TOME I
34 HISTOIRE DR LA FRONDlî.
» arriverait, si les officiers voulaient entrej) prendre sur le gouvernement de rÉtat qui » n'appartient qu'aux princes.
» A ces causes, de Pavis de notre conseil et )» de notre certaine science , pleine puissance » et autorité royale , nous avons dit et déclaré » que notredite Cour du Parlement et toutes » nos autres Cours n'ont été établies que pour >» rendre la justice ; nous leur faisons à l'ave- » nir très-expresse inhibition et défense de >) prendre connaissance d'aucune des affaires » qui peuvent concerner l'Etat, administration » et gouvernement d'icelui, que nous réser- » vons à notre personne seule et celles de nos » successeurs rois. Nous déclarons dès à pré- » sent toutes délibérations et arrêts qui pour^ » raient être faits contre l'ordre de la pré- )» sente déclaration nuls et de nul effet , vou- » Ions qu'il soit procédé contre ceux qui se » trouveraienten pareille délibération, comme )) désobéissant à nos commandemens et enj» treprenant sur notre autorité.
» Voulons et entendons que les édits con- )> cernant le gouvernement et l'administration » de l'État , soient publiés et enregistrés par 1) nosdits officiers , sans en prendre connais-
»» sance , ni faire aucune délibération sur iceux.
» Pour les édits et déclarations qui regar- » deront les finances, voulons et entendons que » nosdits officiers, s'ils y trouvent quelques » difficultés , se retirent par-devers nous , afin )» que nous y pourvoyions ainsi que nous le » jugerons à propos, sans qu'ils puissent y ap- » porter aucune modification , ni user de ces » mots, ne de^fons ni ne pouifons y qui sont » injurieux à Fautorité du prince; et en cas » qu'après avoir entendu les remontrances, » nous jugions que les édits doivent être véri- » fiés , voulons et entendons qu'il soit procédé » à l'enregistrement et vérification toute af- » faire cessante.
» Et afin de faire connaître à tous que la » création , la substitution et la suppression » des charges est un effet de notre puissance, » nous avons de notre certaine science et au- )> torité royale, dès à présent éteint et sup- » primé les charges dont sont pourvus les » sieurs de Barillon ' , Paul Scaron ' , Laine ,
' Jean-Jacques Barillon, mort prisonnier au château de Pignerol en i645. Il avait épousé Bonne de Fayet, et fut père de M. de Barillon , ambassadeur en Angleterre.
^ Paul Scaron reçu conseiller en 1698, mort en exil.
» Ridaut , Sevin et Sallot , afin que Texeniple M de la peine encourue en leur personne, re- » tienne les autres en leur devoir. »
La déclaration fut enregistrée ; les plus hardis ne proposèrent de remontrances qu'en faveur de leurs confrères. Le Parlement, vaincu, plia sous le joug , et le despotisme fut proclamé dans un pays où la liberté avait toujours été mal comprise, mais où la servitude n*'avait jamais été reconnue.
Ce n''est pas que les principes et les dispositions de ces lettres-patentes fussent chose nouvelle en France; on pouvait citer à leur appui plusieurs monumens de notre histoire, parce qu^on voit souvent en vigueur dans notre histoire les pratiques les plus opposées, les maximes les plus contradictoires; mais cette confusion même, féconde en troubles et en désordres, avait empêché de sV.tablir le despotisme qui vit de règle et d'unité. Richelieu au contraire porta Tordre et un même esprit dans Pensemble du gouvernement , et ce fut le grand ca-
II était frère de Pierre Scaron , évêque et prince de Grenoble, et eut pour fils le fameux poëte burlesque, premier mari de madame de Maintenon.
ractère de la révolution qu^il accomplit. Au mojen desintendans, toutes les parties du service public s^ arrangeaient réoulièrement sous la main du ministre, et sa volonté atteignait rapidement jusqu^aux extrémités de la France. ParTétablissement des commissions judiciaires, la vie et les biens de tous restaient soumis à ses vengeances. En retirant enfin tout pouvoir politique aux compagnies souveraines , il ne devait plus rencontrer aucun obstacle, car à cette époque il avait aussi brisé les résistances féodales et éteint dans le sang (il Fespérait au moins) Tesprit de révolte des princes et de la noblesse du royaume.
L'ancienne politique des rois de France . opposant la magistrature à la noblesse , avait balancé Tun par Pautre ces deux pouvoirs redoutables qu'une jalousie réciproque empêchait de s'unir contre l'autorité royale. Aux derniers états-généraux (i6i4), on avait encore entendu le marquis de Roncherolles ', président de la noblesse, se plaindre dans sa ha-
' Pierre de Roncherolles, baron du Pont-Saint-Plerre, premier baron de Normandie , conseiller d'honneur né du parlement de Rouen , mort en 1627. 11 eut pour femme Marie de Nicolaï.
rangue au Roi « du préjudice que les nobles » recevaient de ceux de Tordre inférieur, sous » prétexte de quelques charges. Qu'ils appren- » nent, continuait le fier gentilhomme , la dif- » férence qu'il y a d'eux à nous, qu'ils la » voient et qu'ils s'en souviennent. »
Richelieu dédaigna de chercher des auxiliaires parmi ses ennemis; il les attaqua de front et à la fois, employant tour à tour des armes diverses et choisies pour la nature du combat. Dans sa lutte contre les magistrats, il sut user de tempéramens habiles, opposer des ordonnances à des arrêts , combiner des formes régulières de gouvernement. A l'égard de la noblesse, il procéda sans discussion et par des voies plus péremptoires , parce qu'il s'agissait de changer des mœurs et des habitudes plutôt que de fixer des droits.
Ce qui restait du régime féodal se réduisait à deux points principaux. Les gentilshommes voulaient vivre dans leurs châteaux sous la garde de leur épée, sans s'inquiéter du frein des lois. Les princes et les grands voulaient dominer au conseil, et se partager les gouvernemens des provinces. Richelieu ordonna aux intendans de sévir contre les gentilshommes
INTRODUCTION. 3ç)
qui troubleraient Tordre dans les provinces; il chassa du conseil et des hauts emplois les princes et les grands qui prétendirent à Tindépendance. Il ne restait, en 1642, que quatre des gouverneurs dont nous avons ci-dessus donné la liste '.
La noblesse privée de toute influence dans les affaires, chassée des emplois, contrariée dans ses habitudes , ne discuta point la légitimité de cette réforme ; elle courut aux armes, forma des partis dans Tintérieur, des alliances acvec Tétranger. Ces actes furent punis avec une impitoyable sévérité; mais la rigueur produisit plus de ressentiment que de crainte , et de nouvelles révoltes favorisèrent le plan de Richelieu en Fautorisant à punir et à dépouiller encore. L'exil, les condamnations à mort éclaircirent de jour en jour davantage les hauts rangs de la société, et frappèrent sans ménagement jusque dans la famille du monarque.
La reine Marie de Médicis, première protectrice de Richelieu , chassée de la cour , puis de la France, mourut à Cologne dans la misère.
Gaston , duc d^Orléans , frère du Roi , entré
*■ Voir la page 9.
dans toutes les conspirations formées contre Richelieu, avait toujours échappé au chàtimenl en livrant ses complices. A peu, près sûr de sauver encore sa vie à pareil prix, il était prêt à conspirer de nouveau.
Le comte de Moret, frère naturel du Roi, condamné à mort par lettres-patentes, tué plus tard au combat de Castelnaudary, nWait pas laissé de postérité.
Le due de Vendôme , frère naturel du Roi , après Podieux procès dont nous avons patlé, •s''était sauvé en Angleterre. Ses deux fils , les ducs de Mercœur et de Beaufort , bannis de la cour, vivaient dans leur apanage, sous le poids d^une surveillance inquiète.
Le duc de La Valette, beau-frère du Roi, avait aussi trouvé un asile en Angleterre. Le duc d^Epernon, son père, achevait ses jours dans Texil au château de Loches.
Le prince de Condé, premier prince du sang, avait acheté la faveur du monarque par Tunion de son fils, le duc d'Enghien, avec Clémence de Maillé , nièce de Richelieu. Louis de Bourbon, comte de Soissons, n'ayant pas témoigné le même empressement pour la
marquise du Roure, autre nièce du Cardinal , fut poussé à la révolte par la persécution ; il périt les armes à la main, combattant, disait-il, « pour les libertés publiques contre le tyran » qui avait violé ou anéanti toutes les lois, » opprimé tous les bons vassaux ou sujets de » Sa Majesté '. » La branche de Condé-Soissons finit avec le jeune prince.
Les ducs de Longuevillè et d'Angoulême, princes légitimés de France , vivaient sans crédit à la cour ou dans leurs apanages.
Les princes de Lorraine tenaient en France le premier rang après les princes du sang. Le duc de Guise, chef de sa maison, et son cousin le duc d^Elbeuf , condamnés à mort , s'étaient sauvés en Flandre ; la duchesse de Chevreuse était exilée; le comte d'Harcourt, seul de la maison de Lorraine, conservait, au prix d'une soumission indigne de son nom et de son courage, la confiance du Cardinal et le commandement d'une armée.
Le duc de Rohan était mort en exil, ne laissant qu'une fille.
' Manifeste du comte de Soissons. Sedan, 2 juillet i64i .
Le duc de Bouillon, condamné à mort, se gardait soigneusement dans la citadelle de Sedan.
Henri de Montmorertcy , le plus grand sei-» gneur du royaume, était mort sur Péchafaud à Toulouse , sans laisser de postérité. Son cousin, le comte de Montmorency-Boutteville, mort aussi sur l'échafaud, avait laissé un fils, depuis maréchal de Luxembourg, et une fille qui fut la duchesse de Chàtillon.
Le prince de Marsillac, chef de la maison de La Rochefoucault, était exilé à Angoulême.
Enfin, tous les châteaux forts étaient pleins de prisonniers d'État, les cours étrangères peuplées d'exilés français. Richelieu cependant, si implacable dans ses vengeances , avait dû conserver quelques ménagemens pour sa plus dangereuse ennemie; Anne d'Autriche restait à la cour.
Tout ce qu'une femme peut souffrir de persécutions domestiques, la Reine l'avait souffert. Poursuivie dans ses affections de famille, dans ses amitiés les plus innocentes, soumise dans son intérieur h l'espionnage le plus avilissant , d'odieuses calomnies lui avaient enlevé la tendresse de son époux. Quelques-uns ont
cru que la passion dédaignée de Richelieus'était tournée en haine ; mais il semble plus probable qu'Anne d'Autriche avait eu seulement à repousser l'insolent hommage que la politique du ministre consentait à oftrir à la femme du Roi. Quoi qu'il en soit , Richelieu ne parvint pas à enlever aux mécontens l'appui que leur prêtait la Reine. Les rigueurs dont il s'arma contre elle multiplièrent les révoltes. Les jeunes seigneurs français croyaient faire oeuvre de chevalerie en attaquant l'oppresseur d'une femme malheureuse , et la politique de Philippe IV tirait parti des larmes de sa sœur.
Richelieu rechercha toujours avec le plus grand soin, la preuve des intelligences de la Reine avec les ennemis de l'Etat; mais il ne put l'obtenir. Une admirable fidélité protégeait les secrets d'Anne d'Autriche. Engagée dans toutes les conspirations, jamais aucun de ses complices, dans l'exil, dans les fers, sur l'échafaud, ne laissa échapper un mot qui pût la compromettre. Elle se retirait souvent au monastère du Val-de-Grâce avec quelquesunes de ses filles d'honneur, et écrivait de ce lieu les lettres dont elle voulait dérober la
■ connaissance au cardinal de Richelieu. Une correspondance secrète la consolait de Tabsence de madame deChevreuse, son amie la plus intime , qui vivait reléguée à Tours, sous la défense sévère d'approcher de la cour; madame de Chevreuse servait aussi dMntermédiaire pour les lettres que la Reine éorivcit aux exilés français, ou aux ministres étrangers. Une cassette confiée aux religieuses du Val-de-Grâce, renfermait les réponses à ces lettres et d\»utres papiers importans.
Richelieu parvint à découvrir que la Reine écrivait du Val-de-Gràce , et que des papiers étaient enfermés dans une cassette; mais ces révélations insuffisantes ne lui apprenaient, ni ce qu'il y avait dans les lettres, ni où la cassette était cachée. Pour obtenir des découvertes plus complètes , il donna Tordre au chancelier Séguier ' de surprendre la Reine dans sa retraite, de Teffrayer par ses menaces, et de procéder à des perquisitions si exactes qu'aucun papier ne pût échapper. Le chance-
* Pierre Séguier, duc de Villemor, né en 1 588. Chancelier de France en t635, après la mort d'Etienne d'Haligre ; mort en 1672.
lier se conforma exactement aux ordres de Richelieu. On assure qu''il fouilla dans les poches de la Reine , et Tobligea même à détacher le mouchoir qui couvrait son sein ; mais peu de momens avant Ventrée du chancelier dans le monastère , tous les papiers avaientétébrûlés et enlevés par desmainssûres.
La Reine, ramenée à Chantilly où la cour était alors, y demeura trois jours enfermée dans sa chambre, sans qu^il lui fût permis d^y recevoir personne. Pendant ce temps plusieurs seigneurs de sa maison furent arrêtés ; un de ses valets de chambre mis à la torture, et un commissaire envoyé à Tours pour interroger madame de Chevreuse.
Tous ces moyens furent inutiles : le fidèle La Porte présenté à la question ne trahit aucun des secrets dont il était dépositaire ; le chevalier de Rochechouart resta muet comme les murs du cachot où il passa plusieurs années ; madame de Chevreuse , craignant un sort pareil, partit de Tours à cheval pendant la nuit, déguisée en homme. Elle arriva sur les frontières d^ Aragon où le roi d^Espagne avait envoyé six carrosses à six chevaux au-devant dVlle.
Trompé dans fespérance d''obtenir contre la Reine des pièces de conviction, Richelieu se décida à terminer cette affaire par un expédient quMl employait volontiers contre les ennemis dont il se voyait contraint de différer la ruine. Il rédigea un écrit qui contenait Faveu de tous les faits dont il n^avait pu obtenir la preuve, et promit à la Reine, si elle consentait à se reconnaître coupable en signant cette espèce de confession, de lui faire obtenir le pardon de son époux. La Reine , après une longue résistance , accepta cette humiliation ; elle reçut en effet son pardon signé de la main du Roi, et un autre écrit qui lui prescrivait la conduite qu'elle devait tenir à l'avenir.
Cet écrit dicté par la plus outrageante méfiance était ainsi conçu : « La Reine n'écrira )) plus à madame de Chevreuse. Je désire que » madame de Sennecé me rende compte de i> toutes les lettres que la Reine enverra et » qu'elles soient fermées en sa présence.
» Je veux que Filandre, première femme )) de chambre de la Reine, me rende compte » toutes les fois que la Reine écrira, étant » impossible qu'elle ne le sache, puisqu'elle » garde son écritoire.
» Je défends à la Reine Tentrée des couvens )) de religieuses, et si je le lui permets de nouj> veau , je désire qu'elle ait toujours sa dame » d'honneur et sa dame d'atours dans toutes » les chambres où elle entrera.
» Je prie la Reine de se bien souvenir, si » elle écrit encore à l'étranger, qii^elle-même )> m'a dit qu'elle se tenait déchue , de son )) propre consentement, de l'oubli que j'ai » fait aujourd'hui de sa mauvaise conduite. »
Plus bas de la main de la Reine : « Je pro- » mets au Roi d'observer religieusement le )> contenu ci-dessus, j»
Une réconciliation faite en ces termes n'obligeait pas Anne d'Autriche à la reconnaissance pour celui qui l'avait négociée. Elle continua à haïr profondément sa personne et sa politique. Le sentiment d'un malheur commun l'unit chaque jour davantage aux ennemis de Richelieu. Ceux-ci de leur côté se dévouèrent à la Reine , et placèrent en elle toutes leurs espérances d'avenir.
Tel était l'état de la cour de France dans les premiers mois de l'année 16425 la santé du Roi et celle de son ministre paraissant alors menacer l'un et l'autre d'une fin prochaine,
les exilés et les proscrits accoururent sur les frontières avec Tespoir de rentrer bientôt en France triomphans, et de recueillir sous la régence de la Reine le prix de TafFection et de la fidélité qu'ils lui avaient conservée tant d\innées.