CHAPITRE VI
et qui amenait à sa suite bon nombre de serviteurs de la maison de Condé.
Le jeune prince se montrait en ce moment fort irrité contre son frère, qui voulait le forcer à se faire cardinal pour se dispenser de partager avec lui Théritage de leur père. Quoique dVne santé débile et d'une taille contrefaite, il avait du goût pour la guerre et surtout des inclinations très-opposées à Fétat ecclésiastique. Un honteux désordre d'imagination donnait les apparences de la passion à son attachement pour sa sœur, la duchesse de Longueville , qui , tout en se moquant de cette ridicule folie, ne dédaignait pas de s'en servir pour exercer sur lui un empire absolu qui la rendait plus considérable dans sa famille.
Ce fut donc à la duchesse de Longueville que le Coadjuteur crut d'abord devoir s'adresser. Il ne s'agissait pas dans cette négociation de discuter, comme avec M. le Prince, les anciens principes de la constitution de l'Etat et la préférence à accorder à tel ou tel système de gouvernement : les grandes dames de ce temps ne raisonnaient guère de théorie, mais elles ne manquaient ni de courage, ni d'intelli-
geiice pratique des alFaires. La duchesse comprenait suffisamment que le despotisme était contraire aux intérêts et à la dignité des princes du sang, et qu^il la priverait de Tinfluence qu^elle se sentait capable d**exercer dans^rÉtat. Quand le Coadjuteur lui proposa de former un parti contre la Reine qu'elle haïssait et contre le prince de Coudé qui, au mépris de ses conseils, embrassait la défense du cardinal Mazarin , elle accepta avec des emportemens de joie. Elle s'engagea au nom du prince de Conti, son frère, et du prince de Marsillac, son amant. Elle s'engagea même au nom du duc de Longueville, sou mari, que le gouvernement de Normandie rendait fort considérable, et qui avait dans sa clientelle le maréchal de La Mothe Houdancourt , justement irrité contre le cardinal Mazarin qui, le rendant responsable du mauvais succès de la campagne de Catalogue en 1644 7 l'avait depuis lors retenu prisonnier à Pierre-Encyse', d'où il venait de sortir récemment.
La duchesse de Longueville convint avec le
' Fortcressf auprès de Lyon.
cnAPiïHE VI. — 1648. 283
Coadjuteur que, lors du départ de la Reine, elle s^excuserait de la suivre sous prétexte de sa grossesse; et si le prince de Conti , le duc de Longueville et le prince de Marsillac, étaient obligés de quitter Paris avec la cour, elle promit qu'ils ne tarderaient guère à y rentrer pour ofFrir leurs services au Parlement. Un profond secret couvrit ces engagemens. Le Coadjuteur s'assura avec le même mystère du duc de Beaufort et du duc de Bouillon, qui n'avait pu encore obtenir la restitution de Sedan '. La duchesse de Chevreuse, réfugiée à Bruxelles depuis son exil, répondait de la maison de Lorraine et offrait l'appui de l'Espagne; MM. deMontrésor, deLuynes, de Saint-Ibald, de Fontrailles, une foule d'autres seigneurs et gentilshommes , conspirateurs émérites et amis particuliers du Coadjuteur, attendaient avec impatience le moment de se déclarer. La plupart des membres du Parlement en faveur de qui se préparait cette diversion puissante, étaient loin de la soupçonner; le Coadjuteur ne confiait ses démarches qu'aux présidens de Bellièvre, de Longueuil, Le Coi-
' Voir la page i'i8.
gneux, au conseiller Broussel et à quelques autres de la compagnie. Mathieu Mole et tous les magistrats austères eussent condamné ces intrigues et repoussé toute alliance factieuse ; ils voulaient , avec plus de vertu que de prévoyance , continuer une lutte légale contre les abus du pouvoir, ne redoutant pas les suites d^une résistance conforme à leur devoir, ne recherchant d'autre appui que leur bon droit et s'en fiant à l'opinion publique pour armer des défenseurs au besoin.
Depuis la rentrée des Chambres, le Parlement continuait à délibérer sur les affaires d'Etat; il surveillait les actes de l'administration avec une sévérité jalouse, et, portant dans les matières de gouvernement l'exactitude des formes judiciaires, « il condamnait » les moindres atteintes à la déclaration » comme des défauts et des forclusions '. »
A la nouvelle que des troupes mandées par la Reine approchaient de la capitale, la méfiance et l'irritation augmentèrent encore. Les princes, pour essayer leurs forces et celles de
' Mémoires du cardinal de Retz.