‹ Histoire de la Franche-Comté ancienne et moderne, précédee d'une description de cette provinceChapitre 39 sur 52 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

B^flexions sur la conquête de la Franche-Comté. — Ligue de la triple alliance. — La FrtiiAe-OMiié rendue â l'Espa^rne.— Joie du peuple. —Agitations h Itesaoçon; révolution à Salini ; trcahleii Dôlc. — Dégradation du parlement.— Enquête sur les traîtres. ^ Louis XIV et let Hollaidais. — Seconde entrée des Français en Franche-Comté. — Capitulation de Cray. — Ëlat de la Franebe- Comté. — Cai.itulation de Loiis-le-Saulnier et de Poligny. — Résistance et snceès des Ariioisicsv — Siège de Flesançon; le maréchal Vauhan. — Louis \IV à Chaudane. — Ardeur du peuple. — Capitulation.— I.t; prince de Vaudemonl à la citadelle. — Siège et capitulation de Dôle, d'Arbeù, de Salins, d'Ornans, etc. — Prise de Faucogney. — La Franche-Comté réunie à la France.— Souvenirs et regrets des Franc-Comtois. — Louis MV cl Tare de triomphe de la porte Saint- Vartin.

Qiiel(]HC tcn)ps après le rclour de Louis XIV k Saint-Gcrmaln, le père Duval, }i:éographe de Sa Majestr Très-Chréli»^nne, écrivait les lignes suivantes : e L'an 1868, le roi Louis XIV, appuyant le droit de la reine son épouse sur la Franche-Comt^, en a glorieiiseinentfait la conquête avec une promptitude surprenante; car, dansb saison dliiver que les autres princes donnent d*ordinaire à leurs divertissemeDLs Sa Majesté, en moins de quinze jours de temps, emporta ses principales places, dont chacune était capalde do tenir pendant toute une campagne conlre une puis- .santé armée. » Ce que le géographe de Sa Maje.«;té se gardait bien de dire, c'est que les autorités de ces villes avaient été gagnées à prix d*or, c'est que les secrètes in- Irigues des ministres du roi avaient semé partout la trahison, c'est que la conquête n*avait pas été disputée. Mais pouvait-on, même dans une géographie, parler du ^rrand roi sans arranger le tout au proHt de sa gloire !

De la part de la France, il était incontestablement d*une saine politique de vouloir la Franche-Comté, parce (|ue la possession de cette province fermait rentrée dn royaume à des voisins ambitieux et puissants; on ne peut disconvenir non plus (|irune conciuéte faite en quinze jours et assurée par d'immenses préparatifs, n'ait épargné à la Franche-Comté bien des épreuves et des malheurs, si ce pays eût voulu résister connue à répo(|ue de Uichclieu : mais convcnait-il au roi qui s'appelait Louis XIV de chercher le succès par des moyens semblables à ceux dont il se servit! était-il moral, j)our coi)(|uérir un pays, de commencer par en corrompre tous les fonctionnaires? était-il loyal, quand on promettait à un peuple de renouveler sa neutralité, de se jeter à Tiuiproviste sur lui? Non, cela n'était ni décent, ni moral, ni loyal. Et puis, comment qualilier cette promenade du roi, qui fait quatre-vingts lieues par le brouillard et l<^ verglas pour venir recevoir les clefs de villes gagnées à Tavance! Les poètes ont, au sujet de cette conquête, envoyé bien de l'encens à b l'ace du monar(|ue; mais Thistoire, qui n*est pas courtisane, a dû faire et a &il justice d(^ tous ces brillants mensonges, pour restituer aux actes leur véritable caractj*r<\

Cependiuil cette ron(|uéte d'une grande province en quinze jours, celle expédition condiiile avec laut de mystère et de rapidité, avaient eu en Euroi)e un immense retentissement. Les c^ibinets sVmuient en faveur de la cour de Madrid; et la Hol-

lniit!i\ l.i siitMl«\ r \ny:li'|i'rrr fnriiM'it'iil riMiv vWr^^ nmik Ii- nnin «le triph* nllinnrt\ itiir li/iii' |MMir anvtcr Ws iMnftiHPiiH'nts ilr Louis \IV Mir h iiiniinri'hle csiKignolp. Il ilfv.m v^iiiliItT l'ir.ini;^ ilr \nirhi llollnride, hi Siifdfrt rAn;:lt*lern\ les trois piiis- ^iiii'f's |irolo>t.iiit('S t|iir 1.1 r;itlinii({ue Ks|i:iKne ;iv:iil j;iilis Liiil l'oinhatliiL'N, >0 f;iin' iiu'iiiitriMiil \v\ alllirs iM vriUi iik'mik* K>|ia^'iii*, raiirii'iiiur prokvlrire liu ralholi' • isiiif. LntiJN \|V, iminifi ilt> rrtli* li;;u(\ ronstMilit a (railtT, rt lo "2 mai 1(W>H il M;rii.i la (iai\ «r.\i\-la-rjia|M'lli\ par lai|iiHI<* rKspa;nif n'-dail à la Kraiiri' les \illi'> inn.iiiiM-s sur la l.>s, i'Kscaiit et la Saiiihn*, et la rraiirt* rnulait à l'Kspapne la Kninrlir-tioiiiii'.

Ainsi, rciir Kraiirhi'-liuintr ()iii* \vs Kiaiirais tiMiaieiit latit à |»ossi'*d«*r, ils la \W' ilaii'fit »Mir(irt> nin^ fiii>. I ik» noiivelltï rniiqurtf ilt* irtt».* province ne devait |kis, il •'sf \r.ii. leur rtri' (lilliriir ipiaii'l lion Ifiir M'intilorait : il> avaient «*ii Mjin «le déiiiantfifT li'N |iniiri(»;iles tnrleri'SM's dr la iiioiiLi^'iie et tontes li-s plaees iiii|M)rtantes iln plat ]Ki\s\ il> lai>saii'n( dfs roiiijilires .î rinlehriir, vi d«'s a;;enlN jMiiir acheter les imisriniivs «pii poiirrairiil les p'in'r. lin atttMidaitt, 1«' |H*npl<* Iranc-couitois \il avec |tMi* t.i retraite di^ rrane.ii^; il l.i cfielira par des niaiiifotations i*t des njoniNViiiees. A l*cv'ini;nii, re lut ui.e IV'lf nationale : on lit soniii*r les eloehes, on tira le e.innn, on illiiiiiina Ws niaisniis et i«> éilitirt^s publies. Mais, hien a\ant le départ de la >:.irni^on fraiieaisr, des timitiles axaient éelatê dans la \ille : |-i masse dfS iSisontins s'fiail, iji's l'origine, prnnoni'fe i'nt*r^n«|neinenl eonlr»* le nou\i'l ordn* de choses; ellt' a\ait l'oinnieiicé par acriieilllr avec des rri> tie mairdiction la capitllLlliofi du 7 l('\rier l(it»8, v{ dcpiiis ce jour juMpi'à la |iai\ d'Ai\-la-(iiia|N*lle, l'a^^itatinn .ixail êle pour ainsi dire pt'riiiaiieiite. C.haipic miil. h-s :.niioiries t|i* France, placiVs ^nr la ;:i.tnde porte de rinth'! de ville, étaient aiiarhii's. I.r )<«*upN* ne crss,'iit de m luiiiner contre les ^i>u\eriieiirs; il li*s accusait irêtre les rouiplices snlilrs de la liaiHi'. il rrpcUiit ipi'il lallait faire jiistire des inl.imes et i|i*s traitres, il citait tout haut le honi des siispecls, i| \r^ appelait re*i*tintifi tle vHU\ il \onlait les lapider. I.i's rniipahli's irécliaiipérent <|ue |inr la Tiiite vm ]\\<i* châtiment ipie leur n*S4T\ail la i ii|fie populaire.

A Nilins. il y fiit plus ipie des trouliles : ce lut une |ietile ie\oliition. Dès la pif'iiiii're nuitipii suixil la nou\elle df la (»ai\. le |h.'Uple axait manih-stf |i.ir des iti> tiiinullueux sou aniuiosiie conliv les uia;;istruts suspects d't'tre xt>uiliis a l.i France. I.t hMideiiiain, il assaillait le poste de l'hôtel de xille, fNTUpe par une eiiii:|0|;iiie dt>s soliJats du roi. I.e maire, ipii iltMueurait en face, s'anna «le pistoltts. ouxrilM*s fciit^tn-s et tua sur li's premiers «pril xit : lis soMats lu po^ir imitiTi'nt l'evr-mpie liii iii.'iire: lis tirent ttMi. v\ siiiisri-tt«* (|i'i-!iar^i' picsrpr.i Imnt purlaut. plusieurs lionim«-s du iitupl*' toiiitiiTi'Hl iiiorle!li*mri:t liMppt-s; mi ;!raiid iinmlire reeurent de< lilfs^un^ pliis iiii iiioiiis ;;'*a\cs. I.'iii4li>:iialiiiu niniitait ilaiis Ii*s àni<*s ; un inculcnt xint la iMirtiT .111 l'oiiili'i'. Parmi l'S hli'sscs st* tr(i>ixail uii ciloxcii iini. atleinl d'une lialle. iifuiaiiiii !a l'iuli-ssiini : un enttp de îen. p.iiti dr' la m un \\'\\\\ pivln*. et aecompa^riir i|f ii's iiihIn n"i'|s : \ viUi ttt r.'i//c>^»'»f»/ axait •le la ri|Mi!is«' a la il^'iiiamSi* ih* ce iiMihiiiri UN. l!\:i^p«ii- p.U' un a'Ie .iiisni siiixa^i*. li* |HMi)ile sr riii' si:r l'Iiôlel de xiTe : il s*fii niirl ui;iilif. le dfxasle. eoiirt d»- l.i élu*/ h' iiiairi». di>i:t il v,icrai:e la ;t. ii^nii. .-I i! l'ii îai! :iiiiaitl e.iiv tous Ci*i\\ ipi'ii siiii|N;oiin.iit (l'.ixnir lixre la xi'Je

aux Français. Lo mouvement ne s'arrête pas là : le peuple destitue les anciennes autorités, les remplace par de nouveaux officiers de son choix, et complète s:i petite révolution en faisant ratilier par le prince d*Aremberg, gouverneur de la Franctie- Comté, réiection des magistrats qu'il venait de se donner.

A Dôle, l'explosion fut violente. I^ peuple n'avait oublié ni la trahison dont il avait été victime, ni le nom des traîtres; et dans la nuit du 10 au 11 juin sa colère édata. Il se porta en masse cbex ceux des membres du parlement et chez les magistrats que leur complicité désignait plus particulièrement h la vindicte publique ; mais sa justice ne put atteindre les coupables : les uns eurent soin de se cacher; les autres de fuir. Le peuple se vengea sur leurs hôtels ; entre autres maisons, il dévasta celle du marquis de l'Aubépin, l'un des chefs du parti français; il brisa les |>ortes et les fenêtres du conseiller Goilut, jeta dans la rue la bibliothèque qui avait appartenu à l'historien, et la dis|)ersa. Le peuple avait raison de se montrer te vengeur de l'honneur national vendu ; il avait raison de nommer tout haut et de poursuivre de son mépris et de sa colère les hommes qu'il savait coupables d'avoir trahi leurs devoirs, car il né faut jamais hésiter à faire justice des traîtres : iionte et malédiction sur eux ! Hais le peuple eut tort de s'en prendre h des livres : il eût dû respecter ces monuments de la pensée humaine ; il eût dû se rappeler qu'ils avaient été réunis |)ar la main de Louis Goilut, par la main de celui qui avait écrit la première histoire de la Franche-ilomté.

Le trouble continuait. Lautorité intervint : le maire de Dôle, à la tête de cinq ou six cents bourgeois armés, enjoignit h tous les étrangers de sortir de la ville, sous les peines les plus sévères; il fit arrêter et emprisonner plusieurs hommes du peuple, et prit les mesures les plus rigoureuses pour le rétablissement de l'ordre. Sur ces entrefaites arriva le prince d'Aremlierg, gouverneur du pays. Les agitations recommencèrent. Le peuple demanda au gouverneur la mise en liberté de ceux que l'on avait arrêtés; il exigea aussi la démission du maire, et le prince d'Arcmberg lui donna satisfaction. Le gouverneur ne s'en tint pas là : il fit convoquer la noblesse, le parlement et les notiiblcs, flétrit avec énergie la conduite des iraitrcs, déclara le parlement indigne de rester à la tête des affaires et lui signifia sa susfiension. Quelle honte \mir ce paHemenl de Dôle que l'on avait vu si national et si grand !

Après le départ du prince d*Aremberg, des commissaires vinrent des Pays-Bas pour informer contre les hommes accusés d'avoir vendu la province ; mais on n'osa pas aller jus(|u'au lK)ut de cette procédure : il y avait, dans la bourgeoisie comme dans la noblesse, tint de noms à dévoiler, tant de familles à punir de leur félonie, (|ue le cabinet de 3I:idrid donna Tordre d'arrêter les poursuites. On a dit que si les autorités de cette époque, en cédant à Louis XIV une nation indomptée jus(|u'alors, n'avaient agi ainsi ({u'en vue d'épargner son sang et de lui sauver la honte d'une conquête plus disputée, on devait remercier ces autorités. Un tel langagi» ne saurait être admis ; il offense la moralité do l'histoire. Non, l'on ne doit pas de reconnaissance à ceux qui vendent une nation, on ne leur doit que du mépris ; rien ne peut excuser des hommes qui trafiquent de l'honneur d'un peuple, quand ce iicuple veul, au contraire, sauver sa dignité. Et puis, est-il vrai que les autorités en question

KUANCHK-COMTF' EISPACNOLK. .%l!l

aitfol cédé la province iiniquemenl dans la |»ensée do iiicuap:tT le Siin^ des Franc- Conilois? Pour éclairer swi religion sur ce point, il sufiit crinteiTo^er d*unc manière ioiiartiale les documents de ri''i)0(|ue. Ils répondent «pie le st'crei mobile qui faiiait a;;ir ces Tonctionnaires n*était pas Tintérèt général, mais bien leur intérêt privé. Ces (rens-là voulaient sauver leurs feiines ot ieui*s places ; pas autre chose. Au surplus, en admettant que rintérét du pays eût seul inspiré leur comluite, ils lî eu traliissaient i^as moins leurs devoirs : ne s'étaient-ils pas engagés par serment ■ a rester fidèles â l'Espagni'? Or, si TEspagne leur avait conlié le gouvernement lie la province, ce n*était probablemeul pas pour tpfils la vendissent à Fétranger. Cqieudaal les autorités franc-comtoises n^onl pas Tait autre clios4% et i*liistoire Venge la murale publique eu attachant Tépithète de traiti'es au nom de ceux qui si> conduisent ainsi.

Mais laissons là ce sujet : de graves événements nous appellent ailleurs.

Le traité d'Aix-la-dhapelle u\'ivait été pour le roi de Kraure qu*iin moment de n'pit : ce souverain attendait iVrasion de prendre s;i revanche, et surtout de se venger i\e^ Hollandais, au.\(piels il ne pouvait pardonner leur adhésiun à ta triple alliaucc. En outre, Louis XIV, cpii aflerlait un insolent mépris pour tout autre gouimiement que le gouvernement absolu, était \m d'une haine prolonde contre les Hollandais, |)euple de protestants et île républicains; leur existence Tindi^nail, il ne voulait pas les laisser debout. Le roi leur déclara la guern» sur de frivoles prétextes, et dans le mois d'avril Urr2 il marcha contre eux h la tète d'une magnilicpie annix' de cent trente mille houunes, ccMumandét! )>ar les plus illustres ;;éuéraux, les Coudé, les Tinvnne, les Vauban, les Luxembourg. Après divers succès de. Parmée française, et smioul après ce fameux i^issage du Kliin, tant chanté par les |KR*tes, mais plus vanté (|ue (glorieux, le supi rbe Louis XIV ^lecueillit avec bauleur les avantageuses pro|)Osi(ions de paix ipii lui furent faites; ses exi^^onces et ses |>réleotions allèrent si loin, que le fteuple holl;indais, exas]»éré, puisa des forces dan^ son désespoir et chercha sou salut dans ^on dévouement : il ouvrit ses digues, il Uiil sou |Kiys sous les eaux, pour contraindre b's Français l\ se retirer. Tuis l'Luro|H.* >'énmt en sa favem* : l'Espagne, rAlleuiagne, rAnp:let«MTe, alarmées de Tambilioii de Louis XIV, se liguèn*nt contre ce souverain, et rorgueilleux monari|ue, Uh'nacé par tant d'emiemis, fut obligé de courber la tète; il é\aeua la lloilauih*, Hjais en jurant de se déiionnnagiM* aux dé)iens de l'une des puissances ipii venaient de l'arrêter dans ses projris : ci fut à rEsjiagne qu'il lit pa\er les frais de la guerre.

En effet, les Français n'av:iienl pas eiu'ore év.H-ué la Hollande, ipu^ déjà l'offensive était reprise sur d'autres poiiits. Ver> les deniiei's jcturs d.' i^invier llîTi, li duc deNavailies, à la tête d'un eorps d armt'e, entrait eu Fraiiriie-douité, se rendait maître dequebiues châteaux le long de la Saône, y laissait t\v< ;;.iriiisoMS et se jin - Nenlait sous hs uuirs de (îray avec iiualre miili' de ses meilleurs soldats. Cette place n et^iit pas en état de se défen<lre; les i-rancais, avant de rabamiouner eu h»iîS, ravalent démantelée eulii'reuieni. Depuis, le ^Gouvernement espagnol s'était coulente de la faire ivnqKuer de (piehjiies ouvrages eu terre; mais <^ ou y pouvait entrera cheval de tous les côtés, a dit Monglat. Cejtendanl <>ra\, qui ividermait

ViO FRANCHE -COMTÉ ANCIENNE ET MODERNE.

deux mille hommes, tanl soldats que miliciens, essaya de résister, tint trois jour^. et sa défense courageuse lui valut une capitulation honorable. De Gruy, le duc de Navailles se dirigea sur Vesoul. Cette ville, entièrement démantelée, n'entreprit i»as même de se défendre; elle capitula le 0 mars, et Navailles y établit son quartier général, pour fermer le passage aux troupes du vieux duc de Lorraine Charles IV. Il faut dire ({u'à la première nouvelle de Feutrée des Français en Franche-Comté, Tempereur d* Allemagne et le cabinet de Madrid s'étaient occupés de secourir cette province, et le duc de Lorraine avait reçu Tordre de s'y rendre avec un corps de cjivalerie. Il était bien temps de prendre des mesures quand l'ennemi se trouvait déjà maître de deux villes et de plusieurs forteresses! L'empereur et l'Espagne avaient aussi cherché, mais toujours trop tard, à mettre les Suisses dans leurs intérêts en les décidant à défendre la Franche-Comté. Louis XIV ne s'était pas laissi* prévenir de ce côté; il n'avait rien épargné, ni promesses ni argent, à l'effet de disposer les cantons en sa faveur, et les Suisses tirent des propositions de neutralité pour les deux Bourgognes. Le roi de France affecta d'entrer vivement dans cette pensée, mais l'empereur tergiversai : ce que voulait celui-ci, ce n'était pas h neutralité des deux Bourgognes; c'était la guerre, avec les Suisses pour alliés. Les Suisses, mécontents de l'empereur, et gagnés par les dons du roi, promirent de ne p.')s reumer ; ils s'engagèrent même à refuser le passage aux troupes impériales, et l'on verra qu'ils le firent.

Abandonnée des cantons, menacée de se voir intercepter toute espèce de secours, la Fi*anche-(^omté n'était pas diflicile h conquérir. Et les dispositions de l'intérieur rendaient encore la soumission plus certaine. L'or de Louis XIV, les intrigues de ses émissaires avaient travaillé, avaient acheté les gens influents du pays : il s'était bien rencontré quelques consciences rebelles; mais, avec l'aide de Watteville, l'enfant maudit de la Franche-Comté, un grand nombre de ces consciences avaient capitulé. Lii bourgeoisie et la noblesse comtoises ne voulaient plus rester espagnoles : d'abord elles se sentaient trop compromises vis-à-vis de FEspagne; puis l'intérêt et l'égoïsme de la première la poussaient à tout sacrifier pour conserver ses positions et ses richesses; l'orgueil et l'isolement de la seconde la poussaient à s^* jeter dans les bras de la France pour pouvoir se mêler à l'existence et à la fortune (le a4te brillante noblesse française qui jeLiit tant d'éclat. Ainsi, les soldats du prince de Condé pouvaient venir : les sympathies allaient au-de^'ant d'eux. D'autre part, l'Espagne n'avait rien fait pour assurer la défense de la Franche-Comté. Il est vrai qu'après le traité d'Aix-la-(^hapelle, et pendant que le prince d'Aremberg gouvernait la province, on avait employé les revenus du domaine à remparcr tanl bien que mal quo^iues villes, à lever quelques troupes, à pourvoir à leur subsistance ; mais au prince d' Aremberg, soucieux des intérêts de TEspagne, et généralement aimé par les Franc-Comtois, avait succédé comme gouverneur don François (■onzalèsd'Alvcda, gentilhomme espagnol, qui ne valait même pas pour l'intelligeoce le marquis d'Yenne, et qui devait, à l'exemple de celui-ci, faire passer ses iotéréL^ privés avant ceux de ses maîtres. Jusiiu'au moment où Charles d'Esté, marquis de Borgo-Maiieiro, arriva dans la Franche-Comté |>our en diriger la défense, Conzalès d'Alvéda ne s'était occupé que du soin d'augmenter sa fortune iiersonnelle; et, au

fkanghe-comtK; kspagnolk. sr.i

liai de Iravaîlier à mettre le pays en état de repousser rinvasion étrangère» il avait iidisiiosé les populations par des mesures rif^oureuses qui u*avaient pas nuMue Texcuse de la nétressité. Avec Tabandon «^ Textcrieur, avec la trahison, la faiblesse el rîDcapacité à l'intérieur, un peuple n*est-il pas vaincu d'avance T On s*appn*(a cependant à résister : Charles d Este se chargea de dérendre la place de I)6Ih, laadis que d'Alvéda surveillerait, du château de Joux, les Torterosses de Sainte- Anne et de Salins, et que le prince de Vaudeuiont, lils du vieux duc de Lorraine, te rendrait h Besançon.

Il vient d*étre dit que le duc de Navailles avait établi son quartier général ;i Vesoul, pour empêcher le duc de Lorraine d*enlr<T en Franche-Comté. Pendant c«' Mips, un détachement de Tarméo française, sous les (»rdres du sire d*Aprcmont, &*eniparail de Lons-le-Saulnier, place laissée sans (;arnison et sans unirailles. De là, le sire d'Apremont descendait sur roli^'uy, ville mal fortifii'e et «pii venait en outre frire victime d*un incendie dont les ravages avaient été horribles. Cependant les Polinois ne voulurent pas céder sans combattre ; ils résistèrent deux jours avant de capituler. F^e général français vint ensuite devant Arbois, qui n*avait pour reni- |artqu*une simple muraille de clôlure, et pour garnison une poignée de bourgeois eommandée par un gentilhomuie franc-comtois du non) de Mérona. Ct^tte petite ville était décidéi; à se défendre, et elle repoussa si vigoureusement les premières attaques de Tennerai, que crApremont se vit obligé de commencer un sirge en rifle et de faire battre la muraille avec du canon de vingt-cinq livres de balles. Ibis la population arboisiennc ne se laissa pas ébranler par les ravages de Tartillerie : on voyait les fenunes et les jeunes lilles elles-mêmes, animées de la plus nriie ardeur, travailler avec les hommes à réparer les brèches du canon, seconder toutes les entreprises, dépaver les rues el garnir de pierres les fenêtres et les lucames de leurs maisons, pour écraser rennemi s'il pénétrait dans la place. Les Arboisiens tenaient déjà depuis six jours, du ai au 30 mars, lorsque le prince di* Vaudemont, apprenant leur belle résistance, u convint avec don Francisco Con/.'dès d'Aivéda de tenter tous les moyens d'un secours pour ne laisser périr des bourgeois si fidèles et si généreux, » dit la Uelation contemporaine à la(|uelle nous empruntons ees détails.

• Ijù prince partit à cet effet de Hesançon à la tête de la noblesse et de deu\ cenL<; chevaux qu*il |)rit sur la route de Salins, où il se rendit sur les cinq heures du soir du 'M mars. Il se résolut de marcher aux ennemis dès Taube du jour du lendemain; et, ayant fait donner le signal à ceux d* Arbois par deux volées de canou tirées du château Saint-André, sni\i de la même noblesse, des deux cents chevaux, de quelque infanterie de la garnison de Salins elde plusieurs volontaires, il va druii aux ennemis, lesquels infonués de cette u)arclie, prirent résolution de quitter leur rntreprise. • Effectivement, lors(pie le princt; de VaudeuKaU arriva «levant Arbois, il ne trouva plus personne : les Français venaient de lever le siège et s él;iiei:i retirés à Poligny, où (rApren)ont avait établi ses magasins. Le prince, après avoir Illicite les Arlioisiens de leur belle conduite, revint à Hesançon. Cependant les premiers succès de farmée française en Franche-Comté avaient

déterminé le plan de campagne de Louis XIV. Ce monarque résolut de eonquéiir

rM FRANCHE - COMTE ANCIENNE ET MODERNE.

en personne la province, et vers les derniers jours d*avril il partil brusquement pour la Bourgogne, avec des renforts considérables. Le prince de Condé avait précédé le roi : dès le â5 avril nu matin, Condé, h la tête de six mille cavaliers, paraissait sur le grand chemin de Marnay, et le soir il investissait Besançon. Cette ville avait Tait de sérieux préparatifs de défense : elle était bien approvisionnée, elle renfermait une garnison, peu nombreuse il est vrai, mais bonne et renforcée par les troupes du prince de Vaudemont, qui y commandait; puis le peuple bisontin se montrait résolu h résister vigoureusement. On avait réparé le mieux possible la place, «pii n*était à cette époque entourée que d'anciens murs sans terrasse, hauts de treize pieds et larges de deux et demi ; on avait aussi commencé des travaux de fortification sur le mont Saint-Ktienne, où se trouve aujourd'hui la citadelle, et Ton avait fait construire deux demi-lunes aux portes d'Arènes et de Charmont. 3(ais les rochers de Chaudane et de Brégille, qui commandent toute la ville et dé|)assoni de leurs cimes le rocher de la citadelle, n'étaient pas compris comme h présent dans le système de défense de Besançon, et l'on verra quel parti le maréchal de Vauban sut tirer de cette circonstance.

Trois jours après l'investissement de Besançon, un trompette du prince de Condi* remettait aux gouverneurs une lettre du marquis de Listenois, lequel avait imssé du service d'Espagne au senice de France. Cette lettre invtUiit les gouverneurs à capituler, pour épargner un siège h la ville. La réponse fut que le prince de Vaudemont y commandait, et que l'on aimait mieux suivre son exemple que de se rendre à l'invitation d'un transfuge, comme le marquis de Listenois. Le prince de Condé se mit en devoir de commencer un siège dans toutes les formes ; il prépara deux attaques : l'une au pied de Chaudane, |K)ur traverser le Doubs et pénétrer dans la ville par le cliamars; l'autre, pour forcer la demi-lune construite à la porte d'Arènes. Mais diverses circonstances favorisaient les Bisontins : il faisail un tem|>s affreux; des pluies froides, prolongeant indéOniment l'hiver, rendaient difRciles et pénibles les opérations du siège. D'autre part, les Français pouvaient à peine avoir des vivres et des fourrages : les paysans franc-comtois, qui redoutaient le gouvernement à privilèges de la France, se montraient hostiles, harcelaient l'armée et gênaient les communications. Le génie du maréchal de Vauban allait tout com- |)enser. Ce grand homme de guerre fit hisser, avec des gnies et des chaînes de fer, quarante canons sur les hauteurs de Chaudane, de Brégille et d'Arènes ; il répartit ces quarante canons en cinq batteries : deux sur Chaudane, Tune à mi-cAte et l'autre au sommet du rocher; deux sur les hauteurs d'Arènes, et la dernière sur le mont Brégille. En même temps il avait fait ouvrir la tranchée au nord du Doubf, c'est-à-dire à l'endroit où Besançon n'est pas enveloppé par le repli de la rivière.

Sur ces entrefaites arriva le roi de France avec des renforts imposants. Le souverain se rendit au sommet de Chaudane et y passa la nuit du 10 mai, pour être témoin de l'attaque qui devait conimencer à la pointe du jour. Tout était prSt pour ratta(|ue projetée; mais, durant cette même nuit, les Bisontins lâchèrent une écluse, couvrirent d'eau le chamars, et, retranchés derrière l'inondation, ils réussirent à faire échouer l'entreprise. Le courage des assiégés et le mauvais temps ne pouvaient que retarder de quel(|ues jours la chute de la place : il fallait que Besancon suc-

combat devant le système d*aiuique conçu par Vauban. En eflct, dès le 13 mai au ■aiin, rartillerie royale se mit à foudroyer les murs de la porte d'Arènes, les renée permit aux assiégeants de se lojp^cr dans la contresean)e. Dans la nuit du 13

14, une batterie de dix pièces tonna sur le Tronl de la demi-lune d*Àrènes, en

iporta des pans entiers, et y lit une si large brèche, que la cavalerie |)Ouvait y '. La résistance n'était plus possible, les gouverneurs proposèrent de capituler; dis le soir même du 1 i ils tirent battre la clianiade. In lieutenant et un syndic se* fendirent auprès dn prince de Condé; celui-ci les conduisit vers le roi, qui les accueillit bien et leur dit c qu'ils venaient Tort à propos, |)arce qu'il aurait Tait donner rassaut cette nuit même ; que si les habitants étaient résolus de vivre sous son ibéîssaneeen bons et fidèles sujets, il les traiteniit Tavorabloment ; qu'à l'égard de h garnison, qui avait attendu à rextréniité, elle ne pouvait espérer d'autres conditions que d'être prisonnière de guerre, ofliciers et soldats. >

Mais les Bisontins ne voulaient pas entendre parler de capitulation : il fallait, disaient-ils, résister jusqu'au dernier moment, et quand on ne |)ourrait plus se mainlenir dans ki ville, on monterait à la citadelle, oii Ton attendrait les secours du duc de lorraine. Le peuple s'exas|)éra tellement à l'idée de capituler, que dans la nnit du 14 il rechercha les citoyens qu'il soupçonnait de parLiger ce dessein et dérasla leurs maisons. Son instinct ne le trompait pas : il sentait la trahison dans la pensée de ceux qui demandaient à se rendre ; il suivait que la plupart des gouverneurs et des autres Tonctionnaires ét;iient secrètement vendus à la France, que les intrigues et les promesses du néfaste abbé de Watteville avaient semé |»artout la défection, et que si la ville n'avait pas, comme en 11)(>8, ouvert ses portes à Tarmét; royale sans tirer un coup de canon, on le devait non à l'initiative des autorités , mais uniquement à la présence du prince de Vaudemont, mais à son énergie à lui le peuple. Cependant la capitulation allait se conclure; le prince de Vaudemont avait permis aux gouverneurs de la proposer pour leur ville : ({uant à lui, il se retint dans la citadelle, avec ce qui restait d'un régiment italien de la ^'arnison. Pendant cette Béme nuit du il mai, cinq à six cents honimes de cavalerie, (|ue le prince avait amenés dans la place, montèrent à la cit;uielle, à travers les déchar^^(*s continuelles des batteries de Chaudane et de Urégille.

Le lendemain 15 mai, l'archevêque se présentait au camp français avec des commissaires, qui rapportèrent une capitulation signée : elle était In même que celle de 1668; elle assurait à la ville le mainlien de ses privilèges. La ^'arnison se rendit; mais chaque officier conserva son cheval et ses bag:iges.

Restait maintenant à réduire la citadelle, où le prince de Vaudemont était ivsolii à se maintenir. Il renvoya trois cents miliciens et une partie de la cavaimc, qu'il ne jugeait pas nécess^ûres à la défense. Ceux-ci étant sortis |)ar iiii di's chemins que gardait le génénd français maniuis de Uesnel, ils furent char;;és et culbutés. Les lioromi*s restés à la citadelle tuèrent leurs chevaux, qu'ils tirent rouler du haut de la monLignc dans les |)ostes français. Le prince de Vaudemont, malgré la diminution de sa troupe, se défendait avec énergie; il attendait à chaque instant le secours du duc de Lorraine son père, ({ui devait arriver derrière la citailelle, à la tête de six mille cavaliers. Vaudemont ignorait que le duc de Lorraine avait vainement essayé

r4 FRANCHE -COMTÉ ANCIENNE ET MODERNE.

(le secourir la Franche-Comté, soit en menaçant 1* Alsace, soit en cherchant à traverser le Rhin par les villes frontières, et que Turenne, lui faisant refuser le passage, tour h tour par le comte de Montbéliard et par les Suisses, ne lui avait permis ni (rentrer en Alsace ni d*a|)procher de la Franche-Comté. Pendant que Vaudemont attendait un secours qui ne devait pas venir, le canon des batteries de Chaudane et de Brégille continuait à tonner; bientôt il fit voler en éclats une partie des défenses de la citadelle, construites en pierres sèches et sans terrassements ; puis, le âO mai, a la suite d'une attaque furieuse, les dehors et Téglise fortifiée de Saint-Étienne furent emportés d*assaut. Il fallait se résigner; toute résistan(*e devenait inutile, et la citadelle se rendit le 2â. Le prince ue voulut pas voir son nom figurer dans Pacte de capitulation ; il se retira, muni d*uD passe-port que lui fit donner le roi.

Quelques jours avant la reddition de Besançon, Louis XIV avait appris que le duc de Luxembourg occupait Omans, Baume et Pontariier. Ces deux dernières places ne s'étaient pas défendues ; mais Omans avait résisté. Son château de Sainte-Anne renfermait une vaillante garnison, laquelle repoussa vigoureusement plusieurs attaques et ne consentit à capituler qu'au moment où des canons élevés au niveau des murailles à l'aide d'une plate-forme en bois s'apprêtaient à battre en brèche la forteresse. De Besançon, le roi se rabattit sur Dôle, et le 26 mai il fit attaquer la ville par l'endroit où les nouvelles fortifications entreprises depuis 1668 n'étaient point achevées. Charles d'Esté commandait la place : il avait avec lui deux mille et quelques cents hommes de garnison espagnole, résolus à faire leur devoir. Quant à la population doloise, elle se montrait indifférente, ou plutôt triste ; elle sentait bien qu'elle ne pouvait échapper à la France, parce que le parti flrançais avait trop de complices, et elle semblait se dire qu'il était inutile de verser son sang pour une cause perdue. Les Dolois se mêlèrent donc peu aux opérations du siège. La garnison se défendit courageusement ; mais elle ne put empêcher les Français de s'emparer du chemin couvert et de faire brèche à l'un des bastions par l'explosion d'une mine. Charies d'Esté, qui avait déjà perdu beaucoup de soldats dans une série de combats meurtriers, comprit qu'une plus longue résistance ne le sauverait pas, et il se rendit : il obtint une capitulation honorable, signée le 6 juin. Louis XIV entn dans la ville le même jour, avec le dauphin et les princes; il avait d'abord refusé de garantir aux Dolois le maintien de leur parlement, mais quelque temps après il réinstalla spontanément cette cour souveraine.

Le roi repartit pour Fontainebleau, laissant aux ducs de Duras et de la Feuillade le soin d'achever la conquête. La Feuillade se dirigea sur Salins. Avant d'tlier attaquer cette ville, il vint devant Arbois, avec une partie de ses forces : il pensait qu'ime simple sommation suffirait pour avoir raison des habitants; mais ceiu-ci refusèrent de se rendre, et le duc fit avancer le reste de ses troupes, avec du canon. Il choisit pour point d'attaque le sud de la ville; une batterie fut dressée sur l'éniinence appelée le Champ-Berthod. Les Arboisieus, que leur succès du mois de mars avait remplis de confiance, ne se laissèrent point émouvoir par les préptratifâ du siège : ils étaient si résolus à ne pas céder, qu'un des leurs ayant voulu les engagv'r ;i Si' rendre, ils l'assommèrent sur |)lace; ils firent en outre sauter du haut du rem-

FRANCHE -COMTR KSPAGNOLK. 5V.

pirt un moine du uom de Cbamilly, qu'ils soupvonnaiont d'ôlru d'iutolligeiice aver le Français. Opendaut la ville, que menaçaient des troupes aguerries, soutenues far une artillerie puissante, n*était pas en état de résister : les Arboisiens fiiiireut far le comprendre, et le 10 juin des députés se rendirent à Vaudrey auprès du leénéral Trançais, qui leur accorda des conditions honorables.

Qoalre jours après la capitulation d*Arbois, la Feuillade faisait ouvrir la tranchée devant Salins, où Ton songeait à se défendre vigoureusement. Le 15 juin, un assaut générai fut donné contre le fort Saint-André et dura jusqu'à la matinée du leodemain. Cette première atlaque coûta beaucoup de monde aux Français, sans knr procurer de grands avanuiges. Un nouvel assaut, donné dans la nuit suivante, ■ eut guère plus de succès; mais, dans la soirée du 17, les fourneaux pratiqués sous les bastions de Saint-André éclatèrent de toutes parts avec une explosion terrible, et la garnison du fort dut abandonner en désordre ce poste périlleux. Dans la journée du 21, les Français emportèrent les deux forteresses qui protégeaient Salins ; ik en prirent possession, et la Feuillade s*apprétail à marcber sur la ville, lorsque les magistrats lui firent proposer une capitulation, qu'il accepta. Le sit^gc avait duré dix-sept jours, pendant lesquels S.'dins essuya plus de cin(i mille volées de canon ; mis la Feuillade laissait un millier de morLs au pied des remparts.

Salins, Dote, Besançon, Gray au pouvoir des Français, la conquête do la Franche- Comté fut bientôt complète. Le duc de Duras vint assir^^er les châteaux de Joux et de Sainte-Anne, bien décidés h se défendre, quoique tous les aiUres forts eussent déjà succombé; mais les courageux honuues renfermés dans ces châteaux comptaient sans leur chef, don lionzales d'Alvéda : celui-ci se souciait beaucoup plus de sauver son coiïre-fort que son honneur; et an lieu d attendre les Français, il s'enfuit en Suisse, emportant avec lui la caisse miliiaire. Les siens, indignés de cette trahison, .se ix'ndircnt au duc de Duras.

l'uur compléter la soumission de la province, le marquis de Uesnel investit Lurr, L4ixeuil et Faucogney. Lure et Luxeuil, villes sans garnisim et sans fortifications, ne se défendirent |H)int; mais Faucogney ne voulut )>as ouvrir ses |)orles. Le marquis de Resnel commença le siège de la place. Il lit attaquer vigoureusement I«:n murailles, et le canon y avait déjà ouvert une brèche de trente pieds de large, que les défenseurs i*efusaient encore de capituler; cette patriotique obMination eut un dénouement bien funèbre. La ville ayant été prise d*ass;uit le troisième jour, le ffénénil français en lit passer les hahilanLs au til de ré|>ée I Tout était dit : Tindé- (lendance franc-comtoise venait de rendre son dernier soupir dans le sang de> héroïques et malheureux Fauco^niois, le i juillet 1(17 i.

Tomber et mourir comme cela, c*rtait d'v^uc d*un peiqile qui a\ait tant lutté j»onr vivre libre. Louis XIV triomphait : il venait d'eidevei >an> retour la Franehe-Ciomié à ses anciens maîtres, dette seeondr eon(]ur'te avait un peu plus eoûié que la première, mais elle était délinitive : les deux Huurgo<;nes ne devaient |ihis être séparées; la France ne devait jdus re|)erdrr s;i belle fronlii*re du Jura. La Francheijomié se détachait irrévocablement de rKspa^îue; sa deslinn' !♦• voulait ainsi : par sa situation géographique, elle était n|)pelée à faire partie de cette « zone héroïque de la France orientale qui va de r.Vlsace au Daupliiiié; t» par le eourage de sr>

enfants et leur amour de la liberté, elle était digne de se confondre c avec celle race illustre, fondée par Dieu même, forte sous les armes, ferme dans les alliances, audacieuse, prompte et redoutable, » comme dit le Prologue de la Loi salique. Cependant le peuple franc-comtois devait longtemps conserver ses vieilles mœurs, ses vieilles idées, son vieil esprit national : placé entre son avenir et son passé , il devait longtemps garder ses sympathies pour FEspagne, ses antipathies pour la France. Un siècle s*écoulera sans qu*il puisse s'habituer à se croire Français, sans qu'il puisse rien oublier, rien apprendre. Il restera grave, austère, triste ; il protestera par ses mœurs, par son isolement, par ses actes, contre sa nouvelle existence : il gardera la dague et la barbe espagnoles ; il continuera de se faire enterrer la face contre terre et le dos tourné aux vivants; il dira, lorsqu'il ira seulement outre-Saône : « Je vas en France, » comme s'il allait dans un pays étranger. L'attachement du Franc-Comtois à la maison d'Espagne, sa répulsion contre la maison de France, s'expliquaient. Avec la première, le Franc-Comtois se sentait honoré et libre; avec la seconde, il ne se sentait plus libre, mais il se sentait humilié. La domination des princes espagnols le laissait à son aise, ou plutôt cette domination n'existait pas pour lui, Féloignement de la métropole la rendant insensible. Puis, au delà des Pyrénées, on savait l'apprécier à sa juste valeur et lui témoigner une estime qui l'enorgueillissait : on rendait justice à son courage, on vantait son dévouement, on renommait sa fidélité ; on prenait chez lui des ambassadeurs, des hommes d*État, des ministres, des présidents, des conseillers, des chanceliers, des généraux, des vice-rois; on comptait les Franc-Comtois au nombre des meilleurs soldats de cette fameuse infanterie espagnole qui passa longtem|is pour la première de l'Europe. Le Franc-Comtois n'oubliait pas que le grand empereur Charles-Quint avait toujours estimé sa bonne Comté de Bourgogne^ que le sombre Philippe H lui-même l'avait traitée avec douceur, que le mélancolique Philippe IV l'avait beaucoup aimée : et tous ces souvenirs d*estime, de bienveillanci*, de liberté, de gloire, d'orgueil, d'amour-propre national, venant se confondre dans ce sentiment inné qui dispose l'habitant des pays de montagne à résister plus loni;temps que les autres à la conquête des idées nouvelles comme à la conquête des annes étrangères, on comprendra pourquoi le Franc-Comtois s'acclimata si lentement au soleil de la France. Disons aussi que la France avait commencé |»ar humilier ce peuple dans ce qu'un peuple a de plus sensible : sa fierté nationale. Louis \IV ne s'était pas contenté d'attacher à sa couronne le beau fleuron de la Franche- Comté ; il avait voulu faire de la soumission des Franc-Comtois un trophée à son orgueil. Il ne s'était pas contenté de se faire ofTrir par des fonctionnaires vendus un canon enrichi d'ornements ciselés et dorés, où l'on voyait un vainqueur ayant à st s pieds deux esclaves enchaînés ; mais, lorsque la paix de Nimègue eut donné définitivement la Franche-Comté à la France, Louis XIV avait voulu consacrer par Tare de triomphe de la porte Saint-Martin à Paris le souvenir de sa conquête, et sur Tattique de ce monument il avait fait écrire cette impudente dédicace :

LuDovico Macxo, Sequanisbis f radis ci victis*\

I A l'OCis LB Graxo, le$ Franc-Comtoiê deur foh Miéê et poinevi.

FIUNGHE- COMTÉ ESPAGNOLE. .V,7

les has-reliers, le inonan}uc s'était Tait rc|)résentcr sons les traits (Ulerculti couronné par la Victoire, avec une nation suppliante ;\ ses pieds, et près de lui h Renomnace qui se dis[»ose à emboucher sa trom|iette pour annoncer au monde b riômence du vainqueur! Avant de laisser sculpter sur la pierre «Faussi uienteurs fnblémes, Louis XIV eût dû par pudeur se rappeler le mot sanglant du maire de Cny : Sire^ votre conquête serait plus (/hrieuse si elle vous eût été disputée; ou, da moins, il eût dû songer que Thistoire saurait dire un jour comment il avait eu la Franche-Comté; que c*était en achetiint la neutralité des Suisses, en achetant la conscience des mécontents comme des satisfaits, en achetant les gens de robe comme les gens d*é|>ée, les bourgeois comme les grands seigneurs. Mais, à ce ■oment-là» Louis XIV était à Fapogée de sa puissance et de sa gloire; il se croyait alors plus qu'un mortel, et sa cour le traitait en demi-dieu : nobles, prêtres, ■agistrats, ne Fabordaient qu*avec des flalteries idohUriques ; les poètes le chantaient sur tous les tons; Pellisson rappelait un miracle visible; Lebrun peignait son apothéose dans les galeries de Versailles; la France était devant lui, ph*ine iTadmiration ; FEurope, pleine de crainte : et cet homme (pii avait eu Finsolent orgueil de donner sa personne pour une définition de FFtat, pouvait bien se donner b satisraction de se faire représenter sur un arc de triomphe en conquérant de la Fnnehe-Comté.

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