FIN
Pièce A.
Chez la célèbre Marion de Lorme. — Page 58 du
premier volume.
M. le baron Denon , mort en 1826 et si justement regretté par ses nombreux amis , attestait avoir vu Marion de Lorme , et racontait volontiers à ce sujet une histoire fort singulière et qui supposerait un exemple de longévité presque surnaturelle. Nous n'entendons pas garantir l'authenticité de cette anecdote que nous consignons cependant ici. Plusieurs de nos lecteurs se souviendront sans doute que l'aimable vieillard donnait les détails suivans avec beaucoup de charme et un grand air de sincérité. Selon lui, « Marion de Lorme s'était retirée en » Angleterre où elle fut aimée de Saint- Evremont, du » duc de Buckingham et de plusieurs autres. Déjà avancée » en âge , elle revint à Paris , fut arrêtée en route par » une bande de voleurs dont le chef devint amoureux » d'elle et l'épousa. Devenue veuve, elle chercha un » asile à Paris auprès de son ancienne amie Ninon de » Lenclos ; mais celle-ci vint à mourir le jour même où » Marion de Lorme devait s'établir dans sa maison.
» Il restait alors peu de fortune à Marion de Lorme ,
>• elle se retira dans une maison de la place Royale » avec une servante qui un jour la vola et disparut. » Seule et sans ressources, et déjà parvenue à une grande » vieillesse , Marion de Lorme se fit alors porter à » l'Hôtel-Dieu où elle vécut encore pendant trente ans. » C'est là que M. Denon prétend l'avoir vue. Selon lui » elle conservait à peine figure humaine. Elle semblait » privée de tout sentiment, et ne répondait par aucun » signe aux questions qui lui étaient faites sur son état » présent ou sur les événemens récens. Mais on aper- » cevait encore sur son visage des signes d'émotion » lorsqu'en s'approchant d'elle et en élevant la voix on » prononçait les noms de Cinq-Mars et du cardinal de » Richelieu. »
Nous n'avons fait aucune recherche sur les circonstances de cette aventure. Nous trouvons cependant dans des Mémoires dignes de foi que les registres de la paroisse de Saint-Paul , sous la date de l'année 1741 , contiennent l'extrait mortuaire d'une femme nommée Marie et âgée de cent trente-cinq ans.
Pièce B.
.... Ils reçurent la mort avec de grandes marques de résignation et de piété. — Page 93 du premier volume.
Particularités remarquées en la mort de MM. de Cinq-Mars et de Thou, à Lyon, le vendredi 1 2 septembre 1642.
La. semaine passée nous fûmes ici spectateurs du der-
nier acte d'une étrange tragédie ; nous vîmes mourir en place publique deux personnes qui devaient vivre plus long-temps , si leur crime ne les eût précipitées dans un malheur qu'elles n'ont pu éviter. Nous avons vu le favori du plus grand et du plus juste des rois, laisser sa tète sur l'éehafaud en l'âge de vingt-deux ans , avec une constance qui trouvera à peine sa pareille dans toutes nos histoires ; nous avons vu un conseiller d'Etat mourir' comme un saint, après un crime que les hommes ne peuvent pardonner avec justice. Il n'y a personne au monde qui, sachant leurs conspirations contre l'Etat, ne les juge dignes de mort , et il y aura peu de gens qui , ayant connaissance de leur condition et belles qualités naturelles , ne plaignent leur malheur. Voici une relation très-fidèle et sans fard de leurs dernières paroles et actions, que j'ai tirées toutes de ceux qui les ont vus et ouïs , ayant moi-même été témoin oculaire et de fort près des principales. On peut, sans faire tort à la justice, détester leur crime et louer leur pénitence.
Le vendredi 12 septembre 1642, M. le chancelier entra dans le palais présidial de Lyon sur les sept heures du matin , accompagné de MM. les commissaires, députés par le Roi au nombre de quatorze; savoir : M. le chancelier, M. le président du parlement de Grenoble, avec un autre président du même parlement , quatre conseillers d'Etat, un maître des requêtes, six conseillers dudit parlement de Dauphiné. Comme ils furent dans la chamhre du conseil, le chevalier du guet fut envoyé avec sa compagnie au château de Pierre-Encise , pour faire venir M. de Cinq-Mars, lequel fut amené au palais en carrosse de louage sur les huit heures. Il
254 1MKCES JUSTIFICATIVES.
demanda : « Où sommes-nous ? » On lui dit qu'il était au palais ; de quoi il se contenta , et monta avec beaucoup de résolution. Il fut appelé dans la chambre du conseil devant les juges où il demeura environ une heure. En étant sorti, il témoigna quelque agitation d'esprit, regardant d'un côté et d'autre, et saluant tous ceux qu'il rencontrait à son passage. Le lieutenant des gardes-du-corps , qui avait la charge de sa personne, l'ayant prié de ne point sortir de la grande salle où ils s'arrêtèrent , il dit : «Eh bien ! il y faut donc demeurer. » Il s'y promena quelque temps à grands pas, soupirant quelquefois, et levant les yeux en haut. Environ les neuf heures, M. le chancelier envoya le chevalier du guet quérir M. de Thou au même château de Pierre- Encise. Etant arrivé, il demanda un peu de vin , et puis entra dans la chambre , et étant interrogé s'il avait su la conspiration de M. d'Efiat, il.répondit en ce sens : «Messieurs, je vous puis nier absolument que je l'aie sue, et il n'est pas en votre pouvoir de me convaincre de faux , puisque je n'en ai parlé ni écrit à homme du monde. M. de Cinq-Mars seul le peut témoigner ; or M. de Cinq-Mars étant accusé et complice , ne peut pas être un bon témoin ; il en faut deux irréprochables pour condamner un homme ; pourtant , Messieurs , je l'avoue et le confesse , que j'ai su cette conspiration ; je me rends coupable, et ce pour deux raisons : la première est que durant les trois mois de ma prison , j'ai étudié la mort , et ai considéré de près la vie , et j'ai connu trop clairement que de quelque vie dont je puisse jouir en ce monde, elle sera toujours malheureuse; le visage de la mort m'a semblé plus beau; je l'ai trouvé plus avantageux, et l'ai embrassé
comme une grande preuve de ma prédestination , et j'ai cru que Dieu me faisant tant de grâces , j'aurais peutêtre quelque jour regret d'avoir laissé échapper une si belle occasion , de laquelle je me veux servir pour mon salut. La seconde raison qui me porte à me vouloir condamner, c'est que si l'on considère mon crime d'un certain biais , il ne paraîtra ni si étrange ni si noir comme il le semble d'abord : il est vrai , j'ai su cette conspiration , mais j'ai fait tout ce que j'ai pu pour dissuader M. de Cinq-Mars; il m'a cru son ami fidèle, et peut-être unique; il m'a tout confié; je ne l'ai pas voulu trahir, et pour cela je mérite la mort, je me condamne moimême. »
Une heure après , M. de Laubardemont , qui était rapporteur , et M. Robert de Saint-Germain sortirent pour disposer les prisonniers à la lecture de leur arrêt, et les résoudre à la mort ; ce qu'ils firent , les exhortant de rappeler toutes les forces de leur esprit, pour témoigner de la résolution dans une occasion qui étonne les plus constans ; à cette nouvelle , ils témoignèrent un courage extraordinaire , avouant eux - mêmes que véritablement ils méritaient la mort. Ici M. de Thou dit à M. de Cinq-Mars en souriant : « Eh bien ! Monsieur , humainement je pourrais me plaindre de vous, vous m'avez accusé , vous me faites mourir , mais Dieu sait comment je vous en aime; mourons, Monsieur, mourons courageusement , et gagnons le paradis. » Ils s'embrassèrent tous deux d'une grande tendresse , s'entredisant que puisqu'ils avaient été si bons amis durant leur vie , ce leur serait une grande consolation de mourir ensemble. Et s'étant mis à genoux, tête nue, l'arrêt leur fut pro-
nonce en ces mots : « Le , etc. , etc. , lesdits d'Efiat et » de Thou sont atteints et convaincus du crime de » lèse-majesté ; savoir : le dit d'Efiat pour les conspira- » tions et entreprises , ligues et traités , faits par lui , » avec les étrangers , contre l'Etat ; et le dit de Thou » pour avoir eu connaissance et participation desdites » conspirations ; pour réparation desquels crimes sont •> privés de tous états, honneurs et dignités, et sont » condamnés d'avoir la tète tranchée sur un échafaud » qui , pour cet effet , sera dressé en la place des Ter- » reaux en cette ville. Tous leurs hiens confisqués au Roi, • et le dit d'Efiat, avant l'exécution , sera appliqué à la » question ordinaire et extraordinaire , pour avoir plus » ample révélation de ses complices. »
Après la prononciation de l'arrêt, M. de Thou dit d'un grand sentiment : « Dieu soit héni ! Dieu soit loué ! » et ensuite plusieurs belles paroles d'une ferveur incroyable qui lui dura jusqu'à la mort. M. de Cinq-Mars, après la lecture de l'arrêt , dit : * La mort ne m'étonne pas ; mais il faut avouer que l'infamie de cette question choque puissamment mon esprit. Oui, Messieurs, je trouve cette question tout-à-fait extraordinaire à un homme de ma condition et de mon âge. Je crois que les lois m'en dispensent, au moins je l'ai ouï dire ; la mort ne me fait point de peur, mais, Messieurs, j'avoue ma faiblesse, j'ai de la peine à digérer cette question. «Ils demandèrent chacun un confesseur. Ils prirent congé de leurs gardes , qui avaient tous les larmes aux yeux; M. de Cinq-Mars les remercia , et leur dit : « Mes amis , ne pleurez point , les larmes sont inutiles ; priez Dieu pour moi , et assurezvous que la mort ne me fit jamais peur. » M. de Thou les
PIECES JUSTIFICATIVES. 'ISJ
embrassa tous; ils sortirent du palais les yeux baignés de larmes, se couvrant le visage de leurs manteaux , après quoi les condamnés allèrent embrasser M. Thomé , et lui firent compliment.
Quand M. de Cinq-Mars vit son confesseur , il lui dit : « Mon père , on veut me donner la question , j'ai bien de la peine à m'y résoudre. » Le père le consola et, fortifia le mieux qu'il put; et comme M. de Laubardemont et le greffier le vinrent prendre pour le mener dans la chambre de la gêne , il se rassura , et passant près de M. de Thou, il lui dit : « Monsieur, nous sommes tous deux condamnés à mourir ; mais je suis bien plus malheureux que vous , car , outre la mort , je suis encore condamné à la question ordinaire et extraordinaire. » En entrant dans la chambre de la gêne, il dit : « Mon Dieu! oùme menez-vous? »Etpuis : « Ah! qu'il sentmauvais ici ! » Il y fut environ une demi-heure, puis on le ramena sans avoir été tiré , d'autant que, par le retentum de l'arrêt , il avait été dit qu'il serait seulement présenté à la question . M. de Thou vint lui parler , et l'exhorta à mourir courageusement ; il lui repartit qu'il n'avait jamais appréhendé la mort, et que, quelque mine qu'il eût fait depuis sa prison, il avait toujours bien cru qu'il n'en échapperait jamais. Ils demeurèrent ensemble un quart-d'heure, pendant lequel ils s'embrassèrent deux ou trois fois , et se demandèrent pardon l'un l'autre avec toutes les démonstrations d'une amitié très-parfaite. Leur conférence finit par ces mots de M. de Cinq-Mars : « Il est temps de mettre ordre à notre salut. » Quittant M. de Thou, il demanda une chambre à part pour se confesser; il fit une confession générale de toute sa vie avec une grande repentance de ses péchés. tome m. 17
11 pria son confesseur de témoigner au Roi , à M. le Cardinal, les regrets qu'il avait de sa faute, et combien il en demandait humblement pardon. Comme il n'avait rien pris depuis vingt-quatre heures , il se fit apporter du pain et du vin. Il témoigna au père que rien ne l'avait tant étonné que de se voir abandonné de tous ses amis, ce qu'il n'aurait jamais cru ; et lui dit que depuis qu'il avait eu l'honneur des bonnes grâces du Roi , il avait toujours tâché de se faire des amis , et qu'il s'était persuadé d'y avoir réussi ; mais qu'il connaissait enfin qu'on ne s'y devait pas fier , et que toutes les amitiés de cour n'étaient que dissimulation. Le père lui cita ces vers d'Ovide :
Donec evisfelix, multos numerabis amicos ; Tempora sifuerint nubila , solus eris.
11 se.les fit répéter deux ou trois fois , tant il les trouva de son gré , et les apprit par coeur. Il écrivit à la maréchale sa mère, de vouloir bien payer quelques siennes dettes, et de faire dire quantité de messes pour le repos de son ame ; et finit ainsi : « Au reste , Madame , autant de pas que je vais faire , ce sont autant de pas qui me portent à la mort. »
Cependant M. deThou était en la salle d'audience avec son confesseur , dans des transports divins , difficiles à exprimer. M. de Thou lui dit : « Mon père , je suis hors de peine ; nous sommes condamnés à mort, et vous venez pour me mener dans le ciel. Ah ! qu'il y a peu de distance de la vie à la mort ! Allons , mon père , allons à la mort ! allons au ciel ! allons à la vraie gloire ! » Le père-confesseur nous a fait part de leurs dernières con-
PIECES JUSTIFICATIVES. 2i>()
versations de la manière suivante : M. de Thou me dit : « Mon père, depuis qu'on m'a prononcé ma sentence , je suis plus content ; je n'ai aucune malveillance contre personne ; mes juges m'ont jugé en gens de bien et selon les lois. Dieu s'est voulu servir d'eux pour me mettre en son paradis , et m'a voulu prendre en ce temps, auquel, par sa bonté et miséricorde, je crois être bien disposé à la mort. Je ne puis rien de moi-même , cette constance et ce peu de courage que j'ai provient de la grâce.» Après, il se mit à faire des actes d'amour de Dieu. Il faut ici remarquer que pendant les trois mois que dura la prison , il s'était disposé à la mort par la fréquentation des sacremens; il choisissait souvent certains versets de psaumes , et disait qu'il entendait beaucoup mieux , et pénétrait avec beaucoup plus de clarté, en cette sienne affliction qu'auparavant, les sentences de la Sainte-Ecriture.
Voyant venir M. de Laubardemont, qui avait été le rapporteur du procès, il l'embrassa et le remercia de son jugement , lui disant : Vous in avez jugé en homme de bien; et ce avec tant de tendresse, qu'il tira les larmes des yeux de tous lés assistans , et même de son rapporteur qui pleurait à chaudes larmes. Un homme envoyé de la part de madame de Pontas, sa sœur, lui vint dire ses derniers adieux. M. de Thou , croyant que ce fût l'exécuteur de la justice , courut à lui , et l'embrassa en lui disant : « C'est toi qui me dois aujourd'hui envoyer dans le ciel; » mais ayant été averti que c'était un homme envoyé de la part de sa sœur , il lui dit : « Mon ami, je te demande pardon ; il y a si longtemps que je ne t'ai vu, que je te méconnaissais. Dis à
if
26o PIÈCES JUSTIFICATIVES.
ma sœur que je la prie de continuer ses dévotions , et que je connais maintenant mieux que jamais que le monde n'est que mensonge et vanité, et que je meurs très-content et en bon chrétien. » Il craignait qu'il y eût de la vanité, parce qu'il se sentait un courage extraordinaire; et se tournant vers moi , il me dit : « Mon père , n'y a-t-il point de vanité en cela ? Mon Dieu , je proteste devant votre divine majesté que de moi-même je ne puis rien , et que toute ma force vient tellement de votre bonté , que si vous me délaissez je tomberai à chaque pas. » Ensuite, il se confessa à moi.
Après la confession , il fut visité par M. Jean Térassc , d'un couvent de Saint-François de Tarascon , qui l'avait assisté durant sa prison : ce père était venu à l'occasion d'un vœu que M. de Thou avait fait à Tarascon pour sa délivrance , qui était de fonder une chapelle de 3oo livres de rente annuelle. Il donna ordre pour cette fondation , voulant s'acquitter de son vœu , puisque Dieu , disait-il , le délivrait , non-seulement d'une maison de pierre , mais encore de la prison de son corps. Il écrivit judicieusement cette belle inscription, qu'il voulut être mise en la chapelle : Votum in carecre , pro Ubertate conception )Carcercvitœjamjam liberandus merito solvit. Confit ebor tibi, Domine, quoniam exaudisti me , et factus es mihi in salutem. Il écrivit deux lettres qui furent portées ouvertes à M. le chancelier, et puis remises entre les mains de son confesseur pour les faire tenir. Il dit : « Voici la dernière pensée que je veuille avoir pour le monde ; parlons du paradis. » Et dès-lors il reprit sans interruption, avec la même ferveur d'esprit, des discours spirituels, et se confessa encore une fois. Il demandait
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 26 i
parfois si l'heure de partir pour aller au supplice approchait, et priait qu'on l'avertît quand l'exécuteur de la justice serait là , afin de l'embrasser ; mais il ne le vit que sur l'échafaud , sur les trois heures après midi.
Quatre compagnies de bourgeois de Lyon, faisant environ onze ou douze cents hommes, furent rangées au milieu de la place des Terreaux, en sorte qu'elles renfermaient un espace d'environ quatre-vingts pas de chaque côté, dans lequel on ne laissait entrer personne , sinon ceux qui étaient nécessaires. Au milieu de cet espace fut dressé un échafaud dont le devant regardait vers la boucherie des Terreaux , du côté de la Saône , contre lequel échafaud on dressa une petite échelle du côté des dames de Saint- Pierre. Toutes les maisons de cette place , toutes les fenêtres, murailles, toits, échafauds dressés , étaient chargés de personnes de toutes conditions, âge et sexe. Environ les cinq heures du soir, les officiers prièrent le compagnon du père Malavalet, confesseur deM. de Cinq-Mars, de le vouloir avertir qu'il était temps de partir. M. de Cinq-Mars, voyant le frère qui parlait à l'oreille de son confesseur, jugea bien ce qu'il voulait. « On nous presse, dit-il, il s'en faut aller. » Pourtant un de ses officiers l'entretint encore quelque temps. Le valet de chambre qui l'avait servi depuis Montpellier lui demanda quelque récompense de ses services : « Je n'ai plus rien , lui ditil , j'ai tout donné. » De-là il vint vers M. de Thou , en la salle de l'audience , disant : « Allons , Monsieur, allons, il est temps, » M. de Thou alors s'écria : Lœtatus sum in his quœ dicta sunt mihi, in domum Domini ibimus. Là -dessus ils s'embrassèrent, et puis sortirent. M. de Cinq-Mars marchait le premier, tenant le père
l6% IMKCES JUSTIFICATIVES.
Malavalct par la main jusque sur le perron, où il salua avec tant de bonne grâce et de douceur tout le peuple , qu'il tira les larmes des yeux d'un chacun. Lui seul demeura ferme , et garda cette fermeté d'esprit tout le long du chemin, jusque-là que voyant son confesseur surpris d'un sentiment de tendresse à la vue des larmes de quelques personnes : «Qu'est-ce à dire ceci, mon père? lui ditil, vous êtes plus sensible à mes intérêts que moi-même. * Sur les degrés du palais, M. de Thon, voyant tin carrosse qui les attendait , dit à M. de Cinq - Mars : « Quoi! Monsieur, on nous mène en carrosse! Va-t-on comme cela en paradis? Je m'attendais bien d'être lié et traîné sur un tombereau; ces messieurs nous traitent avec grande civilité , de ne nous point lier et de nous mener en carrosse. » M. de Cinq-Mars était vêtu d'un bel habit de drap de Hollande , couvert de dentelle d'or large de deux doigts ; un chapeau noir retroussé à la catalane, des bas de soie verts , et par-dessus un bas blanc avec la dentelle, un manteau d'écarlate. M. de Thou était vêtu d'un habit de deuil de drap d'Espagne, avec un manteau court. Ils se mirent tous deux au fond du carrosse; M. de Thou était à droite de M. de Cinq-Mars; deux jésuites à chaque portière, savoir, les deux confesseurs avec leurs frères ; il n'y avait personne sur le devant du carrosse. L'exécuteur suivait à pied, qui était un porte-faix, qu'ils appellent à Lyon gagne-deniers , qui jamais n'avait fait aucune exécution, sinon de donner la gêne , duquel il fallut se servir, parce que l'exécuteur de Lyon se trouvait avoir la jambe rompue. Dans le carrosse, ils récitèrent avec leurs confesseurs les Litanies de Notre-Dame, le Miserere, et autres prières et oraisons ja-
culatoires , firent plusieurs actes de contrition et d'amour de Dieu, tinrent plusieurs discours sur l'éternité , sur la constance des martyrs et les tourmens qu'ils avaient soufferts ; ils saluaient fort civilement, de temps en temps, le peuple qui remplissait les rues. M. de Thou dit encore une fois à M. de Cinq-Mars , avec humilité : « Monsieur, je vous demande très - humblement pardon , si j'ai été assez malheureux de vous offenser en quoi q*uc ce soit. — Hélas ! Monsieur , c'est moi , répondit M. de Cinq-Mars , qui vous ai offensé; je vous demande pardon ; » et ils s'embrassèrent tendrement. Quelque temps après, M. de Thou dit à M. de Cinq- Mars : « Monsieur , il me semble que vous devez avoir plus de regrets de mourir que non pas moi; vous êtes plus jeune , vous êtes plus grand dans le monde ; vous aviez de plus grandes espérances, vous étiez le favori d'un grand roi; mais je vous assure cependant, Monsieur, que vous ne devez pas regretter tout cela , qui n'est que du vent, car assurément nous nous allions perdre, nous nous fussions damnés , et Dieu nous veut servir. Je tiens notre mort pour une marque infaillible de notre prédestination, par laquelle nous avons mille fois plus d'obligation à Dieu, que s'il nous avait donné tous les biens du monde. Nous ne le saurions jamais assez remercier. » Ces paroles émurent M. de Cinq-Mars jusqu'aux larmes. Après il continua : « Mon cher ami, qu'avons-nous fait de si agréable à Dieu durant notre vie , qui l'ait obligé à nous faire cette grâce de mourir ensemble , de mourir comme son fils , d'effacer tous nos péchés par un peu d'infamie, de conquérir le ciel par un peu de honte? Cela n'est-il pas vrai que nous n'avons rien fait pour lui?
Fondons nos cœurs, épuisons nos forces en actions de grâce. Recevons la mort avec toutes les affections de nos aines. »
M. de Cinq-Mars répondait à tout ceci .par des actes de foi, de contrition, d'amour de Dieu, de résignation et autres. Ils demandaient de temps en temps s'ils étaient encore bien loin de l'échafaud ; sur quoi le père Malavalet prit occasion de demander à M. de Cinq-Mars s'il ne craignait pas la mort : «Point du tout, mon pète, répondit-il, et c'est ce qui me donne de l'appréhension de voir que je n'en ai point. Hélas! je ne crains que mes péchés. » Cette crainte l'avait fortement touché depuis sa confession générale. « Mon père, dit-il, comment puis-je mériter par cette mort qui n'est pas à mon choix , car il était au choix des martyrs de ne pas mourir?» Le père lui ayant répondu qu'il la pouvait rendre méritoire en l'acceptant volontairement, et offrant à Dieu par amour ce supplice infâme, celui des martyrs étant honorable, il offrit à Dieu son supplice tant de fois par le chemin que son confesseur n'en marqua pas le nombre. Comme il approchait de la place des Terreaux , le père Maubrun avertit M. de Thou de se souvenir sur l'échafaud de gagner l'indulgence plénière par le moyen d'une médaille qu'il lui avait donnée, disant trois fois Jésus. Lors M. de Cinq-Mars, entendant ceci, dit à M. de Thou : «Monsieur, puisque je dois mourir le premier, donnez votre médaille pour la joindre aux miennes, afin que je m'en serve le premier , et puis on vous la conservera. »
Ensuite, ils contestèrent à qui mourrait le premier; M. de Cinq-Mars nous disait que c'était à lui comme étant le plus coupable et le premier jugé ; ajoutant que ce serait
le faire mottrir deux fois , s'il mourait le dernier. M. de Thou demandant ce droit comme plus âgé , le père Malavalet prit la parole et dit à M. de Thou : « Il est vrai , Monsieur, vous êtes le plus vieux et vous devez être aussi le plus généreux. » Ce que M. de Cinq-Mars ayant confirmé : «Bien, Monsieur, repartit M. de Thou; vous voulez m'ouvrir le chemin à la gloire ! — Ah ! dit M. de Cinq-Mars , je vous ai ouvert le précipice , mais précipitons-nous dans la mort , afin de surgir à la vie éternelle! » Etant approché de l'échafaud et M. de Thou l'ayant aperçu , il étendit ses bras et frappa ses mains l'une contre l'autre , d'une action vive et d'un visage joyeux , et dit à M. de Cinq-Mars : « C'est d'ici que nous devons aller en paradis; » et se tournant à son confesseur: « Mon père, est -il bien possible qu'une créature si chétive comme moi , doive aujourd'hui prendre possession d'une éternité bienheureuse?» Le carrosse s'arrêta au pied de l'échafaud ; M. de Cinq-Mars dit adieu à M. de Thou d'une grande affection , disant qu'ils se reverraient bientôt dans l'autre monde, où ils seraient éternellement unis avec Dieu. Il descendit du carrosse et parut la tête levée, d'un visage gai; un archer de prévôt s'étant présenté à lui pour prendre son manteau disant qu'il y avait droit, le confesseur l'en empêcha et demanda au sieur prévôt s'il leur appartenait; lui ayant été répondu que non , le père dit à M. de Cinq-Mars qu'il disposât de son manteau comme il lui plairait : lors il le donna au jésuite qui accompagnait son confesseur, disant qu'il le donnait pour faire prier Dieu pour lui.
Ici, après les trois sons de trompette ordinaires, Palerne, greffier criminel de Lyon , à cheval près de l'échafaud, lut
leur arrêt, que ni l'un ni l'autre n'écoutèrent, pendant quoi on abattit le mantelet du carrosse qui regardait sur l'éehafaud , afin d'en ôter la vue à M. de Thou, qui demeura dans le carrosse avec son confesseur et son compagnon. M. de Cinq-Mars, ayant salué ceux qui étaient près de l'éehafaud, se couvrit et monta gaiement à l'échelle ; au second échelon , un archer s';i\ ;im a a i lies al et luiôtapar derrière son chapeau; lui, s'arrêta tout court, et se ton niant, dit : « Hé, laissez-moi mon chapeau. • Lèpres ùt .se fâcha contre sou archer qui remit le chapeau, puis il acheva de monter fort courageusement; il lit un tour sur l'éehafaud , comme s'il eût fait une démarche de bonne grâce sur un théâtre ; puis il s'arrêta et salua d'un ringl riant, considéra toute cette grande assemhlée , fit deux ou trois belles démarches. Son confesseur étant monté, il le salua, lui présenta la main; ils s'cmhrassèrent, le confesseur l'exhorta d'une voix basse de produire quelques actes d'amour de Dieu, ce qu'il fit d'une grande ardeur, parlant bas, tenant son bras gauche sur l'épaule de son confesseur; il prit un crucifix, le l.aisa avec ardeur aux pieds et le rendit ; de-là, il se mita genoux aux pieds de son confesseur qui lui donna la dernière absolution. Il se leva et s'alla mettre à genoux sur le bloc et demanda : « Est-ce ici, mon père , où il me faudra mettre? » Et comme il sut que c'était là, il essaya son col, l'appuyant sur le poteau ; puis s'étant levé il demanda s'il fallait ôter son pourpoint , et comme on lui eut dit que oui, il se mit en devoir de se déshabiller, et dit : «Mon père , je vous prie , aidez-moi. » Lors le père et son compagnon l'aidèrent; il s'approcha du poteau avec allégresse et tout de bout , essaya par deux fois si son col
irait bien sur le poteau ; puis s'étant un peu éloigné, il prit le crucifix, le baisa aux pieds de nouveau , et étendant ses bras, il s'alla jeter à genoux sur le bloc, embrassa le poteau, mit son col dessus, leva les yeux au ciel et demanda au confesseur :«Mon père, serai-je bien ici? «S'étant levé , l'exécuteur s'approcha avec des ciseaux que M. de Cinq-Mars lui ôta des mains, ne voulant pas qu'il le touchât; il les présenta au père, disant: «Mon père, je vous prie, rendez-moi ce dernier -service, coupez mes cheveux . » Pendant ce temps, il regardait doucement ceux qui étaient proche de l'échafaud , et dit au père : « Coupezles moi bien près, je vous prie; » puis élevant les yeux vers le ciel, il dit : «Ah mon Dieu, qu'est-ce de ce monde! » Après qu'ils furent coupés, il porta les deux mains à sa tête pour accommoder ceux qui restaient Le bourreau s'étant avancé presqu'à côté de lui , il lui fit signe de la main qu'il se retirât ; il fit de même deux ou trois fois, il prit encore le crucifix, le baisa , puis l'ayant rendu, il s'agenouilla derechef devant le poteau qu'il embrassa, et voyant en bas devant lui un homme qui était à M. le grand-maître, il le salua et lui dit : «Je vous prie d'assurer M. de La Meilleraye que je suis son très-humble serviteur ; » puis il s'arrêta un peu et continua : « Dites-lui que je lui demande de faire prier Dieu pour moi » ; puis luimême ayant ouvert sa poitrine , joignit les mains sur le poteau et dit avec un grand sentiment ces paroles : « Mon Dieu, je vous consacre ma vie, et vous offre mon supplice en satisfaction de tous mes péchés ; si j'avais à vivre plus long-temps , je serais tout autre que j'ai été ; mais mon Dieu, puisqu'il vous plaît que je meure, je vous offre ma mort et mon sang , pour l'expiation de mes fautes
et de tout-mon cœur. » A ces mots on lui présenta le crucifix qu'il baisa ; il demanda ses médailles , et dit trois fois: O Jésus ! Après il les remit, et se tournant hardiment vers l'exécuteur qui était là debout, il dit : « Que fais-tu là? qu'attends-tu? » Son confesseur s'étant déjà retiré sur l'échelle , il le rappela disant : « Mon père , venez m'aider à prier Dieu. » 11 se rapprocha et s'agenouilla près de lui , récita le salve regina d'une voix intelligible , pesant sur toutes.les belles paroles et particulièrement sur ces mots, et Jesum benedictum fructum ventris tui nobis -post hoc cxilium ostende, et le reste. Il se baissait et levait les yeux au ciel avec une dévotion et une façon toute ravissante , après quoi son confesseur priant de sa part ceux qui étaient présens de dire pour lui un Pater et un Ave Maria, il lui dit ces belles paroles : Maria mater gratiœ , mater miscricordiœ , tu nos ab hos-te protège, et hora mortis suscipe , et ensuite : In manus tuas , Domine ; pendant quoi l'exécuteur s'approcha. Enfin, ayant levé d'une grande résolution les yeux au ciel , il dit : « Allons , il faut mourir , mon père , ayez pitié de moi ! •> Puis d'une constance incroyable , sans être bandé , posa son col sur le poteau qu'il embrassa fortement, ferma les yeux et la bouche, et attendit le coup que l'exécuteur lui vint donner assez lentement et pesamment. En le recevant, il poussa une voix forte comme ha ! qui fut étouffée dans son sang ; il leva les deux genoux de dessus le bloc comme pour se lever et retomba. Après quoi , l'exécuteur jeta la tète sur l'échafaud , qui de-là bondit à terre, où l'on remarqua qu'elle palpita assez long-temps, les yeux ouverts. Son corps fut couvert d'un drap.
M. de Cinq-Mars étant mort, on leva la portière d'où M. de Thou sortit d'un visage riant , lequel ayant salué fort civilement ceux qui étaient là auprès, monta assez vite sur l'échafaud, tenant son manteau plié sur le bras, courut vers l'exécuteur qu'il embrassa, disant : « Ah! mon frère, mon cher ami, que je t'aime, puisque tu me dois aujourd'hui causer un bonheur éternel ! tu me dois mettre en paradis! » Puis se tournant sur l'échafaud, il se découvrit, salua le monde, et jeta son chapeau derrière soi; de-là, se tournant vers son confesseur, dit d'une grande ardeur : « Mon père , spectaculum facti sumus mundo et angelis et omnibus ; » et ensuite : « Montrez-moi le chemin que je dois tenir pour aller au ciel. » Le père répondit par quelques paroles de dévotion qu'il écouta fort attentivement ; puis ayant encore quelque chose à dire touchant sa conscience , il le déclara , en reçut l'absolution, s'inclinant jusqu'à terre ; il ôta ensuite son pourpoint, se mit à genoux, et commença le psaume n3 qu'il récita par cœur ainsi que beaucoup d'autres, en les paraphrasant en français avec une ferveur indicible qui paraissait, sur son visage , mêlée d'une sainte joie ; ensuite , il dit ces propres paroles : « Que ceux qui m'ont amené ici m'ont fait une grande joie ! ah ! qu'ils m'ont fait de bien , puisqu'ils m'ont tiré de ce monde pour me loger dans le ciel ! » Ici , son confesseur lui dit qu'il fallait tout oublier et n'avoir aucun ressentiment contre eux. A ces paroles, il se tourna vers le père, et d'une vive action : « Quoi! mon père, dit-il, des ressentimens ! Dieu m'est témoin que je les aime de tout mon cœur; il n'y a dans mon ame aucune aversion contre qui que ce soitaumonde. «Etendant ses deux bras et
27O PIECF.S JUSTIFICATIVES.
sa vue de tous côtés, le visage riant et enflammé : <• Oui , Seigneur, dit-il, je veux vous rendre mes vœux, mon esprit, mon ame , ma vie devant tout le peuple; nous y voilà à l'entrée de la maison du Seigneur; oui c'est d'ici, c'est de Lyon , de Lyon , qu'il faut monter au ciel. Lyon, je t'ai bien plus d'obligation qu'au lieu de M naissance qui m'a seulement donné une vie misérable, et tu me donnes aujourd'hui une vie éternelle. 11 est vrai , j'ai trop de passion pour cette mort; n'y a-t-il pas <lc mal, mon père, dit-il plus bas, j'ai trop d'aise , n'y a-t il pas de vanité ? »
Après avoir dit le psaume In medio tui , Jérusalem , étant encore à genoux, il tourna sa vue sur rassemble!' , et voyant un homme qu'il avait embrassé dans le pa-' lais, il le salua en disant : « Monsieur, je suis votre très-humble serviteur. » L'exécuteur s'approcha pour lui couper les cheveux , mais le confesseur voulut l'en empêcher, ce que voyant M. de Thou , il dit : « Quoi ! mon père, croyez-vous que je le craigne? n'avez-vous point vu que je l'ai baisé? Mon ami, fais ton devoir, coupe-moi les cheveux. » Ce qui fut fait ; pendant ce temps , il leva les yeux au ciel , et prononça cette belle sentence de saint Paul : Non contemplant ibu s nobis , quœ videntur , sed qVM non videntur , (juaenim non videntur ceternœ. Ses cheveux coupés , il se mit à genoux sur le bloc , fit une offrande de soi-même à Dieu, avec des paroles et des sentimens qui ne se peuvent exprimer. Il s'avoua le plus grand coupable de tous les hommes , mais que Dieu lui donnait une si grande confiance dans sa bonté, qu'il craignait qu'il y eût de l'excès. Il témoigna un grand regret de sa vie passée ,
disant que si on lui eût laissé la vie , il croyait qu'il l'aurait employée tout autrement ; demanda à tous un Pater et un Ave avec des paroles qui perçaient le cœur de tous les assistans; il baisa le crucifix avec un grand sentiment d'amour et de joie , demanda des médailles pour gagner l'indulgence, puis dit : « Mon père, ne veut-on point me bander? » Et comme le père lui répondit que cela dépendait de lui : « Oui , mon père , il faut me bander ; » et souriant en regardant ceux qui étaient auprès : « Oui , Messieurs, je l'assure, je suis un poltron, je crains de mourir ; quand je pense à la mort , je tremble , mes cheveux se hérissent , et si vous voyez quelque peu de constance en moi , attribuez cela à notre Seigneur qui fait un miracle pour me sauver ; car effectivement , pour bien mourir en l'état où je suis, il faut de la résolution : je n'en ai point, mais Dieu m'en donne et me fortifie puissamment. » Puis il pria ceux qui étaient en bas de lui jeter un mouchoir ; aussitôt on lui en jeta deux ou trois; il en prit un , remerciant avec civilité ceux qui les lui jetaient, et promettant de prier Dieu pour eux; après, il mit la tête sur le poteau qu'un frère avait essuyé de son mouchoir , parce qu'il était couvert de sang; il découvrit son col et ses épaules en prononçant ces paroles : Maria mater gratiœ , mater miserîcordiœ , tu nos ab hoste protège, et hora mortis suscipe; puis celles-ci qui furent les dernières : In manus tuas, Domine , etc. Alors, ses lèvres commencèrent à trembler en attendant le coup qui lui fut donné. Après quoi , l'exécuteur le dépouilla , mit son corps couvert d'un drap dans le carrosse , avec celui de M. de Cinq-Mars. On les porta aux Feuillans où M. de Cinq -Mars fut enterré devant le maître-autel. M. de
Thou a été embaumé et mis dans un cereueil de plomb , pour être transporté dans sa sépulture. Quelque écrivain du temps fit ces vers ensuite de leur mort :
Morte dispare causa Fit reus ille tacens , Jit reus Me loquens. Morte pari moriere duo , sed perdidit unum , Fractœjidei socium perdidit arctajides.
Pièce C.
Bien qu'il n'y eût en effet aucun rapport d'intention entre les membres des deux Chambres d' Angleterre et les magistrats des compagnies souveraines de France , etc. — Page i85 du premier volume.
Le principe des troubles était, dans les deux royaumes, la volonté de limiter l'autorité royale. Mais les excès de la révolution d'Angleterre inspirèrent en France un grand effroi , et contribuèrent à modérer le mouvement des peuples. Dans les délibérations du parlement de Paris, nous entendrons rarement rappeler les événemens qui se passaient alors à Londres. Parmi le grand nombre de pampblets imprimés à Paris de i648 à i653, il s'en trouve cependant quelques-uns qui y font allusion. Ceux que nous donnons ici font bien connaître l'état de l'opinion en France sur ce sujet.
Dialogue , ou Entretien de deux cavaliers , l'un François , l'autre Anglois , touchant les affaires de France et d'Angleterre.
« Le François. Vous estes bien aise, messieurs les An-
PIÈCES JUSTIFICATIVES. l'j'à
glois , de voir vostre guerre ciuile aeheuée , lorsque la nostre commence.
» L'Anglois. Nous sommes au contraire bien tristes de l'estrange catastrophe qui est suruenuë depuis peu dans nostre royaume. Et si la guerre ciuile, comme vous dites, s'est allumée dans le vostre , nous ne sommes pas si peu charitables d'en tirer nostre consolation.
» Le François. Quelle estrange catastrophe est arriuée en vostre royaume qui vous rend si tristes?
» IJAnglois. Que pleust à Dieu que ceux qui ont voulu mettre dans l'esprit de nostre Roy, qu'il se rendist absolu comme celuy de France, fussent exterminez il y a vinaft ans , ou n'eussent jamais esté au monde.
» Le François. C'estoit un généreux dessein , et digne du cœur d'vn Roy de vouloir se rendre le maistre , et ne dépendre de personne.
» L Anglais. 11 est vray que les Roys ne reconnoissent que Dieu seul au dessus d'eux : mais nous ne séparons pas d'auec Dieu la loy et le salut du peuple, que'nous mettons pardessus tout ; salus populi , disons nous, suprema lex.
» Le François. le ne trouue rien à dire à cela : mais pourtant i'ay tousiours creu, et suis encore dans la mesme créance, que nos biens et nos vies sont au Roy.
» U Anglais . Si cela estoit que vous eussiez receu vos biens et vostre vie du Roy , ou qu'il en fust le possesseur ou le maistre , et en peust disposer comme bon luy semble, vostre guerre seroit très-injuste, et il n'y auroit aucune différence entre vous autres et des esclaves , ou du moins entre les François et les Turcs.
» /,<? François. le ne sçay point toutes les distinctions tome m. 18
de droict ou de chicane, dont quel ques-vns se seruent, disant que la propriété de nos biens et de nos vies nous demeure , et que la jurisdiction ou direction est au Souverain. Tant y a que pour le seruice du Roy et le maintien de saCouronne, nous sommes tousiours prests d'employer nos biens et nos vies quand il plaira à Sa Majesté de nous commander.
» L' Anglois. Pourquoydonc faites-vous la guerre? On ne vous demande point vostre vie , on se contente mesme d'vnc partie de vos biens.
» Le François. Nous auons pris les armes contre vu tyran , contre vn ministre estranger, lequel après s'estre emparé de l'authorité royale , après auoir dissipé tous les biens du royaume , et enleué depuis peu la personne sacrée de nostre Roy , nous veut faire périr de maie faim.
» L'Anglois. Quel diable de minisire d'Estat! Ielisoisbier en l'Escriture l'histoire de Ioseph . Il fut ministre d'Estat en Egypte , c'estoit l'ange tutelaire de Pharaon , il garantit son royaume de la famine. Mais cettuy cy veut faire périr la France ou par la guerre ou par la faim .
» Le François. Auez-vous leu dans l'Escriture que Ioseph enrichit ses nepueux et niepees?
» L'Anglois. Non , mais seulement qu'il renuoya ses frères chargez- de bled pour la prouision de leurs maisons.
» Le François. Et moy ie vous dis que le nostre les a fait venir du bout du monde pour les reuestir des despoùilles , et engraisser du sang du peuple.
» L'Anglois. Certes , les ministres d'Estat ont bien fait du mal dans le monde, mais il n'est point de royaume qui en ait receu plus de dommage que celuy d'Angleterre.
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 0>j5
» Le François. 11 faudroit donc que celuy de France n'eust iamais esté mangé de cette vermine qui l'a rcngé iusques aux os.
» L'Anglois. Vostre Estât subsiste , et le nostre est renuersé. Vous auez un Roy , et nous n'en auons point.
» Le François. Quoy ! vous n'auez point de Roy? Quoy ! auriez-vous esté si malheureux de plonger vos mains sacrilèges dans le sang de vostre Prince?
» L'Anglois. Hélas ! n'accusez pas tous les Anglois en gênerai. Ce ne sont point de véritables Anglois , mais des monstres sortis de l'enfer , qui ont souillé nostre pays par cet infâme parricide.
» Le François. C'est pourtant par arrest de vostre Parlement, qui est composé de tous les Estais du royaume, que ce bon Prince a esté condamné , et a perdu la vie.
» L'Anglois. Ç'ont esté plustost des rebelles et des perfides qui ont violé les loix de la nature et de l'Estat. Ce sont quelques mescbans coquins, ramassez en vn corps d'armée , qui ont commis cet attentat , et ruiné de fond en comble le plus florissant royaume qui fust au monde.
» Le François. Voila qui est estrange , et qui ne s'est iamais veu , ny mesme ie croy leu dans les histoires , que des sujets ayent fait mourir leur Roy.
» L1 Anglois. ]Non,horsmis dans la nostre. Car nous sommes si malheureux d'auoir fait mourir autresfois le plus victorieux de nos Roys.
» Le François. Quel?
» L'Anglois. Nostre vaillant Richard, qui s'estoit trouué en neuf batailles rangées, qu'il gagna toutes contre les François. Ce grand Prince, tout victorieux
276 l'IKCES JUSTIFICATIVES.
qu'il estnît , récent vn plus cruel traie tentent de ses sujets ([ne les plus infâmes tyrans n'ont jamais receu «le leurs ennemis.
» Le François. Comment?
» V Anglais. Pour auoir voulu continuer, après la paix faite aucc la France, de leuer les taxes qui se leuoient pendant la guerre, et pour auoir fait trancher la teste à vn de ses sujets , le duc de Sommerset , qui luy auoit porté la parole au nom de toute l'Angleterre , qu'il se deportast d'exiger les taxes. Ces phrenetiques se saisirent de la personne sacrée de leur Roy, le traisnerent par les neiges , et après le massacrèrent malheureusement .
» Le François. Parbleu, ie ne voudrois point eitre Roy d'Angleterre A ce \n\\ là.
» L' Anglais. Vous en auez aussi massacré ou assassiné quclques-vns des vostres, mesme des plut grands et des plus chéris du peuple.
•> Le François. Ce n'est pas de mesme. Vn traistre Rauaillac, sortv de l'enfer, a proditoirement frappé Henryle-Grand; toute la France en a ietté des larmes de sang. Ce monstre a esté deschiré en pièces, et, après vn supplice cruel et infâme, a perdu la vie par la main du bourreau. Mais vous, faisant mourir vos Roys, vous soustenez vostre procédure estre iuste , et ne faites aucune différence entre vn Roy que vous croyez vous avoir offensé et vn criminel.
» VAnglois. Nos loix sont tres-rigoureuses , et peutestre trop. Mais quoy , quelque mauuaises qu'elles puissent estre, neantmoins elles valent mieux obseruées que les meilleures qui ne sont point gardées.
» Le François, le n'entends rien à vostre politique , et
vous ne me pourrez iamais faire accroire que par iustice on puisse faire mourir vn Roy.
» L' Anglais. Ny à moy non plus.
» Le François. Comment donc a-t-011 fait mourir le v ostre ?
» L'Anglois. Par la plus grande injustice qui se soit iamais faite dans le monde.
» Le François. le voudrois qu'il me coustast quelque chose de bon, et que ie peusse voir ou lire son procez.
» L'Anglois. Vous n'y auriez autre satisfaction que d'y reconnoistre des faussetez et des calomnies.
» Le François. Mais de quoy l'a-t-on accusé?
» L'Anglois. S'il n'eust pas esté si malheureux de tomber entre les mains de ses ennemis , ou d'estre liuré à eux par ceux qui l'ont trahi , iamais on ne se fust auisé de luy imposer des choses qui ne sont iamais tombées dans sa pensée.
» Le François. Quelles sont , de grâce , ces choses?
» L'Anglois. I'ay horreur de vous reciter ces calomnies , et il n'est pas que vous n'en ayez ouï parler , car on débite en vostre royaume ce qui s'est fait et passé dans le nostre.
» Le François. l'ai ouï barbouiller quelque chose de cela ; mais ie n'estimois pas que , quand mesme tout ce que l'on disoit fust vray , ce que ie ne croy pas, cela fust suffisant de faire la moindre peur à vn Roy.
» L'Anglois. le suis tres-aise que vousayez appris d'vne autre bouche que de la mienne les crimes , ou plustost les calomnies que nos ennemis ont inuentées contre le meilleur et le plus parfait de tous les roys.
» Le François. On l'accusoit d'auoir fait empoisonner son père, le roy Iacques.
» TJAnglois. Grand Dieu, quelle calomnie ! Vous souuenez-vous de leur preuve ou des tesmoins qui estoienl alléguez.
» Le François. Non, il n'y auoit point autrement, sinon que j'ouïs lire que le Roy n'auoit point voulu qu'on iist la recherche du duc et de la duchesse de Boukinkan , qui auoient mis vne cmplastre sur la poictrine du Roy auant qu'il mourust, et que comme le Parlement voulut trauailler au procez, il lut congédié par Le Roy.
» L' Anglais. Voyez par l'insuffisance des preuues l'enormité de la calomnie.
» Le François. l'estime la mesme chose des autres points de son accusation , à savoir du massacre des protestans fait en Irlande, de la prise de La Rochelle mu le Roy auoit prise en sa protection , et de la guerre suscitée en Escosse et en Angleterre , pour opprimer le peuple et exterminer le Parlement.
» L' Anglois. Faut-il que j'entende ces horribles blasphèmes , et que ie ne puisse venger mon Prince , mon Souuerain et mon cher Roy, par la vie de ceux qui les ont traitreu>cment vomis, et qui dans peu de i ours seront' contraints d'oster ces taches en déclarant son innocence, s'ils n'attendent que les autres Roys de l'Europe les viennent laucr dedans leur sang!
» Le François. Tant y a que vous faites mourir tous ceux qui vous veulent faire la guerre, sans exception de personne. Que feriez-vous si vn estranger, ayant vsurpé Vauthorité royale et dissipé l'Estat, vous vouloit faire
périr par le glaiue et par la faim? le pense que vous luy feriez bonne chère, mais elle neseroit guère longue. C'est grand dommage que ceux qui v eurent destruire la France n'aillent entreprendre sur l'Angleterre.
» U Anglais. C'est grand dommage voirement, et ie voudrois, pour le mal ou plustost pour le bien que ie veux à la France , que le Mazarin et les Mazarinistes s'y allassent frotter. »
La Conférence de deux milords , s'en retournant en Angleterre, contre les meschants ministres et favoris.
« Il semble qu'un mescontentement gênerai des peuples contre les ministres d'Estat, soit la maladie laquelle donne des accez dangereux aux plus robustes parties des Estats qu'on a creu estre les plus sains et les plus affermis. Qu'est-ce que nous ne voyons point en nos iours?
» Cordial. La cause de cette intempérie générale vient des esprits peruers qui se sont emparez de la faueur des princes, du pouuoir desquels ils se seruent, aux despens de leur honneur, de leur autborité , et auec danger de la perte de leur ame.
» Entier. La plus part des favoris du temps traittenl les princes en médecin d'Alexandre , qui luy présenta un breuuage empoisonné.
» Cordial. Que fussent-ils tellement en exécration que tout le monde leur courust sus ! Leurs maximes de Satban n'en donnent-ils pas de iustes prétextes ?
» Entier. Il ne faut point d'arrests pour exciter les vertueux, et les chers compatriotes au deuoir, estant question de desassieger les princes oppressez, el tellement
28o PIECES JUSTIFICATIVES.
estouffcz qu'ils ne sçauroient crier à l'aide, et qui mesmr sont si mal-heureux que ceux qui gouuernent leurs consciences sont deuenus muets , endormis et aueugles ; ils ne leur disent pas que les cris du peuple sont montez jusqu'au ciel , à cause des extortions , cruautez et tyrannies que les meschants ministres exercent sous leur authorité.
» Cordial. Ce n'est pas merueille qu'il se trouve des confesseurs qui absoluent les princes; mais c'est chose estranged'en trouver qui peuuent absoudre ces gens-là.
» Entier. On pend , on roue ceux qui volent quelques personnes particulières sur les grands chemins, et pourquoy ne deliureroit-on pas les princes des mains des fauoris qui les dérobent aux peuples ?
» Cordial. Campo Basso fit périr le grand-duc de Bourgongne aux pieds.de ceux qui lui firent dire que les mords de ses cheuaux valoient plus que tout leur Estât.
» Entier. En effect , il ne se trouue plus de Ioseph en Egypte , ni d'Artaxerxes en Perse.
» Cordial. Comment entendez-vous cela ?
» Entier. Ioseph estoit comme un ange tutelaire à Pharaon : toute l'Egypte fleurissoit durant son ministère. Il ne faisoit pas comme les fauoris de nostre siècle, qui volent leurs princes et leurs Estats pour enrichir toute leur parenté. Et quant à Artaxerxes , il fit choix du plus sage, c'estoit celuy qui soustint que la vérité est plus forte que le vin , que la femme et que le Roy ; c'est celuy-là qu'il met à son costé , c'est celuy-là qu'il embrasse, et qu'il baise dès l'instant qu'il le supplie de faire rebastirlerusaleni , et les autels du Dieuviuant.
m Cordial. Ce ne sont pas des nepveux ny des niepces
que des pontifes cherchent iusques dans les extremitez et dans la houe de Rome pour en faire des sangsues des peuples.
» Entier. le plains la condition des princes qui sont ainsi en prise de meschants ministres , qui n'ont point de honte de les faire passer dans l'opinion des peuples pour créatures sans yeux pour veoir, sans oreilles pour entendre , sans houche pour prononcer des bénédictions^ sans mains pour donner, bref sans cœur et sans compassion , qui font croire au peuple que c'est d'eux et de leur faveur, de leur ministère , de leur industrie et de leur peine qu'ils reçoiuent des grâces et des bien-faits, qu'on ne tire rien des princes que par violence, et que ce qui vient d'eux est comme la petite estincelle qui à force de frapper la pierre à feu contre le fer sort de ce corps dur et inflexible. Ces forgeurs de mensonges soustiennent qu'il se faut seruir d'eux comme de sarbatanes pour parler aux oreilles des princes, qu'ils font croire estre sourdes.
» Et d'ailleurs ils font croire aux princes qu'il faut qu'ils imitent Dieu , qui voulut bien descendre sur le Mont Sinaï , et s'y faire entendre dans les flammes, les tonnerres , le son des trompettes, et les tremblemens de terre ; mais qu'il ne parloit qu'a Moyse , et faisoitmesmc retirer le peuple de la montagne. Les princes, disent-ils, ne doiuent maistriser les esprits et les cœurs de leurs suiets, que par la crainte et par la violence. Parce qu'autrement les princes tomberoient dans le mespris des peuples ; que la clémence n'est que la plus faible face de la médaille d'un prince, et qu'il n'appartient qu'aux hommes de cœur bas à se faire obéir par amour et par
douceur. Maximes damnables , qui irritent tellement le> peuples , qu'ils sont à la fin meus à faire eomme banqueroute au respect et à l'obéissance.
» Cordial. C'est lors qu'il n'y a pas de si délabrée, qui ne iette des fenestres de Rome son pissat sur la teste de Vitelle.
» Entier. Quel spectacle de voir ce corps nud d'vn empereur poussé dans les boues, et précipité dans le Tybre. le ne m'estendray pas sur les piteux aspects d'un Ptolomée en croix, Bolcslas en cuisine, Baiazetb en cage , Richard en prison , vn Childeric tondu en moine ; car il n'est pas besoin de chercher des exemples dans l'antiquité , pour iuger du mal-heur des princes assiégez de meschants ministres. Considérons la condition de quelques-vns du temps. Vous , Monsieur , qui avez veu le inonde , que n'y auez-vous pas obserué?
» Cordial. l'ai trouué que lesfauoris sont par-tout où sont les princes infortunez.
» Entier. Quelles tyrannies ne se sont pas exercées en l.spagne, mesme durant le règne de Philippe second, qui , dit-on , prioit Dieu quatre heures chaque iour, cl fut enfin meu à faire empoisonner la reine sa femme , à signer la mort de son fils , à l'expulsion des Mores, et à faire mourir aux Pays-Bas (durant le generalatde son grand tyran le duc d'Albe) plus de quatrevingt mille personnes, tant par le glaive, la roue , les flammes , que par autres supplices inhumains.
» Le due de Lerme (qui estoitle grand ministre d'Eslai du Roy Philippe troisième) auoit tellement abusé de sa laveur, qu'il lui osla la faculté de faire lustice ei des grâces ; il luy auoil osté la plume de la main , alin qu'il
ne signast plus. Sa signature , Io el Rey, estoit gravée en vn cachet <jue ce duc de Lerme auoit en sa disposition , de sorte que de sa volonté et non de celle du Roy sonmaistre dependoit le bien ou le malheur d'vn chacun.
» Comment est-ce que le comte duc d'Oliuarez a mené le Roy Philippe quatrième ? Ne luy a-t-ilpas fait perdre l'amour, le respect et l'obéissance de ses peuples, des royaumes , des Estats et des provinées? entre lesquelles nous voyons de celles qu'il a esté contraint de déclarer libres , et de n'y pouuoir iamais rien prétendre. Et si entre les fautes de ces meschants ministres, il yen a qui font hérisser les cheueux en teste de tout homme d'honneur, qui reuere la personne sacrée du prince , comme aussi les loix diuines et humaines ordonnent qu'il faut auoir des sentimens respectueux , d'amour et de tendresse pour eux en quelque part du monde qu'ils soient , vne que ie vous noteray vous semblera sans doute fort estrange ; qu'vn secrétaire du Roy Philippe quatrième le meut à signer les lettres qu'il auoit faict escrire à ses vice-roys , généraux d'armées et ministres publics , lors du congédiement dudit comte duc d'Oliuarez, il y avoil ces mots formels : D'oresnauant ieveux agir moy-mesme, c'est pourquoy vous aurez à vous adresser à rnoy.
» Cordial. Quelle audace et quelle iniureattroce , que de faire dire à un Roy qu'il veut faire la fonction de sa charge ?
» Entier. Comment est-ce que Marie de Medecis , la l'eue reine mère , a esté traitée de ses fauoris , ie ne dis pas seulement du marquis d'Ancre , mais de ceux qui la poussèrent hors de l'Estal , encore qu'elle savoit le proverbe italien, que mal couue la poule hors de son nid?
Vn monstre Chantelouc qui n'auoit pour but que lie destruction générale de la France , l'arrache des main» du marquis de la Vieuuille , qui (comme le sieur <!<■> Landes Payen et autres bons patriotes) ne luy parloil que de se tenir en estât de bonne mère , de faire parler les Roys ses alliez pour elle, plustost que d'enuoyer des exercites pour ruiner l'Estat.
» Cette grande et véritablement généreuse princesse fut par ce Chanteloue réduite à un tel poinct, qu'elle se sentit à la fin contrainte de se ietter entre les mains d'vn Faberoni, Italien faiseur d'horoscopes, qui la fit passer et repasser les mers , et chercher à viure du pain des étrangers , et à respirer en terre estrange en vne petite maison de louage , où elle trouva sa mort. Les princes , qui sont en terre des images viues de Dieu , et qui sont pour faire iustice, comme ils ne se doivent point départir de leur gloire, ny se dépouiller de leur charge , ils doiuent estre soigneux que leurs peuples sachent , voyent et sentent que les bien-faits viennent d'euxmesrucs ; que e'est Dieu et non pas les ministres qui meut leurs cœurs ; que ces cœurs de chair qu'ils ont, que c'est Dieu qui les a façonnez comme il les a esleus , et qui de chercheurs d'ânesses et de pasteurs de brebis fait des Roys et des prophètes , et de celuy qui luy demande sapience fait le plus sage Roy du monde.
» Que la iustice laquelle se fait dans leur Empire ne se fait par or , ny argent , ny par faueur des favoris ; que c'est eux qui la font faire et non pas leurs ministres ; qu'il n'y en a point qui leur puisse attacher des tayes sur les yeux , qui leur puisse boucher les oreilles , ny fermer la bouche ny les mains ; que leurs lèvres sont promptes
pour bénir leurs subiects et leurs mains à se serrer au fer pour leur défense, et à s'ouurir pour leur donner.
» C'est alors que les prétendans à la faveur deviendront sages , qu'ils cesseront de tramer le pernicieux diuorce et la jalousie abominable entre les princes et les subiects; c'est alors que les fauoris n'auront plus de pouvoir à faire passer les gens de bien et les sauanspour mesehants et ignorants dans l'esprit des princes ; c'est alors que les princes auront des barricades et des armes à l'espreuve , des places imprenables et des bastions inaccessibles, parce qu'ils seront composez des cœurs de bons et fidelles subiects.
» Cordial. Y cust-il iamais vn prince plus aimé durant son règne et plus pleuré après sa mort que le Roy Henry quatrième ( dit le Grand)? Auoit-il de plus beaux fleurons sur son diadème que la iustice et la clémence? Y at-il eu une princesse plus aymée , plus reuerée , plus crainte et mieux obeye de ses peuples que la reine Elisabeth d'Angleterre ? »
Raisonnement sur les affaires présentes , et leur comparaison aucc celles d! Angleterre.
« Il y a trois choses à remarquer dans vne querelle, le sujet , la décision , et l'issue. L'on pèche dans le sujet , lorsqu'on se picque trop légèrement, et qu'on prend les choses du biais qu'on ne deuroit pas. L'on pèche dans la décision par trop de présomption de ses forces , ou par sa mauuaise conduite : et l'issue donne souuent de cuisants repentirs faute de l'auoir bien preueuc. Voyons lequel des
deux partys péchera dans ces trois circonstances, en la funeste querelle qui s'allume au cœur de cet Estât.
» 11 me semble que les princes du party de Sainct Germain se trompent dans le sujet de la querelle , ou plustost que leurs ministres les trompent, voulant faire passer dans leur esprit, pour vne querelle d'honneur, vue querelle d'auarice, et leur propre conseruation pour celle de l'authorité royale, comme si l'indigne tracas des finances, et la liberté d'escorcher le peuple estoient vn des joyaux de la couronne, et que l'auguste blancheur de nos lys consistast dans la plus noire pratique et le plus insolent brigandage qui se commist jamais. Messieurs du Parlement se pourroient bien aussi tromper dans le sujet de la querelle , croyant qu'on en veut à leurs libertez et à leurs testes, là où on n'en veut qu'à la bourse des pauures François.
» Dans la décision de la querelle, le party de Sainct Germain se pourroit bien encore tromper, par vne vaine présomption de forces et de courage, parce que la cause du party du Parlement estant générale , et que le feu estant allumé au gros de l'arbre , il gagnera facilemenl les branches, qui sont d'autant plus combustibles, qu'elles ne sont couuertes que de feuilles , ie veux dire si pauures, que la crainte de se ruiner, ne les empeschera pas d'en venir aux extremitez. Ce qui se peut facilement iuger par la décision des affaires d'Angleterre , où le Roy n'a pas laissé de tomber , quoy qu'il eust de très-grands aduantages , que le party de Sainct Germain n'a pas.
» La première chose que le roy d'Angleterre fit à l'ouuerture du Parlement, fust d'oster tous les imposte; ceux de Sainct Germain ne s'opiniastrent que pour ni
augmenter le nombre. Le roy d'Angleterre consentit à la mort du milord Strafford son premier ministre; ceux de Sainct Germain ne veulent pas seulement consentir à la retraite du cardinal Mazarin , tout chargé qu'il est de nos despoûillès , et aussi criminel que le milord Strafford estoit innocent. Ce prince auoit tout le clergé de l'église anglicane de son party; ceux-cy ont si fort scandalisé l'église par leur sacrilège en l'enleuement de la personne sacrée du Roy, et par leurs autres impietez, qu'ils obligent mesme les prélats à prendre les armes contre eux. Ce prince auoit le party catholique de son costé; ceux-cy n'ont pas seulement les religionaires de France , tant leur tyrannie a esté générale. Toute la noblesse angloise s'est immolée pour son Roy , toute la noblesse Françoise veut immoler vn veau d'or à la iustice des loix, et au ressentiment des iniures qu'elle a reçeuès. Et pour tout dire , la cause du roy d'Angleterre estoit juste , et celle de Sainct Germain est la plus iniuste qui fut jamais. Mais ce qu'il y a de plus conforme entre ces deux partis, est que le roy d'Angleterre a esté trahy par ses plus proches confidents, et que la reyne et les princes de Sainct Germain sont trahis par le plus grand ennemy de l'Estat , en qui toutesfois ils ont le plus de confiance.
» Le roy d'Angleterre n'auroit pas pery auec tous ces aduantages , si le peuple de Londres n'eust secouru le Parlement d'vn zèle et d'vn courage extraordinaire, et que ie n'apperçois point dans nos Parisiens , quoy qu'ils en ayent beaucoup plus de sujet et de besoin. L'on n'a pas si-tost persuadé à ce peuple , que l'on veut introduire la mode de France, pour vser de leurs termes, c'est à dire donner à des ministres insolens le pouuoir de tout
288 PI1XKS JUSTIFICATIVES.
luire et de tout rauir, que voila toute la ville de Londres, non pas dans les plaintes , mais dans les menaees ; ce n'est pas le desespoir , où la misère porte les hommes , <jui les pousse dans cette extrémité , puisque ce peuple joùissoit d'vne abondance et d'vne liberté parfaite : la seule crainte du mal et l'exemple de la France , dont ils entendent les gémissements , plus aigus que ceux de la mer qui les sépare de nous, les porte à cette violente précaution. N'est-ce pas que la longueur de nos maux nous y a endurcis , et qu'il nous est arriué comme à ces vieux galériens, qu'on ne sçauroit faire sortir des galères , à cause de l'habitude qu'ils y ont prise. Vne tyrannie de quarante ans ne nous anime pas, et la seule image de nos maux fuit horreur au peuple de Londres. Le Parlement arme, il emprisonne, il coupe des testes, et pour comble du malheur du party royaliste, les mauuais confidents du Roy le font sortir de Londres, afin de rompre la chaisne qui l'vnissoit à son peuple, pour renuerser tout L'ordre et la félicité de l'Estat. Les bourgeois de leur costé assistent le' Parlement de tout leur pouuoir , ils gardent Westminster, qui est comme nostre palais , et les aduenués de la ville, où les femmes mesme trauaillent à quelque légères fortifications. Leur zèle ne tient pas seulement au fond du cœur , mais il va pénétrer iusques au fond des bourses : on ne taxe personne, il suffit qu'il y ait vne place publique où chacun porte son argent ou sa vaisselle, où les femmes les plus riches portent leurs joyaux, et les médiocres leurs demiceints et leurs aiguilles de testes ; c'est vne chose que ceux qui ont la moindre habitude auec les Anglois peuuent sçauoir. Il est bien vray qu'on tenoit compte de tout ce qu'on receuoit, et
qu'on enregistroit le nom des personnes , auee promesse du Parlement et de tous les corps de l'Estat , de restituer le tout après les guerres. Les plus aisez acheptoient les reuenus des euesques , qui n'estoient pas encore en la possession du Parlement, et les terres du royaume d'Irlande, quand il seroit réduit sous leur obéissance.
» Ce zèle ne se limite pas à l'enceinte de leurs murailles, ilsleuentune puissante armée d'habitans de Londres pour aller au deuant de leurs ennemis , et présentent bataille à l'armée royale presque toute composée de noblesse. Ils combattent courageusement, et la seule caualerie prend la fuite plustost par la timidité de leurs cheuaux , que de leurs hommes. Cependant l'infanterie soustient iusques à la nuict sans que la victoire se déclare , ny pour vn party ny pour l'autre. Leur ardeur ne s'est point ralentie l'espace de sept à huict ans , ils ont tousiours contribué gayement aux frais de la guerre ; et lorsqu'il a fallu marcher en campagne , ils s'y sont portez comme les soldats les plus aguerris , tesmoin le siège de Glocester , où se fit l'vne des plus belles actions qui ait signalé les troubles d'Angleterre. Le Roy ayant deffait toutes les troupes du Parlement , assiège la ville de Glocester à cinquante lieues de Londres ou enuiron ; le Parlement n'ayant pas les moyens ny le temps de leuer vne armée , propose aux bourgeois de se mettre en campagne , ils y consentent gayement , et sans s'arrester aux larmes de leurs femmes et de leurs enfans, marchent vers Glocester, où ils ne sont pas encore arriuez, que le Roy leur vient au deuant pour les combattre; ils se retirent, le Roy les poursuit, ils marchent de nuict et le iour campent en des lieux aduantageux j enfin le Roy les attaque, il y perd beaucoup de