CHAPITRE I
Bien informé que , postérieurement à la conclusion du traité avec PEspa^ne, de Thou en avait eu connaissance, Richelieu soutenait que , si la preuve de ce fait était obtenue en justice, c^était assez pour prononcer la mort contre Faccusé. Le chancelier ne jugeait pas cette charge, même légalement prouvée, suffisante pour motiver une condamnation capitale; Richelieu produisit alors une ordonnance du 22 décembre i477- Elle portait : u Ceux qui auront eu connaissance de quelque » conspiration , seront punis de la même peine » que les principaux auteurs, s^ils ne la révè- » lent au Roi ou aux juges du pays où ils se- » ront, le plus tôt que possible leur semblera , » après qu'ils en auront eu connaissance. »> Laubardemont avait retrouvé cette ordonnance, digne monument du règne de Louis XT, et Pavait donnée à Richelieu. Le chancelier, fort surpris, s'excusa sur ce qu'il avait été élevé au Parlement de Paris où elle n'était pas en usage.
L'instruction étant terminée, un nouvel incident retarda encore le jugement de quelques semaines. Le duc d'Orléans, prêt à confirmer les déclarations qu'il avait données , et à y
ajouter même, sM en était besoin, mettait pour condition absolue qu'il ne serait point tenu d'*affirmer ses aveux en présence des accusés. La confrontation des témoins était cependant une condition essentielle de la procédure criminelle , et , faute de cette formalité, la déposition de Monsieur, pièce principale contre les accusés, restait sans valeur. Vainement Monsieur fut pressé avec de grandes instances; sa faiblesse trouvait cette fois un contrepoids en elle-même , et rien au monde ne Teût décidé à regarder en face les accusés. N'avouant pas un pareil motif, il soutenait que c'était un droit de sa naissance d'être dispensé de la confrontation , et qu'il ne pourrait s'y soumettre sans une sorte de dérogeance.
Richelieu se donna des peines infinies pour vaincre les scrupules de Monsieur; il l'assurait que « cette confrontation ne lui porterait » aucun déshonneur, et qu'au contraire, s'il » la faisait hautement et noblement ^ elle pas- )» serait pour un acte de bonté et de gé- » nérosité, tout-à-féiit digne d'un grand » prince.
» Par exemple, écrivait Richelieu, quand )) on amènera M. le Grand au lieu où sera la
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» personne de Monsieur, Son Altesse lui doit » dire : M. le Grand, quoique nous soyons de » différente qualité, nous nous trouvons en » même peine; il faut que nous ayons re- » cours au même remède. Je confesse notre )j faute, et supplie le Roi de me la pardonner. )) Ou M. le Grand, continuait le Cardinal, » prendra le même chemin et demeurera » d'accord de ce qu'aura dit Monsieur, ou » il voudra faire l'innocent, auquel cas, Mon- >■> sieur, ne pouvant endurer un désavœu , de- » vra répondre : Quoi donc , M. le Grand , ne » m'avez-vous pas parlé en tel lieu , ne m'avez- » vous pas dit cela? Ne vîntes-vous pas me » trouver à Saint-Germain avec M. de Bouil- » Ion et M. de Thou, lorsque nous formâmes » l'union pour faire la guerre au Roi conjoin- » tement avec le roi d'Espagne?... et Monsieur ') sera ainsi amené à conter tout le reste de » l'histoire. »
Gaston ne demeura pas convaincu que celte forme haute et noble dût lui faire tout l'honneur que lui en promettait Richelieu. Il refusa obstinément de se trouver en présence des accusés, offrant cependant d'affirmer par serment sadépositioncontre eux, devant toute
personne commise pour la recevoir. Le chancelier, cherchant quelque expédient pour suppléer à la confrontation, obtint de plusieurs magistrats une espèce de consuhation , portant u qu^'û était sans exemple qu'un fils de France » eût jamais été ouï dans un procès criminel » par forme de déposition, et que les déclara- » tions données par un membre de la famille » royale, et si<çnées de sa main , devaient être n aussi valables en leur espèce que la déposi~ » lion des particuliers suivie de recollement n et confrontation. »
Tout étant prêt pour le jugement , les accusés furent conduits à Lyon. Richelieu s'y rendit aussi. Les vives douleurs qu'il souffrait ne lui permettant pas de faire la route en litière, il entreprit de remonter le Rhône depuis Tarascon , et fit mettre M. de Thou avec des gardes dans un bateau attaché au sien. A Valence, ses forces étant épuisées, il fut obligé de prendre quelques jours de repos, et continua ensuite sa route, couché dans un lit, et porté par des gardes qui se relayaient de distance en distance.
Le tribunal qui jugea les accusés, si Von doit le nom de tribunal à une réunion d'hom-