CHAPITRE PREMIER
U FrtMhc-iUHBté sous la domination française. — Organisation militaire et judiciaire de la provinre. — FÎQpoliliqDC de la bourgeoisie en Franche-Comté. — Besançon, siège do parlement et ra pi taie de la pfOTÎnce. — l«ouis XIV et la principauté de Mootbéliard. — Révolte des bourgeois de Monibéliard.^Trannx à Besançon ; Vauban. — Démolition de Téglise Saint-Ëtienne. — Transfert de ruifcrsité de Udle a Beuncon. — Privilèges de ce corps.— Vénalité des offices.— Décadence Morale de Besançon. — Louis \1V et les chanoines du chapitre métropolitain. — Temporel de l'arckcvéqne. — L'abbé Boisol. — L'artiste Claude Perrin — Le frère Jac(|ues. — L'abbé d'Olivet. — Imnod de Cbamage. — L'académie de Besançon. — Parmentier et la pomme de terre. — l.c président Boqnet de Courbouzon. — Mention et naissiince de Franc-Comtois célèbres. — Le cooiit: de Saint-Germain. ^ Le prince de Montbarrey.
Ce Tut le 17 septembre 1078, par le traité de Nini(*Kue, (|ue la Franclio-Conitt* passa sans retour de la maison d* Espagne dans la maison de France. A dater de cf jour, l'histoire de la vieille Séqiianie n*e.\ista plus, ou du moins elle ne présenta plus de ces grands drames politiques, de ces grandes Indes nationales qui font vivre un peuple de sa vie propre et le poussent aux résolutions héroïques pour s;mvogarder son indépendance. Soudée à la France par un lien (|ui cetle Tois devait élre iodissoluble, la Franche-Comté se trouva efTacée : en ne funnant plus qu*iin des mille membres de la grande famille à laquelle la conquête venait de la rattacher, elle cessa de vivre par elle-même, elle vécut avec les autres. Mais ses souvenirs et ses regrets la reportaient souvent en arrière ; elle tournait ses regards vers le passé ponr nepas voir Tavenir : le présent lui paraissait déjà si triste! Fn va;jfue espoir deconser\'er ses anciennes institutions, et la douleur de les perdre une à une; dt'> gouverneurs qui cherchent à dénationaliser ses habitudes, et des lieutenants p'*i!ênux qui la maintiennent dans le silence; un parlement devenu vénal, et faisant passer le népotisme avant la justice; un clergé depuis hmgtemfis surti des voies chrétiennes, et s*att;ichant de plus en plus au culte des intérêts uiatériels; une noblesse tout orgueilleuse de ses nouveaux privilèges, et cherchant à ressusiMter le brutal despotisme des temps féodaux; puis, au bas de ce uibleau, le |>eu|)le courln* sous son fanleau séculaire, et payant de ses sueurs toutes les sottises, tous les vices de ses maîtres: voilà désormais l'histoire de la tranche-(!oiiité et des Franc-C(»m-
lois. Ajoutons que ce mot de Franche-Comté n'était plus qu'un non-sens : en devenant province française, c'est-à-dire en passant sous le gouvernement à impAts et privilèges de la France monarchique, la franche et libre terre de Bourgogne perdait le beau nom qui avait fait sa fierté et sa gloire.
Les Franc-Comtois s'étaient d'abord sentis froissés, dans leur orgueil national, par rérection de monuments qui leur rappelaient leur défaite; bientôt ils se sentirent an cœur une irritation sourde et tenace en voyant le nouveau gouvernement démolir une à une leurs vieilles franchises et libertés. 3Iais Louis XIV établit chez eux une organisation militaire et judiciaire qui les mit hors d'état de rien entreprendre pour se soustraire au joug : il nomma dans la province un gouverneur, lequel eut sous ses ordres un lieutenant général et autant de gouverneurs particuliers que le pa}^ comptait encore de places fortifiées. Besançon eut son gouverneur, avec un lieutenant du roi, un major, deux aides-majors, deux capitaines des portes. La citadelle de Besançon, la ville de Salins et le château de Joux curent aussi leur gouverneur particulier ; le fort Griffon et le château de Blamont, les forts de Beiin et de Saint- André eurent chacun leur commandant.
Jusqu'à la conquête française, la Franche-Comté était restée divisée en bailliages d'Amont, d'Aval et de Dôle : Louis XIV en créa un quatrième, le bailliage de Besançon, composé de cent communes que l'on démembra des trois autres. Dans chacun de ces bailliages fut placé un oflicier royal d'épée, qui eut sous lui un prévôt, trois lieutenants et un certain nonibre d'exempts. Outre ces quatre grandes circonscriptions bailliagères, on divisa le pays en quatorze bailliages particuliers ressorli^sant directement au parlement, et (jui furent ceux de Besançon» Vesoul» Gray, Dôle, Haume-les-D<imes, Lons-le-Sauinier, Orgelet, ten*e de Saint-Claude» PoUgny, Salins, Arbois, Pontarlier, Ornans, Quingey. Ix)uis XIV n'avait d'abord rien cbangê à la législation (pii régissait le pays ; mais il y introduisit insensiblement les coutumes et les lois françaises, il établit des impôts, institua des intendants de justice, (Je police, de finances, et en peu d'années la Franche-Comté se trouva soumise aux mêmes mesures administratives et iniiitaires que les autres provinces de France.
L'assemblée des états disparut : jusqu'à la lin delà domination e^gnole, il était reste dans les attributions de cette assemblée de voter la somme annuelle (cent mille livres environ) que le pays accordait au souverain à titre de don gratuit. Louis XIV ayant porté cette somme au chiffre de huit cent quatorze mille livres, les états refusiTcnt de se réunir pour la voter, et le roi la fit lever d'office par l'intendant de la province : mais dès lors les états ne furent plus convoqués.
La bourgeoisie franc-comtoise avait été la première à ressentir le contrennup de tous ces changements : nun-seulement elle avait vu tomber la haute influence qu'elle s'était ac(|uise en Europe par le génie de ses hommes d'État, mais elle perdit ménit* toute son initiative dans les affaires de l'intérieur. A le bien prendre, ce n'était quK justice : en facilitant aux Français la con(iuétc du pays, la bourgeoisie comtoise avait trahi son devoir, et, aux yeux de la morale, elle méritait de porter la peine de sa félonie. L'un des preniiers iicles du nouveau règne avait été d'enlever à Foligarctiie parlement:ure de Dôle le gouvernement de la province : Louis XIV, sous prétexte d'abus de pouvoir, que sa politii|ue laissait croitre h dessein sans les ré-
FRANCHE -COMTE FRANÇAISE. Vil
primer, transféra en 1676 le parlenieni do Dùicà ItesuiK'on, nii^mcnla le nomiirc de ses roaobres el en rendit toules les charges vén;des. La justice devint dès lors le BODOpole des écus : aux époques précédentes, le» places ne se donnaient pas à Tardent, mais au mérite : lorsqu'un oflice venait à vaquer, le |)arlen)ent présent;iit au souverain une liste de trois candidats, et le souverain faisait son choix, hépouillre de son parlement, la vieille cité doloise n*eut plus d*existence propre : elle continua d'être classée parmi les places de guerre de la province ; elle denieuni bien le d*un grand bailliage et d*un bailliage particulier : mais, en perdant sa cour souveraine, elle cessait de vivre polili(iueuiont, elle n*était plus Tànie du {uiys ; et ses déceptions ne devaient pas s*arrcter là. Le titre de capitale hii fut enlevé du néme coup, toujours au profit de Hesançon. Louis \IV, en faisant de fanciennr dté impériale la nouvelle capitale de la Franclio-Cx^nité el le siège du |)arlenient, voulait rindemniser de la |)erte de ses privilèges; car il avait rayé d*un trait dt> plume sa constitution républicaine : il avait remplacé Fasseuddét^ des notables par un bailliage investi des fonctions judiciaires, mais qui absorba la juridiction de la réxaiic; el l'assemblée des gouverneurs, par un cor|)s de ningistrals chargés d*ad- ■ûnistrer la ville, mais dans les limites imposées aux autres villes du royaume. \a\ concession du {Kirlement et le titre de ca|)itale ne furent pas les seules faveurs qm* Besançon reçut de Louis XIV : on le verra tout h Theure, lorsrpie nous aurons ra|)pelé ce qui se passait à Monlbéliard en 1()7(), Tannée même où la magistrature bisontine installait sa cour souveraine.
A cette époque, la principauté de Montbéliard ne faisait pas partie de la Franche- Comté; elle appartenait depuis la lin du (|u:ilorzième siècle à la n)aison ducnle de Wurtemberg : mais trop faible |>our résisbM* soit à ses andiitieux voisins, soit à d'autres ennemis, elle s*était alliée tour à tour avec les empereurs dWllemagm*, avec les souverains de la Comté de Bourgogne, avec les gouverneurs de ISesanron. Vers les derniers temps du seizième siècle, elle s*élait mise sous la )H*otecMon de la France, ce qui la préserva, lors de la guerre de dix ans, de toudier aux mains du duc de lorraine ou des généraux espagnols : les garnisons fran<;aises qu*(*l!e avait alors dans ses places la s;mvèrent de |)lusieui's tentatives d'invasion. Klle resta oeulre pendant les campagnes de lOOS et lOTien Krancht*-(>)mté ; mais après la soumission de la provinee, Tétat des chosi^s char.gea : Louis \IV trouvant à sa roHvenance la principauté de Montbélinrd, dont la position géographiqiu' arroiulissaità Test les frontières de son royaume, déclara sur de IVivdles iirétextes la guerre au comte régnant (icorges II. Il envoya contre lui le maréchal d'> LuxcudMMnv^ avcr un corps d*armé(' considéralih*; rt Montbéliard, investi |)ar flrs forées trop supérieures |»our qu*une longue résistance lui fût possihie, ouvrit ses {lortcs devant la {ireniiêre sommation du général franç.iis. dette conduite ne >au\a |)as la ville d'un liillage presque conqilet : le cli.iteaii, qui |iONsédait une précieuse collection de uianuscrîls historiés par les comies eux-mêmes, et (jui rentcrmait au»i le mii>èe des antiquités de Mandeure, formé [lar les soins t\u savant It.iuliin, fut entièrement dévali.«4é. Quatre ans plus tard, en H>SO, le parlement de r>es:uu-on adjugeait à l^iuisXiV la souveraineté <Ie Monthéliard : ce parlrment, si non\ell(>nient liançalN ipfil fiit, avait Irouvé celte occasion d'être agréable an roi, et il Taxait saisie a\ec
.n6S FRANCHE -COMTE ANCIENNE ET MODERNE.
empressement. Une cliaiubre de réunion établie h Besançon déclara que Mootbéliard était un ancien lief de la Comté de Bourgogne, et Georges II se vit obligé de préUf serment au roi pour sa principauté. Louis XIV cependant ne devait pas eonserver sa nouvelle conquête; il ne la garda que jusqu'à la paix de Byswick, en tOB7. La principauté rentra donc sous la domination de ses légitimes possesseurs, après vingt et un ans d*occupation étrangère; mais le départ des Français lui fkit fiital. Montbéliard, à cette époque, possédait une citadelle, dix portes et de hautes muratlles d'enceinle nanqu(''es de lours : les Français, avant d*évac»er la place, en rasèrent la citadelle et les rortilications, pour la mettre hors d*état de se défendre dans Féventualité d*une nouvelle attaque.
La rameuse révolte dos bourgeois de Montbéliard contre leur seigneur est postérieure de quelques années à ce départ des troupes françaises. Celait en 1705. Le comte qui répait alors s'api)elait Léopold-Eberard. Homme de mceurs déhaueMes et viles, il rendait son gouvernement odieux, et ses excès avaient fini par soulever l'animadversion gi^nérale. On désirait sa perte. Les bourgeois surtout se HMMitraient animés d*ime indignation menaçante : décidés a frapper un grand coup, ib eofliplotèrent de s'emparer de la personne du comte, de le déposer et de se precbnMr en république. La révolte allait éclater, lorsqu'un événement inattendu vint dianger la face des clioscs : un matin, les bourgeois de Montbéliard trouvèrent leur ville occupée par six régiments de cavalerie que le comte Léopold-Éberard avait em- |)runtés a Louis \IV, et les conjurés durent se laisser désarmer sans résistanre. Léopold ressentit une joie profonde de pouvoir se venger : il fit exécuter à mort le principal cher du mouvement, et punir de divers châtiments la plupart de ses complices ; les uns furent eniprisonnés, les autres chassés de la ville ou fkistigés. Le comte enleva de plus à la corporation des bourgeois ses firanchises, ses armoiries et sa bannière ; il ne la leur rendit (|ue trois ans après, le 30 décembre 1706, à la suite d'un accord entre ses sujets et lui.
devenons à Besançon. L'empereur Charles-Quint avait beaucoup bit pour la prospérité matérielle de cette vieille cité ; Louis XIV fit plus encore. Lors de la conquête française, Besançon ressemblait autant à une campagne qu*i une viHe : on labourait dans son enceinte. Le goût de l^uis XIV s'était offensé de cet aspect disparate ; le maitre dit un mol, et tout changea : des maisons et des rues se dessinèrent et s'élevèrent sur les terrains livrés à la culture; d'immenses casernes furent construites ; les rives du Doubs se bordèrent de deux larges quais; les vieilles murailles de In ville tombèrent pour faire place ù de magnifiques remparts plantés d'arbres. Louis \IV, voulant agrandir la citadelle, ordonna la démolition de Fégiise Saint-Ëtlenno, ainsi (lue des maisons canoniales qui l'environnaient ; et sur la noatngne que Jules César avait indiquée comme un excellent point de défense, on vit s'élever une des plus belles forteresses de l'Europe, car l'ingénieur à quil^ouisXIT avait confié l'exécution de ce travail s'appelait Vauban, et du génie de cet homne on ne pouvait attendre qu'un chef-d'œuvre.
Vauban no donna |)as seulement ses soins à la citadelle proprement dite : il comprit dans le systiMue de défense de Besançon les rochers de Chaudane et de Bré^ille, et fil ainsi de cette ville, envelopp<V par le Doubs et trois montagnes, use
FRANCIIK - CUMTK FKANÇAISK.
place imprenable, ^vr^s avoir éié aHui-là même qui avail k* plus coolriliué à la premlre. L» ciladelle, aujourd*hui Torgueil de BesaDçoo, reuferme plusieurs cours et divers >>Âtiment$; elle est entourée de murs énormes et de tranchées eicavées dans le roc sur lequ«*l elle sVIêve, à cent trente mètres au-4ie8sus du lK)ubs. Les travaux qu*) lit Vaulian furent si dis|iendieux, que IxNiis XIV demandait si les remprLs de cctli* forteresse éUiieiit d*or.
J/t^liM' de Saint-Ètieniie avait été démolie, parce qu*elle se trouvait située sur rt*niplacement de la contrescarpe de la citadelle; mais on recueillit avec soin les ovsements des anciens comtes de Bourgogne qui étaient inhumés dans celte église, on les dé|)os:i solennellement dans une fosse creusée au milieu de la grande nef de Saint-Jean, et on les recouvrit d*une pierre tumulaire portant une inscription latine où Ion rap|)elait Tannée de c«ftte translation. Quelque temps avant la démolition de Sainl-Ktienne avaient disparu les quatre colonnes de granit sur lesquelles étaient devées les statues de Jupiter, Mars, Apollon, Mercure, les quatre dieux païens plus particulièrement honorés dans Tantique Vesuntio. Monuments du christianisme, ufonuNients du |>agaiiisnii% tout s'en allait: telle est la destinée des choses humaines.
<^*l>endant les ^Tamls travaux exécutés à Besançon par les ordres de Louis XIV transformaient la physionomie de cette ville, lui donnaient une aninulion particulière. L'activité des hahitants s'était éveillée sous l'influence de Timpubion française, et leur industrie, leur coiiinierce surtout, prenaient un développement considérable, leur ais^ince ( roissail dans une proportion rapide. 1^ roi de France vint encore élever le niveau de leur bieiHHre en dé|)ouilkmt l>ôle de sa cour îles monnaie.H et de son université |K)iir en doter leur ville. 1^ réputation que l'université s'était acqulM* (lura:it son séjour de deux cent soixante-six ans i IK>le b suivit dan> sa nou- \(*ll(* résideuee : les étudiants s*y rendirent non-seulement de la Franche- tU>mt«'*, mais dt*s |)rovinees voisines, mais de la Suisse, de la Belgique, de rAUemagne ; et cette aniuenee de jeunes gens riches et prodigues n'était pas, pour la ville qui les accueillait, une des moindres causes de sa prospérité. L'université fiassa de IMIe h liesanijon en I61M. Louis XIV lui laissa tous ses privilèges, il les augmenta même. Le recteur eut le di*oit, counne auparavant, de conoaitre en première instance, tant au ri>il qu'au criminel, de toutes les causes de ses suppôts ; et l'appel de ses jugeiiit*ni» n'était dévolu au |»arlement que dans les matières au grand criminel : il se IKirtait, dans touN les autres cas, nu collège des professeurs, qui jugeait en dernier ri;sN<»ri. Les pmfesseurs de l'université eurent les mêmes honneurs et prérogatives que les oflicit'rs du |iarlt*ment et de la cour des comptes; ib prirent comme eux, dans leurs actes, le titre de mt'ssires, qui n'appartenait qu'aux oOiciers de cour su- |KTi«'ure ; ils jouirent, comme eux, de l'exemption de toutes tailles et im|io>itions, du droit de rommittimiLs et du droit de franv-aat^ *.
Kn U^^i, Louis XIV introduisit dans la Franche-Oointc b vénalité de tous les of-
* l.ir fdffiiiiiKirMtii, ttrriiM' de rtiancell<rir qui ti^rnifir noms ofmmteiioms. «ioonaU a \à CorponiM* ou .1 Ia roiD'iiiiiuiitf i|iii vn jttut^taii, le .Iroii de hirt rtntoytr ou d'êtoqofr Qoe CJUif detant «l'anirri ju^J^N. (t. (Il rerUiiM c^«. k «truit «Ir plaider m {tremirre iOftUnre au parletoeni, o« d*) aUirer 1m pnx'M intfntf<» dc%.in( d'4titrf< juridictionf. — 1^ framc-s'ilé était If 4r#il 4€ ^rtadit grttaitelurnl 3 la ifibfllf unr i|iiautilé di^trrniinéf i\t *r|.
.Kii FIUNCHë - COMTI^ ANCIENNE ET MODERNE.
lices, el ce changement amena la création de nouveaux fonctionnaires, c'est-à-dire d*un prévôt général, de trois prévôts provinciaux, de trois lieutenants et de quarantesix archers : le prévôt général vint résider à Besançon ; l'un des prévôts provinciaux, à Vesoul; Tantre, à Dôle; le troisième, à Lons-le-Saulnîer. Besançon, déjà C4ipitale de la province; Besançon, déjà doté du parlement, de l'université et de la cour des monnaies; Besançon, déjà le siège de la grande prévôté, devint en \i^\ W siège d*un présidial : par im édit du mois de septembre de cette année, le roi créa cin(| présidiaux, qui s'établirent à Besançon, Vesoul, Gray, Lons-le-Saulnier el S;ilins; ces présidiaux étaient des sièges de justice devant lesquels se portaient les appellations des ({ualorze bailliages particuliers de la Franche-Comté. L'heureuse cité de Bes:u)çon, sur qui tombait avec tant d'abondance la manne des faveurs royales, |)Ouvait s'enivrer de son bonheur, mais elle n'avait pas à s'en enorgueillir ; car il fiuit le dire, ellei>erdait plus en dignité morale qu'elle ne gagnait en bien-être matériel. Toute cette jalouse et rude indépendance dont la vieille cité im[iériale avait donné tant de preuves, semblait s'être ané^intie avec le pouvoir absolu de la royauté bourbonnienne : les descendants des fiers républicains du moyen «Ige s'étaient courbés en sujets plus que dociles sous la main qui avait déchiré la charte de leurs libertés cinq fois séculaires, et ils fermaient leur histoire par une page indigne de figurer avec celles qui redisaient un passé si glorieux.
Lil>éral envers les gens d'épée et les gejis de rol)e du bailliage de Besançon, Louis XIV n'oublia pas dans ses faveurs les gens d'église, et particulièrement les chanoines du chapitre métropolilain. Il est vrai qu'ici le roi rendait générosité |)0ur générosité. Jusqu'alors le chapitre métropolitain de Besançon avait eu seul le droit d'élire son archevêque; mais, au mois de juin 1698, les chauoines s'étant réunis extraordinairement, ils cédèrent au roi purement et simplement, et à perpétuité pour lui et ses successeurs, le droit de nommer au siège archiépiscopal. En retour, Louis XIV, par des lettres patentes enregistrées au parlement de Besançon le 30 juillet 1698, promit que l'église métropolit;dne serait exempte de la régale spirituelle et tem])orelle'; que l'administration et l'économat appartiendraient, pendant la vacance du siège, au chapitre ; que celui-ci jouirait paisiblement et en tout temps des droits de nomination au haut doyenné ainsi qu'aux autres dignités et personnals, el, alternativement avec le saint-siége, du droit d'élection des canonicats; qui; ledit chapitre continuerait aussi de mettre les sceaux dans le palais archiépisco|ud et dans toutes les maisons canoniales où décéderaient soit l'archevêque, soit ses chanoines, soit ses suppôts, sans qu'il fiU permis à aucun juge de s*ingérer dans leurs aiïaires, non plus que dans les inventaires de leurs biens ; que le chapitre serait «lédommagé pour la destruction de Tèglise Saint-Etienne; qu'il pourrait n^ tablir des maisons canoniales en nombre égal à celles qui avaient été démolies |>our la construction de la citadelle, et qu'il aurait sur ces maisons une entière juridiction et |)oli('e; que tous les traités faits au rcganl des exemptions du chapitre, soit |HHir le s|)irituel, soit pour le temi>orel, seniient confirmés et exécutés eu tous |K)ints ;
* La régale était un droit de la couronne qui permettait au roi de percevoir les fhiiU det évèchés ou nrrlicvécliés varaiiis, comme aussi des abbayes vacantes, eldo pourvoir pendant ccUe vacance aux bénéfice» qui étaient à la collation du prélat ou de l'abbé.
KKANGHK-COMTK FRA.NÇAISK. .'jG-i
cBin, que ledit chapitre serait iiiaiiilenu dans tons les droits, privilôiços, prérogatiies, préémineDces, exemptions et juridictions dont il avait joui et dû jouir just|u*â présent. Od voit que les dignes clianoines ne n)an(|uaient pas de sollicituile pour ce qui regardait les choses d'ici -bas, tontes pcrissai)les qu'elles fussent, (juant à farchef jque, il comptait dans son diocèse à peu près huit cents cures ou cglisi's mères, ue centaine de vicariats ou églises (llles, et une douzaine de cliâlellenies ; il ne reconnaissait au-dessus de lui que rê^^lise de Konie; il se regardait coinme indépendant de tout autre métropolit;iin, et il nvait pour suflraganUs les évé<|ues de Lausanne, Rile et Uellay. Il tenait luie cour princière, où Ton voyait une foule de grands-ofTiciers, tels que grand-maréchal, ;(rand-voneur, grand-éclianson, grandécnyer, grand-forestier, grand-chambellan, grand-intendant. Ces places se don- ■aient d'ordinaire h des gentilshommes fnmc-comtois de haute race, les<|uels avaient même encore des revenus attachés «^ leurs charges, qui ét;iient héréditaires. Vn tel lue cliez des gens d'église ne rappelait guère la i)auvreté du Dieu dont ils se disaient les ministres, de Jésus né sm* une poignée de iiaille, dans une étable.
Louis XIV ne borna pas ses libéralités à la ville de Bcsmron; il honora de favairs particulières plusieurs des bisontins. Il en est un qui mérite ici une place à part : c'est l'abbé Boisot. Louis XIV lui témoigna son estime en le nouunant à Fabbaye de Saint- Vincent, un des plus riches bénélices de la province. Cette insipe marque de munificence était d'autant plus llalteusu pour Boisot, qu'il n'avait rien donandé; elle ne s'adressait pas au courtis;ni, mais à riionmiedc mérite, carTabbc Boisot fut un des Franc-Comtois (|ui firent le plus d'honneur à leur pays par ses connaissances, ses senices et ses travaux littéraires. C'est à ce titre ({ue nous allons lui consacrer une page dans ce livre.
Boisot naquit h Bi^sanron au mois de juillet I<l3i); il vint à dix-sept ans à Paris. où il apprit le grec et se perfectionna dans toutes les délicatesses de la langue française. Il se lia, durant son séjour à Paris, avec de célèbres hommes de lettres, avec Pellisson iKirticuiièremcnt, dont il resta jusciu'à sa mort le confident et l'ami. L'abbé Boisot avait le goût des voyages, cette jiassion des esprits d'élite : il passa de la France en Italie, c'est-à-dire de la terre des grandes choses dans la terre de> grands souvenirs ; il visita les villes principales de la péninsule, s*arrét;i quelque temps à Rome, où il reçut du pape un accueil bienveillant, et fut présenté à la fameuse reine de Suède, Marie-Christine, qui voulut se rallaclier : l'abbé refusa cet honneur. Il revint, en travei'sant l'.VIlemagne, dans son pays natal, y trouva la considération que lui méritaient son savoir et ses voyages, et s'y consacra dès lors à la grande œuvre qui devait absoriier sa vie entière, mais (|iii est restée son titre (J<' gloire : nous voulons parler de la l)il>liotiHM|!ie du cardinal de (■ranvelie. Comme nous Tavons dit précédenunent, le cardinal de (iranveile avait élé mêlé à tous les é^'énenients, initié à tous les secrets de la politique de son siècle, l'un des plus éclatants de riiisluire. Cet illustre homme (rKtat s'était donc trou\é en posiliim de ri'cueillir bien des notes intéressiuiles, bien tics tloeumeids |iréoieux sur les personnages et les choses de son temps : c'est ce qu*il avait fait. Le cardinal ne jterdail aucune des pièces qui lui étaient adressée^; il gardait jusqu'à des lettres de coni|)liments, jusqu'à la corrcspoudanco de ses neveux : on peut juger par là s'il conservait
les mémoires, les lettres d'afTaires, les copies d'actes politiques, il en possédait me quantité prodigieuse en diiïérentes langues, toutes notées, apostiliées on souiigiiées de sa main, et accompagnées de ses réponses dans les questions importantes. La papiers du cardinal devinrent, après sa mort, la propriété de son nevea leam-lhOMs de Maîche, qu'il avait institué son héritier universel. On eût dû s'empresser de dépouiller avec soin et de conserver religieusement ces papiers, riches monuments de la politique du seizième siècle, dépositaires secrets des pensées de toules les télés couronnées de l'Europe : il n'en fut rien. On les regarda coDune des pnperKMs inutiles, on les enfouit dans un galetas, puis on finit par les vendre en grande partie à l'épicier. Ce sont des Granvelle, ou du moins des membres de cette famille où le talent semblait héréditaire, qui commirent un tel sacril^ ! Les jyopfreisseï n» tUes du cardinal se dispersèrent, et tout eût péri si Jules Chiflet ne se fitt occupé de recueillir ce qu'il en restait encore de son temps à Besançon ; mais il mourut ao milieu de sa généreuse entreprise, et sans avoir eu le loisir de mettre en ordre ce (|u'il avait pu rassembler. Un homme se trouva pour continuer l'œuvre patriotiqtte de Jules Chiflet : ce fut l'abbé Boisot. Il s'est acquis des droite étemels i la reoonnaissance de la république des lettres, pour la sagacité, la persévérance et le dévouement (|u*il apporta dans ce travail : il y dépensa toute sa vie, il y consacra toute sa fortune ; mais il eut le bonheur de sauver une partie considérabie des richesses historiques de Granvelle. L'abbé Boisot acquit du comte de la Baume-SaiaC- Amour les débris de là bibliothèque du cardinal ; il acheta des héritiers de Jnks Chiflet les papiers en leur possession ; il racheta tout ce qui avait été vendu, toutoe (|ui se trouvait dispersé dans différentes mains ; il ramassa de côté el d'autre les débris de ce grand naufrage ; il obtint d'un de ses amis, Eugène Chiflet, œ qu'il en avait recueiHi, el des descendants du cardinal, ce qui leur en restait; il y qoula plusieurs pièces originales déterrées en divers endroits; il rangea par Ofdrede date, il coordonna ces précieux manuscrits venus de toutes les cours, de tous les souverains, de tous les Uiinistres; et, pour préveuir un nouveau nudfaeur, il fil relier en sa présence cette collection acquise au prix de tant d'efforts et de sacrifices : elle ne formait pas moins de quatre-vingts gros volumes in-iUio! Quel trésor que ces (pialre-vingts volumes pour l'histoire politique du seizième siède! I/œuvre à laquelle s'était dévoué l'abbé Boisot l'avait mis en relation avec hk foule de savants ; ^lussi, lorsqu'ils connurent le recueil des papiers de Granvelle, s'empressèrenl-ils de demander à l'abbé franc-comtois la permission d'y puiser les matériaux dont ils avaient besoin. Leibnilz, Fléchier, Pellisson entre autres, exploitèrent avec profit cette mine féconde. Pellisson, qui recevait les confidences de Tabbé lk)isot, son fidèle ami, comme l'appelait celui-ci, s'était souvent élmaé qu'un Franc-Comtois semblât vouloir lutter de politesse et de pureté de langage avec les beau\-es])rits de la capitale, avec des membres de l'Académie limcaiBC. On en parla si fréquemment dans les salons de Versailles, qu'un jour Louis XH' témoigna sa surprise de ce que l'ahbé Boisot ne paraissait pas à la cour. Un désir de Louis XIV était un ordre : l'abbé vint à Versailles. Il reçut du monarque ra^ cueil le plus flatteur; mais Boisot ne demandait pas à se produire : sa modestie, égale à son mérite, n'aimait que Tobscurité ; et loin de songer à threr parti de a
FRANCHE - COHTÉ FRANÇAISE. •S67
■oorelie position, il se hAta de revenir dans son pays, regrettant les moments qu'il atail perdus à b cour. L*ardeur de Boisot h rechercher les papiers de Granveile ne s'était pas ralentie après la mise au jour de ses quatre-vingts in-folios ; rinralignl)le abbé vMlaîl qeuter quelques volumes à sa collection, et il en comptait déjik deux iin« lorsque la mort vint Feniever à son œuvre et à ses amis, le 4 dé- IflM. Il n'avait que cinquante-cinq ans.
La bibliothèque de Besançon, aujourd'hui Tune des plus riches de France, fut ffaongfa , ou plutôt fut fondée par l'abbé Boisot : un an avant sa mort, il avait Vgné à sa ville natale tous ses livres et ses manuscrits, en y ajoutant une soninie éùM le revMU devait être spécialement affecté à l'acquisition de nouveaux ouvra^ifos, d il avait voulu que le public fAl admis à consuitiT ses collections. C'était là plus p*ne bonne pensée, c'était une l)onne action bien digne de ce généreux savant*.
Les fivenrs dont l'abbé Boisot fut l'objet de la part de Louis XIV nous am^nent à parier d'un autre Franc-Comtois qui reçut de ce monarque ime preuve éclabntc dt* sintis&ction : l'artiste Claude Perrin, né aux Planobes-les-Arbois en 1645. Perrin éùà wm peintre de mérite : il avait révélé de bonne heure les dispositions les plus bnrciises pour cet art, et dès l'âge de dix-neuf ans il achevait un tnbleau d'unt> bdie exécution, un Christ que l'on voit encore h présent dans l'une des cha|»ell«s ée réglise Saint-Just, à Arbois. Cette même (église possinle ûc Claude Pi^rrin n Eree Homo^ composition plus remarquable que la première, et un Sahit FratiçubhXavifr^ dernier tableau de l'artiste, qui le |)eignit de la main gauche, une paraijnie du bras droit ayant rendu im|)Ossible l'usage de ce membre. Mais les travaux fâ valurent k Perrin un regard de Louis XIV n'appartiennent pas, comme les préeédentSv au genre religieux : Perrin avait eu l'honneur et le bonheur d'être choisi pour travailler à la fameuse galerie du palais de Versailles, et il fut l'un de ceux qui secondèrent avec le plus de talent le célèbre Lebrun dans les féeriques ornements de ce palais, oii la peinture avait prodigué toutes ses splendeurs et ses magnilienees, dit Henri Martin, « pour déifier Louis XIV sous toutes les formes, dans In guerre et dans la paix, dans les arts et dans Tadminislration de l'empire, et pour y eéiébrer ses amours comme ses victoins, ses passions comme ses travaux, y Lorsque ces resplendissantes décorations furent achevik's, Louis XIV n'oublia pas les artistes : il leur prodigua ses faveurs comme ceux-ci lui avaient prodigué Iimu* taleul, et il récompensa Claude I^erriu en lui conférant un litre de noblesse.
Après l'abbé Boisot qui se fit estimer dans les lettres, et Claude Perrin qui se lit estimer dans les arts, il nous faut |)arler d'un autre Franc-Comtois qui se fit estiuirr
• Un bamme a fait de ceue hiiiliotlièque de Resancon l'un des plus précieux trésors littéiiiiri>» 4c b France: on y compte à présent HO.O-H) volumes de choix et 0(V) manuscrite. Toute la vir de ret haaiDe dévoué a été employée à une iruvre de science et de patriotisme. I/Kurope entière le riinii:iii par aes écrits, les énidits l'ont mainte» fuis pris pour iruide dans leurs recherches, les l»ihlios;ra|dtes tBt MDS ccaae recours à ses travaux lumineux. Mais de tous les succès qu'il ;i obtenus |iar son savoir, il l'ca eti poë un qoi vaille pour lui le bonheur d'avoir été utile j sa ville natale et aux enfants de m paya; el de tous les noms de Franc-Ouniois illustres dont cette province s'honore, il n'en ekt pas ■■ qu'elle doive entourer de plus de respect et conserver avec plus de reconnaissance que ce noble aoa de Charles Weiss. ' {Magasin pittoresque, tome Mil, pn^o MH, article Resax^ox, par Francis
par riiumanité : c'est désigner Jacques Be-aulicu, plus connu sous le nom de fme Jacques, à qui sa nouvelle métiiode pour Topéralion de la taille mérita In réputation du plus habile lltliotomiste de son temps. Et le plus beau titre de frère Jacques ne fut pas d'avoir découvert un moyen propre ;i soulager les souffrances de ses semblables, mais d'avoir élevé sa profession à la hauteur d*un ministère en Tanoblissant par une vertu bien rare, le désintéressement. Il y aurait de Tingratiludo h laisser dans Toubli une existence si dignement passée; raconter la vie de co compatriote, c'est payer au dévouement la dette de la reconnaissance, c*est s'acquitter d'un devoir.
Jacques Beaulot ou Beaulieu naquit en 1651 au hameau de FÉtendonne sous Beaufort, dans le bailliage de Lons-le-Saulnier. Ses parents étaient de très-pauvres cultivateurs qui ne purent lui faire donner pour toute éducation que les premiers éléments de lecture et d'écriture. Cela n'empêcha pas chez cet enfant un rapide développement de l'intelligence. A l'âge de seize ans, Beaulieu prit la résolution de quitter la maison paternelle et de voyager : un instinct secret le poussait à chercher les moyens de s'instruire; une maladie en fît naître l'occasion. Apporté un jour, par ses parents, à l'hôpital de Lons-Ie-Saulnier, Beaulieu y puisa le goût des opérations chirurgicales ; et, lorsqu'il fut convalescent, il montra le plus grand empressement autour des malades. Pour être mieux en état de les servir, il demanda qu'on voulût bien lui apprendre la saignée, mais on ne daipa pas répondre à ses bonnes intentions ; et, oiïensé de ce refus, le jeune homme sortit de l'hôpital. An lieu dt* retourner chez son père, dont la profession de cultivateur lui inspirait une véritable répulsion, il s'engagea dans un régiment de cavalerie* où il fit connaissance d*un chirurgien empirique du non) de Pauloni. Après sa libération du service militaire, il devint le compapon de voyage de ce chirurgien : il passa cinq ou six années à parcourir avec lui les diverses provinces de France, et lorsqu'il connut à fond la méthode du maître, il résolut de le quitter. La séparation eut lieu à propos d'un voyage à Venise : notre Franc-Comtois ne se sentant pas de dispositions à passer en pays étranger laissa partir Pauloni, et lui il se rendit en Provence. A dater de ce moment il travailla seul : ses mœurs simples et pures, sa piété« sa modestie, son admirable désintéressement lui concilièrent bientôt toutes les sympathies et tous les respects. Il devint le saint Vincent de Paule des malheureux; il les traitait toujours gratuitement, il les aidait souvent de sa bourse. Ce fut durant son .séjour en Provence, qu'il prit le nom de frère Jacques et changea de costume en mëim* temps que de nom : un manteau ressemblant beaucoup à celui des carmes, uni' robe qui descendait jusqu'au milieu de la jambe, des bas en toile blanche, des souliers lacés avec des courroies, un chapeau au lieu de capuchon, tel Ait raceoutroment qu'il adopta et qu'il ne quitta plus.
De Provence, frère Jacques passa dans le Languedoc, et du Languedoc dans le Uoussillon, faisant partout des cures qui répandaient de plus en plus sa renommée. A Perpignan, il réforma sa manière d*opérer : jusqu'alors il avait pratiqué la taille d'après la méthode de Pauloni, laquelle consistait, pour obtenir l'extraction des calculs, à retrancher les principaux organes do la virilité. Frère Jacques trouva qu'il était bien préfiTablo de ne pratiquer sur les malados qu'une simple incision latérale.
FRANCHE -COMTE 1 UANÇAISK. :diii
H que œ procédé, plus facile pour ro|)ér.iUnir, moins <lang('rcux et moins douloumu pour le patient, avait en outre ravnnta^'c de ne pas oiïenser les lois de la nalore. L'expérience prouva, par les résultats obtenus, condiicn la nouvelle mélliudc était plus commode et plus sure que celle des autres chirurgiens : le litliolomisie fraDC-comtois la rectifîa plus tani, en substituant à Tusiige des sondes rondes runploi des sondes crénelées, (|ui dirigeaient et soutenaient mieux la pointe du bistouri ; H c'est ce même procédé de la t;iille latérale que Ton a longtemps désigné dans lr> écoles, sous le nom de taille du frère Jacques.
Gependaot frère Jacques, après avoir oi)éré d*une manière prescjue toujours iienmi5e« sdOD sa mélliode, une foule de calculoux en province, était venu sur le grand Ihéàltre où se sanctionnent les réputations, c'est-à-dire à Paris. Il avait quelqms lettres de recommandation pour Fagon, premier médecin de I^uisXIV, et |)Our Félîi, premier chirurgien du roi. La cour se trouvant en ce moment à Fontainebleau, frère Jacques s*y rendit : Fagon et Félix racciicillirent avec bienvi.'iliance ; fun d'eux lui donna même un logement chez lui. (le fut en leur prési'nce, et celle di* plusieurs autres médecins et chirurgiens de la cour, que le frère eut roccasion d*opfrer un jeune sujet attaqué de la pierre : la dextérité du praticien, sa fermeté, sa promptitude lui conquirent Tadmiration des juges ; la rapide giiérison du malade vint augmenter Testime que Ton avait pour frère Jacques, en justiliant les élogis dont il aTait été Tobjet. Cette opération lit du bruit à la cour, et Louis MV laissa loudterdi' ses lèvres quelques mots d'intérêt en faveur du liiliotomisle iW la Fraurlie-tlomté.
Une question d*unc haute iuqiortanre appela (|ueli|ue temps après frère J.icques à Paris : les administrateurs et les médi'cins de rilntcN)ieu, réunis en asseuddèi' Xéuérale, avaient décidé (pic des opérations de la tailkî seraient faites en grand, iM que des quatre-vingt-deux calcitieux (\\\\ se lrou\aient tant a rilùlcl-Dicu qu'à l.i liante, soixante seraient taillés par frère J.-ir(iucs, et vingt-deux jtar les cltinugirns ordinaires. L'épreuve eut lieu, mais elle ne fut pas décisive : la malveillance ne parut pas être resiée étrangère au succès du résultat; frère Jacipies avait, dans plusieurs médecins, des antagonistes puissants qui ne voulaient pas de s;i méthode, et l'on alla jusqu'à dire que lés chinirgieiis chargés du pansi'menl de ses nialadcs les soignèrent de manière à entraver leur gnérisou. Pour rhonnctu* de la science, il faut rejeter jusqu'au soupçon d'une seuddable penstr.
Frère Jacques, voyant les esprits parlag/'s sur la valem* de ses |)roc4>dés o|)éra- UMres, rés(dulde quitter Paris. Au |U'inlem|)S de Tannée \iW il se rendit ii .\i\-l;i- C^pelle, où depuis longtemps on le pressait <Ie vtMiir. Sa (trésence dans la ville fut annoncée en ces termes par la gn/ette de Ibdiande : » Frère Jacques, lilhotrtmisie du roi de France, est arrivé le :2n mai à Aix-la-(<liapelle, et fait savoir que si iptelqu'un est incommodé de i;i pierre, il le guérira, ne demandant rien aux riches :iinsi i|u'aux pauvres; il offre d'enseigner sa méthode .-lux chirurgiens. >• Cette annonce attira dans la ville un grand nombre de c.dcidenx : frère Jacipies en ojiéra plus di* soixante, mais avec tant de brmheur, qiu* tons guérirent. Le bruit de ces cures merveilleuses s'étant répandu, on manda de tous les côtés le fivre dans les termes li>s plus flatteurs. A Cologne, ses succès ne furent jkis moins remarquables et doimèrent un nouvel éclat à si renommée: hs cliiruriiiens même de l.-i ville ne purent lui
!S7U PRANCHK-COMTF' ANCIENNK KT MODERNR.
refuser leur approbation : (émoign»(i;(* «rauUtnt plus honorable, que Tesprit de corps n*aime gu^re à reconnaître la supériorité d'un confrère, surtout d'un confriTo (franger. A Amsterdam, les nombreuses opérations de frère Jacques ne comptèrent que d*heureux résultats et répandirent son nom dans toute la Hollande : mais w (|ue Ton mettait encore au-dessus de son mérite, mais ce qui lui gagnait tous les ('(HUIS, c*élaieiit son désintéressement envers les malades, son inépuisable cbarité envers les pauvres ; cV'taient une modestie (|ue rien ne pouvait enorgueillir, um* abnégation qui semidait s*ignorer elle-même. I^es magistrats d'Amsterdam, dans leur reconnaissance pour les services de frère Jacques, firent graver son portrait, avec cette légende : Fraler Jaeobm de lieaulieUj aiuichoreta buryundux^ lilluhtomus omnium Europœorum peritmimus. Les magistrats de la Ilaye, à Texemple de ceux d'Amsterdam, firent aussi graver le portrait du frère, eu ajoutant k ceiit marque d'estime un présent de plusieurs instruments de lithotomie et de deux sondées en or, connue un témoignage de gratitude envers l'homme que ses talents et son dévouement rendaient si utile à ses semblables : frère Jacques avait opéré à la Haye un grand nombre de nialades dont la guérison était venue ajouter encore à la popularité de son nom. Et ce ne furent point seulement les magistrats de la cit«^ (|ui acquittèrent la dette de la reconnaissance envers l'opérateur franc-comtois ; le |)euple voulut aussi lui payer son tribut : frère Jacques s'étant absenté de la Haye |K)ur quelques jours, il vit, au moment d'y rentrer, la [)opulation accourir au-devant de lui et le porter en triouq)be comme son bienfaiteur.
A rtreeh, à Bruxelles, à Anvers, le frère trouva les mêmes succès et les mêmes sympathies : les magistrats de Bnixelles, voulant comme ceux de la Haye et d'Amsterdam lui laisser une marque de leur reconnaissance, firent aussi graver son portrait. Amsterdam redemanda frère Jacques; et malgré le refus de celui-ci, les magistrats, qui croyaient n'avoir pas suffisamment reconnu ses services, lui décimèrent ime médaille en or, sur la face de laquelle était le buste du frère, et sur le revers les amies de la ville, avec ces mots : Pro servatin civibus; devise glorieust* inventée pour les sauveurs de leur patrie et pour les bienfaiteurs de rbumaaité.
De retour en France, frère Jacques alla voir à Versailles le médecin Fagon, qui le re^'ut avec beaucoup d'égards et lui dit les paroles les plus flatteuses; il voulut même lui faire quelques présents ; mais le frère les accueillit par un refus : tout ce qu'il accepta de l*'agon, ce fut un certificat dont les termes méritent d'être rapportés : « Nous, Guy-Croissant Fagon, conseiller du roi en ses conseils d'Étal privés, premier médecin de Sa Majesté, ayant été présent à plusieurs o|)érations de la taille faites par frère Jacques Ik'aulleu, (jui ont heureusement réussi; et étant infonnê, par le rapport qui nous a été fait tant des |)ays étrangers que des villes de Fran<^\ que de|)uis (|u*il a rectifié son 0|»ération, suivant les avis qui lui ont été donnés, il a eu un très-grand succès ; connaissant de plus rex|)érience et la dextérité qu'il s'est acquises par une longue prati(|uedc c^tte O|)ération, et qu'il accorde charilableiueiit ses secours à tous les |>auvres qui se présentent, et même fait les frais prD|>res à leur guérison ; nous avons jugé (|u'il était utile pour le bien public de lui pennettiv de travailler dans tous les lieux du royaume où il S4;rait appelé, et de lui aoconler pour cet elTet notre approbation par le présent certificat, que nous avons sigm* ei
KRAN<:ilK-a»SiTK KUANr.\lSK. :.-|
lui roiitrr-si;;iirr |>ar notn* S4,Tn*tair«* oniiiiairr. «*l Liil iiii'Urr i*t :ip|N)soi' It* vnvhvi «!•• nos ariin>. F.iil a ViTsailIts k» (IrmitT iiiivembre 1707. Sujné FAiiOX; cl plus Ims, |Miiir inoiMiit >hMir, V\iij.\>t. »
l'ii l*-l iTitilitat, M|(ni' iliJ nom de Kapin, fin pmnifr inëdtrin il<* l^uis \|V. ii.nl |H>ni' frîTe Janpics \v |iins honorahlt* trnioignagi^ qn'nn |»iU ilonner à son tal«Mil l't ^1 \rrtii. Lr fivn' n'> \il (jnnn noiiv«*l i*nrouragi*nu'n( à |NMirsui\n* son iiinn* j)liilantlin»|»i(|iii*. Aph'S i|nel<|Me> mois ili* n*|H)s dans Min |ki>n natal, d reprit sj vif d«' f.iti^ij(*s t*t dr ili*vrHi(Mnt*nt : l.>on, Gonève, la Lorraine, Straslionr^, LirKC* ^ l'Mim* en Autriche, Venise le virent tonr à tour |inNlj(çner s(*s Miins aux malades ri s:i hii'ntai^iiM'e an\ malheureux. A Vienne, il fut iinVnti* |i;ir le Ki^ml-chancelier .1 reni|MTeiir lTanrois-JoM*ph, f|ui lui donna |>our récoin|»ens(^ un lint^ot d'or. A Ve* niM\ n;i ivput;ition mî ré|»andi( dans toute l'iu-ilie et lui mérita île flatteiisirs préfén-nres de la part d'un ^rand nombre de villes ipii le demandaient avec cmpres- M'UM'ut. Le frère ne put se rendre à leurs vœux ; car il sentait depuis quehpies mois au^Mui'uler les douleurs rliuiuatismales auxquelles il était sujet et t|ui ravaieni forcé tir s«* reposer plusieurs M'inaincs à Venisi*. Voyant «pie s^m :îkc et sa santé ne lui |NM'intiir.iii*nl [tas de ronliniier longtemps encore ses V(»,vaK^, il ne sonicea pltis fpi'.i revenir dans s;) patrie pour y finir ses jours; mais il voulut, au|)aravant, visitiM l.t Villt* elernejle : il y arriva V(*rs Icn premiers mois de l'anm'H* I7I«L OVtjiit plutôt un MMilimeiit de piété <pie rinlention de pratiipier son art, qui le conduisait à limne ; t t|H*ndaiiI son huinainté ne lui permit |»as di* lefiiser s«*s secours aux niallM*nreux dont d pouvait s<mia;:er la souffrance, e( il en n|NTa plusieurs : \v siiccêN de >es «ure^ lit tant lii* liriiit, i|uo le pa|M> manifesta le di'sir de le voir, hïi'ie Jacqui*> lut fil présiMiié p:ir un cardinal : il re«*ut du s^nnt-jMTe un accueil honorahle, si kiielin liitn tt tjiiflipies cadeaux; puis il paitit île Koine san> s'arrêter dans aucune ville ^ur >j rouie, (pi'il coiiiinua jusipi'a mhi hameau natal, oii d ne demeura que |h.'U de jours. Il \ml se fixera lîesuteon, chez un de se> anciens amis, et c'est là qu'il mtiurul 1*11 17:20, dans des sentiments .uis>i pieux que si vie avait eti* vertueiiM* i*t dfs|iiit>ivssc«'. Krén* Jacques laissiii à jN'ine de quoi fournir aux frais île siiu enlern'iiifid : l'i t'cpendanl il avait exercé son .ut avec de lirillants succès dans les |»rin- I -qidi'N villfMJr rKiiro|M', il avait o|»ére des milliers de malades. p.iriiii lt*sipirls %«• lri»uv:iii'iii di's pt'rMiiuKi;;i>s ilf liaiili' disiinetion; mais fh'ie Jacqufs n'exi;!iMit fi»'n INiiir la iilrilnilitHi df si»> eure<, l'i il donnait aux |Miivn*s Tardent que les richfs Itfon.iii'nt d'.M'ct'plt'r. Ali ! (fue de telli*5 exislenccN xmt rares ! Mlles nieriti'niifnl iMii'UX t|iii' ri'lli's d(* Immiicouj» iriiommi*s qu'on ap|N*lle illiisirt*>, d'olitenir les hun- Ufiw^ d«' rin^Inîit'.
Il s«inMi' (jii'il ail rti' d.nis la tleNtnii'f des Fraiic-tiouitois rtMnarqualdi*s de cette •■(inqui*, di' nihiiilnr re^-iiuir avani la t Imie et de fonder leur réputation plutôt sur l'utiliif qii'' ^iir ri'i>|:ii iji* l'iirs s(*r\ires. (In vii>nt de I** voir |»ar li'xeinple «le frén* JacquiN, on l'i mi priM-i'flcmme.it par l'iAiMiipIf de l'aldN* H<»iso| ; voici maintenant hihlii- d'0!i\ft. qui iii.«Iî;i'i' 1(*s plus i>iiiinfiitt*s qualités île riioinme île leitrts, v* cnntiMita drtre un iiaihicleur et un ;:rauiUiairu'n. I.«'s travaux de eette nature ne I tinqiiiiri'iil pas a Ifur .lutenr la [nquilarilé du nom et les hravos dr radiniratiun pu- Idiqiir; iii.ipt'it lis lie la futile, ils ne sont n*marques que par le |Hqit iioiiilire «k>>
oTi FRANCHIî; - COMTÉ ANGIEiNNË ET MODERNE.
esprits cultivés : ceux-là seuls peuvent les juger, les apprécier, comprendre l'oeuvnî el. le mérite de Técrivain, ses veilles, ses fatigues, son but, et rindemniser de toos ses eiïorts en lui consacrant dans leur souvenir une place solide et durable. Cest cette place solide et durable que Tahbé d*Olivet occupe dans Tliistoire des lettres, car il leur a rendu des services qui ne s'oublieront jamais : comme grammairien, « il a, dit M. Bousson, un de ses panégyristes', il a posé la base de l'harmonie de notre langue, en a prouvé Texistence, et prévenu, autant qu'il était en lui, le retour à cette barbarie dont la rouille épaisse a si longtemps pesé sur la France; comme traducteur, indépendamment du mérite d'avoir naturalisé parmi nous d'immortels cliefs-d'amvre, il a appliqué toutes les règles de la pureté du langage, qœ ses théories ont si bien exposées et recouunandées. »
L'abbé Joseph Tlioulier d'Olivct est un des hommes dont la Franche-Comté doit à juste titre s'honorer. Il naquit à Salins, le l*"" avril 1683, d'une famille qui lenail un rang distingué dans la magistrature. Il lit et termina ses études au collège de sa ville natale, dirigé à cette époque par les jésuites, qui ne négligèrent rien pour s'at- 'tacher ce jeune homme ; ils avaient deviné son talent, et à sa sortie du collège ils l'engagèrent dans leur ordre. Ses supérieurs l'envoyèrent d'abord à Reims, ensoile à Dijon, puis à Paris, et les vrais succès qu'il obtint soit comme professeur & leur collège de Louis-le-Grand, soit comme prédicateur, firent jeter les yeux sur loi j)0ur continuer l'histoire de Tordre, que la vieillesse du père Haucroix, chaque de ce travail, l'empêchait de terminer. Mais d'Olivet s'eiïraya de la tâche qu'il a?ail i remplir; et, craignant de ne pouvoir poui*suivre les études favorites auxquelles il s'était livré jusqu'alors, il préféra quitter la compagnie plutôt que d'entreprendre l'œuvre en question.
Admirateur passionné des grands écrivains de l'antiquité, qu'il lisait et relisatt sans cesse, d'Olivet avait, en 1710, publié sous le voile de l'anonyme une tradnction des i^hillppiques de Domostliène et des Catilinaires de Cicéron ; en 4721, il donna sa traduction des Entretiens sur la nature (les Dieux : son esprit grave et mesuré, s;) connaiss;uice approfondie de la langue latine, le tour de sa phrase claire et correcte, le rendaient éminemment propre, dit M. Bousson, c à reproduire avec tovies lem*s qualités de style ces pensées profondes et justes, ces raisonnements lumineu, dont rtMicliainement habile satisfait l'esprit, tout en s'adressant au cœur, et qui, exi)rimés avec autant de facilité que d'élégance, unissent toujours l'instruction i l'agrément. i> La traduction des Plulipinques el des Catilinaires^ bien qu*éiéganle <.'t correcte, n'avait eu ((u'un succès médiocre : l'éloquçnce impétueuse et passionnée de Démostlièiie et de Cicrron, leurs mouvements entraînants et rapides, leurs élans ditliyraml)i(|ues, tro désordre oratoire qui n'était, chez Démosthène surtout, que le sublime de l'art, rien dans ces chefs-d'œuvre ne pouvait se plier aux procédés matliématiqnes du style de croiivet. Le caractère calme et réfléchi des ouvrages plii-
I Nous (levons ù M. Uoussoii un Élotfe hitloriquê ot littéraire de Vahbé ct'OlÏMl, ouTrafCfit viilut à l'auleur une nientiuu honorable au concours proposé en 185() par rAcadémie des Uellcs-Liltrès, Scieoce:i ut Arts de Besançon. Cet opuscule, où Ton trouve des pa{^s iatéreuanlM, iMia beaucoup servi pour apprécier les faces diverses du talent d« rabbé d*01îvet ; noua ijouleroiis que nos lignes ne sont souvent qu'une reproduction abré|;ée de cette œuvre.
KHANCIIK- COMTE KIlANr.AlSh. 57'»
lt*Mi|i|ii(|iif.s riin\eii:ii( iiinmix :i son (îôiiie, coiiiiim* I«* pnMiva la tmlndion «les Entreiinis sur lit luiture tit's IHt'u.r : cllr fut ri'i.Mii* av(*r .i|»pl«iii<lissi*iiK*i)l. L.i iiiêiiii* faveur .ti'ciii'itlu s^i iMiiiKiion lios Tiisruhiufs^ i\\\"\\ av.-iit faite en coll.'ilK)r.ilioii ave^* \v H.i\aiit |»n>i<ltMit KonliitT, lit* liijnn, Tnn (l«>s lioinnics Its plus reiniin|ual>les d»* son ii*in|is. Kl* prt'uiirr ili* rcs (in\ra^'iN ouvrit à d'tMivet hfs |K)rti*s de rAcadcmie fr.int aiNi', t't Miit ;iiliiijs>ii)n dans I dhistn» ronipa^snie était |iour lui d*autant plus tiatit'iiM-, «pi'il m* ra\ail iiiillenit'iit sollicjiiV; inai*^ la iMirclis IVIr^anoeel la correction i-iinlihiirN di' S4in >(\It\ sa profonde ronnaissuice du iniNanisuie de la lan^u^, son rs|iii( jii>(c et nM'thodjipii', joint an ^'ont le plus si'vèn*, avaient fni|»|N'* l'Académie; l'i i'i'llf-ci. lenroniraiil l'U irolivd nn littérateur ipu* la naturelle son talent ap|ielait .1 lin reuilt'i' d'éniint'Ots S4*r\irr>, m* l'était attarlié fh'ir riioiiorakie préférence de ses Mdirap*N. L'iMTivain rninc-cnnitriis ;dlait jii>titier la haute opinion cpie Ton avait de lui. Niiiiinif l'un dis tn»is nieinlm'.s «pie l'Aradétnie cliarj^fa de travailler au code ^tainiiiati<al iprelle (iréparait pour donnt*r une connaiss:ince complète i*t raisonnéi* di* la lan;:iie IraiiçaiM'. i*l pour dé^'a^'iT IVn<ci;;ntMiient fie tonti's |i*s dinicidti'S dont 1rs .inneniii'N ^(r.nnniaircs m- trouvaient héris^M^s, TahlK* d*tHivet H'ac(|uitta de %t l.ichc a\er un inronti'slahji* talriit : dans si> Hssuis tU tjranimairf, ()ui conipn*ni.tMil les ipiatrc cspiM'cs de lunis dérlinaldo de la lan;rhc, le nom, Tartu'le, !•* pn^ iMHii, II* |i:iriicipe, il <\\i ttiiiiiMss<:r, :i\i'c autant «It* luciilili* que île méthode, toutes Il ^ i'ii-4*riiist;iii((.N où l'on |N*ut i'iiipJoytT rcs t*s|N*ces de mots, il leur attacha îles fl'liniiions i'ourti's et nettes «pii ^e ;:ra\ent aJMMnent dans la uiéiiioin*, et, meriti* l'ii'ii r.iie, il exposa les prinei|H*s a\ec cette clarté, avrc cette |in*cision ipii les l'iitjt'iil (oiijoiir> an*e^Mhle>, iiiéine aii\ intelligences les plus siuiple>. Mais c«> fut d.iiis NI /'iM.\M///V InmniiM* ipril diuina la preu\e de ce MMitiuieiit îles Inanités |nn*tii|iif> dont il possiM);ijt je secret, i*t lie ce t|ui en constitue la lias** i*ssentielle, rii.irniMnie. Celte nn\re ri-niart|iiaide, aiijonrd'liiii le plus ;:raihl titre de irloin* de IVddie ij'fHiM't, olitiiit à re|ioipie de son ap|»antitin les élo;;(*s unaniiut*s du monde liiit rain* et altiia Mir son auteur les |diis llatteurs téuioi^Mia^es : « J'ai nru v«»tn' liaite iji' la l'rosoilit^ e('ri\ail à «rtitivet. le H mai IT^iH, Jean-l'iptisle UonsM*au ; le li\iv m'a paru exirèineinent i»iiii. et d'autant phis utile, ipie la chosi* ipii manque pnsi'iiteuHiii a noire lan;;ue <'st nue inetliotle sua» |K>iir ap|»n*iidre aux étranjrei> a i.f itii'ii |iiniiiinei-i\ ce qui ne m.' iKMit tpit' par des ol>si*rvatiiuis telles que les \ùtn*s, iiiuities de I Kiionlé d'un rorps comme l'Aratlémie. » — " tJet ouvrage, disait Viiliaiiv. siil» n|i ra autant ipie la laiijue française, qu'il vi'n;;eiIeN inju>te> lepniches fiiosaii-ni lui adifsNcr des écri\aius peu ex«Tces dans l'art de la manier; • et Jean- J M qu«"N lîn'iH^raii i rrnall à rarli- le Ai:n M de sun hii tiniinturr ih' .l/riMi/ifi-, ijue i Iraiti (II* r il>lie d't)li\i t » de\iait rtn- consulte |iar tous les musiciens français. i'«'iit ri-iissii iltu^ la «oin|Misinfiu d'iiit li\h* th- niw natuie, el |NMir lui donner ce I 1' 1:« I |>ailiiii!i«i >ans |in|Ui'1 jieuvre |u«»si- iiiaptiiiie, l'auteur a%ail surtout k >^ (•n-fH « ii|i(T il<- la m an jir à ^iii\ie : le sncns dé{N*ndait de là. * Il fallait , couiiiH* iht M. |ÎMiiNMiii, jnoce-l.r d'une iiiafiii'iv j-radiieîle vi raisoninV: il fallait couniienrer pal iifie dètifiKM'ti ^''ii'iMle ou II clarté n* minit à la coiiciMon, en iiian|Uor les •iiflen m* s paiths rt toiinuiei eiiliii un |N'tU noml»re de n*gle> susceptildes de |ieo il'cxo'ptiiiiiN cl applu ailles tLiiis tiuites les circonstances, (/est ce qu'a fait d'Ulivei.
'»7i PRAi\cHb;-œBrrK .vngienm!: et nodernk.
il coniincnce par délinir la prosodie la manière de jn'ofwncer chaque syllabe régulièrement, puis il lui recoiiDall trois propriétés : Vaccent, qui marque rélévalkm ou Tabaisscuient de la voix dans la prononciation ; f aspiration^ qui cousisie à prononcer de la gorge, en sorte que la prononciation soit fortement marquée ; aifin, la quantité, i[ui indique le plus ou moins de temps employé à prononcer une syllabe. (les principes une fois établis, toutes les syllabes étant divisées, comme chez les anciens, en lomjues, brèves et douteuses, il parcourt toutes nos différentes terminaisons, en insistant particulièrement sur les pénultièmes syllabes, qui« dans noire langue surtout, où il y a beaucoup de finales muettes, sont toujours saisies avec avidité par Toreille. De cet examen il déduit onze règles où, sauf un très-pelK nombre d*exceptions, sont comprises toutes les syllabes de la langue, et dont Fcbservation est d'une si haute importance, (jue d'elle seule dépend souvent le sensqne Ton doit donner aux mots.... Ce n*est pas cependant qu*on ne puisse reprocher à d'Olivct quel(|ues erreurs, non dans renonciation de ces règles, mais dans quelques cas particuliers de leur application. Quoiqu'il eût, depuis sa jeunesse, habité b C4ipitale, il n'avait pu échapper à la loi, bien plus générale de son temps qu'anjourirhui, qui imprime au langage d'im homme cet accent particulier à sa terre natale. A la vérité, il établit une judicieuse distinction entre Taccent et la quantité; mais il arrive bien souvent (|ue fim réagit sur l'autre : une sylkibe prononcée brève à l*aris est longue dans telle ou telle province; aussi, sous ce rapport, a-t-on remarqué que d'Olivel s'est trompé dans quelques circonstances, bien rares sans doute, nuis qu'une critique impartiale et équitable ne doit pas passer sous silence. >
Le sucà's de la Prosodie française et des Kssais de grammaire, venant s'ajouter à la faveur depuis longteuq)s ac(|uise aux suivantes traductions du même auteur, avait répandu le nom de d'Olivel; mais l'académicien franc-comtois préparait un autre travail qui devait lui conquérir une grande célébrité : l'édition des OEuvrs de'Cicéron. Avant tout, l'abbé d'Ulivet tenait à donner des immortels ouvrages de l'orateur romain un texte irréprochable ; et ce fut en relisant et commentant les travaux de ses devanciers, ce fut en comparant les éditions antérieures et les manuscrits qu'il avait pu consulter, en discutimt les divei*ses leçons, eu élucidant les dilliciUtés et les passages douteux, qu'il s'étudia a présenter aux philologues ce texte |)ur et correct dont il sent;dt toute la valeur ; puis, lorsc|u*il eut, à force de recherches et de soins, rassemblé les matériaux nécessaires à l'érection de son monument, il se mit à Tœuvre. L'édition du Cieéron parut en entier de 1740 à 1742. i'M magnilique travail lépandit dans toute l'Kurope le nom de d'Olivet et porta » réputation à son apogée.
On nous pardonnera rrinterrompre un moment notre récit sur d*01ivet, |)our |)arler d'un de ses compatriotes qui publiait le dernier volume d'un grand ouvrage, l'année même où paraissait le premier volume de Cieéron. (^e compatriote était hunod de <:harnage; cet ouvrage était [Histoire de la Comté de Bourgogne, Jusf|u'alnrs la Franrhe-Comté n'avait eu que des annalistes et des chroniqueurs; elle manquait d'un historien : Dunod de Charnage entreprit d'être cet historien. Durant dix annôes il s'occupa d'amasser les matériaux dont il avait besoin, et lorsqu'il cmt les avoir sous la main, il commença son travail : il écrivit un ouvrage en trois vo-
rilANCHK- COMTE FRANÇAISE. .%;.%
Iiiiii<*> iiH|iiarlo, (|tii |Mriin*n( lo pn;mu^r en 1735, le second en 1737, et le diinier ru 17 io. (UUU* œuvre ôuiil la plus iai|K>rtante et la |»Iuh complète ipi'on edl encon* l>ulilii*t' MIT la Franclie-(«ointé ; mais elle* laissa beaucoup à désin>r : on regretta il<* la tronv(*r ici^nmlonuMit (l«*|M>nrvue de cet intérêt qui satisfait l'esprit et Ikilli' ruiiaginalion ; on lui rcproilia de uiaiiquer d<*s qualit(*s qui doivent constituer Ws n»Mi|K)>iti<ins di* ce {fi^nrc. Lt* stvle cmi est |Kile et froid, trop souvent inr4»rre<*l, pres4]Me toujours négligé, et Ton clierclie vaineuieni chez rc'*crivain cette cLirté, cellr l»n*riMon, cette inétluMlf sans les(|uelles un livre perd de sa valeur. Tn autre défaut qut* {'(Ml reuian|ue dans cet ouvrage, c'est que les diverses fiarties en sont nul lie(*s, ujal c(»ordoiHu*es, par suite dt* l'Iiahitude qu'avait prise Fauteur d'ajouter sans cfiSM* s<'s nouvelles rechercli(*s aux matières déjà traitées : il en résulte que les qui*stions n*olTrent |kis ce caractirn^ d'ensemble qui fixe l'esprit, et que la géographie et la chronologie particulièrement, ces deux yeux de Thistoire, y sont pn^*nli'*«N sans fidélité et sans ordre, tlonune le dit M. Kdouard iJerc, € ou sent, en li.<ant liniHNJ, qu'il n'a tra\aillé t|ur (lar |)arti(*s, et qu'avant de pn*ndn* la plunn' il n'a fias iimiiti' ni embru.sM* rcuMMoble i\r. son sujet. Son œuvre n'(*st pas une histoire, n* Nont les fraginniLs d'une liiMoire, fragments .souvent éfiars et sans enchalneimMit. Tout r>( morcelé, parci* qur tout a ét<* étudié a fiart.... Il (*st rare que llunoii sui\e l'onlre naturel ; dans It* plus simple récit il prend au liasard le premier événement qn«* lui otTre s:i mémoire, et s*t'H*arte sans raison de l'onln* chronologique. Il croit \an('r s;i narration, vi il l'interrompt bnis(|uenient, ou la ralentit |iar des ol»iei> étrangers ou des détails mimttietix, totijours sans intérêt «iitaml ils ne tiennent ni aux Ifiis, ni aux nueiirs, ni au goitvemement d'une nation. Sans cessi*, au milieu de ct*> |N*tits faits isolés ou des pnx'ès historiqties dont il oflre la discussion à sihi tei'teiir, il |NM*d d«^ vtte la suiti* du récit et l'objet |Hinci|)al. Presipie toujours il fait abstraction de cette règle, qu'il faut attacher les >eux sur les grands êvémniieniN, faire (Ifs |HTsoiiiiages s;ùllanLs le centre du tableau, et renvoyer à la liordure l'accesMiire, en rcjetaitt dans des di.ssertations sé|iaréeA les preuves îles faits imporlanis, b»rs4|u'ellt*s n'out pu trouver place dans le nVit '. » Ajoutons avec M. (Ilerr, € qu'on entrevoit à {hmiic, dans les événemeuLs nombreux que DunMl rassemble, la rau-^i* dt-s révolutions du |»ays, l'influt'niT des grauils Immmes qu'il a produiu, l'élablis- MMiieiil d«' M>N coutumes, l«s progrès de la senitude ou des rranchisi*s, les cooqu«^li*N dt-s ducs et des romirs stir la féodalité, les eflbrLs |iersévéranls «les chefii du |ia\< |N»iir rfiitliv riinité h Li (missuice souveraine, la nais.<aDCf îles institutions, la |iart «lu parlement dans cette grande lutte où il soutint le (louvoir conln* lui-même, I«-n ui(»lidfs stM ii'ts qui ont amené la dernière com|uéte. •
.Mais il t^t un d«M'iiit'r et bien grave reproche que l'on a le droit de bire i iHimi-l : « it (H ri\ain n'a pas su (»u n'a |»as voulu s«' metin* en g:inle contre l'esprit Ac >>x- Il ujr. fi rr tléfaiit l'a conduit à commettre UMunuip d*em*urs, à se trom|ier giin*i.iJiMiiciit dans rapprérialioii dts faits. Hunoil de (Ihamage était ce|ii*nilanl un i*s|ini jiidiriiiix et sig.ice, lin homme d'une vaste énidiliou et d'une haute inldlilprac^ : iiiallieureiiM'ineiit il avait les préjiigi'S îles gens de sa caste, ce qui bussail !i«*s
• t i«ui ittr l'Ihiloiri- tir la Franche -C^mlé, Umt l«% rbap. préliis . pairrt IS H II
rjG FRANCHE -OOUTË ANCIENNE ET MODERNE.
idées. Nn))lc de naissance, il no connaissait que les seigneurs : il trouvait It^ tiines et naturels tons les droits et privilèges qu'ils s'étaient a|q)ropriés; il leur accordait tontes les vertus et tous les mérites; il semblait n'écrire Tbistoire qn*en leur honneur : pour lui, le peuple n'existait pas, ou du moins s'il existait, Dnnod ne le croyait bon qu*à faire des corvées, payer la dlme, fournir des voitures aux châtelains lorsqu'ils allaient en guerre, venir moudre son grain -k leurs moulins et cuire son pain à leurs fours; qu*à battre au besoin l'eau des étangs pour empérbrr les grenouilles de troubler le sommeil du seigneur-abbé, comme cela se pratiquait au monastère de Luxeuil '. « Les seigneurs, écril Dunod, étaient /Mnil* Vordh flaire de francs et loyaux chevaliers qui se piquaient de probité et de modération, et (pii, pour conserver leurs terres peuplées, accordaient des privilèges et des ftanohises h leurs sujets t^mdis qu'ils y résidaient. Nous en avons une infinité d'exemples dans les anciennes chartes, où l'humanité et le bon cœur de ces seigneurs se foui sentir. Klies sont (expédiées en forme de leUres patentes. Les seigneurs parlent et disposent seuls en maUres^ parce que la forme des contrats n'aurait été m DÉCRvn; NI cuNVENABLK eutrc dcs seUjneurs de cette espèce et leurs sujets. > Puis Taulcur, après avoir dit que ces chartes n'étaient pas même signées, ajoute : c Les seigneurs ii(noraient presque tous les lettres et ne savaient pas seulement écrire leur nom; mais ils avaient le cœur bien fait et beaucoup de sens. >
Que de réflexions ces lignes soidèvent ! nous n'en ferons qu'une : comment ces seigneurs si bons, si loyaux, si francs, si généreux, si bien intentionnés, ont-ils pii tenir pendant des siècles leurs sujets dans ce profond état de dégradation et de misi're dont l'histoire nous rappelle le souvenir? Et Dunod devait en savoir beaucoup sur cet étui de misère et de servitude, car il connaissait les seigneurs chanoines de l'abbaye de Saint-CIlaude, lesquels exerçaient encore en plein dix-liuitiëme siècle les droits de mainmorte sur leurs terres, comme aux plus mauvais jours de la féodalité. Hais Dunod, égaré par sa tendresse pour les anciens seigneurs, ne s'occnpe pas du reste ; comme le remarque encore M. Clerc, il oid)lie l'époque attachante des affranchissements, (pii relevèrent cependant l'humanité dégradée, et l'on clierebr en vain dans ses œuvres quelques larmes sur les maux du régime féodal, sur les misères de la mainmorte.
Malgré les imperfections et les défauts de f Histoire de la Comté de Bourgogne, ce livre mérite à plusieurs égards l'estime dont il jouit : tel qu'il est, il vaut Iieaucoup mieux (|ue l'ouvrage de (^llut, naïve et crédule chronique qu'on ne lirait plus sans s:i bonhomie de style; et puis Ounod a rendu aux écrivains de son pays un incon-
I Kn efTet, lorM]ue Tabbô de Luxeuil venait dans sa seismeune, les paysans de seis domalaM étair ni obligés de passer les nuits à baUre l'eau des étan(^ pour empêcher le hniil des p^nouUles; el pendant reUe corvée, ils cbanlaieiit en leur patois:
Vii, !»&, reiioltes, pà>
Veri monsii Tablié que Oica gft *.
Assurément rc n'était pan un sentiment chrétien qui avait inspiré aux abbés de Luxeuil b peww iW soumeUre des bonimes à une obligation si dégradante.
* Paii, ptii, gmiiivlUcs, pali !
\ ••ii'i iiiiin«ii*nr l'ahM i|ar hirn yanl^.
PRANCHE-COMTl^. FRANÇ.\ISE. . 5n
lesiaUe service, eu entreprenant une œuvre où il ne faut pas chercher sans doute k dernier mot de l'histoire de la Franche-Comté, mais où l*on trouvera presque MMs les éléments nécessaires pour recomposer le même édillce.
Fruiçois-Ignace Dunod de Cliarnatçc était de Saint-Claude, où il naquit le 30 octobre 1679. Il fit ses premières études sous la direction de Josc|)h Dunod son oncle, jénile forl érudil, mais plus homme d'esprit ce|)cndant que savant archéologue : c'esl lui qui voulait voir dans la fameuse ville d'Antre, VAvantirum de Ptolémée ; el pour prouver qu'il avait raison contre ses adversaires, il imagina de publier, à rappui de son système, une carte où la géographie de tous les lieux historiques de radenne Franclie-Comté se trouvait refaite d*une manière conforme à ses asser- Le jeune Ignace Dunod, en sortant des mains de son oncle, alla suivre les de l'université de Besançon. Après avoir pris ses degrés de licence, il se fit reeevoir avocat au parlement, et jdaida plusieurs causes ini|K)rtantes avec un re- ■orquable succès ; plus tard, en ITâO, il obtint au concours une chaire de professeur à l'université, où ses savantes liions attirèrent un grand nombre d'élèves. En I72i il vint à Paris pour y représenter les intérêts de sa com|)agnie; et la ■ission dont il était chargé l'ayant mis en rapport avec le garde des sceaux àc France, ce dignitaire fut si charmé du savoir et de Tcsprit du professeur sandaudieo, qu'il lui conseilla de travailler sur la coutume de Franche-ComU'. C'est ce que promit Dunod : de retour à Besancon, il se mit h Tœuvre avec activité et s'acquitta de sa tAche avec distinction. Il donna successivement au public un CommenlÊire sur le titre des successions et sur les institutions contractuelles; un Traité tes mainmortes et du retrait; des Observations sur les droits de justice^ de cens, iegens mariés et des successions, de la coutume de Uourgotjne; puis le fameux Traité des prescriptionSj livre si souvent cité par les jurisconsultes français et qui a mérité plus tard, en 1810, les honneurs de la réimpression, sous le titre de Kaureau DumuL Ce fut entre la |)ublication de ces divers ouvrages de droit que parut Vllistaire de la Comté de Hourgotjne, et une autre œuvre du même genre, auis moins importante, ï Histoire ecclésiastique de Besançon.
Dunod de Charnage mourut à Besancon en 1752, Tannée même où cette ville créa son académie, qui devait, selon Texpression de dom (irappin, « enfanter des prodiges dès sa naissance. » Nous h* s;)vons, des écrivains célèbres se sont élevés contre l'utilité des académies de |>rovince; ils ont avancé (|ue les institutions de ce genre ne servaient à rien, leur existence rfélant guère (|u'un long somnieil interrompu deux ou trois fois dans un an, par quelque séanct^ publi(|ue. C(* reproche, ou la misanthropie |)erce à travers le iKuadoxe, a pu être vrai jusqu'à un cert^u'n point pour quelques-unes de ces académies ; niais à coup sûr il ne Ta jamais été pour l'académie de Besançon, car elle a rendu d'incontestables serviees ; elle a contribué d'une manière active et puissante à surexciter en Franche- Comté la noble passion des lettres, des sciences et des ;irts; elle a posé sur riiisloire de la province les questions les plus utiles; elle a conslamnient provoi|ué et souvent accom|)li les travaux et les recherches les plus propres à jeitM* du jour sur des événements encore obscurs; et ce fut à ses lumières, à ses elVorts, à si sollicitude, que la Franche- Comté se trouva retlevable d'ime foule de mémoires et documents qui sont venus
éclairer les différents poinls des annales du pays. Cela est quelque chose sans doute. Au surplus, Facadémie de Besançon se recomnoande à la reconnaissance publique par un de ces titres suffisant à lui seul pour glorifier son existence : ne Toublions jamais, ce fut elle qui mit à son concours de Tannée 1772 la fameuse question, Quels sont les végétaux qui, datis les années de disette, pourraient suppléer avantageusement à la rareté des céréales ? ce fût elle qui couronna le mémoire de Farmentier sur la matière et encouragea ainsi les espérances de ce bienfaiteur de l'humanité. Engagé par la reconnaissance envers la savante compagnie qui s^associait à sa passion du bien, le vertueux Parmentier ne cessa plus de consacrer les facultés de son esprit et les fatigues de son corps à la réalisation de l'oeuvre qu'il rêvait depuis longues années, la naturalisation de la pomme de terre : études, recherches, travaux, prières, importunités, artifices même, rien ne lui coûta pour assurer à la France, par la conquête de ce précieux tubercule, une conquête bien autrement importante que celle de plusieurs provinces. On riait de la folie du bonhomme : le tire allait se changer en une acclamation d'enthousiasme et de gratitude. A force de patience et de sollicitations, Parmentier ayant obtenu du gouvernaient le moyen de faire des expériences, on lui abandonne, en 1783, dans ki grande plaine des Sablons près Paris, un terrain qu'on avait jusqu'alors laissé en friche à cause de sa stérilité, et qui est soumis pour la première fois au labour. Parmentier confie à ce terrain aride sa plante favorite, et il attend. La végétation partit, les fleurs se forment, les tubercules vont atteindre leur maturité. Le roi Louis XVI reçoit de Parmentier et porte à son habit, dans une réception solennelle, un bouquet de ces fleurs, que les grands seigneurs et les grandes dames mettent ea vogue dès ce moment, r^ curiosité des Parisiens s'émeut; on se porte en foule à la plaine des Sablons, et les gardiens qu'on a placés autour du champ contribuent, par leur présence, i surexciter encore l'avidité des curieux. Comme on retirait ces fardien» le soir, on vient dire à Parmentier que, pendant la nuit, on vole ses pommes de terre : au comble de la joie, l'heureux agronome embrasse et récompense généfeusenient celui qui lui apportait la première nouvelle de oe vol d'un nouveau geve. La pouMone de terre était créée en France! Parmentier voyait enfin se réalisa sa pensée d'homme de bien : il venait de forcer son pays à s'enrichir de la plus inapprédabie des ressources, celle de fournir au peuple le moyen d'être désormais moins Bialheoreux. Reconnaissance étemelle h ce grand citoyen; mais reconnaissance aussi à l'académie de Besançon !
Le fondateur et le premier secrétaire perpétuel de cette académie flit Claiide- François Boquet de Courbouzon, président à morûet au parlement de Franche* Comté. Il avait reçu le jour à Lons-le-Saulnier, en 1682 : homme instruit et laborieux, M. de Courbouzon réunissait en lui, dit dom Grappin, ce qui est le pliK^ capable de plaire, une taille miyestueuse, les grâces de b figure et les plus brillantes qualités de l'esprit. Son goût le portait vers les travaux utiles, et sa protection ne manquait pas aux jeunes gens de la province qui se livraient à l'étude des lettres et des sciences. Ce magistrat mourut h Besançon en 1762. Il a laissé plusieurs manuscrits, entre autres des Recherches sur l'histoire du parlement, que Ton grette d'être restées inédiles.
BomoDS-DOUs à mentionner, en passant, quelques autres rranc-Couitois dont le esl des plus honorables à prononcer, tels par exemple que le savant -Jhbé Bergier, d'une famille originaire de Blyon, près Salins, fauteur des Éléments primili/É des Langues^ du Traité historique et dogmatique de la vraie Religion^ et de plusieurs ouvrages très-remarquables ; François Camusat, de Besançon, connu |ar son Histoire des Journaux et de la Littérature française; Joseph Trlcalet, de DAle, qui nous a laissé divers ouvrages de piété, dont le plus important est une BiUiotkèfue portative des Pères de l'Église; Nicolas Billerey, de Besançon, auteur de plusieurs livres sur la botanique; Auguste Jault, d*Orgclet, esprit richement organisé et qui s*est rendu célèbre par ses travaux comme médecin, comme orienbiiste, comme lexicographe, comme traducteur; Luc Courchetet et Tabbé Bullel, tous deux de Besançon, auteurs, le premier d*une Histoire du cardinal de Cran- Hlle^ le second d'un Dictionnaire celtiquCy qu*on ne sut pas assez apprécier à répoque de son apparition ; Tabbé Millot, d'Ornans, membre de TAcadémie française, et qui se recommande par ses Éléments d'Histoire générale j son Histoire éeF)nmeeei sou Histoire d'Angleterre; Alexis Jaillot, d*Avignon-les-Saint-Claude, fH s*est fait une grande réputation imr Fexactitude de ses cartes géographiques/ SKiout par la publication de son bel Atlas français en deux volumes in-folio; Fabbé Joseph Toumier, de Saint-Claude, homme prodigieux à qui nulle science i*élait étrangère, qui connaissait sans les avoir apprises la sculpture, la |)einture, la dorure, l'horlogerie, la musique, la gnomonique, Tastronomie, et dont l'aptitude aux arts d'industrie était si sur|)renante, qu'il lui suflisait de voir un ouvrage pour Fimiler; Grégoire Trincano, de Vaux près liesançon, habile in^^nieur et savant ma- Ibématicien, à qui nous devons un Traité complet d'Arithmétique et des Eléments de Fortification; le modeste et célèbre Kosset, de Saint-Claude, devenu sculpteur à Taspect d'une statue, et dont les bustes en ivoire, vrais chefs-d'œuvre du genre, fusaient l'admiration de tous les artistes; Jean Volpalo, de Ikisançon, dont les dessins en miniature, les estampes à Taquarelle, et surtout les gravures qui reproduisent les peintures que Raphaël avait faites pour le Vatican, sont si recherchés des etHinaisseurs ; le i>eintre Jean-Denis Attiret, l'architecte Claude- André Attiret, le sculpteur Claude-François Attiret, tous trois nés à Dôle; le i^eintre Gabriel Gresly, de risle-sur-le-Doubs ; le scul|)teur Claude Dejoux, de Vadans-les-Arbois ; le peintre d'histoire et de portraits Nicolas Mouchet, de Gray, élève de Greuze, et qui est Tauleur des deux toiles remarquables représentant l'Origine et le Triomphe de la Peinture. SIentionnons aussi le savant bénédictin Berthod, de Kupt, près de la Saône, un des princi|)aux bollandistes, et renommé par ses travaux historiques sur la Franche-Comté ; dom rira|)[)in, d'Ainveile, célèbre aussi par ses écrits sur notre province; le bibliographe Laire, de Vailans-les-lipav; le minéralogiste Komé de Liste, né à Gray, qui fut aussi physicien, naturaliste et cristallograplie distingué; Joseph Perreciot, de Uoulans, rauietu'de VElat civil dca personnes; Droz, de Pontarlier, l'historien jurisconsulte qui nous a laissé, entre autres ouvrages, VUistoirc des Bourgeoisies du prince; le matliématicien Jac(iues, d'Arc-sous-Montenot, dont la profondeur surprenait (rAlembert lui-même; l'ingénieux mécanicien Loriot, de Bannans, célèbre |Kir sa machine à battre le grain, et qui faisait le travail de
douze hommes; un autre mécanicien, Bourgeois, de Châtel-Blanc, Finventeur des lampes à réverbère et du fameux canard automate qui a rendu si populaire le nom de Vaucanson; le poète et philosophe Joseph Banquier, d*Ornans; Pabbé Regnault- Outhier, de Lons-Ie-Saulnier, physicien distingué; le capucin Uomain Joly, auteur de Lettres sur la Franche-Comté; l'abbé Talbert, de Besançon, littérateur aimable et spirituel ; puis revenons à l'abbé d*Oiivet.
L'abbé d'Olivet n*a pas seulement fait des traductions et des ou\Tnges de grammaire; il est auteur d'écrits d'un autre genre qui méritent d'être comptés parmi ses titres c^ la reconnaissance des hommes de lettres : on lui doit d'ingénieuses et savantes Remarques sur le théâtre de Racine, un intéressant recueil intitulé Pethsées de Ckérœi, une Histoire de r Académie franchise, des lettres au président Bouhiery une idylle latine sur VOrigine des salines de Bourgogne. On a dit que d'Olivet avait fait un livre tout exprès pour prouver que Racine avait commis dans ses pièces de théiitre cent fautes contre la langue. C'était bien mal juger, tranchons le mot, c'était calomnier le philologue franc-comtois. D'Olivet professait pour le divin auteur à*Iphigénie et A'Athalie un respect qui tenait du culte; il proclamait ce grand poète « incomparable dans le lyrique ; > il admirait chez lui « une diction précise et serrée, de la douceur, mais avec de l'énergie, des figures variées, de riches et nobles images. » Dans les cent obsenaiions que lui fournit le théâtre de Racine, il s'y montre, à peu d'exceptions près, constamment habile et judicieux appréciateur, mais toujours critique de bonne foi. Racine est, à ses yeux, le plus parfait de nos poètes; et si d'Olivet relève avec quelque sévérité, dans ses tragédies, les négligences de style, les expressions vieillies, les incorrections, les rimes insuflisantes, il le fait d'une manière aussi consciencieuse que mesurée, il sait tenir compte des difficultés qu'cprouve souvent le poète à renfermer sa pensée dans un nombre déterminé de syllabes : niais il n*oublie pas que Racine est l'écrivain peutêtre à qui l'on doit le plus d'expressions, de tournures, d'alliances de mots nouvelles et pour ainsi dire créées; il rappelle, comme des conquêtes glorieuses pour son auteur, les hardiesses dont il a enrichi la langue, il fait ressortir dans tout leur éclat les magnificences poétiques que l'on rencontre à chaque pas <hei l'immortel tragi(|ue.
Si les Remarques sur Racine sont très-propres à former le goût des jeunes écrivains, le recueil des Pensées de Cicéron est un livre à mettre entre les mains dos jeunes gens pour leur former l'esprit et le cœur. Dans ce recueil, où le génie de Cicéron se retrouve tout entier, où l'on voit briller tour à tour Torateur, le philosophe, le moraliste, l'abbé d'Olivet a su grou|>er avec art et séduction les maximes et les passages les |)lus remaniuables du prince de l'éloquence romaine, et les appuyer par des déveloiipements qui rendent |)lus instructive et plus attrayante la lecture <le l'ouvrage : * Si Marc-Tulle ((^iccroni avait écrit en français, mon cher abbé, disait Voltaire à d'Olivet dans une lettre du 8 mai 17it, il aurait écrit comme vous. Il était fort difficile de donner Cicéron par pensées détachées : on ne peut (aire de jolies t:d)atières d'un gnuul morceau d'architecture, dans lequel il u'y a point de petits ornements. Cejiendant vous avez trouvé le secret de faire lire par parcelles un homme qu il faut lire tout entier. »
FRANCHE -COXTÉ FRANÇAISE. .-»!
Les heureuses qualités du style de l'abbé d'Olivet, Télégancc, la clarté, le naturel, se reCrouveDi encore dans V Histoire de l'Académie française. Fondée en 163S par k canlinal de Richelieu, cette institution célèbre avait eu pour premier historien le savant Pellisson ; mais Touvrage de celui-ci ne s'était étendu qu*aux dix-sept pranicre^ années de rexistence de l'Académie, et i*abbé d*()livet fut chargé de continuer ce travail, qu'il |)oursuivit juscprà l'année 17(K). il remplit sa tâche avec conscience et succès; il sii|)pléa les omissions et rectifia les erreurs échappées à soo devancier; il apporUi dans celle œuvre essentiellement biographique la précision, la reclitude, la simplicité qui caraclérisaient tous ses écrits ; et s*il s*y laissa quelquefois aller à des détails tro|) familiers, il racheta ce défaut par TinténH et Texaclitude de ses notices. Ne relevant ()ue de sou jugement et de sa conscience, il s'y montra toujours impartial envers les académiciens dont il avait à parier; il eut même parfois le courage de ne pas s*associer a l'espèce de mépris littéraire qui pesait sur la réputation de quelques-uns d'enlre eux, comme le prouve, entre autres, le passage suivant, relatif à ce fameux abbé Colin, tant ridiculisé |mr Molière et |>ar Boileau. Après avoir établi que Tinimitié de ces deux grands poètes contre Tabbé Cotio a pu fausser leur opinion sur son compte, d*(Hivet ajoute : « Mais au fond, et tout préjugé à part, était-il un homme si mé|)risable qu'il mérit^ut d'èlre inuuolé à la risée publique? Encore une fois, mon dessein n'esl nullement de le louer. Si pourtant j'étais chargé de faire son apologie, il me semble cpie j'en viendrais h bout sans recourir à l'art iniposteur de ceux (|ui ont fait l'éloge de la folie, de la fièvre, de Busiris ou de Néron. Je chercherais M. rabiu' Colin dans ses ouvniges sérieux, lians ce qu'il a écrit sur les principes du monde, sur rimmortalilé de lïune, sur le Cantique des cantiques. Je monlrerais, par ces mêmes ouvrai^es, qu'il était vei'sé dans la philoso|)hie et dans la lliéolo<.'ie, (|u'il s;ivait du ç^wCy de riiébreu, du syriaque. Je m'appuierais de rautorilé de ceux qui assuronl qu'il aurait pu dire fiar ccuur Homère et Platon. Je dirais (|ue dans ses poésies \\m\u\ qui sont le plus faible tle ses ouvrages, il y a des choses très-spirituelles et bien tournées. Je ferais avouer (pie s;( prose a je ne sais quoi d'aisé, de naïf et de nol»li', qui sent son l^irisien élevé avec soin. A régani de ses sermons, «pioiqu'il n'en reste aucune trace, je me contenterai de faire obscner qu'il a |»réclié seize carêmes dans les meilleures chaires de Paris, et que vraisendilablement, s'il avait toujours été aussi ;(rOIé que la satire le dit, il n'aurait pas eu la constance de pousser si loin inie carrière si pénible. » Ces lignes ded'Olivet sont charmantes d'esprit et de grâce; mais retiiic dit la satire a prévalu, et l'abbé Colin est resté sous le coui» d'une grêle qui tue sans retour en France : le ridicule.
Dans les .S7.r l.ettn's au prcsiilmt Hmiltier, ouvra;:e «Tune leeture aus^^i intéressante (prinstrnclive et varij'e, TaMui «TtHivet nous apprend de curieux iléiails sur quelques points de riiislnire littéraire. La première de ci's lettres parle d'un voyajre à Bruxelles, où l'auteur était allé voir lîousseau le lyrique, alors banni de Tranee ; la seconde a pour objet l'aldji* (ienesi, (ie l'Académie, auteur <le la tra;(éiiie de iVnélape^ pièce restée au théâtre ; la troisième fait connaître les motifs qui déterminèrent d'Olivel à ne pas |»ousser au delà de l'année ITuo son Histoire de l'Aradêmie française; la quatrième roule sur la nécessité de la rime, que l'auteur défend avec
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les armes du bon sens et de la raison ; la cinquiènae montre. qu*il est faux que les membres de i* Académie exigent des visites et des sollicitations de la part des candidats aux sièges vacants ; la sixième enOn est consacrée h l'abbé Desfontaines, où d*Olivet peint avec des traits pleins de sel et de vérité ce trop célèbre critique qui jugeait les personnes plutôt que leurs écrits, au gré de ses ressentiments ou de ses avantages pécuniaires.
L*idylle latine sur YOrigine des salities de Bourgogne est un tribut payé par d*01ivet à sa ville natale. Depuis bien des années il avait quitté Salins, mais l'image des montagnes pittoresques ou il avait reçu le jour était restée sculptée dans ses souvenirs; il gardait au fond du cœur Tamour de ces montagnes toujours chères, et les idées poétiques qu'elles lui rappelaient inspirèrent sa muse. UOrigitie des salines de Bourgogtie est un petit poème plein de grâce et d*élégance, où Ton trouve à côté des vers les mieux tournés les images les plus riantes, où l'enjouement et la délicatesse y sont relevés par un style facile et pur, par une harmonie continue qui respire un parfum d'antiquité : c J*ai reçu, écrivait à d'Olivet Jean- Baptiste Rousseau, j'ai reçu l'excellent poème latin dont vous avez eu la bonté de me faire présent. Je l'ai trouvé, aussi bien que la prose qui raccompagne, digne d'un siècle que votre goût et vos talents vous ont rendu aussi familier que celui où nous vivons. 11 n'appartenait qu'à vous de faire revivre celui de Cicéron et de Virgile, dont la mémoire s'est presque eflacée aujourd'hui en France. >
Les ouvrages que nous venons d'énumérer ne sont pas les seules productions sorties de la plume de l'abbé d'Olivet; nous avons à regretter la perte de plusieurs autres, que ce célèbre Franc-Comtois n'a pas jugé lui-même à propos de nous transmettre : telle est, par exemple, son Histoire de l'Académie d^ Athènes, la suite de son Histoire de l'Académie française, et sa Correspondance. La disparition de cette dernière surtout est à regretter, car l'abbé d'Olivet avait eu, dans sa longue carrière, des relations avec les hommes les plus remarquables de son siècle. Il suflira de nommer, entre autres, le philosophe anglais Pope, le père' Mabillon, le président Bouhier, Boileau, Rolin, Jean-Baptiste Rousseau, le cardinal Fleury, l'ablié Batteux, Voltaire, le grand Frédéric, pour comprendre combien cette Correspondance devait être intéressante. De telles liaisons disaient assez toute FinOuence que l'abbé d'Olivet exerçait sur le monde littéraire, et ce fut entouré de ces puissantes amitiés qu'il mourut le 8 octobre 1708, à l'âge de quatre-vingtrsept ans.
Au moment où cette gloire franc-comtoise descendait dans la tombe, d'autres Franc-Comtois qui devaient occuper à divers titres la renommée, venaient de oaitre à la vie : c'étaient, à Besançon, Cbaries Fourier ctMoncey ; à Lons-le-Saulnier, Lecourbe et Rouget de Llslc ; à Poligny, Travot ; à Àrbois, Pichegru ; à Dote, Malet ; à Thoirette, Bichat ; à Cliasnans, Jean-Baptiste Proudhon ; et le 23 août 1709, Montbéliard donnait le jour à Georges Cuvier, né la même année que Chateaubriand, Walter-Scott et Napoléon. Mais, vers Tépoque où tous ces hommes historiques n'étaient encore que des enfants de (juelques années vivait retiré dans un com de l'Alsace un Franc-Comtois dont le nom venait d'occuper TEurope : c'éUii le GuDeux comte de Saint-Germain, le |)ersonnage le plus étrange qui eût existé, rindividuaiité la plus originale qui se fût produite. Mélange de qualités et de Ira-
fei5, de bon sens et d'aberralion, de lumière et d'ombre; dévot caustique, tenant do moine et du soldat, du mystique et du héros ; génie observateur et calme sur un champ de bataille, esprit impatient et turbulent partout ailleurs, il avait popularisé par la bizarrerie de sa destinée la bizarrerie de son caractère. Le comte Claude^ Lonis de Saint-Germain était né aux environs de Lons-le-Saulnier en avril 1707. D*abord jésuite, plus tard lieutenant de dragons, il s*était, h la suite d*un duel sangbit, expatrié de France, et il avait accompagné la fortune du prince Eugène, servi tour à tour l'Autriche et la Bavière, combattu les Turcs. Ra|)pelé dans son pays par k maréchal Maurice de Saxe, il s'était élevé rapidement au grade d^officier général : par les fécondes ressources de sa tactique militaire, il avait eu la gloire, pendant la guerre de sept ans, d'embairasser le ii;énic du )?rand Frédéric ; il avait su, mieux que tout autre, ralentir le cours des désastres des armées françaises. Mais le comte de Saint-tiennain, qui croyait pouvoir, comme il le disait lui-même, c viser aussi haut que le comportait son étoile, » vivait dans un temps où les destinées de la France étaient aux mains d*une favorite, la marquise de Pompadour; et lui, rude et ier officier, n'aimant ni les princes ni les flatteurs, évitant avec soin de paraître à la cour, parce qu'il eût rougi de devoir sa fortune à une cûurii:^ine, il se lassa bientôt d'obéir à des gens qui ne le valaient |)as. Ses services, trop méconnus, aciievèrent de l'aigrir : il se plaignit, il éclata ; |)uis, un beau jour, désertant son commandement, abandonnant sa patrie, il courut, un traita à la main, bouleverser la constilotion militaire du Danemark. Ses réformes violentes irritîTent : il tomba du pouvoir ; et réduit h la misère par rinlidéHté d'un banquier allemand, il se retira dans une métairie de Lauterbach en Alsace, où il se mit h tnivailler lui-même la terre. Depuis deux ans il vivait là, parta^^eant son temps entre ses pratiques de dévotion et la culture de son petit domaine, quand, un jour de 1775, il vit entrer dans son jardin un courrier qui lui apportait, de la part du roi Louis XVI, sa nomination au ministère de la guerre, en remplacement de M. du Muy. c Ah! ah! s'écria Saint- Germain d'un air de triomphe, on sonp^ ;i ujoi ; » et il partit accompagné d'un simple paysan.
Sa présence à Fontainebleau produisit l'efTet d'un coup de théâtre : ce déserteur, devenu ministre; ce guerrier austère et dévot, à la tète d'ofTiciers licencieux et sceptiques; cet homme des champs, au milieu d'une cour fastueuse, lotit cela paraissait si étrange, qu'on ne |)Ouvait y croire : mais l'administration du comte de Saint-Cermain fut quelque chose de plus étrange encore. Le Cincinnatus de Lauterbach arrivait aux affaires avec une im|)atience de réfornies (pii tenait de l'emportement : dans sa fièvre d'innovations, il bouleversa toute l'ancienne discipline; dans son orgueilleuse joie de imuvoir, du haut de sa nouvelle fortune, abaisser et humilier ces élus de la faveur dont l'insolente nullité avait autrefois pesé sur lui, il détruisit d'une main brutale les honneurs et |)riviléges militaires. Il fit disparaître le principe de Tinégalité sous les armes, en su|)primant, ou en mettant à la réforme, ou en réduisant les corps d'élite qui représentaient ce princii»e; il dénatura l'esprit de rÉcole militaire de Paris, en décidant que tout Français pourrait faire entrer, à litre de pensionnaires, ses enfants dans cette école, où n'avaient été juscju'alors admis que des fils de nobles, qu'on y élevait aux frais du souverain; il tlé|>ouilla de
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luent du viu, il ne mangeait que du pain mêlé d*orge et d'avoine dont on n'enlevait pas même le son ; le pain de froment était à peu près inconnu chez les vignerons et les laboureurs. A défaut de viande, qui n'entrait pas, comme on le voit, dans l'alimentation ordinaire, les cultivateurs se nourrissaient de mauvais fruits et de quelques herbes potagères cuites à l'eau avec un peu d'huile de noix ou de navette ; ils employaient rarement le beurre et la crème, qui se vendaient dans les villes. A cette époque, Parmentier n'avait pas encore naturalisé la pomme de terre, ce précieux tubercule qui devait devenir pour l'habitant des campagnes une des causes les plus réelles d'un bien-être progressif.
Il n'e^t pas besoin d'ajouter que des malheureux réduits h manger du pain d'orbe n'étaient pas mieux habillés et logés que nourris : un vêtement de mauvaise toile à demi pourrie, pour se couvrir ; une cabane en chaume et de la construction la plus grossière, pour s'abriter, voilà tout ce que la misère laissait de ressource au paysan. Faut-il le dire? un grand nombre de personnes mouraient alors, par le manque de nourriture et de soins hygiéniques. A ceux qui douteraient de cette vérité cruelle, il sufSrait de rappeler le passage suivant d'un arrêt du conseil royal, rendu contre le fermier général Templier, le 13 juillet 1700 : c 11 y a beaucoup de gens en Bourgogne qui ne consomment aucuns sels.... La pauvreté où ils sont actuellement de n'avoir pas de quoi acheter non pas du blé ni de l'orge, mais de Vavome pour vivre, les oblige de se nourrir d'herbe et même de PÉRm de faim. >
Après la mort de Louis XIV, arrivée le l*'^ septenibre 1715, la misère du peuple devint encore plus grande ; elle remplit la mesure. Louis XIV laissait, avec un déficit de deux milliards quatre cent soixante-onze millions de francs, les finances dans le phis pitoyable état, le crédit en ruine, les revenus ordinaires du royaume escomptés pour plusieurs années. Et l'homme qui le remplaçait semblait venu tout exprès pour agrandir encore le gouflre : c'était le fameux duc d'Orléans. Il ne gouvernait pas à titre de roi, mais à titre de régent, l'héritier de la couronne n*ayant alors que cinq ans et demi. Le régent, prince dissolu et crapuleux, joignait à la dépravation des mœurs un goût de prodigalités scandaleux, et ne s'occupait qu'à puiser dans les coffres de l'État pour satisfaire son besoin effréné de plaisirs et de fêtes. Or, tandis qu'il s'abandonnait avec sa cour aux plus honteuses débauches, les souffrances du peuple augmentaient toujours : le pain, qui montait à Paris jusqu'au taux homicide de neuf sous la livre, s'élevait en proportion dans les provinces ; la famine chassait des campapes les paysans ; les routes se couvraient de vagabonds aflamés, et comme l'écrivait l'austère Saint-Sinoon au cardinal de Fleury, c la France se tournait en un vaste hôpital de mourants et de désespérés. » Au lieu de cbercher un remède à cette eflroyable situation, le régent fermait les yeux sur les manœuvres infâmes des accapareurs ; bien plus, il n'avait pas honte de se mettre au nombre des agioteurs qui pratiquaient la science sinistre de s'enrichir par des spéculations basées sur la détresse publique ; et en même temps il faisait paraître des ordonnances sauvages contre la umltitude, toujours grossissante, des mendiants : un édit punissait de la peine de mort, sans restiHcUan ni distinctiotty quiconque se rendrait coupable d*un vol domestique; un autre édit portait que l'on marquerait au bras, par le feu^ ceux qui chercheraient à s'échapper des prisons méphitiques où on les entassait
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la paiUey < de inauière à tenir moins de place. » M;iis le |>eu|)le des aiïauiés pmîssait toujou[||, et pendant ce temps-là le régent couronnait sa vie d*infamies et de délauches en mourant ivre sur les genoux d'une prostituée du grand monde. Louis XV venait de monter sur le trône. CéUiit la turpitude remplaçant Torgie. Avec an roi cynique, égoïste et lâche, qui se consolait de vivre pourvu que la mo- ■vchie durit autant que lui, ce que devint la France, on lésait : Thonneur national ht traîné dans la boue, le gouvernement abandonné aux mains d*impures courtisuies* Fadministration livrée au plus inique arbitraire, le trésor public mis au pilhge, le cbiiïre des impôts écrasant, le prix des grains homicide, le commerce et rindostrie ruinés, et le peuple réduit au désespoir. Sous le régent on avait eu Tidée, poor Tenir en aide au désastre des finances, d'établir Timpôt du cinquantième^ c*esl-iÉ-dire de soumettre toutes les classes de citoyens sans exception h payer le cinquantième de leur revenu : mais la noblesse, qui jouissait déjà de tant de privilèges, mais le clergé, dont on n*évaluait pas les revenus annuels à moins de douze eeut vingt millions (en Franche-Comté les moines bénéficiaires possédaient pour km* part plus de la moitié des biens), poussèrent des clameurs furieuses contre rimpdt du cinquantième, et cet impôt Tut retiré : on fit en sorte de le rejeter sur le paume, rétemelle victime des iniquités sociales. Sous Louis XV, le désordre des Inances étant au comble, on n*eut d'autre ressource (|ue la banqueroute, et dès lors la misère des classes inférieures atteignit ses dernières limites : les travailleurs des villes et les travailleurs des campagnes, en outre des entraves infinies et des charges multipliées qui pesaient déjà sur eux, d*un côté par Tinslitution des corporations, des maîtrises, des jurandes et par toute une législation lyrannique, de Tautre par les redevances féodales, les dîmes, les corvées et par une foule d'odieux privilèges, eurent encore à souiïrir d'une famine permanente entretenue par les plus hideuses manœuvres : une société secrète s'était formée, laquelle accaparait tous les blés, les faisait sortir de Franco, les réimportait avec d'énormes bénéfices et ne les lâchait qu*au moment où le peuple allait se révolter ou mourir de faim. Ce fut là ce qu'on appela le pacte de famine, « établissement dont les comptoirs rejmsaient sur des ossements humains, > comme l'a dit un économiste. Celte association sacrilège avait des complices partout, jusque dans les [varlements, jusque sur le trône : le roi lui-même éUiit actionnaire pour dix millions dans le pacte de famine, et ce Sardanapale agioteur se vantait ouvertement du lucre infernal qu'il faisait ainsi sur ses sujets! Infamie! Comment l'histoire a-t-elle pu s'oublier au point de donner à cette ordure animée, à cette putréfaction vivante qui se nomma Louis XV, comment a-t-elle pu lui donner un seul jour la sainte épitliète de RiK.\-Ar.\iÈ!
Ijk misère des gouvernés gi^andissait en proportion de Timmoralité des gouvernants, et le nombre des affamés ré|Kmdus par tout le royaume devint si considérable, que les riches s'en eiïrayèrent. Alors imrut un édit, portant « que les vagabonds ou gens sans aveu seraient condaumés, encore quils ne fussent prévenus d'aucun crime ni délit, les hommes de seize à soixante-ilix ans, à trois années de galères; les hommes de soixante-dix ans et au-dessus, ainsi (|ue les infirmes, lilies et femmes, à être renfermés pendant tiois années dans un hôpital. » Mais la foule des aflamés allait toujours croissant; et quelques années plus tard, à la suite de disettes
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rendues encore plus affreuses par les manœuvres des agioteurs, le nombre à» mendiants atteignit le chiffre d*un miUion deux cent mille ! Ett-ce qu'une révolution n*est pas inévitable quand on voit se produire de semblables monstruosités?
Dans cette détresse générale, la Franche-Comté était une des provinces françaises qui souiïraicnt le plus. Cela s'explique d'une manière facile, en se rappelant qu'à cette époque le royaume se divisait en pays d'états, en pays ftéleetiotis, en pays conquis. Les pays d'états étaient les provinces où l'assemblée des U*ois ordres, qui se réunissait périodiquement, avait seule le droit de ré|)artir l'impAt ; les pays d'étals jouissaient ainsi d'une certaine protection, d'une certaine garantie, et si Timpôt admettait quelque faveur ou quelque franchise, c'étaient eux qui en profltaient. Les pays d'électims, c'est-à-dire ceux qui se composaient d'élections et de généralités, étaient administrés par des intendants. Plus grevés que les pays d*élats, et soumis à des espèces de proconsuls qui le plus souvent ne songèrent qu'à se faire des fo^ tunes princières, les pays d'élections étaient profondément malheureux. Quant aux pays conquis (et l'on désignait sous ce nom les provinces conquises par la France depuis le règne de Louis XIII), leur situation était encore plus mauvaise. Cette désipation de pays conquis dis^iit assez comment on se croyait le droit de les traiter. Lh, les intendants parlaient, agissaient en maîtres; ils y faisaient jouer h Taise les mille ressorts de la tyrannie ; ils étaient les fléaux de leurs provinces. La Frandie- Comté, par la date de son agrégation à la France, se trouvait donc comprise dans les pays conquis, et ce titre était comme son brevet de misère. Elle se courbait, impuissante et muette, sous le talon de ses gouverneurs ; elle vivait dans un Isolement presque farouche, dévorant en secret ses haines et ses malédictions ; car, depuis qu'elle appartenait h la France, sa position n'avait fait qu'empirer. On peut juger do sort de ses habitants par la peinture suivante que nous en a laissée un écrivain contemporain, le capucin Romain Joly, l'auteur des Lettres sur la FYanche-Comti :
a Les paysans, sous le dernier climat de Franche-Comté, diffèrent essentiellenwDt de ceux du reste de la province, soit pour le naturel, soit pour Tbabillement. La plupart des hommes qui habitent ce canton portent un justaucorps très-court, de toile noire, avec une veste de drap bleu, un tablier de peau, qu'ils ne quittent pas même h l'église. Ils marchent en tout temps avec des sabots et des bas de simple toile. Presque tous ont le dos voûté et les jauibes sans mollet, le visage pâle, maigre, des cheveux noirs et lisses. Les femmes.... vont sans bas et sans souliers les deux tiers de l'année.... Les cabanes sont un assemblage de claies, enduites de glaise, couvertes de chaume.... â l'égard des paysans qui habitent les autres cantons de la Franche-Comté, ils sont velus et vivent à peu près comme ceux des autres provinces de France. Les vignerons sont généralement plus robustes; leurs femmes et leurs iilles vont labourer la terre, comme les hommes et les garçons. Mais la plupart sont mal nourris et très-pauvres. Les montagnards vivent de laitage : ils n'ont pas, comme les derniers, l'usage du maïs ou blé de Turquie, qui sert de nourriture aux deux tiers du peuple de la campagne ; leur pain est un milange d'orge et d'avoine. lissent en général de la plus grande taille, bons cavaliers, fort entendus dans le commerce, et industrieux dans l'horlogerie et autres aits mécaniques. »
PRAiNCHE- COMTÉ FRANÇAISB. S69
(a*^ liirnes ôuûeni rentes en 1770, dix ans seulement avant b Révolution. Elles ont uni* si^iiilication frappante ; elles disent as9ez haut combien les gouvernants ôLiioni ooii|Kil)les, ou c^uiiliieu les institutions étaient mauvaises, pour qu'en plein di\-lniiiit*me siiVh', an niilieu des découvertes et des progrès de toute es|)èce, on \lt ili*s iKipiihiinns si in:illii'nn'ns4*s ! Quoi! voilik des hommes intelligents et tra* vailieni-s, («ntendiis dans le couniierce, industrieux dans les arts mécaniques; voilà dt'N |Mys;ins iahorieux, qui donnaient leurs sueurs, celles de leurs femmes et de leurs lillts, h la nilturr de la terre, etce|N'ndant ils étaient excessivement pauvres! Ils ;i\aKiit le vjs;iK** pâle et in.iigre ! Ils uiarcliaient en tout temps avec des sabots et di*s lus de toile! Kl leurs femmes allaient sans lias et sans souliers les deux tiers d<* r.innr*e ! Ils liahilaimt des cattanes laites de clai4*s et de cluuime! Lies uns, couiinc les uiontap:nards, ne vivaient que de laitage ! It>s autres, comme les gens du la plaiiii\ n'axaient que du pain noir, mêlé d*orge et d'avoine! Le reste ne se nour* rissent que dt^ maïs ! Kt co|K'ndant ces hommes a\aient mis en œuvre toutes les re^ souncs que la nature offrait à Inir intelligence, k leur imagination, à leur génie : crux-( i s*«'tai('nt arra(ii('*s à l«Mirs montagnes, \mir voyager et rap|K>ncr chez eux le souvenir des chosts ntiles que leur esjirit d'observation avait remarquées ailleurs; a'ux-lii, |M)ur trouver le bien-4*tns s'étaient livn'>sau couunerccdes productions locales ou d(*s objets de l'industrie franc-comtoise» et les trans|K>rtaient au loin ; les autres, s:ins quitter le S4)l naLd, s'étaient voués h Pagriculture et lui demandaient leur subsistance en échan^'e de leurs sueurs; tous enlin avaient clierrhé dans b* travail U* moyen de vivre : et malgré (RMiies, fatigues, courage, lalieur des bras, labeur do rintelligenre, ce droit sacré de vivre ne tlevenait |K>ur eux que le drriit de inoinir lentement de inis4*re ! l*ounpioi? fiarce qu'à cette é|KM|ue le travail était un prixilégi', et la misire pullule là où le travail n'est |ias aflranchi. Pourquoi encore? parée (pie les classes laborieuses ékiient alors soumises à des exigences do tonte sorte, ressns4-itêes en partie des temps féodaux, et qui enlevaient au travailleur le fniit de S4S fatigues.
Au nombre de ees exigences ipii bless^iient le plus les intén^ls et la dignité des pHilétains en Kranelie-f.ouité, la corvt'x* se présentait au premier rang : elle était aussi brutale dans S4's formes tpie funeste «lans ses n'*suitats. A de certains jours de l'aniiér oii \o\ait des ollieiers ro>aii\ (larcouhr tes cauqiagnes, amicher les |M\s.iiiN à li'ui's laniilles et chasser tlevaiU eux, eumme un troupeau de liétail, ces nnlliiiiriiix que l'on emmenait à plusieurs lieues de leur> chaumières pourcon* stniiit' ili's rliemins publies. (> nVt;nt |kis assez de leur enle\er tout ce qu'ils |KNI- \.ot'nt (InniMM en ar^^-nt et en proiluits; on les dépouillait aussi de la M*ule chose qui !« m* re^t.ii. <l<* litir travail, car on n'accordait aux corvéables ni sultsistance ni saliih*; et poiiii.iiit, leur \ie, c'était leur salaire: en leur prenant k'urs journées, vaii^ Il N iiiilemiiisf r ; eii les eonlrai^^iianl à cass«'r. durant des M*uiaines entières, les pii'i r> N ib'N eliemtUH, sans les rétribiUT de leur teuqis et sans s'inquiéter qu'ils rr.i\:i!«'iit <!<* rt's^oiiree que b'ur tiMvail, on b's comlamn.it, eux et leurs tamilles» à uiM* ifiéMi.iblt> iiiiMn*. I iieore, si |iar im si^ntiment de juslict* on les eiU exemptés di- ipnlquc antn* eliar^'r! mais non ! Ils |iayaient des im|Kits de toute sorte, que la iiobbssi' et le clerp' ne payaient point ; ils logeaient les gens de guentt V^ b
nesouiïraient pas seulement de toutes les misères du corps, ils souiïraîent aussi de toutes les douleurs de Tâme, car il ne leur restait pas même, pour sMilusionner siir leur sort, la consolation de se croire libres : ils étaient mainmortables. On voitqu*il s*agit ici des habitants de la terre de Saint-Claude. Contraste singulier ! Là, dans cette même terre de Saint-Claude, la liberté avait eu ses premiers élus, et là Ve^ clavage devait avoir ses derniers parias. Oui, au dix-huitième siècle on trouvait encore des serfs en Franche-Comté, dans un pays qui rappelait par son nom raflhnchissement de ses enfants ! Du moins, si cet état de servitude eût été le fait de la conquiHe ; mais ce qui rendait aux mainmorUibles san-claudiens leur dégradation plusamère, c'est qu'elle leur venait de ceux-là même dont la mission était de proclamer régallté de tous les hommes devant Dieu et de faire régner le dogme de b fraternité sur la terre. Faut-il le dire? l'esclavage dans lequel gémissaient les habitants de Saint-Claude, ils le devaient à des prêtres, à des ministres du Dieu mon sur la croix pour affranchir riiumanité, et cet esclavage durait depuis dix siècles! Comment une telle iniquité avait-elle pu s'établir, comment avait-elle pu se per|H^ tuer si longtemps ? C'est ce que l'histoire va nous apprendre.
Vers la fln du quatrième siècle, la terre de Saint-Claude était encore inhabitée. Entre les années 130 et 440, un solitaire duBugey, saint Romain, fuyant les bruits du monde et les horreurs de la guerre, vint chercher une retraite dans les monlagnes du Jura, et Tendroit qu'il choisit pour ses méditations pieuses fut un désert sauvage au confluent de deux petites rivières : ce lieu, qu'on appela d*abord Condal, puis Saiiit-Oyan de Jeux, devait plus tard être la ville de Saint-Claude. L*anachorèle Romain vécut quelque temps seul dans son désert : il y passait ses jours entre b prière et le travail, se contentant de la racine des plantes pour nourriture, etde l'eau des sources pour boisson. D'autres hommes, attirés par son exemple, s'enfoncèreol h leur tour dans les solitudes qu'il habitait, et ils vinrent partager son existence : Lupicin, frère de Romain, était parmi les nouveaux arrivants. Trop nombreux pour trouver chacun une retraite en ce lieu sauvage, ils se construisirent une demeun: commune, qui tenait tout à la fois de la métairie et du monastère. Cette demeun* semblait personnifier leur vie : le monastère, c'était le recueillement; la métairie, c'étitit le travail ; car les solitaires de Condat ne se bornaient pas seulement à prier, ils s'occupaient de défricher le sol, d'en arracher les épaisses forêts qui le couvraient, de le rendre propre à l'agriculture. Pendant ce temps, le désert continuait à se peupler : la renommée des vertus de saint Romain y attirait chaque jour des disciples; et, leur nombre augmentant sans cesse, Lupicin vint fonder à deux lieues de Condat, dans un endroit appelé Laucône, une abbaye qui prit un accroissement rapide : elle compta bientôt plus de cent cmquante religieux. A la même époque, le monastère de Condat en avait davantage encore, et leur chiffre alla toujours croissant jusqu'à la mort de saint Romain, arrivée en 460. Lupicin remplaça son frère : il ramena les religieux de Laucone au monastère de Condat, fondit les deux communautés en une seule, puis gouverna pendant vingt années cette congrégation. Après Lupicin, vint Oyan, ({ui fut contemporain de Clovis et qui laissa jusqu'au treizième siècle son nom an monastère de Condat; puis Olympe, qui vécut au temps du roi Contran et devint le véritable fondateur de la ville de Saint-Claude en concédant à
FRANCHE • ramt FRANÇAISR. Ml
lies MViiliers iino romim* portion de terrain sur les bonis de b BienDc ; pu» le plin^ illustre de tons, Cllaude, m» an clh^tnin de Bracon : H avait d*abord occupé le siégv éf)isco|uil de Rcsançon, et il s*eo était démis après sept ans d*exerdce» pour se retirer an nionasiiTe de Oondat, auquel son nom est déflnitivement resté. Tant qui* ri*s wTtui'Ux lioniuH^s vérurent, les religieux, fldèles k leur origine, avaient continua di* |iart;igiT ItMir t*\isteiiec entre le travail de la terre et l'amour du ciel : roninit* Ta dit Hiiiïon en parlant dtrs pieux cénobites qui se vouaient aux fatigues et h l.i prit*re, quand \(*nail leur dernière heure, € ils ne finissaient |>as de vivre, mais ils arhe\ aient de mourir. » Mallieureuseuient, il M*mble qu*il soit dans la nature de riioninie de «^.itrr les |»lns Im*IIi*s choses, et qu'un instinct hineste le pousse h suhsiituiT fiariiiut son é^oîsm** et son ambition aux inspirations les plus généreuses, tl'est ee f|iii arriva |Nair l'abbaye de Saint-(Ilaude. Koniain et ses premiers successinirs a\ aient eonsatTé celle retraite aux austéritiV; de la prière et du travail : avec vu\ disparurent les siinies traditions, les vertus antiques, le désintéressement chrétien, l/aiiioiii dis i-icliess(*s renqdara Tauiour de I)t«*u, la ndigioo devint un comni(T(i\ la (Mipidité s'ancra dans lis âmes, et l'on devait liieutAt fouler aux pieils toute pinleur, lonir hnnianllé, tout respect. Gomment ci»tte transformation s'étaitelle fi|»«''i«'e? Les \\]ri\vs sni>ant(*s vont nous le dire :
Li renoniinét^ de Taldiaye de Saint-tllaude, ou plutôt la réputation de sainteté doiii joiiJNsnt la niénioire dt* si's premiers fondateurs, avait attiré l'attention des têtes eniirniinées : or, à ees i'|KHpies d'ignorance et de bartiarie, rien n'était moins rire que de \oir les enqNTeurs et les rois méconnaltiv les lois de b justice et de b utoraje; ei, coninie ils cmyaient se faire absoudre de leurs faiblesses ou de letnrs (Times eii M* montrant zélis |mur le bien de la religion, ils témoignaient ce zèle par d«s dons aux égli^t^s et monasièn*s. (> fut ainsi que les bveurs mvales vinrent troii\er ralilia>e de Sainl-tllautle : les princes l>ourguignons et franks commencèrent à renrit-hir de liMirs libéndiu^; les rois de b race carolingienne b combHteat à leur loin (!(* l»i«Miraits : iVpin le Bref, disent plusieurs historiens, loi conféra le droit de mniiiiait*; Cliarlemagne, I^thaire I'' et Chartes le Chauve lui ahandonnèreol de \.iNle> teriains. Les moines de S;iinl-Claude ne se comluisireot pas en ingrats : ils re4 oiinnn'iil les bons prnci'*ilès dont ils étaient l'objet, en agissant i l't'-garri de plu- Hjeiirs de leurs itliiMres bienraitenrs, (tmime les abliés d'.^gaune avaient agi envers SiirtsmoïKJ lie liour^OKne, le roi {larricide, c'est-à-dire en leur faisant une ripulilioii de saints. Mais, enrii his |iar tous (t*s dons niagidfiques, les moines de Sainl-Ctande lie s*t*n tinrent |us là ; leur aniliition cupide avait grandi avec l'allachenenl anx elidvs t« rrestre>, et ils sCMigèrenl à devenir une puissance dans b hiérarchie Modale : alor> ils reiioneèrent à la >ie agricole pour se vouer aux exercices du coilr; re «pu MMilaii dire que roisi\elé allait devenir leur loC, et que le piolétaire travaillerait (iniir les i)t)tirrir et li*s enrichir; ils s'arrogèn*nt le pouvoir suprême dans le re^Miit lie leurs domaines, ce qui >oubit dire qu'ils auraient serfs el vaasanx eC qu'ils hattraient monnaie a\ee |i*s suours du |auvre; ils achetifrenl de nonvelles terres, re qui \niilait ilire ipi'ils auraient un plus grand nombfv d^eactavcs SMS leur deiMMHlaiiee et tiuils pratiqueraient sur une plus vaste échelle reiploiMkNl de l'Iioinme )iar riiomme; ils sVrigèrent en juges souverains de ion» k» sécnliefft de
tm FRANCHE -COMTÉ ANOSNNE ET MODERNE.
la taxe pour les viandes recherchées et pour les viandes communes était la même; la taxe pour le poisson frais et pour le poisson salé était la aiéme ; enfln la taxe pour une foule de denrées de qualité inégale était la même : de sorte que toujours les charges les plus fortes accablaient ceux qui pouvaient le moins les supporter.
Chose singulière I pour amener Targent dans les coffres de l'État, on s*étudiait i pressurer de mille façons le peuple, on s'ingéniait, par une foule de combinaisons unplcs, à lui faire payer le plus cher possible les objets que réclamaient sqs besoins; et Ton ne voulait pas voir qu'il y avait un moyeu bien simple d*enrichir le trésor sans ruiner les contribuables : c'était de dégrever les impôts de consommation, parce que ces iuipôls produisent en raison inverse de leur dégrèvement ; en d'autres termes, c'était d'abaisser les droits qui frappaient les objets consommables, parce que In consommation s'élève dans une proportion égale ou même supérieure k l'abaissement de ces droits. En appliquant cette loi de la science économique, l'État ec le peuple y eussent gagné.
Hais l'impôt qui soulevait le plus de malédictions, c'était la gabelle. On le sait, le sel est un produit que la nature donne pour rien ; c'est une substance aussi nécessaire à la nourriture de l'homme, que salutaire aux animaux, que profitable i l'amendement des terres. Eh bien, les cultivateurs se voyaient forcés de renoncera cet engrais qui eût rendu leurs terres plus fertiles, à ce condiment qui eût rendu la chair de leurs animaux plus délicate, le lait de leurs vaches plus abondant, la laine de leurs moutons plus fine. Pourquoi y renonçaient-ils? parce que la gabelle était trop lourde, et qu'elle était aussi cruelle par les vexations de sa perception, que meurtrière par l'énormité de son chiffre. Le roi de France avait seul le droit de vendre le sel : il le vendait douze fois sa valeur^ et le fisc, qui voyait dans l'exploitation de ce produit une source inépuisable pour son inépuisable avidité, manœuvrait à Taise sous la protection de lois tyranniques rendues à l'efTet d'encourager et d'absoudre toutes les iniquités, pourvu qu'elles profitassent au trésor. U semblait, en vérité, que les gouvernants fissent exprès de prendre à rebours les bienfaits du cfel pour les tourner au détriment de ceux à qui le ciel les avait accordés. Un homme d'intelligence et de bien s'était rencontré cependant, lequel avait voulu suivre une route différente : c'était Colbert, le grand ministre de Louis XJV. Coibert, ému des plaintes que soulevait l'inique impôt du sel, entreprit de porter remède aa mal : il essaya donc d'attaquer les côtés odieux de la gabelle, d'établir une organisation moins arbitraire de cet impôt, et de simpUfier sa perception en faisant disparaître la plupart des causes de poui^suites contre les consommateurs. Hais les sages règlements de Colbert sur la gabelle, comme ses règlements sur les tailles, les aides et les traites, ne lui survécurent pas; et, lui disparu, les abus reprirent leur marche avec une rapidité sinistre. Trop pauvres pour se procurer du sel, les prolétaires se fussent résignés à ne pas saler leurs aliments; mais ils ne le pouvaient pas, ils n'eii avaient pas le droit: l'usage du sel était obligatoire; la loi ne laissait même pas au consommateur la faculté d'échapper, par une dure privation, au tyrannique impôt de la gabelle. D'après l'ordonnance, chaque personne au-dessus de sept ans devait acheter aux greniers du roi sept livres de sel : c'est ce qu'on appelait le sel du deimr. Encore avait-on eu soin de spécifier que les sept livres ne poor-
Mi.\v:iiK-i:<»MiK kkam:aink. u^^
I lit lit N«nii .iii\ j;inssi'ss;ii;iisons, vi ififfllrs l'I.iiciit scMileiiiont pour />f>/ et mlière\ On iti' s.> niiitcnLiit poiiit \\o fonrr i^irhal ; on all.iil jusqu'il foroT t'arlieteur à « '•ii^iiniiiiT |)l(iN <lc x'I ijn'il \w If vtinhiit. Kt le droit «le gal»ello rtail si rigoureux, i;iii; mntn* crux (|iii >*\ nliiNaitMit on oniployail la oonUainte |»ar cor|is! A ces I ^MhMiiN il \ .iv;iii (|ii<'l(|iii-N t>\r4'piioii< (vpendant; uiais en faveur <ic qui exisi.iii nt-< lliv.' Conniii' p.iitiMit, nunuio toujour>, le privilège était < |K)ur les graiHl5 *^ n:rniir>. |ts uM'uiNreMles paileni' nls, le> gen^ tie cour. Li* roi faisait à ms favoris •'••^ «lisinlMiiiunN gr.iiuiir> «U- srI, qu'on ap|M*lait <l«s francs-salés. Kt, |iar un radim lin M ilf liasNrss', |,s ili;;nilain'^ qui rece\airnt cette aumône aiïiTtaient <le s*en ^MnMi.rr. Mi' iiHiiH' qu'oii .i\ait atUclié a la taille une iilee «le (létrissun*, on attachait .tii l'iint'salr iiiieiiln* iriiniin<'iir. Il est M'ai f|u'à la sortie «!«' pareilles «listrihulions, !•' <niiiiis.iii |Hiii\aii iriin»ntrer une niallitMiriMw famille «l<'rf«*n<lant contre les liiiis- N:tT^ qiit|<|ii('> pTlies de lil«' glaiircs \K\t les enfants. Kt à IVlranger qui aurait «le» iiA;if!«t« l.i eaiise de tant di* li^'Ui-nr, on |H>uvait re|»on<lre : (^«ite famille rl;int trop paiiMe pniir saler ses aliiiirnls, on a «Urenu* une e«mtrainle à raison de la quantité df S4l tprclii* devait eonsoniuier et ({u'elle ne consiUiHiie |K)int '. » Que d'iniquités daitN lin seul impôt!
Il \ a\.iii loiiic uni' aiiiK'e de «ominis |^)ur surveiller «et im|Nit de la gabelle. t. t>i que le prix du sel xariaii d'um* pio^ime à l'autre : la Franee se <li>is:iit alors en pa\s ilr ijviimU' ijiiMlt\ oii le srI m* pa\ait jiis«|irà soixante francs le (|uint;il icenl iiMCN poaiit ; en pa\> Wr pttitf iiabelh\ ail il \alail einqnante, cinquante-cinq, ju^pTa ciiupiaiiti'-iiiiil tiancN le quiiilal, rn pa\s lèilhnès tle la ijaMU^ oii il des- (ciiii.iii df dix à huit Ir.iiii's; vu pa\s i/«' sniiurs^ini il >anait «'Ulh* qnin/e et tn*nlfr* SIX li.UK n; fil pa\N tir qmul'houillou, m il coûtiit «le dix à trei/e lrani>; en pav!» I rniipis mi Imms, mi il nf \alait que huit, f|ue(|iiatre et uitiiie «pie deux francs le
• iitiiiLil. Otti* inniisiriiiMisf uifgalitf fUtif Icn prix allumait le «lesir d'un gain rapiiio, oiii.iit iiiif priiuf scluiNaiiie à l'audarf du «tintrelKindier. l/liahitant des pa\s
• M itipiN nu ifdiiiifs ( hfrehail à hmIimt un henetice en transjiortant clandesUneitM-iii itii s< I dans If s prnMiireN île grand** (»u petite galndle; riiahitant <l(*s |»a\s de :^.i!>fllf iif Mtiigfaii qu'.i si> pni4'uiiT tlii M'I df conlreliande t^Mir m* lUnliarger aiOM
• liii :iiipô( K laNaiit. Kn Kraiulif-domle, pro\ince langet* t^rnii h-s fMiys df saitnr$^ lin iniili' d' iiiallieiirfiix n'avaHiii d'autre ressource «{ue le nu'qierde faux saunier : '•'■ N. I lie N\ paxait que de quinze a M*i/e francs le i|uinlal, tandis qu'd valait le . t. II!.;» rii t.niiaiip , If iMpIf ft en i\v ifrt^iins endroits le quadruple en Bourgogne;
• t il > f.iiix N.HIIIII is tranO'ftMiilois, séduits p:ir l'apiût du gain, encoumges {lar l'as* N ii.iTi' • i!i> pMitxMii \fiidrf aux halutants de ces pro\in«*t*s du S4*l à iiiedieur marché
• .:i. iflin lifN ^Mfiiifr^ rnxaux, lira\aifnt a cette lin 1rs arn*st.itmns, ne craigiiaieiil J..IN .'.'- N. \|H>s.r aiix ;:d if>. umuii* .1 la nmil : « Vdulons, disait rord«innance «les ^•tinii. N. ,|iif i,ii\ ipii V,. iinu\rniiit saisis de faux s*»!, nu convaincus d'en fain;
• ' Ne {■• .r;.! iliN.iit ) ,.i II '■' *:; •!■ I ••niiinnjni-r *\f\ g4lir!lr« ^tn\^:t é S^inl (t^rmaiD ctt-l^j«, «'.••rsii { ,r I. ■•.,« XIN . iM- {• i.r r j Ir %rl il m|N>| rirr rfn|aojf (ju'i I u^JfTf du ^f rf il« la M/l^rf jr'j'fff'if, i1<friia<-ri. •!•' I rii.|<M\i-r rn ^ro««r« «jiii«i*n«. a i^rinr ilc trt*i« reni* Itvrrt d'amesdc. Il -lit .[.,.'< iir* i)f lia» •!«• ^.a>cil«- rt ritnli*rjtiiin itr^ rliair» ftalrc* •
I l>i \^• //i|/iM< /■ '(^ -'I /•{-• "iffi'i'i f'fi»u-«i»st lOIIK I". |M|r 4tT
594 FRAiNCIlE - COMTÉ ANCIKNNE ET MODEKNE.
trafic, soient condamnés, savoir : les faux sauniers avec armes, aux galères |)Oiir neuf ans et en cinq cents livres d'amende, et, en cas de récidive, pendus et étranglés. »
A la rigueur des lois venait s'ajouter la brutalité des procédés. La guerre inc«*ssante que la ferme des gabelles faisait aux faux sauniers exposait à (rirritantes perquisitions le domicile du citoyen : il fallait, sous peine d'amende, que les maisons fussent ouvertes à toute heure aux reclierclics de commis grossiers et insolenls, cl un soupçon suffisait quelquefois pour entraîner l'an^estation d'une famille. Quelquefois aussi, les archers de la gabelle ne craignaient pas d'inventer le délit : sous pn'lexle de contrebande, ils saisissaient le sel qu'ils trouvaient; et des juges ignobles, avec lesquels ils avaient partagé la capture, envoyaient aux galères de malheureux innocents.
Une autre branche d^mpôts, les droits de traite (aujourd'hui droits de douane), eu entravant par des obstacles sans nombre le commerce et l'industrie, agrandissaient encore le gouffre de la misère. La législation des droits de traite était tellement embrouillée, < qu'à peine un ou deux hommes par génération viendraient à bout fl'en posséder complètement la science, » disait Necker. A cette époque, l'unité commerciale n'existait pas en France : il y avait les provinces des cinq grosses fermes, les provinces qu'on baptisait du nom bizarre A' étranger effectif, et les provinces réputées étrangères, sorte d'abréviation servant à rappeler que ces dernières étaient étrangères au fameux tarif établi par Colbert en 1664. La FYanche-Comté était comprise dans le nombre des provinces étrangères. Une moitié de la France avait ainsi sa ligne de douanes ; l'autre moitié avait entre elle et le reste du royaume cette ligne de douanes, ou jouissait d'une entière liberté de commerce avec l'étranger sans aucuns droits, mais payait, pour commercer avec l'intérieur, les mêmes droits que l'étranger. Ce désordre, cette confusion, qui rendaient les provinces de la France étrangères l'une h l'autre, en les maintenant dans un esprit d'hostilité réciproque, engendraient une foule de droits vexatoires et compliqués et entravaient toutes les relations. Avec ces droits multipliés et arbitraires, l'échange des denrées ou leur transport n'avait lieu qu'à travers des difficultés ruineuses; et le marchand, réduit à ne pouvoir faire un pas sans rencontrer le contrôle suspect de commis toujours sûrs d'être approuvés par les tribunaux exceptionnels qui connaissaient de ces matières, le marchand renonçait souvent de désespoir à son industrie. Le régime oppressif des douanes pesait d'un poids d'autant plus lourd sur le commerce franeeomtois, que le pays était plus malheureux : province essentiellement agricole, elle avait besoin de débouchés pour ses produits; mais les droits écrasants prélevés sur la denrée, en rendant le transport trop onéreux paralysaient les transactions commerciales, et la Franche-Comté se voyait ainsi condamnée à ne pouvoir tirer parti des richesses de son sol.
Est-ce tout? Il s'en faut, hélas! car c'est un sujet inépuisable que Thisloire des soufTrances du peuple. Si nous n avons fait qu'esquisser le tableau des iniquités et des tyrannies fiscales qui épuis;iient la Franche-Comté, si nous avons laissé dans l'ombre d'autres injustices et d'autres abus, c'est que la plume voudrait n'avoir pas à rappeler le souvenir de toutes ces oppressions. Cependant elle n'aurait que trop imparfaitement fait coimaitre la situation des Franc-Comtois au dix-huitième siècle
FRAXCnE- COMTÉ FRAlIÇAm.
si «*llt' lassait sous silence une des causes les plus réelles de leur viiulon< parler des privilèges S4M^euriaux. Ce n*éUiit point assez que» sous le pré» it»\{e dtTtsoin* thi bien public, les droits du roi vinssent écraser le peuple de mille uianit-rcs; il fallait onr(»n' i|n*au-dt*ssous de Cl^s droits il s*eD trouviil d'autres tnDSiiii< |»-ir l;i iradllion de*^ l(Miips féodaux à des hommes <pii jouissaient déjà de tous les pn\ilf;(es di* lonlre s(M'ial. Kn Franclie-(k)mlé, les gens de la noblesse et du derRé i*iaierii le (Icau du ptMipb; : comme le souverain, ils ne voyaient dans le roturier (|u une existe exploitabb» à merci, c'est-ànlirc qui semblait uniquement née pour leur f.iin* a\e(' sis Mieurs un paradis sur t4*rre; et, conséquents cbns leur logique iflopie» iN N'rCdent arrangés di* faeon à s'approprier ce que Tavidité des agents royaux •â\it\{ unblié d'arracher au travail des prolétaires. Ainsi» ces prolétaires, qui succombaient dtjà sons le faix de tant de charges, avaient encore k supporter le b^ dean de< classes privilégiéiHi. Ils avaient à s*ac(|uitter envers celles-ci quand ils s'étiiieni libén^s envers le gonvernement : après les cor\'ées du roi venaient les corvées du sci^^'neur ; après le colledeur des tailles du roi venait le collecteur des tailles du siM^^niMir; aprrs la jnniliclion du roi venait la juriiUction du seigneur; enfin, après li*> droits du roi \enaient les droits du seigneur. Au seigneur, le bénéfice des prestatioiiN. tics rtHl(»vanci*s en blé et en argent, des servitudes, des mutatioiis, des diiiies tic toute natnn* : ijrassvs dhuts^ sur les grains et les raisins; menues dlme»^ sur les tiHiiiis ^Taliis el li*s menus fruits ; rerten dlmes^ sur les légumes, le sainfoin, b* cli:in\ri*; dinu's navales, sur h*s terres que le paysan défrichait à la sueur de son front. An Mi^cnciir encore, le droit de r/uiMte, et défense au paysan de tuer le iiioindn* ;:iliicr on de ten«lre le moindre lacet; au seigneur, le dtoU de pêeke^ ei dé!«'nse an \M\y,ïu de s*a|iprocher des étangs ou des rivières; au seigneur le droîl dt' cnltmibitT, et loutc liberté |»our ses pigi*ons de détruire les semailles ou dévaster lt»s t-li:nii)»s dii pa\san ; au seigneur le dri>f/ de gareinie^ et toute liberté pour ses lapihN <ie ra\ag<T impunément les plants de légumes ou brouter le» Idés en crue du |M>s.in. Il rxisiajt d'antres droits que les classi*s privilégiées s*étaieDt arrogés au détriiiicni il" la r istr lotitricie; et quand on a feuilleté la liste de tous ces abus, quand on lis ajoute à ceux qui |ftes:iient déjà d'autn^ |»art sur la population franc-comloise, on ne ««e ilriiiandc jdiK combien elle devait être lualbeureuse, mais coainent cHf |N>ii\ati \ resisirr. IMas! elle v K*sistail eu ployant sous le fanleau jusqu'à terre; elle \ r.siNt.iii m se résignant an\ plus dures soulTranoes, en UNimantses rrfwls \crN !.> i l'I. ifans l'espoir <pie la justice divine ne dormirait plus longtemps là-haul a\aht ilii later ^iir le front îles cou|i:d)les, et que Dieu ne larderait fiask relever les Mciiiiiiv par I .il»aiNNiiii.*iii dis lourreaux. I/atli»nUï de ce wonent réparaleur H linNiiiit 1 d'une r< w \aiiou sociale ilonnaient seuls au peuple des villes et des cmipagiics fraiic-eiiiiiiniNes le courage de sup|H)rter sa condition : il sentait approcher II* j'itir nii li lilaii. en frap|iant ses maîtres, frap|ier en eux l'abolilioude tous les pri^iliv''*"^ <( Il |Mi*snnniiicatioii de toutes b*s tvraunies.
|)'.t)>res ee i|ni \ieiit d'étiv dit <nr la situation des Franc-Comtois avant la Révi^ Inimii, il s^miiiiiMii i)iie la miM*re eût trouvé cliei eux son deroierienBe coapn* laide : et ce|MMidani il existait au fond des montagnes du Jura viugt nille iufiwtnnes dntit la condilitMi était encore plus affreuse : ces vingt Mlle umIImmus
nesouiïraient pas seulement de toutes les misères du corps, ils souffraient aussi d<* toutes les douleurs de Tâme, car il ne leur restait pas même, pour s*itlusionner siir leur sort, la consolation de se croire libres : ils étaient mainmortables. On voit qu*il s'agit ici des habitants de la terre de Saiut-Claude. Contraste singulier! Là, dans cette même terre de Saint-Claude, la liberté avait eu ses premiers élus, et là l'esclavage devait avoir ses derniers parias. Oui, au dix-huitième siècle on trouvait encore des serfs en Franche-Comté, dans un pays qui rappelait par son nom TalTranchissement de ses eufanLs ! Du moins, si cet état de servitude eût été le fait de la conquête ; mais ce qui rendait aux mainmortables san-claudiens leur dégradation plusamère, c'est qu'elle leur venait de ceux-là môme dont la mission était de proclamer l'égalité de tous les hommes devant Dieu et de faire régner le dogme de la fraternité sur la terre. Faut-il le dire? l'esclavage dans lequel gémissaient les habitants de Saint-Claude, ils le devaient à des prêtres, à des ministres du Dieu mort sur la croix pour affranchir l'humanité, et cet esclavage durait depuis dix siècles ! Comment une telle iniquité avait-elle pu s'établir, comment avait-elle pu se perpétuer si longtemps ? C'est ce que l'histoire va nous apprendre.
Vers h fin du quatrième siècle, la terre de Saint-Claude était encore inhabitée. Entre les années 430 et 440, un solitaire du Bugey, saint Romain, fuyant les bruits du monde et les horreurs de la guerre, vint chercher une retraite dans les montagnes du Jura, et l'endroit qu'il choisit pour ses méditations pieuses fut un désert sauvage au confluent de deux petites rivières : ce lieu, qu'on appela d'abord Condat, puis Saint-Oyan de Joux, devait plus tard être la ville de Saint-Claude. L'anachorèt<* Romain vécut quelque temps seul dans son désert : il y passait ses jours entre la prière et le travail, se contentant de la racine des plantes pour nourriture, et de l'eau des sources pour boisson. D'autres hommes, attirés par son exemple, s'enfoncèrent à leur tour dans les solitudes qu'il habitait, et ils vinrent partager son existence : Lupicin, frère de Romain, était parmi les nouveaux arrivants. Trop nombreux pour trouver chacun une retraite en ce lieu sauvage, ils se construisirent une demeun* commune, qui tenait tout à la fois de la métairie et du monastère. Cette demeure semblait personnifier leur vie : le monastère, c'était le recueillement; la métairie, c'était le travail ; car les solitaires de Condat ne se bornaient pas seulement à prier, ils s'occupaient de défricher le sol, d'en arracher les épaisses forêts qui le couvraient, de le rendre propre à l'agriculture. Pendant ce temps, le désert continuait à se peupler : la renommée des vertus de saint Romain y attirait chaque jour des disciples; et, leur nombre augmentant sans cesse, Lupicin vint fonder à deux lieues de Condat, dans un endroit appelé Laucône, une abbaye qui prit un accroissement rapide : elle compta bientôt plus de cent cinquante religieux. A la même époque, le monastère de Condat en avait davantage encore, et leur chiffre alla toujours croissant jusqu'à la mort de saint Romam, arrivée en 460. Lupicin remplaça son frère : il ramena les religieux de Laucône au monastère de Condat, fondit les deux communautés en une seule, puis gouverna pendant vingt années cette congrégation. Après Lupicin, vint Oyan, qui fut contemporain de Clovis et qui laissa jusqu'au treizième siècle son nom au monastère de Condat; puis Olympe, qui vécut au temps du roi Contran et devint le véritable fondateur de la ville de Saint-Clande en concédant à
FRANGIiË - <X)MTÊ FRANÇAISK. u07
fiea séculiers une certaine portion de terrain sur les bords de la Rienno ; puis le |)l(is illustre de tous, Claude, né au château de Hracon : il avait d*ahord occupa le swç^v épiscopal de Besançon, et il s*en était démis après sept ans d'exercice, pour se reûrer au monastère de Condat, auqut^l sou nom est <iélinitiveuient resté. Tant «pu* ces vertueux liouiuies vécurent, les religieux, lidèlcs à leur origine, avaient conlîiiué de partager leur existence entre U) travail de la terre et l'auiour <lu ciel : coiumera dit Buiïon en |)arlunt des pieux cénobites (pii se vouaient aux fatigues et à la prière, quand venait leur dernière heure, « ils ne liniss^iient pas de vivre, mais ils achevaient de mourir. > Malheureusement, il semble tpril soit dans la nature i)e rhomme de çàttT les plus belles choses, et (lu'uu instinct funeste le pousse à sulislituer partout son égoîsme et son and)ition aux ins()irations les (dus généreuse^. Cesl ce qui arriva |M)ur Tabbaye <le Saint-Claude. Kouiaiii et ses premiers successeurs avaient consacré cette retraite aux austérités de la juière et du travail : avi-e vu\ disparurent les s^iinles traditions, les vertus îiniiques, le désintéressement chrétien. L*amourdes richesses reuqilaça Tauiour de Dieu, la religion devint un cou)nierce, la cupidité s'ancra dans les «unes, et Ton devait bientôt fouler aux pieds toute pudeur, toute humanité, tout resi>ect. Couuueni cette transformation s'étaitelle 0|»érée? Les lignes suivantes vont nous le dire :
Li renoumme de Tabbaye de Saint-Claude, ou plutôt la réputation de sainteté ilont jouissant la mémoire de ses (iremiers fondateurs, avait attiré rattcntiou des ti*tes couronnées : or, à ces époipies d'ignorance et de barbarie, rien n'était moins rare que de voir les empereurs et les rois uié<'onnaître les lois de la justice et de la morale; et, comme ils croyaient se fain; absoudre de leiu's faiblesses ou de leiu's crimes en se montrant zélés pour le bien dt^ la religion, ils témoignaient <'e zèle par ili*s dons aux églises et monastères. Ce fut ainsi (pie les faveurs roynies vinrent trouver l'abbaye de Saint-CInude : les princes bourguignons et franks ct)uunencèreiil à Tenrichir de leurs libéralités ; les rois <le la race carolingienne la coudilèrent à leur tour de bienfaits : IV|)in le \\\r\\ disent plusieurs historiens, lui conféra le droit de monnaie; Charlemagne, Lotliaire 1''' et Charles le Cliauxe lui abaiulunnèrent di; vastes terrains. Les moines de Saint-Claude ne se conduJMreut pas en ingrats : ils reconnurent les bons |)rocédés dont ils étaient Tobjet, en agissant à Tégard de plusieurs de leiu's illustres bienfaiteurs, eonune les abbés dWgaune avaiiiit agi envers Sigismond de Bourgogne, le roi |>arricide, c'est-à-din» en leur faisml une réputation de saints. Mais, enrichis par tons res dons magniticpies, les moines di' Saint-Claudt^ ne s'en tinreid pas là ; leur amliition cnpide avait iiiandi avec rattachement aitx chos<»s terrestres, et ils songèrent à (h-venir une puissance dans la liiéiarc-liie féodale : alors ils renoncèrent à la vie. a^^n'ieoli» ponr se vouer aux exerciees du culte; ce qui voulait din' que Toisixeté allait devmir Wwv lot. v{ que le pioléiaire tmvaillf- Riit ponr les nourrir et les enrichir; ils s'arrogèrent le pjuivoir snpn-me dans hressort de leurs domaines, ce ipii \oulait dire qu'ils auraient serfs et vassaux et qu'ils battraient monnaie aNce les mu'Uis du panvns ils aclielcrent de nouvelles terres, ce <iui vendait «lire qu'ils auiaienl un pins ^«.rand nondire «resclaves sous leur dé|)endance et qu'ils jiratiqueraient sur une plus vaste éebelle Texploitalion de rhomme par l'hounne; ils s'éiigèient en jugis souverains «le tous K-s séculiers de
la contrée, ce qui voulait dire que leur justice sans contrôle fonctionnerait en vertu de lois faites par eux et qu'elle leur permettrait de dépouiller qui bon leur senii)lerait. Les moines de Saint-Claude s'emparèrent de Thomme et de son travail par tous les moyens que la force, assurée de Timpunité, mettait entre leurs mains coupables, et leur tyrannie se donna libre carrière : ils opprimèrent sans pitié, ils trom|)èrent sans pudeur; ils n'hésitèrent devant aucun excès, ils ne reculèrent devant aucune iniquité : on les vit accabler leurs sujets d'impôts, forcer ceux-ci ù les racheter, <4 malgré leurs promesses et leurs serments, rétablir ces mêmes impôts, après avoir touché l'argent du rachat. Ces vexations eurent pour effet de dépeupler le pays : les moines s'emparèrent des terres, en vendirent une partie à des seigneurs du voisinage, et l'autre aux malheureux que leur tyrannie avait épargnés. Lorsque ces ventes eurent été consommées, ils établirent, pour rentrer de nouveau dans les terres engagées aux habitants du pays, le droit de mainmorte, c'est-à-dire un droit en vertu duquel les seigneurs abbés s'attribuèrent l'héritage des personnes non nobles nées dans l'étendue de leur seigneurie. La force et ki violence avaient mis les moines en possession des terres; l'infraction des traités et le parjure les mirent en possession de l'esclavage, au moyen de fausses chartes et de faux diplômes.
Ces prêtres égoïstes et cruels étendirent partout leur main cupide : laboureurs, artisans, marchands, ils arrachèrent h tous le fruit de leur travail. Il ne leur suflit point, par leurs exactions et leurs violences, de réduire des malheureux à souffrir de la faim, à se nourrir de l'herbe destinée aux chevaux ; mais ils eurent à leurs ordres des recors et des hommes d'armes, occu|)és les uns à faire saisir les meubles, les autres à faire emprisonner la personne de ceux qui se trouvaient en retard |>our les plus modiques redevances, ou pour le payement d'amendes que les propres juges des moines avaient prononcées à leur profit. L'oppression monacale devint si lourde, que les souverains de la Comté de Bourgogne s'en plaignirent, et qu'à plusieurs reprises le pouvoir laïque se vii obligé de prendre contre les bourreaux le parti des victimes : ainsi, par un décret de 1186, l'empereur Frédéric-Barlierousse permit aux serfs san-claudiens de contracter mariage dans le comté de Nyon et l'évéché de Genève. Mais les moines surent mettre des entraves à ce décret, de même qu'à toutes les autres mesures par lesquelles on essaya de restreindre leur autorité, et le joug ne fit que s'appesantir d'une manière plus tyrannique sur les mainmortables. Ce|)endant la cause de ces malheureux ne manquait pas de puissants défenseurs : le duc-comte de Bourgogne Philippe le Bon se montra l'un des plus énergiques. En 1436 ce prince, indigné des abus de pouvoir dont les moines se rendaient journellement coupables, restreignit leurs privilèges en supprimant leur droit de battre monnaie, leur droit de délivrer des sauf-conduits pour les États de Bourgogne et leur droit de juger en dernier ressort. En même temps, sur la demande de PhiUppe le Bon, trois commissaiies apostoliques furent envoyés à Saint-Claude par le pape Nicolas Y pour réformer l'abbaye; car les mœurs s'y étaient reUchéi^ avec la discipline, et la débauche, la luxure, la dépravation, enfin tous les désordres que l'oisiveté traîne à sa suite, avaient pénétré dans ce même asile où saint Romain et ses successeurs ne vivaient que d'abstinences et de prières. Dès les onzième et douxième siècles, la corruption était telle parmi ces moines, que saint Bemanl,
PRANGHB-COIITK KHANÇAlsE. 5»
•ijiis SI (tut iiiiannie-sixirmi* \H\re au souverain iHNitife, croyait devoir la couvrir (it* MHi >ilciicv ! A IV|KM|iio (le I1iili|»pe le Bon, et même bien longtemps avant lui, iv uvuui plus à (11* pk*ii\ iviiuhit(*s, à d*liuuibles serviteurs de Dieu, que Ton ouvrait t(*N |Mirti>s (l(* ral>hn>e : le pri\ilége de la naissance avait remplacé le droit de la \ti tu, «'i pdiir (*(n* admis alors ooiuiue novice ch<*z les moines de Kaint-Claude, il rill.iii fairo pr«*iiv(* dt* sei/e i|uarti<»rs de noblesse. (Tétait dans cette cbuse de la ((in^uhition dt* laldiayc (|ih* les commissaires délégués par le saint-père eussent dâ cIick-Ikt la caiis(> du mal ; mais ils n*en firent rien : ils se contentèrent de rétablir rordn\ d(* rcinnuer \vs nniturs, et ils partirent sans avoir supprimé les abus; aussi Its xaiidalt*^ cl les d('*rèKl(*n)ents reparurent-ils bientôt. Il en fut à peu près de niiuic |iour les pri\ileKes enlevés aux moines par Philippe le Bon : tant que vécut ce pini(*e, il lit n*s|iert<T s<*s décisions ; mais après sa mort, les moines reprirent une luniit* dr ItMirs droits, et |»our la |ierte du reste ils se dédommagèrent à la longue Mir leurs vassiux. Le parlement de IMIe vint k son tour attaquer la puissance des iiidiiu^ : vn V'hM il declani (|iie les habitants de ki terre de Saint-Cbude pourraient» dans d(* eeruiiiis cas, plaid(T en première insunce devant les tribunaux séculiers de la province; mais Us moines surent éluder en grande partie cette restriction à leure pnvih'p's, et les serfs eontinut*rent à gémir dans la condition b plus dure.
I/a^Tegatiou d«* la Fraiiehe-Comté à la France ne changea rien h cet état de ( lios4^ : le< liahit^iiits de Saint-('Jatide demeurèrent serfii et mainmortables comme aux plus mauvais jours de la féo<lalité. Louis \l\\ il est vrai, (bigna s'occuper deux fiUN de l'aliliaye de Saiut-Claiide : fut-ce |ionr changer b contlitioii des milliers de malheuKMix <pii gémissaient là sur cette terrt*, victimes de b violence et de Tinii\u\U'1 Niillemeiii. (le fut (NHir continuer |iar lettres patentes les pririléfes des mniiK^. Kii 17 ii, sous le rî^^iie de l^otiis XV, Tabliaye Ait sécubrisée par le pape Ih-uoii \IV, puis érigée en evéehi* sufl'ragant de Iaou : les religieux, au nombre de \m(rt,(M tous de haute noblesse, devinrent les chanoines du chapiure; quant à r-viipic, il hérita des droits de Tabbé : on y comprit même ceux de légitimer, aunldir, laue Kr:i('*\ nommer les juges, pnWùts et notaires de b gramle judicalmt ei autii's pri\il(*ges. t/esi dire que b mainmorte continua île substaler dans UNile si r<^'n«iir. Il imus faut, à la honte et de ces moines qui ne rougisaaiefit pas de dé- ;:r.idi r aiiiM dans leurs siMiihIaldes b dignité humaine, et des papes qui taissateBl s iti rniNer vi^iU' d(*;;radatiou (piand ils savaient qu'un concile du doniènie iiède a\.iti proclauie Idiiv tout liomine né chrétien, il nous faut exposer ici queHe élail < hi < n* au dix-liiiiiièuie sùrle la situation de la popubtion san*^adienBe« (Teitatt (•Il tue Mcuiotre df ra\ (Mal tt ahriel Christin de Saint-€bude, riofaligiMe et géiii Kux d< feiiseur de Tinfortune de ses compatriotes, que nous emprinUrona œs
ileLins :
A Ifxrfption do (luehiiics communauti's et «le quelques vassaux q«i avainl pê ve ni( lit («r d«' la srnitiide iiiovennant des sommes énormes, tout le reste était
iu.iinHi(»rt.d»le.
Il > a\aii deux es|KH:(s de mainmorte : celle des biens et celle des panomes. ir\\\ t\\i\ .ipparteiiaient à la première n'avaient b liberté aide vendre, aide taMf, m d'ti\|Mitii«ipi(T leurs hénuiges sans la permiasioo du acigneur préhl ; ib M pus*
vaieiil même transmettre leurs biens h leurs enfants ou autres héritiers qu'autant r]u*ils vivaient en commun avec eux, c^est-à-dire qu'ils faisaient ujénage commun. Les serfs de cette espèce n'avaient qu'un moyen pour.se racheter de la servitude : c'était de fixer leur domicile dans un lieu franc ; mais ils ne pouvaient le faire qu'en abandonnant leurs biens au seigneur prélat.
La mainmorte personnelle était beaucoup plus rigoureuse. Le serf de corps ne travaillait ni pour lui ni pour les siens; tout ce qu'il acquérait, il l'acquérait pour le seigneur prélat en quelque sorte. De l'immeuble qu'il possédait, il n'avait que rusufniit, et souvent encore il ne pouvait le transmettre à ses proches, h ses enfants même. Ses soins, ses fatigues, ses sueurs ne lui laissaient d'autre perspective que celle d'enrichir à sa mort les maîtres qui l'avaient exploité pendant sa vie.
La servitude personnelle se contractait de deux manières : par la naissance et par l'habitation. Les enfants du serf, nés dans l'enclave de la domination du seigneur prélat, étaient serfs comme leur père.
Un homme libre devenait serf de corps en recevant gratuitement du seigneur prélat une maison où il pouvait se loger, et un fonds suffisant pour le nourrir. Aussitôt qu'il avait accepté cette libéralité perfide, il se trouvait comme enlacé dans les filets de celui qui la lui avait faite : le seigneur déclarait qu'il avait donné sa liberté en échange de l'héritage, qu'il s'était vendu volontairement pour avoir de (luoi vivre, et dès ce moment tout ce qu'il acquérait subissait les règles de la mainmorte.
Un étranger qui achetait ou qui occupait pendant une année seulement une maison de la contrée mortaillable, tombait par cela seul en servitude, et ses enfants éprouvaient le même sort; la dégradation était imprescriptible. Les biens francs que cet étranger pouvait acquérir à l'avenir, ceux qu'il possédait antérieurement, tout subissait la mortaillabilité. Lui arrivait-il de (juitter le pays ; le droit de poursuite attribuait au seigneur prélat ses biens présents ou futurs, n'importe en quelle contrée ces biens se trouvassent situés.
Pour le seigneur prélat et son digne chapitre, tous les moyens de spoliation étaient bons ; ces hommes insatiables n'avaient-ils pas eu le cynisme d'ériger en principes des iniquités comme celles-ci : I^ serf ne cultive jamais pour lui. —Chaque famille mainmortableest étrangère dans sa propre habitation.— Les propriétés d'un père de famille décédé reviennent de droit au fisc épiscopal si les enfants n'ont vécu constamment avec lui à la même table et sous le même toit. — Une femme qui passe ailleurs que dans la maison de son père, fût-ce chez son propre époux, la première nuit de ses noces, subit la confiscation de ses biens.
La cupidité de ces prêtres sacrilèges ne respectait rien, pas même la lil>erté du foyer conjugal. Le mariage qu'un homme libre contractait avec une fille serse avait presque toujours des conséquences fatales pour lui et sa postérité. L'époux ne pouvait qu'avec des précautions infinies aller partager l'habitation de sa femme : s'il osait y pénétrer, dès ce moment on le déclarait soumis à la servitude, et ce n'était qu'en fuyant qu'il pouvait se préserver de la perte de sa liberté. S'il venait à <lécéder dans cette habitation, il laissait ù ses enfanLs la servitude pour héritage. On ne savait qu'un moyen d'éviior ce malheur : c'était, lorsque le mari d'une
FHANCII£. COMTE frUANÇAlSC «Dl
(oiiiiiM! M*r\'e loiiiliait malade, tie remporter hors de la maison de son épome el de If* faire [KisM^r dans uni* terre étrangère et libre ; bien souvent, le transporl tuait le malade, mais du moins la lilierté de sa famille était sauvée.
L'histoire a recueilli dans ses arcliives un exemple qui suffit à lui seul pour Aser rf»l»iuion sur les chanoines de Saint-Ckiude ; le void : Au mois de mai iT70 ue père de f.iuulUf de la paroisse dc*s Bonrhoux vint k s*aliter et mourut. Il laiseait une Mie mariiV depuis dix-huit ans et qui u*avait cessé de vivre avee soq mari daos la uiai^^on [Mternelle. Or, deux jours avant la nMNt du défunt, le fermier du chapitre de Siini-Claude pn'sentait une requit aux juges pour obtenir rautorisatioo d'ap- |ios4T les sci'llés sur la succession. On prépara pendant ees daix jours les proeéilures usiii^ en jKireil cas, et le juge, accompagné du greffier, du fermier el de plusieurs recors, arriva dans la maison mortuaire au moment où Ton ven«l d'en sciriir le corps |>our le porter i la fosse. La Slle du défunt avait suivi le convoi : pt*ndant stm absence on exécuta la saisie, et i son retour die trouva les acdlés sur toutes U*s serrures, avec* des garnisaires à ses (Vais. Pour justifier cette confiscation, le chapitre prét4*ndaii que rhéritière était restée dans la famille de son man les si& premiers mois de son mariage, qu'die avait passé hors de la nmison palemelle la prtMuière nuit dis noce», et qu'elle s'était enlevé par lit tous les droits i la succession. Le chapitre mentait avec impudence. L'héritière a^-ait constamment vécu dans la maison do son |)ère, elle y avait eu plusieurs enfants. Elle vint i Saint-Cbwle iniphiriT le secours d'un humuie de loi, qui prit sa cause en main et servit avee ardeur si's intérêts. Mais le chapitre évoqua l'affaire dans un autre bailliage : malgré riuduenre iU^ chanoines, Théritière fut admise à faire la preuve qu'elle avait pnsaé ch«*/ son |MTe la première nuit des noces. Le chapitre, qui re<loutait cette preuve, appt* l;i du jupMU(*nt devant le jkarlenienl de Besancon : le parlement, par un arrêl du li juin 1771, cuulirma la sentence des premiers juges. L'héritière avait prouvé, |ur la d<>|kKition imaninie de six témoins, qu'dic tiait dans toutes les conditions |K)ur sutciNler. U'schanoint's ne s'avouèrent pas vaincus : après avoir fédamé contre li*> cnipiéti's, ils voulurent en faire à leur tour ; et pour se procurer des témoins qui |Hiss4ïnt rontmlire ceux de l'héritière, ils lancèrent un moniloire; en termes de jundiciKU) épis(*o)mle, on ap|ielail monitoire une circubire de l'oficial de l'évèque et <|iii ohli(;t*aii à révélation toutes les personnes ayant connaissance du délit dont on clieirhaii rcclain^issemenl. trélait la première fois qu'on osait recourir à de Iris l'xiHihtMits pour dé|iouiller un enfant de rhérilage que lui conféraient ta nature et ta lot ; jusqu'alors cdie procédure extraordinaire n'avait été léservée qu'à ta dérouverte d**N grands crimes : mais les chanoines de Saint-Cbude ne songeaient goèro à simpiiéUT s'ils oiitr.igeaienl la justice et b morale en agissant ainsi; leoriscrapuiis n'allaient pas jusipielà : que leur cupidité fttt satisbile, el ils ne se soociaieni {Ms du reste ; pour eux, la lin justifiait 1rs moyens. TouleAMS. en retle circomiance, la lin ne n pondit |ias à Po^lieux îles nnivens : le parlement de Beiancon, devant l«".)ui*l l.i di-ffuden-ssi» aviit ap|»ek* du monitoire, lui donna gain de eatise, m cou-
•l.iinnant le rliapilre ;in\ dé|N*nH du |»nicès.
ih, a ré|ifNpie (ui se |Niui^iivait cette alfaire scandaleuse, un homme, le plus pui.ssiiit de son siiu le |Mr II |»*fpubriié de MNi génie rt par l'auiorilé menle de
mi FRANCHE -COMTE AiNCIËNiNË ET NODEHNE.
11011), prenait à son tour la défense des opprimés de Saint-Claude : c'était Voltaire. I/illustre écrivain avait, de son cliâteau de Femey, entendu les plaintes de ces infortunés ; dès lors il entreprit de mettre fin à Toppression tyranniqiie qui pesait sur eux. Dignement secondé par Tavocat Cliristin, Voltaire chercha dans la poudre des grcfTes les titres fi Tappui de sa cause, et six années durant, de 1770 à 1776, il ne cessa d'adresser requêtes sur requêtes au roi pour lui demander justice : c Les chanoines de Saint-Claude, disait-il, n*ont d'autre droit, pour réduire en esclavage les sujets du roi, que T usage étahli par les moines leurs prédécesseurs, de ravir aux hommes la liberté naturelle. En vain Dieu la leur a donnée; en vain les ducs de Itourgogne, les rois de France, les chartes, les édits, d'accord avec la loi de b nature, ont arraché ces infortunés à la servitude. Des enfants de Saint-Benoll se sont obstinés à les traiter comme des esclaves qu'ils auraient pris à la guerre, ou qui leur auraient été vendus par des pirates.... Avant le règne du duc Philippe le Boo, rabl)é de Saint-Claude avait déj«^ eu l'audace de s'emparer de tous les droits régaliens, sans autre titre que celui de la cupidité effrénée de ces temps-là. Philippe le Bon se contenta de réprimer l'usurpation par laquelle ces moines faisaient battre monnaie, donnaient des sauf-conduits et jugeaient en dernier ressort. Pour se dédommager de la perte des droits ({u'ils s'étaient arrogés, ils se vengèrent avec le temps sur les habitants ; et, n'ayant jdus le droit de faire frapper de Targent à leur coin, ils se donnèrent le droit de prendre, autant qu'ils le purent, tout fargent des cultivateurs. »
Les chanoines, sommés par Voltaire d'exhiber les titres qui les autorisaient à maintenir l'esclavage de la mainmorte, opposèrent la prescription, c Hais prescriton les droits de Fliumanité? » avait répliqué l'illustre philosophe. La persévérance infatigable avec laquelle VoILiire défendait, dans la cause des serfs de Saint-Claude, « les droits du genre humain sur ceux d'Attila, » avait i)énétré ces pauvres gens (fune reconnaissance si profonde, qu'elle allait jusqu'à la vénération : c Si H. de Volliiire parvient à nous rendre à la liberté, disaient-ils naïvement, nous ôterons saint Claude de sa niche et nous le mettrons à sa place. » A quoi le spirituel patriarche de Ferney n'avait pu s'empêcher de répondre : c Je remercie les serfs du Jura ; mais qu'on leur dise que rien ne presse, je me trouve bien niellé comme je suis. 9
Puisse le zèle généreux que Voltaire mit à défendre l'infortune des serfs sanclaudlens faire oublier son malheureux poëme contre Jeanne Darc !
Cependant la moralité de la cause, le nom de Voltaire, les désirs de Louis XVI, les symiiathies de la France, tout semblait préssiger que celte grande question se résoudrait en faveur des victimes du despotisme des chanoines. Il n*cn fut rien. Une décision du ))ariement de l^sancon, à la date de 1775, maintint les droits du chapitre; et tous les cITorts que le roi, que son vertueux ministre Turgot, que d'autres personnages éminents tentèrent pour obtenir raffranchissement des mainmortablos de Saint-Claude, vinrent se briser contre l'inflexible opiniâtreté des chanoines.
Louis XVI n'abandonna pas la |)artie, comme on le vit par le célèbre édit du mois d*aoiU 1771), où il déclarait le droit de mainmorte et de servitude aboli dans
PRANCHB-COMTfi FIUNÇAI8B. «i
\(Hi% ses domaines : < Nous abolissons et éteignons dans toolet les terres el seigiieiirit*^ do notre domaine, disait l'article premier de cet édit, la auinoiorte et condition senile, ensemble tous les droits qui en sont des suites et des dépendances. Voulons (|u*:i ronipU'r du jour de la publication des présentes, ceux qui, dans l'étendue desdiie^ terrts «^ seigneuries, sont assujettis à cette condition, sous le nom d'Aominei f/i* 'iM/Mc, de icr/x, de mahimortiMrx, de mortaiUabIfs. de lni/toMry, ou sous lellf jiilre déiioniination i|ue ce puisse «Hre, eu soient pleinement et irrévocalriement aiïr.iiirliis; et (|u*à rc*gard de la lilierté de leurs personnes, de la faculté de se marier et di* eiianger de domicile, de la pro|Hriétc de leurs biens, du pouvoir de les alirniT on li> |K)(liéi|iier, et d'eu disposer entre-virs ou par testament, de la innsniivNJDn desdits biens h leurs enfants ou autres héritiers, suit qu'ils vivent en coniniun a\ec eux ou (|u*ils en soient sé|)arés, et généralement en toutes choses, sans au( iirit* exetpiioii ni rrsi^ne, ils jouissc*nt des mêmes droits, facultés et prérogatives i|ni. suivant les lois et coutumes, apjuirtiennent aux personnes fhinches; notre inti*ntioii «laiit i|iie dans toutes lesililes terres et seigneuries il n*y ait plus désormais fpie des iMM'sonnes et des biens de condition franche, et qu'il n'y subsiste aocuu vestige <li* l.i condition s<*nilc ou luaimnorlable. » Et dans le pn'ambule de oel édit n>>al, il était dit : < Nous, I^uis, etc.; constamment occupé de tout^œ qui peut initTi ss4r W lionlienr de n(»s |MMi|iles, et mettant notre principale gloire à commander ntit* nation libn* et ^^néreiisi*, nous n'avons pu voir sans peine les restes de ser- \ilii(lt* i|iii siilisisient dans plnsieurs de nos provinces; nous avons été aflèdé en eoiisidcratii «iifiin gnnd nondire de nos sujets, senilement encore attachés h la ^'lrlH\ MMit ir;:ard(*s eoinuie en faisant partie, et confondus, pour ainsi dire, aver ellt* ; (|iu\ pri\és de la tilMTté de leurs |»erM>nnes et des prérogatives de la propriété, ils KDiii mis au iiondin* des |»ossessions féodales; qu'ils n'ont |ias la consobrtion ilf di*^(>os4T de leurs biens niH'i's eux ; et quVxcepté dans certains eu rigidemenl cirntiiseritv, ils lu* |H4ivent pas même transmettre i lenrs propres enfiints le fmit de leurs travaux ; i|uf des dis|K>siiious |amlles ne sont propres qn'i rendre fin* ilustrie iaiipiiss^inte et n |»river la société des effets de cette énergie dans le Ifi* \ail ijur le Miiiinimt de la propriété la plus libre est seul capable d'inspirer ; onionnnfi>. vie. »
M ilurt* cet édit, plusieurs annins s'écoulèrent encore sans que rien fdt changé à la rniKJitiou lies siTfs du Jura : leurs tyrans pe devaient enfer qu'i la farce des événeiiMiiis. C^N liouimes maudits qiour l'honneur de la Franche-Comté coosiatOM, m |i:i>s iii(. ({Il ils itaii*nt étrangers h cette province), ces hommes naudils ne s'inqniè- UiiiMit pas pins di* rindi^nation publiijue, qu'ils ne chercliaient à rmdre leur oppresvioii iiiMins idurdi' : un Mémoire adressé en avril 1TH9, à l'assemblée des trois onires du l>aillij;rf d'Aval, \int ap|irendre que l'escbvage de b mainmorte exislaH encofv tout tiiiii r dans la tiTre monastique de Saiot-Clamk. Void les prindpanx ptMaprs de (V Mt-nioin*. intitulé Protestation^ et présenté k l'assemblée an nom des serfs du Jura :
\x sol, > était-il dit, ne rendait en (général que de quatre à six fais II senenee. I^'s nii|Nisiiious ni\al«'s eu tadie, caiiitation, vingtièmes, s*élevaienl aniien dn pTO* dui( ; niai**. a\atit Ir pm. W sci^rneiir «*cclé>iastii|iie en prélevail le oaiiènif« leciiié
le vingtième, et la semence prochaine en réclamait le quart : c'était done plus des deux tiers enlevés au cultivateur.
De plus, ce cultivateur était soumis à deux ou trois mois de corvée pour construire ou réparer soixante lieues de routes sablées, pratiquées à travers le mont Jura.
Dans cette partie, si froide que le noyer y croit difficilement, l'habitant était esùcore obligé d'aller gagner douze sous par jour en fauchant les foins des plaines marécageuses de la Bresse. Quant au mainmortable, nourri du même grain que son cheval, réduit à vivre dans des chalets souvent écartés Tun de Taulre d'une lieue, et dans la compagnie des loups, sans qu'il lui fût permis d'avoir une arme à feu pour se défendre, il ne pouvait même renoncer à son ingrate patrie qu'en signifiant juridiquement au seigneur prélat qu'il lui abandonnait meubles et biens-fonds et se retirait avec ses seuls vêtements.
Un voyageur qui séjournait plus d'un an dans les terres abbatiales de Saint- Claude devenait serf de droit.
Un fils marié qui sortait de la maison de son père pour habiter avec son épouse, perdait, au bout d'un an et un jour, son droit à l'héritage paternel.
Après vingt ans de mariage, si la mort des enfants avait précédé celle de la fenune, la dot appartenait au seigneur prélat.
Les lots de ventes étaient arbitrairement portés au quart, au tiers et jusqu'à moitié des prix de l'immeuble.
Le seigneur avait privilège sur les créanciers, et, pour établir hypothèque, il fallait son consentement, qu'on n'obtenait qu'à prix d'argent.
On a vu des nobles, on a vu des chevaliers de Saint-Louis, devenus serfs de Saint- Claude.
Enfin, les seigneurs ecclésiastiques de Saint-Claude portaient l'abus de la féodalité jusqu'à faire coupn la main au serf après sa mort, et à la /aire douer sur les portes de leur donjon^ avec des têtes d animaux qui, mêlés ensemble, auraient laissé croire à l'étranger que des espèces d'anthropophages étaient les souverains du pays.
Cela se passait à la fin du dix-huitième siècle!
Dans la séance oit ce Mémoire fut présenté, monseigneur de Rohan-Chabot, évêque de Saint-Claude, prit la parole. Ce digne prélat avait toujours combattu la barbare obstination de son chapitre à maintenir la mainmorte : âme philanthropique et bienfaisante, esprit animé de sentiments chrétiens, il souffrait de la tyrannie qui accablait les serfs de Saint-Claude; et s'il n'avait pu briser les chaînes de ces malheureux, ce n'était pas son désintéressement ou son humanité, mais bien les entraves de sa position, qui l'avaient empêché de le faire : « La mainmorte, dît-il, est n)ise avec raison au nombre des abus qui pèsent le plus sur les utiles et estimables habitants des campagnes. Les terres de mon évêché, encore indivises avec moD chapitre, sont affligt'es de ce fléiui. J'ai souvent regretté de ne pouvoir le détruire, et j'unis de bon cœur mes supplications à celles que mes vassaux adressent à Sa Majesté pour qu'il lui plaise affranchir ffratuitement leurs personnes et leun biens. »
FRANCHE -onrnî françaim.
(> n*dai( |Kis la royaulé qui devait donner raison aux paroles du vertueux Rohan- (IhalM»t. Il Tailait un«* révolulion pour briser entre les mains des chanoines de Saint- Claudo rnrine rratricidc (|ue leur avaient forgée la force et la violence; il fallait une r«*\oliiuoii |M)iir Tairt* di!i|»arailre la flétrissure honteuse «|ue ces prêtres sacrilèges inipriiiiaîont au front dt* vingt mille créatures humaines; il (allait une révolution |MMir rcilisiT les nohles (wiroU's i|ue h's suppliants de Saint-Claude mettaient au bas lie IcMjrs riHiurtes ailiessi^es à I^uis \VI : < C'est l'attribut de la royauté, c'est un pnwli*K«* dign«* du nioiianpie, d'affranchir les serfs, d'eflacer b tache de l'esclavage, vi tif nstitiier à des honinies qui naissent libres, ce droit qu'ils tiennent de la nalun». »
Lr jour de la justice arrivait ! car la Révolution s'avançait à grands pas : on Tenlt*ntlait drjà ^ruudcr dans toutes les âmes.
soc FRANCHE -COMTÉ ANCIENNE ET MODERNE.