quartier ; ils tuaient tout impitoyablement. Des dix mille Bourguignons qui périrent, plus de la moitié fut égorgée de sang-froid après la bataille; le reste se dispersa dans les montagnes du Jura.

Morat complétait Granson; le i mars attendait le H juin, et l'année 1476 avait désormais, pour l'histoire de la Suisse, deux dates qui rendent impérissable la mémoire d'un peuple.

Charles le Téméraire ne s'était échappé de la mêlée qu'en s'ouvrant un passage h la tête de trois mille cavaliers qui lui restaient, mais qui bientôt l'abandonnëreul ; et ce fut à |)eine suivi d'une dizaine de ses serviteurs, qu'il gagna Morges, sur le lac de Genève, après une course de douze lieues. Le duc se trouvait de nouveau

FRANCHE -C03ITË ALLEMANDE. 37.1

sas armée ; de plus, tout le prestige de son nom était évanoui : sMi n*avait, à CruMOB, perdu que ses richesses, c*est son honneur qu'il venait de laisser 2i Horat ; fl conmeon ne s'arrête plus sur la pente de la fatalité quand une fois on se met h la toccDdre, c'est par la perte de la vie qu'il allait couronner le désastre d'une deraière déAite.

Eb attendant, rorgueilleiix vaincu de Morat ne respirait que |K)ur la vengeance. Loi, qui se croyait un autre Annibal, lui sur (pii TEuropc avait les yeux lixés, il ne pouvait rester sous le coup de sa double humiliation ; et, soutenu par cette énergie fiévreuse que donne l'espoir de laver une grande honte, il ne songeait qu*à rentrer en Suisse à la tête d'une troisième armée. Mais pour recommencer la guerre il fallait des soldats, il fallait des subsides ; et le duc, qui n'avait ni l'un ni l'autre, convoqua les états de chacune de ses provinces afin d'en obtenir les moyens de < recouvrer son honneur. » Ici d'autres mécomptes allaient commencer.

La première protestation partit des états de la Comté de Bourgogne. Le duc, qui les avait réunis dans l'église de Saint-Anatoile à Salins, |)rit la parole et la ganta deux heures. Il fit d'abord entendre aux états qu'il fallait savoir résister «^ la mauvaise forlune, leur cita l'exemple des Romains après la bataille de Cannes, et dit (|ue les Bourguignons, jadis vainqueurs des Romains, ne devaient pas montrer moins de fonstance et de fermeté. Venant ensuite h lui-même, il leur parla de sa race, de sa puissance, de ses projets, du royaume de Bourgogne qu'il voulait établir, de la noii- ▼elle armée de qimrante mille hommes qu*il se proposait de former, et conclut en tasant chacun de ses sujets au quart de leur avoir.

Les états, épouvantés des extrémités aux(|uelles le duc voulait les entraîner, auraient désiré lui i>arler de paix ; mais c'était perdre son temps que de prononcer lemtA de paix devant un homme dont l'orgueil intraitable n'avait jamais soufTert la BOindre opposition. Cependant les députés étaient résolus à remplir leur devoir; et leur réponse, bien qu'enveloppée des formes les plus respectueuses, fut aussi ferme qne digne. Après avoir donné les louanges accoutumées à la valeur du duc, l'orateur des états lui re|)résenta < que les choses n'étaient pas telles que sou ardeur et son courage les lui faisaient voir ; que depuis plusieurs années la fleur de la noblesse et de tous ceux qui étaient habitués aux armes avait été enlevée du pays et n'y éLiit pas revenue : tant d'apprêts de guerre, tant d'équipages, tint d\irtillerie avaient exigé de si fortes dépenses, que la province se trouvait épuisée. Le commerce était interrompu. I.es ennemis avaient fait plus d'une course, brûlant les villes et les villages, dévasunt les chami». Les terres restaient en friche, et la famine menaçait le pays. L'orateur priait le duc de songer h son père, de glorieuse mémoire, qui avait fait aussi de grandes guerres, mais n'avait jamais mis en oubli le salut du pauvre peuple. La maison de Bourgogne avait bien assez de seigneuries et de puissance, sans (|u'il fàt besoin de tenter d'autres conquêtes. Du reste, pour montrer à leur prince toute leur bonne volonté, les états offraient de faire un dernier effort, et de lever trois mille hommes qui seraient employés à garder la province contre les courses de rennemi. »

Coe telle réponse n'étiit guère de nature h satisfaire le duc; aussi l'accueillit-il avec colère, en disant aux états qu'il avait cm les trouver plus vaillants et plus

dévoués, mais que par bonheur il lui restait d'autres sujets plus empressés à venger leur honneur et celui de leur souverain. Il se trompait. Les états du duché «le Bourgogne assemblés à Dijon, ceux des Pays-Bas convoqués à Bruxelles, blâmèrent énergiquement les Taules du prince et déclarèrent qu'ils ne Taideraient ni d*bomaies ni d'argent pour soutenir une guerre injuste. C'est que depuis longtemps on était fatigué de ce maître impitoyable qui se jouait du bien-être comme de la vie de sos sujets, et dont Torgucil, la tyrannie, l'ambition pesaient à tous : au peuple, (|ui l'accusait de sa misère; au clergé, qui l'accusait de la lourdeur des impôts; à la noblesse, qu'il ruinait et décimait par ses guerres continuelles : et si la haine universelle qu'on portait au duc s'était contenue tant que sa puissance le rendait n^doutable, elle éclatait, maintenant que des revers mérités l'avaient réduit à ne plus être craint. Le duc devint fou de colère : il ne pariait que d'envoyer au gibet ou «le faire décapiter tous ceux qui ne se mettraient pas corps et biens à sa disposition ; mais il s'en tint aux menaces, et il eut raison, car s'il eût essayé des moyens de rigueur, une révolte générale éclatait. S'affaissant alors dans un morne chagrin, il alla s'enfermer au fond du vieux château de la Rivière, près de Pontarlier, et y passa deux mois, sombre, farouche, inabordable, attendant toujours des soldats qui ne devaient pas venir. Pendant ce temps-là, sa fortune achevait de crouler. Ceux de ses alliés qui lui restaient encore Fabaudonnèrent, et le dua René II lui reprit en quelques jours la Lorraine. Ce fut avec une petite armée de quatorze ou quinze cents hommes seulement, que le jeune duc reconquit ses Ëtats; mais il faut dire que toutes les villes lorraines se déclarèrent en sa faveur, et qu'elles l'aidèrent i chasser leurs garnisons bourguignonnes. Nancy seul opposa de la résistance : les Bourguignons qui s'y trouvaient ne capitulèrent qu'après une défense vigoureuse ; et , le 6 octobre 1476, René faisait sa rentrée à Nancy, au milieu des cris de Joie de la |)opulation.

La nouvelle de ces événements tira le Bourguignon de son inaction funeste. Il rassembla six mille hommes, tant des débris de son armée que des levées comtoises; et, prenant son chemin par Besançon, Vesoul, Châteauneuf, Toul, il arriva, le 2â octobre, sous les murs de Nancy, dont il commença aussitôt le siège. Le duc René se trouvait trop inférieur en forces pour tenter les chances d'une luiuille : il sortit de Nancy, après avoir fait promettre aux habitants qu'ils tiendraient deux mois, courut en Suisse demander des secours à ses alliés, et par l'appât d'une forte solde il décida huit mille d'entre eux h s'enrôler. Pendant que René assemblait à Bile ses auxiliaires, la situation de Nancy devenait chaque Jour plus critique : la famine y sévissait d'une manière si rigoureuse, que la garnison en était réduite à se nourrir de la chair des chevaux, des chiens, des chats et des rats. Mais, grâce â l'âpreté lio la saison, qui faisait |)érir de froid, de misère ou de maladie l'armée bourguignonne; grâce surtout à la conduite de l'Italien Campo-Basso, l'homme en qui Charles avait le plus de confiance, et qui le trahissait pour se venger d'un soufflet que le duc lui avait donné dans un moment de colère, le siège n'avançait pas.

Enfin le duc René se nnt en marche avec ses huit mille Suisses : dès qu'il se vit assuré de leurs bonnes dispositions, il s'empressa de mander k tous les commandants des places lorraines de réunir leurs contingents; il grossit son année, chemin

PRANCHR-rOMTlt AUJ^MANim. STT

bi^nt, de Soiiabes, d* Alsaciens, do Français, et le 4 de janvier 1477 il arriva pW^s du camp l)oiirp[iiii^n avec une vingtaine de mille hommes. I>a veille, Campo-Basso avait levé le masque en désertant avec ses gens. Vainement conseilla-t-on au duc dt' Bourgogne de se retirer devant des forces quadruples des siennes : devenu plus irritahie for le malheur, et plus ahsolu dans ses volontés, il rejeta tous les avis, il s'emporta en injures contre les chevaliers qui avaient parlé de lever le siège : « Ce soir, dit-il, nous donnerons Tassant h la ville, et demain nous livrerons la batadle. » L'assaut fut donné, mais repoussé ; on se prépara pour le lendemain h la bataille.

Ctiarles s*arma dès le matin. Comme il mettait son casque, le lion doré de Bourgogne vint i se détacher du cimier et tomba : < C'est un signe du ciel, » dit-il tristement. 1^ bataille s'engagea le dimanche 5 janvier, entre les dix et omje heures. Elle dura peu. Dans les premiers moments, les hommes d'armes de Charles rem- |)ortèrent quelques légers avantages sur les cavaliers du duc de lx>rraine; mais, kirsque les Bourguignons se virent assaillis par l'avant-garde suisse, lors(|u'ih eurent entendu le retentissement des terribles trompes dTri et d*llnterwalden qui les avaient tant eiïrayés à Granson et à Morat, tout hit dit : ils se déi)andèrent et commencèrent à fuir vers les montagnes voisines. Charies a remarqué ce mouvement. Il pique des deux pour voler sur le point où se montrait h^désonirc; par ses iiN^nacis et ses exhorlalions, il ramène les fuyards et panicnt à rétablir le comiuit. Efftirts inutiles ! En un instant l'armée bourguignonne est écrasée : Cliaries voit toudier autour de lui tous ses plus braves guerriers, il voit se disper>er le peu de soldats qui lui restent, et lui-même n'a bientôt plus qu'à chercher son salut dans la fuite, .\lors il s'élança de toute la vitesse de son coursier, à travers les rangs ennemis, |K)ur regagner le quartier qu'il avait occupé |)endant le siège de Nancy ; mais on dit qu'au moment où il faisait franchir im fossé h son cheval, il fut atteint par un gentilhomme lorrain, nommé Claude de B<MUzemont, qui l'abattit d'un coup de lanci'. Le duc s<» releva et se mil en défense ; frap|>é de deux autres coups, il s'écria : Sauve le duc de Bourgogne ' Claude do B(*auzemonf, <iui était sourd, et «|nj rnit entendre : Vive le duc de Bourgogne l revint à la charge, fendit la ti^ti» à son adversaire, depuis l'oreille jusipi'à la bouche, et passa oula> sans savoir ii qui son bra*; avait donné In mort.

Quei (onlrasle et ciiinbien sont étranges h\s vicis>iludes de la fortune! Le soir iiN'UH' dt* la bataille, le due Uené, lier, joyeux, salué des acclamations populaires, fais:nt siin onlive triomphale dans sa bonne ville de Nancy. \y suriendemain de rt*tti* bataille, on trouvait dans l'étang Saint-Jean un corps mutilé, complètement nu ; la moitié de la ligure était prisi> dans la glace, et les In^tes avaient déjà mangé Tautre nioiiié : r'éiail le cadavre du duc de Ik)urgogne. On ne le nTonnut qu'à quelf|ues signes particuliers.

Telle fut à quarante-quatre ans la lin <ie ce f:uneu\ Charles de Bourgogne, le «brnier re|)i (tentant de la gnnde vass*dil«'*. Celui qui l'avait vaincu |iar la main des Siii>M*N et des Lorrains, r'était le fondateur de la royauté Ijourgeoise, c'étiit Louis M. Charles de lk)u;gogne fut le dernier duc de sa race : prince orgueilleux et jUNt«ihent sm nouihié le téméraire, il n'avait rt'iissl, |iar ses fautes, sim audution

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et ses rêves de conquête, qu*à consommer la ruine de sa maison; homme d*un caractère sombre, cruel et perfide, nul ne le regretta; personnage extraordinaire, il avait tant occupé les esprits pendant sa vie, que la crédulité populaire en fit une sorte d*étre meneilleux après sa mort : on Tut longtemps sans pouvoir s^imagincT que le grand duc d'Occident, comme on l'appelait, n'existât plus, et cette croyance contribuait à semer sur sa renommée les bruits les plus étranges, à le rendre le sujet de mille histoires fabuleuses. On l'avait vu passer à tel endroit, disaient les uns; il se tenait renfermé dans quelque château, disaient les autres; on le gardait prisonnier en Allemagne, répétait-on plus loin; et l'on s'attendait si généralement h le voir reparaître, que dix ans encore après sa mort, des gras du peuple faisaient la gageure qu'il allait revenir; que des marchands livraient gratuitement leurs marchandises, à la condition qu'on la leur payerait le double lors de son prochain retour. De tout temps les hommes ont eu l'imagination ainsi faite : lorsqu'ils voient quelqu*une de ces puissantes individualités agiter dans leurs mains les destinées des peuples, ou remplir du bruit de leur nom les échos du monde, ib se plaisent à leur donner une physionomie à part, à les environner d'un prestige qui les distingue des autres humains; ils semblent s'habituer h ne pas croire leur être matériel plus périssable que leur souvenir : et quand arrive le jour où ces brillants météores s'effacent de la terre, l'esprit des masses reste incrédule devant la pensée qu'ils ont i jamais disparu. Sans remonter aux noms des temps antiques, est-ce que Frédéric- Barl)erousse en Allemagne, don Sébastien en Portugal, Charles XII en Suède, n'ont pas été tour à tour marqués du cachet de cette existence posthume? et n*avons-nous pas vu dans notre siècle toute une génération de soldats faire survivre Napoléon h lui-même? Un vieux grenadier à qui l'on disait que son empereur était mort, ne répondait-il pas d'un air profondément convaincu : < Lui mort! on voit bien que vous ne le connaissez pas! »

PRAHCHK-GOMTË ALLEMANDE. S79

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