TOME
l8 HISTOIRE DE LA FRONDE.
toutes matières de leur compétence; le ministre pouvait seul réformer leurs décisions. La création des intendans fut une innovation de la plus haute importance ; elle changeait la forme de l'administration intérieure, portait Tordre, la célérité, Péconomielà où il n'*existait auparavant que confusion, lenteur et gaspillage. Malheureusement ces avantages furent le prix d'une grande iniquité. Les trois mille trésoriers de France et élus qui avaient acheté des droits utiles et honorifiques, et qui comptaient les transmettre à leurs enfans, se plaignirent, avec justice, d'une banqueroute qui les ruinait. Richelieu ne s'en inquiéta guère, et soutint l'institution nouvelle comme la base du gouvernement régulier et central qu'il avait résolu d'établir. Il ne lui suffisait pas cependant, pour accomplir ses desseins, de briser toute résistance dans l'ordre administratif, il fallait aussi que les corps judiciaires devinssent des ressorts dociles sous sa main. Ne trouvant pas dans les Parlemens des instrumens assez soumis , il leur enleva la connaissance des procès politiques et en confia le jugement à des commissaires choisis par lui.
INTRODUCTION. ig
Le comte de Chalais ' fut jugé et condamné dans cette forme *, et cet exemple, donné sur un des premiers seigneurs du royaume , devint depuis la règle commune. Le maréchal de Marillac % traduit quelque temps après devant une commission sembla^ ble , présenta requête au Parlement pour être amené devant lui. Le Parlement se porta généreusement défenseur du droit le plus précieux des citoyens, et rendit un arrêt conforme à la requête de Marillac. Mathieu Mole, alors procureur-général, fut ajourné à comparaître devant le conseil d'Etat ** et interdit de sa charge pour avoir concouru à cet arrêt.
' Henri de Tallejrand , comte de Chalais , né en 1699, second fils de Daniel de Talleyrand , prince de Chalais , et de Françoise de Monlluc , fille de Biaise de Montluc , maréchal de France. — Le frère aîné du comte de Chalais a continué la postérité des anciens comtes souverains de la Marche et du Périgord.
' Maréchal de Marillac (Louis), né en 1672 , fils de Guillaume Marillac , général des Monnaies, et de Geneviève de Boislévêque. Il avait épousé, le 20 décembre 1607, Catherine de Médicis, fille de Cosme de Médicis et de Diane, comtesse de Bardi.
19 août 1626.
** 12 septembre i63i.
î?0 HISTOIRE DE LA FRONDE.
Quelquefois les procédures, même par commissaires, paraissant trop lentes à Richelieu, il condamnait ses ennemis par lettres-patentes, qu^il envoyait aux Parlemens pour y être enregistrées. Le Parlement de Paris refusa d^enregistrer celles qui frappaient le comte de Moret ', les ducs d^Elbeuf , de Bellegarde ' et de Roannais ^ Richelieu irrité exila le président Barillon, les conseillers Scaron , Laine , Gayan , et manda le Parlement au Louvre. Les magistrats traversèrent la ville à pied, la tête découverte en forme d*'amende honorable : introduits en présence du
' Louis de Bourbon, comte de Moret, fils naturel d'Henri IV et de Jacqueline, comtesse de Beuil. Il disparut après le combat de Castelnaudary , où il servait sous le duc de Montmorency. Quelques-uns croient qu'il |î*y fut point tué et qu'il vécut encore quarante ans dans un ermitage sous le nom de frère Jean-Baptiste.
' Roger de Sainl-Lary , duc de Bellegarde , grandécuyer de France , gouverneur de Bourgogne. Marié à Anne de Bueil ; mort sans postérité en i646, âgé de 84 ans.
' Louis de Gouffier, duc de Roannais, né en 1576, mort en 1642, filsdeClaude-Eléonore de Lorraine. Après sa mort , le duché de Roannais passa dans la maison d'Aubusson.
INTRODUCTIOIN . 21
Roi, ils durent se mettre à genoux pour écouter une sévère réprimande ; Louis les menaça « de placer sept ou huit d'entre eux dans » un régiment de mousquetaires pour j ap- » prendre Fobéissance. » La feuille du registre où était inscrit le refus d'enregistrer les lettres-patentes fut lacérée en leur présence. Cependant , de retour au Palais , ils donnèrent arrêt portant « que sans déférer à » une interdiction injuste et arbitraire , le )> président Barillon, les conseillers Scaron, )> Laine et Gayan seraient invités, au nom » de la compagnie , à venir occuper leurs » places accoutumées. » Barillon et ses collègues ne purent obéir : des soldats les avaient enlevés de leur domicile.
Le Parlement se montra si peu intimidé de ces rigueurs, que peu après il s'éleva courageusement contre l'exécution qui avait été faite sur une place de Paris , pendant la nuit , de deux hommes condamnés à mort par jugemens de commissaires. Il ordonna des remontrances de vive voix et par écrit, pour faire entendre à Sa Majesté * « qu'elle avait intérêt à
28 novembre i63i.
M ne pas commeltre son autorité entre le» » mains de gens qui en abusaient et la ren-. » daient odieuse et méprisable; les peuples » ne pouvant comprendre que des actions » justes cherchassent les ténèbres, et que » les supplices faits pour l'exemple dussent » être exécutés en un temps auquel ils n'en
)» pouvaient produire Que la nuit devant
» être un temps de repos et de relâche pour » les plus misérables , aucuns s'étaient imagi- » nés, en la voyant choisir pour une exén cution de justice, que c'était une violence, » et le désir de faire en cachette ce que » publiquement on n'eût osé entreprendre, » et qu'enfin un tel procédé autorisait à » croire que cette exécution n'avait pas été » la punition d\in crime, mais l'exercice d'une » vengeance particulière. »
Le Parlement manda en outre le sieur Laffemas ', un des plus vils et des plus barbares séides employés par Richelieu dans ses assassinats juridiques ; lui signifia « défense » d'çxercer aucune poursuite en vertu de
' Laffemas, maître des enquêtes, intendant de Bourgogne; on l'appelait le bourreau du Cardinal.
» commission, à peine de tous dépens, dom- )) mages et intérêts, et d^être pris à partie en » son propre et privé nom. »
Le Cardinal ne tint compte de ces remontrances : le sieur Laffemas continua à prêter son ministère aux plus détestables pratiques. Les jugemens par commissaires , les exécutions secrètes ne furent point interrompus ; mais de généreuses remontrances , toujours inutiles et toujours renouvelées , méritèrent aux magistrats le titre de défenseurs et souvent de martyrs des libertés publiques. Il semble cependant , tant était grande l'indignation qu'inspirait la nouvelle tyrannie , que les magistrats les plus austères se rappelant, après de longues années, les actes de cette époque , se reprochaient de n'y avoir pas opposé une résistance assez énergique. Orner Talon , avocat -général au Parlement de Paris, et, suivant l'expression d'un auteur contemporain , le plus beau sens commun de son tem.ps ', s'en accuse en ces termes : « J'ai » eu le malheur qu'en entrant dans le par- » quet j'ai trouvé les maximes de courage
! Lettres de Guy Patin.
)» endormies; mes collègues, hommes illus- )i très , commençaient à rabattre quelque chose » de leur ancienne sévérité, à quoi j^ai beau- » coup perdu , parce que j^avais alors besoin » de bons maîtres pour m''instruire dans les )» maximes d\me condition qui m'^était nou- » velle, ne m^étant jamais, avant ce jour, » appliqué à aucune connaissance des affaires » publiques. »
On ne pouvait cependant se passer entièrement du Parlement ; Tautorité de cette compagnie devenait chaque jour plus grande dans le public , et c^était surtout aux actes les plus odieux de l'administration quHl eût été nécessaire de donner quelque crédit par un concours respecté. Richelieu ayant résolu de faire condamner à mort le duc de La Valette ',beau-
' Bernard de Nogaret , duc d'Epernon et de La Valette , né en 1692, fils de Jean - Louis de Nogaret, duc d'Epernon, et de Marguerite de Foix, comtesse de Caudale. Il épousa : i"en i622,Gabrielle-Angélique, légitimée de France, fille naturelle du roi Henri IV et d'Henriette de Balzac , marquise de Verneuil ; a* en 1634, Marie de Cambont , duchesse de Coislin. Il eut de son premier mariage, Louis-Charles Gaston de Nogaret, duc de Candale, mort à Lyon en 1608 , sans alliance.
frère du Roi , forma une commission composée de ducs et pairs , de conseillers d'Etat , et y adjoignit les présidons à mortier et le sieur Pinon ', conseiller doyen du Parlement. Louis XIII , oubliant et les droits du sang et la dignité de la couronne , se chargea de présider ce monstrueux procès et dMntimider ceux qui voudraient réclamer l'observation des formes protectrices de la justice.
Les membres du Parlement mandés à Saint- Germain * , y ayant appris du Roi lui-même le sujet de l'assemblée, le premier président " déclara qu'il ne pouvait énoncer d'avis qu'au Palais, et supplia Sa Majesté d'y renvoyer l'affaire pour qu'on procédât contre l'accusé d'après les règles de la jurisprudence et les lois de la monarchie : « Je ne » le veux pas, » répondit le Roi instruit par son ministre ; « vous faites toujours les diffi- » ciles , il semble que vous vouliez me tenir
' Jacques Pinon , mort en i64i , dans un âge trèsavancé. Il cultiva la poésie avec succès, et a laissé des vers latins estimés.
' Nicolas le Jay, premier président en i63o. — Mort eu i64o.
* 3 février iGSg.
») en tutelle, mais je suis le maître et sau- » rai me faire obéir ; c^est une erreur gros- » sière de s'*imaginer que je n''ai pas le pou- » voir de faire juger qui bon me semble, où » il me plaît. » Le rapport de la procédure fut fait par des conseillers d'État, puis le Roi demanda lui-même Tavis des juges en commençant par le conseiller Pinon, doyen de la grand'chambre : « Sire , dit le vieux magis- » trat, il y a cinquante ans que je suis dans » le Parlement, je n'*ai point vu d'affaires de » cette qualité : M. le duc de La Valette a eu » l'honneur d'épouser la sœur naturelle de » Votre Majesté, il est, outre cela, pair de )» France, je vous supplie de le renvoyer au » Parlement. — Opinez , interrompit le Roi. )• — Je suis d'avis, ajouta le magistrat, que )» M. le duc de La Valette soit renvoyé au » Parlement pour y être jugé. — Je ne le veux • pas, reprit le Roi, ce n'est pas là opiner. — » Sire, répondit le vieillard, an renvoi est un » avis légitime. — Opinez au fond, repartit » le Roi d'un air menaçant , sinon je sais ce M que je dois faire. >• Pinon perdit enfin courage et obéit à l'ordre exprès du monarque.
Les présidens de Novion ' et de Bellièvre ' poussèrent plus loin la constance. Ce dernier, pressé par le monarque , osa répondre « que c'était une chose étrange de voir un » Roi donner son suffrage au procès criminel » d'un de ses sujets ; que jusqu'alors les Rois » s'étaient réservé les grâces et renvoyaient » la condamnation des coupables à leurs of- >' ficiers. Votre Majesté , Sire , ajouta-t-il , » pourrait-elle soutenir la vue d'un gentil- » homme sur la sellette , qui ne sortirait de » votre présence que pour aller mourir sur » l'échafaud? Cela est incompatible avec la » majesté royale. — Opinez sur le fond , dit » encore le Roi. — Sire , reprit le président » de Bellièvre , je ne puis être d'un autre » avis. » Le chancelier voulant ajouter quelques instances :« Monsieur, répondit Bellièvre, » si vous prétendez me donner ici des ins-
' André Potier, président de Novion , mort en i645. Son fils Nicolas Potier eut après lui sa charge de président à mortier.
' Nicolas de Pomponne , président de Bellièvre , né en 1606, mort sans postérité en 1657; il fut premier président après Mathieu Mole et a fondé l'hôpital-général de Paris.
» tructions , vous y perdrez votre temps ; je » persiste dans mon sentiment. » Le Roi opina à la peine de mort.
Le duc de La Valette fut condamné et Tarrêt remis à Mathieu Mole , procureur-général , pour faire exécuta le contumace en eftigie. Mole refusa de prostituer son ministère : on trouva difficilement un magistrat inférieur qui voulût sY résoudre.
Deux ans plus tard *, une commission semblable fut encore chargée de juger le duc de Vendôme , fils de Henri IV et de Gabrielle d^Estrées.Le Roi poursuivit son propre frère comme il avait poursuivi son beau-frère; il insista aussi vivement pour le faire con-r damner à mort ; mais le jugement ne fut pas prononcé , Richelieu étant intervenu avec une générosité feinte en faveur de Taccusé, qui s'était réfugié en Angleterre. Ce fut après de tels actes que le fils du bon Henri-ie-Grand reçut de ses contemporains le nom de Louisle-Juste.
Si le cardinal de Richelieu montra peu de respect pour la juridiction du Parlement ,
* 17 mai i64i>
INTRODUCTION. 2g
on peut croire quMl ne respecta pas davantage les droits que prétendaient les magistrats en matière politique. Chaque refus de vérifier les édits portant création d^impôt, provoqua Pexil , Temprisonnement de quelques officiers. Le Parlement , sans s^effrayer, donnait arrêt pour défendre le recouvrement des impôts non vérifiés. Le Roi tenait alors un lit de justice , faisait en sa présence lacérer les feuilles du registre où étaient écrits les arrêts, et insérer à la place les édits qu'il apportait.
Pour punir la résistance des magistrats, et aussi comme ressource de finance, Richelieu créa quinze nouveaux offices de conseillers au Parlement de Paris. La compagnie refusa de reconnaître les titulaires. Vainement le Roi vint en personne les installer sur leurs sièges; la puissance de Tesprit decorps était si grande, que jamais les présidens qui distribuaient les procès à juger , ne donnèrent de rapports à faire aux conseillers intrus, et ne consentirent à délibérer avec eux.
Une opposition si obstinée ne lassait pas la persévérance du Cardinal; mais le crédit des Parlemeng en devenait plus populaire. Leurs remontrances en faveur des libertés les signa-
3o HISTOIRE DE LA FRONDE.
laient au respect et à la confiance publique, elles peuples, sans contester les titres de leurs protecteurs, s'autorisaient volontiers de leurs remontrances pour ne pas payer les impôts non vérifiés.
Cette disposition générale éclata quelquefois avec de grands désordres : le Parlement et la Cour des aides de Rouen ayant refusé de vérifier certains édits , et fait afficher dans tous les marchés, aux portes des villes et des églises, un arrêt portant défense à toute personne, sous quelque prétexte que ce fût , de faire aucune levée sans lettres-patentes dûment enregistrées, une révolte éclata dans la Basse-Normandie. Les rebelles prirent le nom de Nuds-Pieds , et publièrent une espèce de manifeste en ces termes :
* « De par le général des Nuds-Pieds, il » est commandé aux paroissiens et habitans de » quelque qualité et condition qu'ils soient , » de se fournir d'armes, de munitions de » guerre , pour le service du Roi et le main- » tien de son État, pour, au premier com- » mandement et avertissement, se rendre en
' 4 août 1639.
INTRODUCTION. 3t
» bon ordre et équipage au lieu qui leur sera )) ordonné, pour la défense et franchise de j» la patrie, opprimée par des partisans et )) gabeleurs. »
Au jour fixé , toute la province prit les armes. Dans la ville de Rouen , les bureaux de recette furent pillés; les collecteurs d'impôts massacrés. Le Parlement se mettait peu en peine de protéger des gens qui avaient continué des recettes au mépris de ses ordres. Il fallut envoyer des troupes. Le général Gassion ' , avec une armée de cinq mille hommes, parvint difficilement à rétablir la tranquillité. Plusieurs chefs de la révolte furent exécutés ; le Parlement et la Cour des aides interdits; les magistrats exilés de la province. L'année suivante le Parlement fut rétabli, mais^^zV semestre : c'était la punition la plus sensible qui pût être infligée à une compagnie de justice \
Le cardinal de Richelieu ayant suffisamment
' Jean de Gassion d'une ancienne maison de Béarn , né en 1609, maréchal de France en i643, tué au siège de Lens en i646.
' Voir le chapitre VIII.
établi, par tous les actes de son administration, qu'ail ne reconnaissait aux compagnies aucun droit d'aucune nature indépendant de la volonté du Roi, voulut, en prévoyance de Tavenir, réunir en corps de doctrine ses principes de gouvernement, et leur donner une sanction solennelle. Il fit dresser des lettrespatentes, en forme dV^dit, pour régler Tordre qui devrait être dorénavant gardé dans le Parlement pour les affaires publiques. Ces mêmes lettres portaient suppression des offices de plusieurs conseillers notés pour leur résistance dans les dernières attaires. On menaça de traitemens plus rigoureux encore ceux qui oseraient imiter leur conduite. Un lit de justice fut annoncé au Parlement pour Tenregistrement de ces lettres.
* Le Roi, suivi du petit nombre de princes et de seigneurs que la persécution n''avait pas frappés, se rendit au Palais. Après les harangues d'usage, il fut donné lecture des lettres-patentes. Le préambule déployait les plus pompeuses maximes du pouvoir absolu. « Les i> monarchies, y était-il dit, étant fondées
• 3 février i64i-
» sur le pouvoir d'un seul , cet ordre est » comme Tame qui les anime , et il leur ins- » pire autant de force et de vigueur qu'il » a de perfection. Mais comme rautorité » absolue porte les Etats au plus haut point » de leur gloire, aussi lorsqu'elle se trouve )» affaiblie, on les voit en peu de temps déchoir » de leur dignité.
» A l'entrée de notre règne, notre Cour 1' du Parlement, quoique portée de bonnes » intentions, avait donné à l'autorité royale » de dangereuses atteintes. Nous avons rendu » à l'État la force et la majesté qu'il doit » avoir, en ne souffrant plus qu'on mît la » main au sceptre du souverain et que l'on » partageât sa puissance. Mais parce qu'il » ne suffit pas d'avoir élevé l'Etat à un si » haut degré de gloire, si nous ne l'affermis- » sons en la personne de nos successeurs, nous )» avons résolu d'apporter un règlement gé- » néral à toutes les parties de l'administra- » tion; et d'abord nous ferons connaître à » nos Parlemens l'usage légitime du pouvoir » que nous leur avons conféré , afin qu'une » chose établie pour le bien des peuples, ne » produise pas des effets contraires , comme il