CHAPITRE VII. l
les autres , s'écria avec Taccent cFune violente indignation : « Puisqu'il nous faut tout dire , » c'est vous qui en êtes la cause , Monsieur. » Puis profitant du silence causé par la surprise générale, il continua : « Pendant que nous étions à Ruel, vous traitiez avec les ennemis de la France ; vous avez envoyé à l'Archiduc le marquis de Noirmoutiers. Avant Noirmoutiers , vous avez envoyé Bretigny , gentilhomme de M. le prince de Conti. Vos lettres, que nous avons lues , appelaient l'Archiduc en France , et mettaient le royaume en proie à l'étranger. Ainsi, quand vous étiez joints au Parlement et que nos intérêts étaient unis , vous nous donniez de tels associés; une telle indignité se pouvait-elle souffrir ? » Le prince repartit timidement : Que lui et ses amis n'avaient pas fait cette démarche sans le consentement de quelques-uns delà compagnie. — Nommez-les, repartit Mathieu Mole d'une voix plus forte encore , nommez-les , et nous leur ferons leur procès comme à des criminels de lèsemajesté. »
Toute la compagnie sembla partager alors l'indignation de son chef. Les princes, se voyant
abandonnés , protestèrent qu''ils étaient bons Français , et prêts à tirer Fépée contre l'Archiduc , aussitôt que la cornpagnie serait satisfaite. « Déclarez donc à Finstant , leur de- M manda le premier président , si vous voulez, M entrer au traité que nous avons fait. Ré-
pondez-
oui ou non?»
Après avoir s; souvent protesté qu'ils n'avaient d'autres intérêts que ceux du Parlement, les généraux ne pouvaient échapper avec honneur à une interpellation si pressante. Ils répondirent « qu'ils seraient con- » tens du traité de Ruel, si le Parlement >» s'en contentait lui-même, et s'engagèrent >) à remettre dans le jour la note de leurs pré- » tentions , pour en passer par ce que le Par- » lement trouverait raisonnable. — Voilà qui » va bien , reprit encore Mathieu Mole. Puis- » que vous nous faites l'honneur de vous en » rapporter à nous de ce qui vous regarde en » particulier, j'espère que vous en demeure- » rez satisfaits, et nous le ménagerons avec » plus de soin que nos intérêts propres. »
Cependant le tumulte toujours croissant rendait impossible de continuer la délibération. La populace avait pénétré dans les ga-
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leries et les corridors du Palais. Elle assiégeait les portes de la grand'Ch ambre. Un avocat au Châtelet , Domnié Deboisle , à la tête d'une centaine de bandits armés de poignards et de pistolets, demandait avec des cris forcenés qu'on leur livrât la grande barhe '. Le président de Novion , se hasardant au milieu des assassins , osa leur rappeler avec dignité le respect que le peuple devait aux officiers du Roi. « Qu'est-ce à dire , lui répondit Deboisle , » le peuple n'a-t-il pas fait les Rois qui ont fait >) les Parlemens ? Il est donc à considérer au- » tant que les uns et les autres. » En ce moment on entendit des voix qui criaient république I La compagnie tout entière, pressée autour du premier président, le conjurait de sortir par la porte des greffes , par laquelle il pouvait se retirer dans sa maison sans être vu. Il n'y voulut pas consentir. « La Cour ne se » cache jamais , répondit l'intrépide sénateur. » Si j'étais assuré de périr , je ne commettrais » pas cette lâcheté, qui, d'ailleurs, ne don- » nerait que plus de hardiesse aux séditieux ; » ib sauraient bien me trouver dans ma mai-
' Le peuple nommait ainsi Mathieu Mole. TOME I. 22
» son, s'ils croyaient que je les eusse appré- » hendés ici. » Il sortit par le grand escalier, protégé par ses confrères et par le Coadjuteur ' dont il méconnaissait cependant la gêné*rosilé. Son admirable courage ne se démentit pas un instant. Un des assassins parvenu à s'approcher de lui , appuyant la pointe d'un couteau sur sa poitrine , il lui dit avec un regard paisible : « Mon ami , quand je serai mort , » il ne me faudra que six pieds de terre. »
Retiré enfin dans sa maison , le premier président se prépara à braver les nouveaux dangers qui l'attendaient le lendemain. La fureur de la popnlace n'était pas le plus redoutable ; les compagnies bourgeoises , toujours fidèles et dévouées à leurs magistrats, occupèrent de bonne heure tous les postes , et suffisaient pour maintenir l'ordre; mais les dispositions du Parlement lui-même inquiétaient davantage Mathieu Mole, Le Coadjuteur, qui
* « Comme je le priais de ne se point exposer que je • n'eusse fait mes efforts pour adoucir le peuple , il se » tourna vers moi d'un air moqueur et me dit cette pa- » rôle mémorable : Hé^ mon bon seigneur, dites le bon » mot. n
Mémoires du cardinal de Retz.