‹ Histoire de la FrondeChapitre 9 sur 155 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

» royale était devenue le souverain tribunal » de la vie et des biens des hommes '. » Pour triompher des résistances que les traditions, les mœurs et les intérêts opposèrent à cette révolution , il fallut multiplier les coups d'Etat ; les coups d'Etat amenèrent les révoltes.

Ces actes, ainsi que Fa judicieusement remarqué un des hommes les plus éclairés de notre époque , sont de même nature , et doivent être jugés par les mêmes principes. En effet, que le souverain attaque ses sujets, ou que les sujets attaquent leur souverain à main armée, c'est toujours l'empire de la force substitué à l'empire de la loi, et, dans un cas comme dans l'autre , de grands désordres vengeront les droits méconnus.

Je ne voudrais pas soutenir cependant que les coups d'État et les révoltes soient toujours et nécessairement condamnables. Cette doctrine serait consolante, elle fournirait dans la pratique une règle de conduite toujours sûre, et au prix d'une résignation paresseuse elle offrirait la satisfaction du devoir accompli; mais les choses de la terre n'ont point été ainsi or-

< Idémoires de La Rochefoucault.

données ; Dieu , qui a accordé à Thomme la raison et une volonté libre, n'a pas permis, qu'abdiquant ces dons glorieux et redoutables, il pût jamais s'en reposer sur des formules générales du soin de régler ses actions. Partout, dans la vie privée comme dans la vie publique , pour les peuples et les gouvernemens comme pour les individus, à côté du principe qui donne la règle, se rencontre l'exception qui la modifie. Le grand travail de l'intelligence consiste précisément à reconnaître quand il faut résister ou se soumettre. En politique comme en morale enfin , les bommes qui savent tout souflrir deviennent vsouvent aussi coupables que ceux qui savent tout oser.

Je ne veux donc ni condamner ni absoudre le cardinal de Ricbelieu pour avoir fait une révolution. Je n'ai pas d'ailleurs entrepris d'écrire son histoire; mais on ne pourrait comprendre les troubles de la Fronde sans quelques notions préliminaires sur l'état où les règnes précédens avaient laissé l'ordre so- <îial en France, et sur les formes d'administration en vigueur au temps de Louis XIIL

L^ancienne constitution de la monarchie

n''existait plus; peut-être serait-il plus exact de dire que jamais il n^avait existé de constitution en France, car jamais Tordre public n'y avait été établi sur des bases fixes et équitables; jamais des garanties n''avaient été assurées aux droits de tous. Au temps de la féodalité, un esclavage plus ou moins mitigé, était la condition générale du peuple. Si cependant on veut considérer la noblesse comme formant à elle seule la nation tout entière, on reconnaîtra dans son organisation hiérarchique, telle que la donnait le régime féodal, les conditions d'une indépendance généreuse et les garanties que comportait la barbarie des temps. Les devoirs du seigneur et du vassal étaient bien définis et réciproques. Nul n'était tenu à souffrir l'injustice; il pouvait toujours en appeler à son épée; il succombait s'il était le plus faible, mais le droit légal ne lui manquait pas ^ l'opinion ne flétrissait pas les résistances du nom de révoltes , et les rapports des nobles entre eux, autant que l'esprit généreux de la chevalerie, promettaient des défenseurs à la cause des faibles.

Un simple gentilhomme opprimé par son seigneur immédiat , tournait naturellement

ÎNTKODUCTION. 5

les yeux vers le seigneur de son seigneur; Fintérêt de celui-ci, non moins que son devoir , le disposait à intervenir dans la querelle , et lui recommandait la défense de Topprimé. Depuis les derniers rangs de l'échelle féodale jusqu'au Roi placé au sommet , chacun était ainsi intéressé à ménager ses inférieurs. Le baron lésé par le comte pouvait se plaindre au duc ; et celui-ci n'était assez, fort pour résister au Roi que si le lien d'un intérêt réciproque lui assurait le concours loyal de tous ses vassaux '.

Sans doute un tel gouvernement était mauvais pour la tranquillité publique , pour l'agriculture, l'industrie, pour les arts, enfans de la paix; il était surtout intolérable pour la masse du peuple, qui, n'ayant pas de place dans ce système, se trouvait pour ainsi dire hors la loi. Mais à considérer seulement ceux qui étaient placés sur un des degrés de l'échelle féodale , il faut convenir que cet ordre de choses faisait

' Nous ne prétendons pas dans ce paragraphe à une exactitude rigoureuse de langage. La hiérarchie féodale ne suivait pas toujours les titres de duc , comte et baron. Trop souvent aussi , dans le fait , la plus déplorable anarchie confondait tous les droits.

fi HISTOIRE DE LA FRONDE.

un appel généreux au courage et à l'indépendance. Chaque chevalier s'aj^puyait avec confiance sur son droit et sur son épée. L'habitude de Tobéissance passive n'avait pas brisé le caractère individuel des anciens preux, et, à tout prendre , le noble du treizième siècle n'avait guère plus souvent à subir l'injustice qu'un citoyen des Etats civilisés des temps modernes.

Le système féodal ne présenta plus aucune de ces garanties , lorsque , par des usurpations successives, ou par la marche naturelle des affaires, les grands fiefs , puis les arrière-fiefs furent réunis à la couronne; le Roi se trouvant alors en contact , d'abord avec ses arrière-vassaux , puis avec les simples gentilshommes , chacun en changeant de position changeait aussi d'intérêt. Les seigneurs, qui jadis devaient attendre protection du Roi contre les ducs et les comtes, n'avaient plus à qui s'adresser lorsque le duc , le comte et le Roi furent une même personne, et dès-lors il n'exista plus de garantie légale pour les privilèges aristocratiques qui se décoraient du nom de liberté publique.

Les traditions de la chevalerie survécurent

IINTRODÙCTION. 7

cependant à son existence , et les mœurs conservèrent Tesprit d^indépendance chassé des institutions. Le gentilhomme ne concevait pas que Pépée de ses pères lui eût été laissée comme ornement de cour; et parce que les cas dans lesquels la résistance serait permise, nWaient pas été prévus, parce que le mode suivant lequel elle serait exercée n'avait pas été réglé, chacun comprenait les libertés publiques , comme le droit de résister toutes les fois quMl ne lui convenait pas d'obéir.

De telles prétentions entretenaient dans VÉlat une véritable anarchie, et la noblesse se montrant toujours incommode pour les Rois , oppressive pour les peuples, on conçoit que la politique des Rois fut toujours de l'attaquer et que l'intérêt des peuples ne fut jamais de la défendre. Aussi l'histoire du gouvernement en France , depuis l'avènement au trône de la troisième race , n'est-elle que l'histoire des conquêtes successives faites par l'autorité royale sur l'aristocratie. Nos Rois, bons ou méchans, Louis XI et Henri IV*, l'ont attaquée par des moyens divers avec un zèle égal. Mais les nobles avaient été si puîssans, qu'a-

près avoir beaucoup perdu, ils restaient en-* eore redoutables.

Aux vassaux possesseurs de grands fiefs à titre béréditaire, succédèrent des seigneurs ricbes et illustres qui, presses autour du monarque, prétendaient guider ses conseils et contraindre sa politique. Le droit de prendre part aux affaires d'Etat était réclame pour la haute noblesse comme essentiel à la monar-* chie. Un gentilhomme de ce temps , qui nous a laissé des Mémoires, accuse le cardinal de Richelieu d^un abus monstrueux d'autorité parce qu'il n avait déclaré la guerre à la mai- » son d'Autriche sans consulter les grands du » royaume qui devaient être appelés dans une » délibération de cette nature, suivant ce qui » s'était toujours pratiqué '.

Les princes et les grands qui ne résidaient pas à la cour , retranchés dans leurs gouvernemens , oubliaient bientôt qu'ils y exerçaient une autorité déléguée, et, se voyant à la place des anciens feudataires , ils prétendaient aux mêmes droits. La seule ressource de l'autorité royale fût alors de distraire du gouver-

' Mémoires au comte de Montrcsor.

tiement des provinces celui des places fortes situées dans les mêmes provinces, et d*'opposer les uns aux autres des seigneurs ennemis , qui , préoccupés de leurs querelles, ne pussent s^ allier entre eux; mais cette combinaison organisait le plus souvent la guerre civile et obligeait le Roi à faire marcher des troupes pour rétablir l'ordre. C'était en vain que les provisions des gouverneurs leur défendaient de faire, sans autorisation, des levées d'hommes et d'argent , ils ne tenaient compte de ces défenses que le Roi n'avait aucun moyen de faire respecter, et les peuples ne distinguaient pas les ordres que le gouverneur donnait en son nom , de ceux qu'il donnait au nom du Roi.

La liste des gouverneurs que le cardinal de Richelieu trouva en possession des provinces, fera comprendre qu'il ne pouvait compter sur eux comme sur des agens fort dociles de son administration.

Gouverneurs^ MM.

Isle-de-France. Leduc deMontbazon.

Orléanais. Le comte de Saint-Pol-

10 HliiTOIRE OP. LA FRONDE.

Berry. Le prince de Condé.

Bretagne. Le duc de Vendôme.

Normandie. Le duc de Longueville.

Picardie. Le duc de Luynes.

Champagne. Le duc de Nevers.

Metz, Toul et Verdun. Le duc de La Valette.

Bourgogne. Le duc de Bellegarde.

Auvergne. Le duc de Chevreuse.

Le Maine. Le prince de Guemené.

Anjou. La reine Douairière.

Dauphiné. Le comte de Soissons.

Provence. Le duc de Guise.

Languedoc. Le duc de Montmorency.

Guyenne. Le duc de Mayenne.

Limousin, Saintonge ,

et Angoumois. Le duc d^Épernon.

Poitou. Le duc de Rohan.

Béarn. Le duc de La Force.

11 existait cependant une différence essentielle entre les anciens feudataires et les grands seigneurs du dix-septième siècle. Ceux-ci ne possédaient plus dans FEtat que la puissance militaire , Fautorité civile était passée en d\iutres mains. Mais ce changement n\ivait pas eu

ÏNTRODUctlON. H

pour effet d'affranchir les monarques de toute entrave; la magistrature, sorte de féodalité civile , s'était élevée en regard de la chevalerie , et ne se montrait pas moins redoutable au pouvoir absolu.

Quand les Valois eurent créé les offices de judicature et de finance, ils les vendirent aux bourgeois, comme leurs prédécesseurs avaient inféodé aux gentilshommes des terres et des châteaux. Les légistes et les commerçans * recherchèrent les charges honorables et lucratives, auxquelles était attribué le droit de rendre la justice et de percevoir les impôts. Ils consentirent à les payer à haut prix. Nos Rois , séduits par la facilité de se procurer de l'argent à la satisfaction de ceux même qui le fournissaient , multiplièrent étrangement les offices. Ils en créèrent par milliers d'inutiles et bizarres, âous Henri IV, le chancelier Paulet les rendit héréditaires ^ Sous Louis XIII, on en comptait en France quarante mille.

* Dans plusieurs provinces , les nobles d'ancienne chevalerie entrèrent dans les compagnies souveraines,

' La transmission des offices par vente ou par héritage supposait l'agrément du Roi. Mais cette nécessité, quel-

Toutes les parties de l'administration devinrent ainsi le patrimoine de familles privilégiées ayant acheté le droit d"'exploiter la société pour leur compte, et Tordre social se hérissa d'une multitude de droits privés dans lesquels Tesprit d'indépendance se retranchait comme dans autant de citadelles. L'idée simple que les emplois publics doivent être conférés et exercés en vue du bien général , fut entièrement mise en oubli; créés dans l'intérêt du lloi, qui les vendait le plus cher qu'il pouvait, ils étaient ensuite exercés dans l'intérêt des familles propriétaires qui voulaient à bon droit retrouver l'intérêt de leur argent.

Ce système amena des conséquences politiques que nul n'avait prévues sans doute. Les quarante mille familles investies d'ofliccs de judicature et de finance, possédant en outre la meilleure partie des richesses mo^biliaires acquises par le commerce et l'industrie , étaient unies entre elles par un lien beaucoup plus fort que celui des anciens barons ; car la noblesse française représenta toujours une

quelois contestée en droit , était en l'ait une simple formalité.

INTRODUCTION. l3

agrégation de petits souverains, plutôt qu'une corporation aristocratique. La magistrature au contraire forma une association très-compacte; sa hiérarchie bien ordonnée s'élevait depuis le contrôleur du port pour la vente de la marée, jusqu'à l'olBcier des Cours souveraines. Le Parlement de Paris formait le couronnement de l'édifice, et là se rencontraient de grandes existences, d'immenses fortunes, des noms populaires et déjà illustrés.

Une compagnie fopmée de tels élémens , et appuyée sur une clientelle si puissante , ne pouvait rester étrangère au gouvernemenl. Plusieurs fois , dans les temps de troubles , elle rendit des services à la monarchie. Les Rois s'en servirent utilement pour résister aux grands de l'Etat ; et ils ne pouvaient lui confier un soin auquel la magistrature s'employât plus volontiers. Enfin, le Parlement de Paris, acquérant chaque jour davantage le sentiment de son importance , se croyait le droit de parler au Roi en ces termes :

« Votre Parlement de Paris , Sire , né avec » l'État , tient la place du conseil des princes )> et barons qui , de toute ancienneté, était près » delà personne des Rois; pour marque de

l4 HISTOIRE Dh; LA FRONDE.

» ce, les princes et pairs du royaume y ont n toujours séance et voix délibéralive. Les u lois, ordonnances et édits, créations d^of- » fiées, traités de paix, et autres plus iinpori»> tantes affaires du royaume, lui sont envoyés » pour en délibérer, en examiner le mérite et » y apporter en toute liberté les modilica- » lions raisonnables '. »

A la vérité, ces prétentions n'avaient jamais ■'jtveçu une sanction libre et précise; mais elles s'appuyaient sur des précédens tels qu'il est toujours facile d'en trouver dans une histoire aussi confuse que celle de la monarchie fran" çaise, et elles recevaient quelque autorité de la constante pratique de nos Rois, d'envoyer au Parlement , pour y être enregistrées, toutes ordonnances et déclarations en matière de finance et de législation ».

' Remontrances du 16 mars iGir>.

• Le Parlement de Paris se composait alors de deux cents magistrats; huit présidens à mortier, chefs de la compagnie , siégeaient dans la grand'chambrc composée de trente conseillers qui y parvenaient par rang d'ancienne);é; cinq chambres des enquêtes et deux des requêtes avaient des attributions diverses quant aux matières judiciaires. Dans les affaires publiques le Parlement procédait toutes les chambres assemblées.

INTRODUCTION. l5

La Chambre des comptes , qui venait après le Parlement dans la hiérarchie de la magistrature, n'élevait pas de moins magnifiques prétentions. Instituée pour vérifier la comptabilité des recettes et dépenses publiques, elle en déduisait le droit « de poursuivre et » de juger comme concussionnaires les au- » teurs de toute perception illégale; et si les » dépenses, bien que consenties par le Roi, i> ne paraissaient pas à la compagnie avoir » été faites pour causes nécessaires , elle j) croyait de son devoir de poursuivre les » comptables , les parties prenantes , et » même en certains cas les ordonnateurs *. )>

Dans chaque province , il y avait des Parlemens, des Chambres des comptes et autres compagnies souveraines sur le modèle de celles de Paris ; venaient ensuite les magistratures inférieures , les trésoriers de France et les élus chargés de Tassiette et de la perception des impôts, de la réparation des routes et établissemens publics , du logement et de Feutre tien des gens de guerre , etc. Ces admi-

* Remontrances de la Chambre des comptes , octobre i648.

l6 HISTOIRE DE LA FRONDE.

nistraleurs, au nombre de plus de trois mille, étaient aussi héréditaires, inamovibles; ils rendaient, dans les matières de leur compétence , les jugemens dont Tappel se portait aux Parlemens. Enfin , après les trésoriers de France et les élus , venaient , par milliers , de petits officiers qui gênaient le commerce et l'industrie dans tous leurs développemens , entravaient à chaque pas la marche de l'autorité , et prétendaient léguer à leurs descendans ces tristes privilèges.

On décorait du nom de constitution de la monarchie et de libertés publiques, l'assemblage incohérent de toutes ces prétentions. C'était à travers le dédale des résistances qu'opposaient l'orgueil aristocratique , l'esprit contentieux de la magistrature, la complication des formes et la multitude des officiers , que l'autorité royale devait se frayer un chemin. Il faut bien reconnaître que le respect des droits acquis à cette époque eût laissé les descendans de Henri IV dans une condition pire que celle des successeurs de Hugues Capet, puisque ceux-ci, au moins , étaient maîtres absolus dans leurs domaines.

Dans son dessein de changer la constitution

INTRODUCTION. ij

de rÉtat , Richelieu conçut d"'abord la nécessité de séparer les matières judiciaires de celles qui touchent à Fadministration proprement dite ; la confusion qui existait entre ces choses si distinctes de leur nature et l'attribution des unes et des autres aux mêmes autorités, était une des causes du désordre et delà faiblesse du gouvernement. Chacun peut concevoir en effet pourquoi il est bon et utile que le magistrat investi du droit de rendre la justice, soit inamovible et indépendant; mais lorsque Fagent chargé de maintenir la police, de faire réparer les routes et rentrer les impôts , prétendait aux mêmes privilèges , l'administration n'avait plus aucun moyen de se faire obéir et d'assurer le service public. Pour remédier à cet abus, Richelieu établit dans chaque province des intendans de justice, police et finance, et leur donna les attributions des trésoriers de France et des élus. Les intendans étaient commissaires et non pas officiers , c'est-à-dire que n'ayant point acquis leurs charges, ils pouvaient en être privés à la volonté du ministre qui les avait nommés. Ils n'étaient astreints à aucune forme de justice , et prononçaient d'une manière sommaire sur

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