CHAPITRE TROISIÈME
SymplOmes de la Révolution. — État des diverses classes. — Convocation des étaU généraux.— Ohiersdes ordres. — Cahiers de la noblesse et du clergé en Franche-Comté.— Troubles à Besançon; te parlement.— Les opinions nouvelles en Franche-Comté.— Ouverture des étaU généranx; altitude des députés du tiers état. — Projets de la cour. —Colère du peuple ; priae de la Bastille. - Les brigands. —Tragédie de Quioccy ; M. de Mesmay. —Destruction des châteaux féodaux.- Trouble de la noblesse. — Nuit du -& août ; Lapoule, député franc-eomtois. — Abolition de la féodalité. — Nouvelle organisation politique. — La France en départements ; le Doubs, le Jura, h Haute-Saône. — Changements dans l'administration, la justice, le clergé. — limigration de la noblesse. — Convention de Pilnitz. — Indignation de la France. —Fin de l'Assemblée constituaite.
— Assemblée législative. — Symptômes alarmants. — La patrie en danger. — Bataillons de volontaires. — Bataillons du Doubs, du Jura, de la Haute-Saône. — Manifeste du doc de Bninsnid.
— Agitation générale. — Les fédérés marseillais. — La MarseiUaise ; Rouget de Lisle. — Journée du 10 août. — Déchéance de la royauté.
Longtemps avant que la Révolution écIaUU dans les Taits, elle était accomplie dans les idtîes.
En mettant h la mode la littérature et la philosophie, les écrivains du dîx-huitièiuo siècle, Voltaire et Jean-Jacques en tête, avaient habitué les esprits à discuter lt*s vieilles croyances, les vieilles religions, les vieilles traditions, et Ton attaquait indistinctement juges, prêtres et rois, le tribunal, Tautel et le trône. En agitant chaque jour les plus hautes questions politiques et sociales, la presse avait appris a la France des choses toutes nouvelles, lui avait créé des besoins tout nouveaux, ei Ton était impatient de sortir des épreuves du passé pour expérimenter les chances de Tavenir. Le moment seird)Iait venu où Ton pouvait tout espérer, où fon pourrait tout oser. La bourgeoisie parlait de droits, de constitution, de liberté; le peuple sentait milrir au fond de lui-même une pensée d'égalité qui demandait h éclore. Le sol quon allait remuer, tremblait déjà sous le pied, il est vrai ; mais on se disait qu'on avait des instruments pour l'interroger et le refaire, et que la jeune déniocralie saurait assurer sa marche là où la vieille royauté ne pouvait plus se tenir deboul. L'antique ordre social se mourant de décrépitude et d'impuissance, on avait hâte de le remplacer par un ordre de choses qui porterait en lui les éléments de la durée et de la force : car il s'appuierait sur la liberté et sur le droit; il sauvegarderait la dignité de l'homme, en émancipant sa personne et sa pensée; il créerait une nation, ou établissant l'égalité ))ar la suppression des privilèges; il donnerait au génie tout son essor, en l'affranchissant de toutes entraves. C'est dire qu'il s'agissait de jeter i terre le vieux monde pour en édifier un nouveau ; c'est dire que l'on allait h une révolution |)olitiquo et sociale. Une telle œuvre demandait de rudes et dévoués ouvriers : elle ne pouvait se produire qu'à travers la foudre et les tempêtes ; elle ne devait s'accomplir qu':m milieu de luttes suprêmes et de colères inouïes. Mais s'il faut gémir de voir l'imparfaite humanité ne s'avancer dans les votes de Favenir qu'escortée de douleurs et d'épreuves, gardons-nous de méconnaitre les enseigne-
FRANCHK- COMTÉ FKANÇAISK. ^n
uienLs que nous lègiienl ces (époques (renfantcincnl et de crise. Les (ieslini'es de riiomme le veulent ainsi : tout progrès ne s*achèle qu*au |)rix de la lutte et du sang. Il y a de ces heures qui sont marquées sur Ttiorloge du temps pour sonner rémancipation d*un peuple : Tannée 1789 allait Taire retentir dans la France et il:ins le monde une de ces heures providentielles que rien ne pouvait retarder, que tout rendait inévitahle. La royauté, minée par le travail des âges et le flot des idées, se sentait ébranlée du Taite à la hase, et ne cherchait plus son appui qu'en elleinrme, car ses soutiens naturels lui manquaient tous à la fois : le clergé, la noblesse, la magistrature s'étaient retirés d'elle, le premier luirce qu'on avait pro|)Osé des ré- Tormes menaçantes |K)ur ses privilèges financiers, la seconde parce qu'on avait ;iiiioindri au firont du trône son influence polili(|uc, la troisième |Kirce qu'on l'avait atteinte dans ses prérogatives et son indépendance. D'aulre part, la bourgeoisie, confiante, audacieuse, toute préparée à son rôle, était impatiente dé monter sur ta sct*ne et ne voulait plus attendre; et, de loin, le peuple, né à une foi nouvelle, la foi révolutionnaire, faisait entendre sa voix irritée, rendue plus formidable encore par les cruelles impatiences de la faim, qui de tous côtés engendrait des désordres. Hais, dans ce conflit d'impressions, d'espérances et de ressentiments, ce qui dominait, ce qui passionnait au suprême degré la France, c'était la question des états généraux, dont la convocation avait été annoncée le 8 août 1788, et dont l'ouverture était fixée au 3 mai i789. Les pamphlets, les brochures, les journaux, les sociétés |iatrioti(|ues discutaient avec feu par avance leur composition : c Le tiers état n'aurait-il qu'une représentation égale à celle de la noblesse et du clergé? — les voles seraient-ils pris |)ar ordre ou par tête/ » Ces deux questions agitaient tous les es|irits. Elles inspiri»renl la réilaclioii des cahiers (pie les électeurs remirent à leurs députés, c et d'après les(|uels les députés du tiers ét^it devaient se considérer counne mandataires non d'un ordre, mais de la nation cntièir, n'admettre d'autre mo<le lie délibération que ta (lélibéralioii par léte, et, si les firivilégiés refusaient, se constituer en assendilée nationale, pour travailler seuls à faire une constitution. Toutes les liasesde cette constitution étaient posées dans ces cahiers, empreints des idées de Rousseau, où se manifestait ii charpie pas la jtensi^e que la révolution à faire ét;iit moins |K)litique que sociale et avait un but plutôt d'égalité que de lil)erlé ; qu'elle «levait être non |»as locale et s|)éciale, mais univei'selle et générale, et qu'elle allait former, avec la révolution chrétienne, Usdeux grands faits dont se com|)Ose riiistoire de Thumanité. Les cahiers du clergé et de la noblesse étiient loin d'avoir ce caractère de généralité humaine et de mission sociale : ils s'accordaient en un seul |K)int, fal^olition des juiviléges en matière d*iu)pôt et des droits féodaux, moyennant rachat. Tour tout le reste, la noblesse ne faisait aucune concession, ne demandait que |>our elle, s'occupait de questions d'étiquette, ne disait mot du lieujtle et se montrait hostile au clergé. Le clergé parlait tout dilTéremment : il demandait une constitution monarchique, où le |N)Uvoir législatif appartiendrait aux états, Tégalité de tous devant la loi, la réforme de TÈglise nationale, l'instruction primaire universelle et gratuite, l'unité de législation, etc.'. »
* Tliûopliilc LwvLLKi, lliituirc des lran{ais, loriic III, |Mgc :»H.
Ces tendances avaient un caractère sagement libéral. Elles étaient, à la vérité, presque obligées en Tace des exigences de la situation ; puis n'oublions pas que le clergé conaptait dans son sein des hauts dignitaires et de simples desservants, vi que ces derniers, sortis du peuple, ayant toutes les idées et les aspirations du peuple, ne voyaient comme lui, dans la révolution à Taire, que la réhabilitation dos classes jusqu'alors sacrifiées.
En Franche-Comté, le clergé voulait la délibération par tête, non par ordre ; ii acceptait la répartition de l'impôt, sans distinction d'état ni de rang; il demandait l'abolition des corvées, la suppression des places inutiles, la réduction des traitements, la diminution des pensions ; il réclamait la réforme des aides, gabelles el traites, la réforme des lois civiles et criminelles, l'uniformité de l'instruction publique, la responsabilité des ministres et fonctionnaires, l'élection des officiers municipaux, etc. Dans ce programme de vœux et de désirs, on trouvait l'expression d'une pensée révolutionnaire ; mais en pénétrant au fond des choses, on y découvrait aussi la personnalité de l'égoîsme. Le clergé consentait aux réformes exigées dans l'intérêt général et par une impérieuse nécessité ; mais il n'abandonnait aucun de ses droits et privilèges particuliers : il voulait rejeter le fardeau sur un ordi-c rival, la noblesse, et c'était contre celle-ci qu'il semblait avoir rédigé ses cahiers. De son côté, la noblesse ne procédait pas autrement : elle réclamait l'abolition des dîmes, la suppression des annates et des dispenses, la suppression du casuel et d'un grand nombre de communautés religieuses ; elle demandait, pour payer la dette, la vente d'une partie des biens de l'Église; elle voulait même laisser à la charge du clergé toutes les dépenses du culte; après quoi, elle admettait le partage des impôts, temporairement toutefois. Comme on le voit, les deux ordres, en acceptant la Révolution, n'entendaient pas lui sacrifier. Ils s'arrangeaient, chacun en particulier, pour qu'elle passât sur eux sans les atteindre : aussi se gardaient-ils d'inscrire dans leur programme le grand principe de l'égalité, parce qu'ils ne pouvaient le reconnaître sans engager au service de la chose publique leur part de dévouement. Los cahiers du tiers le proclamaient, ce principe régénérateur de l'égalité, ce principe devant lequel les castes s'eflacent, le privilège disparait avec ses abus, le droit est la sauvegarde de tous, le paria devient citoyen, l'homme devient l'humanité, et qui seul fait les peuples frères et libres.
Les élections générales, commencées le 7 février 1789, ne se passèrent pas tranquillement partout; dans plusieurs provinces, en Bretagne particulièrement, elles touchèrent à la guerre civile. En Franche-Corat^, quelques troubles éclatèrent. Ui, le tiers réclamait la double représentation : les nobles s'y refusèrent, et le parlement de Besançon se rangea du côté de la noblesse. L'arrêt qu'il rendit à cette occasion contenait d'étranges maximes : c Considérant, disait-il, que les innovations sont dangereuses, parce que l'esprit novateur ne s'arrête point. . .; que la cour ne peut approuver les prétentions qui tendent à confondre les divers ordres de citoyens ; que l'inégalité dans la distribution des biens est dans les décrets de la Wovidena' ; qu'une grande partie des classes du tiers état ne subsiste et i\e subsisterai^ toujours qu'au moyen des terres de la noblesse et du clergé, etc. > C'était cet arrêt principalement (|ui avait irrité les esprits; le peuiile s'emporta contre les magistrats, il les
KHANCIIË- COMTÉ FUANÇAlSb. <jil9
poursuivit de ses clameurs et de ses menaces, le roi cassa ranrèt, et, en fin de cause, la victoire resta au tiers. Dès le |)rincipc, le parlement de Besançon s*était mootré antipathique aux tendances de Tcsprit nouveau ; ce que Ton |)eut voir par la doctrine qu'il professait on matière de droit puhlic, dans son Tamcux arrêté du ii janvier 1789, relatif à la convocation des états généraux : selon lui, les états généraux devaient être convoqués en nombre égal de députés de cliaque ordre et ne délibérer jamais que séimnhnent ; les députés aux éUits généraux devaient élre élus par les états |)articuliers de la province, et ils ne pourraient rien changer dans la coDsUtution de ces états particuliers, sans le vœu de la nation entière assemblée individuellement, ou de ses députés qui en auraient reçu le mandat spécial de chaque individu. Quant aux impôts, ils devaient être consentis par les étals de la province constitutionnellement assemblés, et vérifiés au |)arlement.
De la part des magistrats de Besançon, cette prétention à Taire des lois politiques pour tout un pays, et cela contre le vœu même de ce |)ays, pouvait déjà sembler bizarre ; mais elle avait un autre caractère : elle était ime rébellion absurde.
Les opinions rétrogrades de cette magistrature n'avaient pas trouvé, à Besançon, de sympathie dans les rangs de la bourgeoisie et du peuple; car la vieille cité imi)érâle» où les traditions républicaines vivaient encore, s'était prononcée avec chaleur en faveur du mouvement révolutionnaire. Toute la province, du reste, avait ardemment accueilli les opinions nouvelles : à Dôle, à Salins, a Lons-le-Saulnicr, à Saint* Claude, à Arbois, à Pontarlier, à Vcsoul, dans les villes et les campagnes, partout les idées étaient à la régénération de Favcnir, imrtout les cœurs tressaillaient de cette forte et virile inquiétude d*un peuple qui va recevoir la visite de la liberté. La Franciie-Comté salua donc, avec toute la Franco, de ses cris (rentliousiasme et d*espoir l'ouverture des étals généraux, qui se fit solennollouïont à Versailles le 5 mai 1789; et elle attendit, pleine de recueillement et d'émotion, les premières liaroles de cette assemblée rénovatrice, que Tlieure des temps appelait à comuiencer une révolution destinée à tout remuer, hounnes et choses, institutions et fortunes, religion et croyances, idées et passions, à changer mémo le caractère national. Une telle révolution ne |)Ouvait être qu'une lutte longue et terrible : cette lutte commença dès les premiers joui^.
Le |K>uvoir avait donné la double représenlition au tiers ; mais il voulait, avec la majorité de la noblesse et une grande partie du clergé, il voulait le vole par ordre et non iKir tête. Question décisive que celle-là. Le vole |)ar ordre, c'était la pierre d'achoppement de la Uévolution ; le vote p.ir tête en était la fortune, grâce au doublement du tiers.
Entravés ainsi dès le début, mais bien résolus à no reconnaître que le mode de délibération en counnun, les mandalairoN du tiers état se dressèrent courageusement devant les obstacles, et on quelques seuiaiiios ils les avaient tous renversés : |iar la calme tierté de leur attiiude, par Taudaco mesurée de leui^ actes, ils eurent liientùt déconcerlé la cour. Ils y jetèrent Teffroi. le jour où ils se constituèrent en assemblée nationale. Ils la tirent tressaillir, le jour où ils prêteront riioroïque serment du Jeu de Paume, de ne |)as se sé))arer avant cratoir donné une constitution h la France. Ils lui signifièrent de laisser passer la Uévolution, le jour où ils applau-
GU) PUANCHE-œMTÉ A^CIE^^'K tn' MODERNE.
dirent à Mirabeau teirifiant de son iminortelle apostrophe le marquis de Brézé» chargé, au nom du roi, de dissoudre rassemblée : c Allez dire à votre maitre que nous sonunes ici par la volonté du peuple et que nous n'en sortirons que |>ar h puissance des baïonnettes. » Ils enlevèrent à la royauté ce qui lui resLiît d*au(orilé morale, le jour où ils décrétèrent l'inviolabilité de leurs personnes. Et la rovaulé, éperdue, prononça par la bouche de Louis XVI la réunion de la noblesse, du clergé et du tiers état, c'est-h-dire la délibération en commun, c'est-à-dire la victoire de la Kévolution.
Mais alors éclata la colère des castes privilégiées : les meneui*s de la cour parlèrent de sauver le trône par d'énergiques moyens ; ils décidèrent Louis XVI à recourir à la force pour venger son autorité méconnue, et l'on fit venir autour de Paris quarante mille honunes, dont huit régimenLs de soldats étrangers. L'ai»proche de ces troupes excita dans la capitale une émotion convulsive : le peuple des faubourgs courut aux armes, sonna le tocsin, dépava les rues, brûla les barrières, et, donnant la main aux gardes françaises, qui avaient fraternisé avec lui et cliassé les ré^ments étrangers, il s'en alla, dans son emportement chevaleresque, faire crouler la Bastille, celle lugubre forteresse vieille de quatre siècles de douleurs humaines et d'épouvantables mystères. « Mais c'est une révolte ! s'écria Louis XVI en apprenant le triomphe du peuple. — Diles révolution, sire, » lui répondit le duc de Liancourt.
La nouvelle de la prise de la Bastille (44 juillet 1789) s'était propagée comme une traînée de [)Oudre h travers la France ; et dans plusieurs villes, le peuple avait imité l'exemple des Parisiens, en démolissant les citadelles féodales qui lui nippelaient trop, au milieu de son enthousiasme de liberté, le souvenir de sa servitude. Tout à coup le bruit se répand qu'une armée de brigands à la solde des aristocrates court le pays, dévaste les granges, coupe les blés, détniit les moissons. La panique devient universelle. Dans les campagnes, le tocsin d'alanne se répond de clocher en clocher, et les houmies, les femmes, les enfants s'arment de fusils, de fourches et de faux, pour voler à la rencontre d'un ennemi qui ne parait nulle part. Ces brigands invisibles n'existaient que dans l'imagination. Quelques hafdis meneurs du [)arti populaire, ayant eu Tidée d'armer la France au moyen d'une (erreur fantastique, avaient envoyé des émissaires sur toutes les routes, avec la recommandation de crier dans les villes et villages où ils passeraient : Void les brigands! et le stratagème avait com|)lélement réussi : partout le peuple se trouva debout, le fusil à la main. Mais le branle était donné. En même temps qu'ils cherchaient des brigands introuvables, les ))aysans frappaient ailleurs : ils attaquaient les châteaux, ils s'en prenaient aux archives, aux litres, aux monuments de la tyrannie féodale ; ils refaisaient la jacquerie. La vengeance amassée de génération en génération dans leurs cœui's, débordait; elle avait reçu, du reste, d'un événement imprévu et tragique, la plus violente impulsion.
A Quincoy, villaiife près de Vcsoul, s'élevait un château appartenant à M. de Mesmay, conseiller au parlement de Besançon. Ce magistrat fVanc-comtois n'était point aimé : on le savait hostile à toutes les idées nouvelles; on citait de lui des paroles pleines d'aigreur et de mépris pour les tendances révolutionnaires^ et il
FRANCHE -COMTÉ FRANÇAISB. «Il
it-iit l'un Avs nolilcs qui avait, coiiiiiie lueoibre du parlanent, protesié coolre la i|i»iilili' r4*|»n'*s4*ntatioii. M. île Mcsniay, ne se croyant pas eu sûreté, quitta la pitH \iiiiv il:in> 11* courant lie juillet; mais, avant son départ, il avait recoaniaiidé aux ;;f liH i\v >on sT^ice ilouvrir le cliât4*au à une fête patriotique. Le 19 juillet, jour ili' iliin.iiirlie, W< paysans du voisiuaKe s*y n'udirent en grand nombre : ils s'étaient n iiniN (Luis un liosi|nH attenant au château, et là ils se livraient h la joie, lorsqu'on niii'ihlit tout à roiip, entre onze lunires et minuit, une épouvantaMe explosion; en iiH-iiM* (iiiips ou vil ioml»er sur le sol des morts et des blessés. Un baril de poudre, •|ui xtiiait fil' prendre feu, avait causé la catastrophe. Aussitâl les paysans se disiNTM'ni, e\as|N'T('»s vi menaçants : le mot de trahistm retentit de village en village; Oh situuv W t(M*sin, on s'apjielle à la vengeance, on revient autour du chiteau, le fer tt la llaniuir à la main ; le nom de M. de Mesmay se croise dans les ténètuts, mêlé .1 lies rhs de uialnlielion et de mort. C'est une agitation terrible. I^a municipalité di* Vt'sinil, 4To>anl M. de M(*smay coujiable, t'écrit à la municipalité <ie Lons-le» S^inliiiiT pour la prévenir (|u'il s*est rériigir chez madame de t^ennont sa lielleui« II', an eliâh^ui île Vis;irgent; et, (lendant que deux h trois cents hommes de la nnlirc lNinrK(*iMS4' di* l^>ns-lo-Saulnier se dirigent sur Visargent, où ils ne devaient riin trouver, des cavalieis roun*nt à bride aliattue sur la route de Versailles.
Iians la si ann* du û^i juillet, M. Prunelle, député du liailliage de Vesoul, dooms lei iiire à ra>S4Mnl»li-e iialionali* eonstilnante du procès-verlwl dressi? à l'occasion de la ira^tili(> de ijnince) : une fête |iopulaire terminée dans le sang, des cadavtes uiiuiii*^, d(*s menihn^s é|»ars, des torelies allumées que promènent des oiains vtii;:* ris>eN, l'a^nlaiion fniiensc qui renuie le lailliage de Vesoul, voiU ce que le l>riMi'v.\(Ttial met ^ons Us yeux de l'assembh^. Tn frémissement d'Iiorreur court Mir Ions lis b.iiies, et l'assAMnMtV, a|)n*s en avoir délibéré, arrête que son présitliî;! ira supplier le roi d'onlonner la nH'lierehe des auteurs ou complices de ce
foUait.
IMmn laril. rinnoeenee de M. de Mesmay fut reconnue; mais Fimpression était proihhii*. La nouvelle île la trap'tiie deOiiiucey s'était |)ro|iagée ra|HdenM*ut; die avait l.iit iii Nsiillir la Tranee entière, et U^ mélianoes du peu|d«* soupçonnèrent tians ce >.iii;:iaii( t piSfMle le signal d'une S:iint-lt;trtliékNny de paysans* Alors on vit, en i'HMi^riiKMie. en Akiee, en Normandie, dans le Languedoc, dans le Lyonnais, dafts pr^ >]ti' t<Mi(t»N |i>s provinees, on vit les hommes de la campagne s'ahaBdonner à riii.r.iiKitiii ilf leurs nsseutiments et s'acharner k la destruction des (orteremas fit. iil*'^. Kn I raiirhe-Couiit'% il en fut de même : les |iaysans brùlèreat plusieurt I it .('• iM\ aii\ envinins de b»ns-le-S:udmer et de Besancon; ils saccagèrent le dii« t.Mi rA\ ji:< > , sur 11* territoire de Hougeuiont ; au chiileau de Saint-UaHrice, près de l*o:;i-(li--li«»;iit\ ils m* laissî^HMit que le rez-de-ehaussi'v. lUins le liailliage d'Amont, iJi'.i;re l'iiiif ip.il (le la catastrophe de Uuincey, Tinsurreciion se montra plnslorlo l.ili'i» : lies luntlcN de pavsins inv4Stin*nt et menactivnl les abliayes de Claireli'i' • Il . •!•• Ijire et lie Itiilialne ; ils mirent le feu au chiteau de Honljustin, ils et* \aN' t* m le rhâtt^Mi de Molans, ils déiniisin*ul de fond en comble le chilean de \aii\ill»TN. MaJH. en l'>anehe-<:nmtê comme lians les autres provinces, la mièra lit s pnpniaii'iiis rurales ne si* déploya qu'a de rar«*s exrepiinns conlre les
elle s'attaquait en général à ces titres seigneuriaux, à ces tours féodales dont Pexistence sipifiait pour le peuple servitude et misère.
Au bruit de cette insurrection violente qui trouvait de l'écho dans toutes les chanmières, un trouble inexprimable s'était emparé de la noblesse : elle voyait approcher son heure ; elle sentait qu'elle avait fini son rôle. De sou côté, l'assemblée naiionale, placée entre un gouvernement compromis et un peuple soulevé, songeait à prendre l'initiative des grandes mesures ; et, le mardi 4 août 1789, à huit heures du soir, s'ouvrit h Versailles la plus mémorable peut-être des séances parlementaires qui soit restée dans les pages de l'histoire et le souvenir des hommes. Ce Tut iid noble, le vicomte de Noaillos, qui demanda le premier la parole : il proposa la destruction des privilèges nuisibles au peuple ; l'abolition, moyennant rachat, des droiu féodaux, et rabolitiou, sans rachat, des corvées seigneuriales, des mainmortes, de toutes les servitudes personnelles. Après le vicomte de Noatlles, un autre noble, le duc d'Aiguillon, demanda que les corps, villes, communautés et individus qui jouissaient de privilèges particuliers et d'exemptions personnelles, supportassent à l'avenir toutes les charges publiques. Chose à jamais digne de remarque ! c'était b noblesse elle-même qui se présentait la première pour frapper le coup de la mort sur le régime féodal; c'était elle-même qui se mettait à la tête du convoi pour conduire les funérailles du passé. 11 y a là l'étemelle justification de la RévolutiOD française.
Accueillies avec enthousiasme, les propositions des deux députés de la noblesse commencèrent les saintes émotions de cette nuit immortelle. Un député breton à la tigure austère, au geste rude, parut ensuite à la tribune. On ne l'avait jamais entendu. C'était un cultivateur; il s'appelait Le Cuen de Kérengal : c Qu'on nous apporte, s'écria-l-il, ces titres qui outragent la pudeur, qui insultent à l'humanité, qui forcent des hommes à s'atteler à une charrette, comme les animaux du labourage. Qu'on nous apporte ces titres en vertu des(iuels des hommes passent les nuits i battre les étangs pour emi)écher les grenouilles de troubler le sommeil d'un voluptueux seigneur. > Les tribunes répondirent par leurs frémissements d'adhésioo. Kérengal allait continuer, lorsqu'un député franc-comtois l'interrompit : Lapoule éuit son nom. Il émut l'assemblée par la peinture des tristes restes de servitude qui pesaient encore sur sa province, si mal à propos appelée Franche-Cmnii; il attaqua divers droits féodaux, dont il demanda l'abolition sans rétribution ; il parla de la mainmorte tant réelle que personnelle , et de l'insolente obligation imposée h de certains vassaux de nourrir les chiens du seigneur; il paria aussi de ce droit révoltant qui forçait des hommes à battre l'eau des marais pour empêcher le croassement des grenouilles ; mais, lorsqu'il vint à rappeler l'horrible droit qui, dans certains cantons des montagnes, autorisait le seigneur à faire éventrer, au retour de la chasse, deux de ses vassaux pour se réchauffer les pieds dans leurs entrailles sanglantes, un cri d'horreur s'échappa de toutes les poitrines, et ne permit pas a l'orateur d'achever cette affreuse peinture.
On passa de l'indignation aux inspirations du dévouement et de la justice ; une efTervescence de ^'énérosito, une ivresse sainte s'empara des ;lmes, et la tribune devint un autel des sacrifices : deux seigneurs, les ducs de Guicheet de Hortemart,
elle s'attaquait en général à ces titres seigneuriaux, à ces lours féodales dont l'existence sipiflait pour le peuple servitude et misère.
Au bruit de cette insurrection violente qui trouvait de l'écho dans toutes les chaumières, un trouble inexprimable s'était emparé de la noblesse : elle voyait approcher son heure; elle sentait qu'elle avait Qni son rôle. De son côté, l'assemblée nationale, placée entre un gouvernement compromis et un peuple soulevé, songe;iit h prendre l'initiative des grandes mesures ; et, le mardi 4 août 1789, h huit heures du soir, s'ouvrit h Versailles la plus mémorable peut-être des séances parlementaires qui soit restée dans les pages de l'histoire et le souvenir des hommes. Ce Tut un noble, le vicomte de Noaillos, qui demanda le premier la parole : il proposa la destruction des privilèges nuisibles au peuple ; l'abolition, moyennant rachat, des droits féodaux, et l'abolition, sans rachat, des corvées seipeuriales, des mainmortes, de toutes les servitudes personnelles. Après le vicomte de Noailles, un autre noble, le duc d'Aiguillon, demanda que les corps, villes, communautés et individus qui jouissaient de privilèges |)articuliers et d'exemptions personnelles, supportassent à l'avenir toutes les charges publiques. Chose à jamais digne de remarque! c'était la noblesse elle-même qui se présentait la première pour frapper le coup de la mort sur le régime féodal; c'était elle-même qui se mettait à la tête du convoi pour conduire les funérailles du passé. Il y a là l'étemelle justification de la Révolution française.
Accueillies avec enthousiasme, les propositions des deux députés de la noblesse commencèrent les saintes émotions de cette nuit immortelle. Un député breton à la ligure austère, au geste rude, parut ensuite à la tribune. On ne l'avait jamais entendu. C'était un cultivateur; il s'appelait Le Guen de Kérengal : c Qu'on nous apporte, s'écria-t-il, ces titres qui outragent la pudeur, qui insultent à l'humanité, qui forcent des hommes h s'atteler h une charrette, comme les animaux du labourage. Qu'on nous apporte ces titres en vertu desquels des hommes passent les nuits h battre les étangs pour empêcher les grenouilles de troubler le sommeil d'un voluptueux seigneur. > Les tribunes répondirent par leurs frémissements d'adhésion. Kérengal allait continuer, lorsqu'un député franc-comtois l'interrompit : Lapoule était son nom. Il émut l'assemblée par la peinture des tristes restes de servitude qui pesaient encore sur sa province, si mal à propos appelée Francke-Comté ; il attaqua divers droits féodaux, dont il demanda l'abolition sans rétribution ; il paria de la mainmorte tant réelle que personnelle , et de l'insolente obligation imposée à de certains vassaux de nourrir les chiens du seigneur; Il parla aussi de ce droit révoltant qui forçait des hommes à battre l'eau des marais pour empêcher le croassement des grenouilles; mais, lorsqu'il vint à rappeler l'horrible droit qui, dans certains cantons des montagnes, autorisait le seigneur à faire éventrer, au retour de la chasse, deux de ses vassaux pour se réchauffer les pieds dans leurs entrailles sanglantes, un cri d'horreur s'échappa de toutes les poitrines, et ne permit pas à l'orateur d'achever cette affreuse peinture.
On passa de l'indignation aux inspirations du dévouement et de la justice ; une cfTenescence de générosité, une ivresse sainte s'empara des âmes, et la tribune devint un autel des sacrifices : deux seigneurs, les ducs de Guiche et de Mortemart,
FRANCHE - COMTiÙ FRANÇAISE. CI3
déclarèrent que la haute noblesse serait fière de renoncer, pour l'avantage commun, aux pensions de cour; le duc du Chdtelet proposa de convertir les dimes en redevances pécuniaires; le vicomte de Beauharnais, de proclamer tous !e.^ citoyens admissibles aux fonctions publiques ; le comte de Custines, d'abaisser le prix du rachat des droits féodaux ; un autre, de supprimer les justices seigneuriales; un autre, d*abolir la vénalité des oflices ; un autre, d'abolir les privilèges de la magistrature; un autre, de voler la suppression des colombiers; un autre, Tévéque de Chartres, demanda l'abolition du droit exclusir de chasse ; un autre, Févêque de Nancy» demanda que le prix du rachat des Téodalités ecclésiasli(|ues fût consacré au soulagement des pauvres ; un autre, le comte d*Agoult, exprima le vœu que toutes les provinces du royaume renonceraient h leurs droits et privilèges particuliers, et que toutes, d'un commun accord, se déclareraient satisfaites du nom glorieux et des droits de citoyens français; un autre enfin, le duc de Liancourt, couronna l'œuvre en proposant de faire frapper une médaille pour éterniser la mémoiri^ de celle séance attendrissante et sublime.
Il était deux heures après minuit quand l'assemblée se sépara, et la France apprit le lendemain que ses mandataires avaient fait la révolution, car ils venaient de voter la destruction du régime de la tynmnie et de l'esclavage, c'est-à-dire :
Abolition de la qualité de serf et de la mrtinmorte, sous quelque dénomination qu'elle existe ;
Faculté de rembourser les droits seigneuriaux;
AI)olition des juridictions seigneuriales ;
Suppression du droit exclusif (h» chasse, des colombiei's et des garennes;
Taxe en argent représentative de la dlme, rachat possible de toutes k's dhnes, de quehiue espèce que ce soit ;
Abolition de tous privilèges et immunités |)écuniaires ;
Égalité des im|)ùts ;
Admission de tous les citoyens aux emplois civils et militaires;
Déclaration de réliblissemenl prochaiii d'une justice gratuite et de la suppression de la vénalité des oflices ;
Abandon des privilèges particuliers dt»s provinces et des villes ;
Suppression du droit de déport et vacat, des annales, de la pluralité des bénè-
lices ;
Destruction des pensions obtenues sims litre ;
Réformalion des jurandes.
Les résolutions de la nuit du t août devinrent le point de dé|)art d'une organisation politique toute nouvelle, et qui allait absorber dans l'unité nationale les existences particulières, soit d'individus, soit de corporations, soit de provinces. L'assendïlée comprit cpie, pour créer celte unité, il fallait d'abord la mettre dans le sol; et, le 29 octobre ITSl), il fut proposé :
!**. De partager le royaume, tant pour la représentation que pour l'administnition, en qualre-vingt-lrois jrrandes parties (|ui prondraienl le nom de départements;
"Ir. De diviser ces di'iKirtcments en di.-lrirts dont W noud»re ne |»ourrait être audessous de trois ni au-dissus de neuf:
Proclamée par rassemblée constituante, la république fût sortie d'une loi et non d'une insurrection, et par là bien des tempêtes eussent été conjurées.
La France crut un moment qu'avec la nouvelle constitution, une ère de repos et de bonheur allait s'ouvrir : l'illusion se dissipa vite. L'émigration qui continuait; les menées des anciennes classes privilégiées, qui travaillaient avec activité à la contre-révolution ; les souverains étrangers, qui rassemblaient des masses formidables sur les frontières; le gouvernement, qui restait immobile devant le danger et cherchait à endormir le pays; la division, qui régnait entre les partis à l'intérieur; le peuple, qui ne se croyait entouré que de traîtres et songeait à se sauver par la violence; la nouvelle assemblée, qui partageait les terreurs du peuple et déclarait, moins de deux mois après la promulgation de la constitution, qu'elle la trouvait insuffisante; le présent qui était sombre, l'avenir qui se montrait plus sombre encore, tout rendait une crise inévitable : l'approche des Prussiens la détermina. Il fallait agir, et, le li juillet 1792, l'assemblée législative prononçait sa grande et salutaire formule : Citoyens, la Patrie est en danger.
Cette déclaration solennelle exalta tous les sentiments révolutionnaires. La France entière se leva, frissonnante etsublime. Elle avait besoin de se montrer surhumaine. Elle le fut. Car elle manquait de tout, et elle dut créer tout de rien : le^ pLices fortes étaient ruinées, sans approvisionnements, sans moyens de défense; elle ouvrit des camps retranchés, elle fabriqua de la poudre, elle forgea des canons. Elle n'avait que des armées désorganisées; elle improvisa des soldats. Elle n'avait plus de chefs militaires; elle improvisa des généraux. Elle était nue et affamée; elle improvisa des vêtements et du pain. Les dons patriotiques habillèrent, armèrent et soldèrent les défenseurs de la patrie : et ces défenseurs, c'étaient des hommes mariés qui s'arrachaient des bras de leurs femmes pour voler à la frontière; des pères (flii se dévouaient avec leurs fils pour voler à la frontière; des hommes mûrs qui s'enrôlaient spontanément, ou des vieillards qui ramassaient leur reste de vie, pour voler à la frontière ; c'étaient ces valeureux paysans de France, c'étaient ces héroïques volontaires qui couraient à l'ennemi avec la sainte rage de la patrie au cœur : guerriers agrestes, aux vêtements de bure, aux mains calleuses, mais ap- ])elés à laisser dans les pages de l'histoire et dans les souvenirs du monde une empreinte ineffaçable. Car c^ paysans, car ces volontaires n'avaient point seulement pris le fusil pour défendre le sol national et la liberté ; leur mission était bien autre : de la pointe de leur baïonnette, ils devaient sillonner la terre en jetant dans les vieilles sociétés le germe de la Révolution, et refaire la carte de l'Europe ; de leur pied guêtre, ils devaient frapper des trônes en écrasant des rois ; avec leur bannière aux trois couleurs, ils devaient représenter partout la nation française, fixer pendant vingt ans sur eux les regards du monde, et rester si grands, que leur grandeur nous subjugue encore.
Dans cet élan magnifique qui emportait tout un peuple vers l'héroïsme au cri de Vivre libre ou mourir, les enfants de la vieille Franche-Comté s'étaient levés des premiers : leur sang avait bouillonné, au bruit insolent des pas de l'étranger; et des plaines de la Haute-Saône, des montagnes du Doubs et du Jura, étaient sorties de formidables légions, qui surent se montrer valeureuses et dévouées entre les plus
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dé%'0UL*es et les plus valeureuses. Mais, dans les ran^ de ees halaillons improvisés par rentliousiasme, marchaient, le Tront pâle et le cœur ému, bien des jeunes bommes au nom obscur, qui ne songeaient alors qu*à battre rétrangcr, et que leur destîDéG cependant avait choisis pour en faire des soldats hislori(|ues. Il y avait là, parmi les volontaires jurassiens, cet intrépide Joseph Lecourbe, le héros futur de la campagne de Zurich ; ce fougueux Jacques Sibaud, impatient de jouer aux batailles, cl qui de^'ait y gagner en moins de cinq ans Tépée de général ; ce brave Snuria , qu*aitendaient les hauts grades militaires; ce vertueux Pierre Travot, le guerrier intègre et htmiain dont le nom se prononcera toujours avec respect; ce modeste François Romme, qui sut allier aux qualités de Thomme de guerre les vertus du citoyen; ce brave et désintéressé David, devenu général en deux ans ; ce jeune Adrien Deiort, qui prenait à seize ans le mousquet du soldat et Téchangeait bientôt contre la dragonne des chefs ; ce courageux Urbain Uevaux, cet énergique Jean-Baptiste Jeannin, destinés à se créer sur les champs de bataille la fortune des soldats d'élite ; cet audacieux Malet, que le sort résennit à une illustration étrange; ce chevaleresque Oudet, qui compta ses grades par ses blessures; il y avait là, parmi les volontaires du Doubs et de la Haute-Saône, ce futur général Gruyer, qui commença sur le Rhin une existence que la vengeance politique devait tuer par le martyre de la prison; ce brave Girardot, qui monta do bataille en bataille au sommet de la hiérarchie miliDIre ; ce brillant Vionnet dos Longevillcs, pauvre enfant des monUignes qui devait être un jour commandant de Moscou ; ce valeureux Longchamp de Sombacour, qui manpia chacune de ses journées {juerriores par un exploit ; ce noble Morand, resté ime des belles gloires militaires de la Franco; il y avait là, parmi tous ces volontaires franc-comtois, une riche pé|)inièrc d'ofliciers pour la Képubliijue et pour cette époque fabuleuse où la France verrait un soldat heureux parcourir TEuro|ie à pas de géant, fatiguer la victoire à le suivre et laisser son nom à tous les échos du monde.
Mais il ne s'agissait, en 1^:2, quo 4le défondre la frontière : le duc de Brunswick arrivait avec soixante-dix mille Prussiens, soixante-huit mille Autrichiens, Ilossois et émigrés, et il s'était fait précéilor d*un manifeste qui avait exulté jusqu'au jiaroxvsme la colère nationale : « Je viens, disait Brunswick dans ce manifeste (28 juillet 1Tλ2', je viens, les armes à la main, relever le trône, l'autel, ot détniiro Tanarchie. Les alliés puniront comme rebelles tous les Français, s;uis distinction, qui combattront les années «Urangèros ; ils seront individuellement n^ponsables s'ils ne s'opposent aux attentats des rovolulionnairos. Je sonune toutes les autorit(!s civiles et miliLiires do se soumettre sur-le-ch.unp au roi, leur léptimo souverain. Tout garde national pris les armes à la main sera traite comme rebelle ; tous habifinis qui oseront se défendre seront mis à mort, et leurs maisons brûlées; tous les membres de rassemblée nationale, du département, du district, de la municipalité et do la ganle nationale iW Paris, seront jugés mililairement, sms espoir de pardon, s'il était fait le moindre ontrap;e à la famille royale ; et si le roi n*était mis innnédiatement en liberté. Leurs Majestés impériale et royale livreront Paris à une exécution militaire et à une subversion totale. » Col insensé el féroce lanîçago avait uïisen obullilion toutes les âmes : t li n'y rui,
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(lit M. Mîgiieiilans sod Histoire de la Révolution^ il n'y eut qu'un vœu, qu'un cri (le résistance d'un bout de la France à l'autre, et quiconque ne l'eut pas partagé eût été regardé comme coupable d'impiété envers la patrie et la sainte cause de l'indépendance. > Louis XVI se hâta de désapprouver ce manifeste impolitique; mais personne ne crut à sa sincérité : un grand nombre des Sociétés populaires de France, presque toutes les sections de Paris, demandèrent sa déchéance, motivée « sur ce qu'il ne pouvait diriger une guerre dont il était l'objet unique; » et Pétion, le célèbre maire de Paris, en transmettant leurs pétitions à l'assemblée, accusa hautement Louis XVI de trahison. En présence des dangers de la patrie, il demanda la formation d'une convention nationale. C'était appeler l'insurrection, ou plutôt c'était en précipiter le jour, car depuis longtemps le peuple des faubourgs de Paris se tenait prêt : il n'attendait plus que le signal de ses chefs. L'arrivée des fédérés marseiliaiSy avant-garde de l'armée insurrectionnelle, donna le branle : encore quelques heures, et la Révolution emportait dans son courant irrésistible les derniers débris de la royauté.
Ces fédérés noarseillais s'étaient fait sur leur route une terrible renommée par rétrangeté de leur costume et de leurs armes, par leur bravoure audacieuse, surtout par un cliaot qui leur était venu des bords du Rhin, et qu'on ne pouvait entendre sans frissonner, tomber à genoux et se relever le bras à la patrie, l'âme à la liberté. Ce chant, il y a soixante ans que la France le sait par cœur : ce fut son Te Deum tant qu'elle eut besoin de braver l'Europe ; c'est son Dies irœ quand elle veut faire crouler quelque dynastie. Le voici :
Allons, enfants de la patrie, Le jour de gloire est arrive ; Contre nous de la tyrannie, L'étendard sanglant est levé.
Entendez- vous dans les campagnes Mugir ces féroces soldats ? Ils viennent jusque dans vos bras Égorger vos Gis, vos compagnes.
Aux armes, citoyens ! formez vos bataillons ! Marchons, qu'un sang impur abreuve nos sillons!
Que veut cette horde d'esclaves, De traîtres, de rois conjurés ?
Pour qui ces ignobles entraves.
Ces fers dès longtemps préparés ?
Fraoçais, pour nous, ah ! quel outrage ! Quels transports il doit exciter !
(/est nous qu'on ose méditer De rendre à Fantique esclavage !
Aux armes, citoyens ! formez vos bataillons ! .Marchons, qu'un sang impur abreuve nos sillons!
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Quoi ! (les cohortes étrangères Feraient la loi dans nos foyers !
Quoi ! ces phalanges mercenaires Terrasseraient nos fiers guerriers !
Grand Dieu ! par des mains onchafnéos, Nos frools sons le joug se plot raient ! Do vils despotes deviendraient Les maîtres de nos destinées !
Aux armes, citoyens ! formez vos bataillons ! Marchons, qu*un sang impur abreuve nos sillons !
Tremblez, tyrans, et vous, perfides, L'opprobre de tous les partis !
Tremblez ! vos projets parricides Vont enfin recevoir leur prix !
Tout est soldat pour vous combattre ; S'ils tombent, nos jeunes héros, La terre en produit de nouveaux.
Contre vons, tout prêts à se battre.
Aux armes, citoyens! formez vos bataillons! Marchons, qu'un sang impur abreuve nos sillons!
Français, en guerriers magnanimes.
Portez ou retenez vos coups ; Épargnez ces tristes victimes, A regret s'armant contre nous :
Mais ce despote sanguinaire.
Mais les complices de Bouille, Tous ces tigres qui sans pitié Déchirent le sein de leur mère
Aux armes, citoyens ! formez vos bataillons ! Marchons, qu'un sang impur abreuve nos sillons!
Amour sacré de la Patrie,
Conduis, soutiens nos bras vengeurs ;
Liberté, liberté chérie,
Combats avec tes défenseurs :
Sous nos drapeaux que la victoin*
Accoure à les mâles accents ;
Que tes ennemis expirants
Voient ton triomphe et notre gloire !
Aux armes, ritovensî formez vos bataillons î Marchons, qi)*iiu san^; impur abreuve nos sillons!
GdO FRANCHE -COMTÉ ANCIENNE ET MODERNE.
Nous entrerons dans la carrière Quand nos aînés n*y seront plus ; Nous y trouverons leur poussière Et la trace de leurs vertus.
Bien moins jaloux de leur survivre Que de partager leur cercueil.
Nous aurons le sublime orgueil De les venger ou de les suivre.
Aux armes, citoyens! formez vos bataillons! Marchez, qu'un sang impur abreuve nos sillons !
Voilà ce chant, qui devint le cantique de la RévoIutiOD, la romance des armées; ce chant qui pâlissait le visage des guerriers, fléchissait leurs genoux, mouillait leurs yeux de larmes involontaires, quand s*exhalaiit des poitrines la strophe virile
Amour sacré de la Patrie,
Conduis, soutiens, nos bras vengeurs ;
ce chant, qui gagna tant de batailles et fit tant de héros; ce chant, qui restera comme l'expression la plus éclatante de Tindignation et de la colère d*un peuple, connue Thymne universel des hommes et des nations libres. Voici maintenant sou origine, racontée par Lamartine ' :
« Il y avait alors un jeune officier du génie en garnison à Strasbourg. Son noui était Joseph Rouget de Lisle ; il était né (le 10 mars 1760) à Lons-ie-Saulnier, dans ce Jura, pays de rêverie et d'énergie, comme le sont toujours les montagnes. Ce jeune homme aimait ta guerre comme soldat, la Révolution comme penseur; il charmait par les vers et par la musique les lentes impatiences de la garnison. Recherché pour son double talent de musicien et de poète, il fréquentait familièrement la maison de Dietrich, patriote alsacien, maire de Surasbourg; la femme et les jeunes fllles de Dietrich partageaient Fenthousiasme du patriotisme et de la llévoliition (pii palpitait siutoiu aux frontières, comme les crispations du corps menacé sont plus sensibles aux extrémités. Elles aimaient le jeune officier, elles ins|)iraient son àme, sa poésie, sa musi([ue. Elles exécutaient les premières ses |)ensées à peine écloses, confidentes dos balbutiements de son génie.
« C'était dans l'hiver de 1702. La disette régnait à Strasbourg. La maison de Dietrich était pauvre, sa ta])le frugale, mais hospitalière pour Rouget de Lisle. Le jeune oflicier s'y asseyait le soir et le matin, comme un fils ou un frère de la famille. Tn jour qu'il n'y avait eu que du pain de munition et quelques tranches de jambon lumé sur la table, Dietrich regarda de Lisle avec une sérénité triste et lui dit: <( L'abondance niai)(|ue à nos festins ; mais (lu'importe si l'enthousiasme ne manque « pas à nos fêtes civiques et le courage au cœur de nos soldats. J'ai encore une <i dernière boiileille de vin dans mon cellier; qu'on l'apporte, dit-il à une de ses <i filles, et buvons-la à la liberté et à la patrie! Strasbourg doit avoir bientôt une
^ Histoire îles (tirondinx, inme If, page il. 'i.
FRANCHR- COMTÉ FRANÇAISE. ftil
« cérémonie patriotique; il faut que de Lisic puise dans ces dernières gouttes un « dt* ces hymnes qui porte dans Tâine du peuple Tivresse d*oii il a jailli. » Les jeunes filles applaudireut, apportèrent le vin, remplirent le verre de leur vieux père et du jeune officier, jusqu'à ce (|ue la H(|ucur fût épuisée. Il était minuit. La nuit était froide. De Lisie ét;iit rêveur; son cœur était ému, sa tête échauffée. I^ froid le saisit, il rentra chancelant dans sa chambre solitaire, chercha lentement Tinspiration, tantôt dans les p^iipitatious de son dme de citoyen, tantôt sur le clavier de son instrument d*artiste, composant Lintôt Tair avant les paroles, tantôt les |)aroles avant Tair, et les associant tellement dans sa pensée, qu*il ne pouvait savoir lui-même lequel de la note ou du vers était né le premier, et (|u*il était impossible de séparer la |)oésie de la musique, et le sentiment de Texpression. Il chantait tout et n'écrivait rien.
< Accablé de cette inspiration sublime, il s'endormit la tête sur son instrument et ne se réveilla qu'au jour. Les chants de la nuit lui remontèrent avec peine dans la mémoire, comme les impressions d*un rêve. Il les écrivit, les nota et courut chez Dietrich. Il le trouva dans son jardin, bêchant de ses propres mains des laitues d'hiver. La femme et les filles du vieux patriote n'étaient pas encore levées. Dietrich les éveilla, il appela ((uelques amis, tous passionnés comme lui pour la musique (H capables d'exécuter la composition de de Liste. La fille aînée de Dietrich acconq)agnait. Rouget chanta. A la première strophe les visages pâlirent, h la seconde les larmes coulèrent, aux dernières le délire de l'enthousiasme éclata. La femme de Dietrich, ses filles, le père, le Jeune officier se jetèrent en pleurant dans les bras les uns des autres. L'hyumc de la patrie était trouvé....
t Le nouveau chant, exécuté quelques jours après à Strasbourg, vola de ville en ville sur tous les orchestres populaires. Marseille l'adopta pour être chaulé au commencement et h la fin des séances de ses clubs. Les Marseillais le répandirent eu France en le chantant sur leur route. De là lui vient le nom de Marseillaise \ »
Les fédérés marseillais étaient entrés à Paris au refrain de l'hyume nouveau ; quehiues jours après, la Marseillaise retentissait en notes formidables et victnrietises sous les voûtes du château des Tuileries. Renforcée du bataillon des Marseillais, l'insurrection avait, dans la soirée du 9 août \l\>i, dressé ^on plan d*att:u|ue : à minuit un coup de feu donna le signal ; le tocsin répondit de tous les |K)ints, la générale résonna dans toutes les rues, et le iO août, à six heures du malin, les colonnes des insurgés, descendant des faubourgs, se dirigeaient sur les Tuileries, avec des dra|)eau\ qui portaient ces mots: « Loi martiale du peuple souverain contre la rébellion du pouvoir exécutif. »
Cinq heures [)lus tard, le château était forcé, l'insurrection victorieuse*, la royauté prisonnière.
* Hougel de Liste, mort le Ta) juin 18S(>» à Chui>y-le-Hoi, dans le sein d'une famille honorable qui 4vait donné riiospitalité à sa noble indigence, a composé plu>ieurs chants patriotiques, entre autre^t Vlhjmne à l'Espératire et le Chant des venfjeances, dont un pourrait parler avec éloge l'il n'avait fait la SîarseiUaite. Comme aussi l'on pourrait, si la MarseillatMe n'existait pas, se rappeler qu'un autre Franc-llomtois est l'auteur d'un chant patriotique resté dans la mémoire de la France, et que l'étranger a plus d'une fois entendu sur nos champs de bataille, (let auteur, c'est Adrien-Simoo Uo) de (Uiamplitte, chirurgien en chef de l'armée du Hhin, et mort en 179." aux environs de llayenci*; ce chant de liberté, c'e.>t l'hymne Veillons an sahit tte l'empire, ('om|»osé en ITîCi.
6!» FRANCHE -COMTI^. ANCnSNNE ET BfODERNE.
Des Tuileries, le peuple courut en armes à l'assemblée: il demanda d*uDe voi\ irritée la décliéance du roi, et rassemblée dut courber la tête devant les vainqueurs; elle rendit le décret suivant: « Le peuple français est invité à former une convention nationale. Le chef du pouvoir exécutif est provisoirement suspendu de ses fonctions, jusqu'à ce que l'assemblée nationale ait prononcé sur les mesures à adopter pour assurer la souveraineté du peuple et le règne de la liberté et de l'égalité. Le roi et sa famille seront logés au Luxembourg et mis sous la garde des citoyens et de la loi. Les ministres actuels sont destitués, et ceux qui les remplaceront seront nommés provisoirement par l'assemblée. Les décrets déjà rendus et qui n'onl pas été sanctionnés auront force de loi. L'assemblée se déclare en séance permanente. »
L'assemblée législative se bornait à demander la suspension du roi, eX non sa déchéance : cite ne se sentit pas l'audace d'aller jusque-là ; cette tâdie éLiit réservée à la Convention nationale, qui s'ouvrit le SI septembre 1792.
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