‹ Histoire de la FrondeChapitre 99 sur 155 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

point sa marche, traversa Paris sans témoigner la moindre émotion , et arriva heureusement à Ruel , maison de campagne de la duchesse d^Aiguillon.

Trois jours après le départ de la cour, MM. de Châteauneuf et de Chavigny furent arrêtés , le premier exilé à soixante lieues de la capitale , le second enfermé dans le château de Vincennes , dont il était gouverneur. On avait craint qu^il ne s'y voulût défendre ; en ce temps les garnisons des places fortes, composées d'officiers et de soldats choisis et payés par les gouverneurs , n'obéissaient qu'à leurs ordres , et tenaient à honneur de soutenir un siège contre les troupes même du Roi. Mais Chavigny, trompé par quelque prétexte , laissa entrer dans Vincennes plusieurs compagnies du régiment des gardes. L'officier qui les commandait trouva moyen de s'emparer des postes , de se faire remettre les clefs ; puis montrant l'ordre dont il était porteur , il enferma Chavigny dans la chambre où le duc de Beaufort venait de passer cinq années.

La retraite du Roi et de la Reine , les mesures de rigueur qui suivirent jetèrent l'alarme dans Paris. Depuis la journée des bar-

ricades le Parlement continuait à travailler aux affaires publiques. A Tépoque ordinaire des vacations, le premier président, religieux observateur des formes, avait en vain représenté que la compagnie ne pouvait demeurer assemblée sans une permission expresse de la Keine. On lui répondit « que les vacations » étant accordées aux magistrats dans leur » intérêt particulier , ils étaient maîtres de » ne point s'en prévaloir ; que du reste il de- » mandat la permission s'il la jugeait néces- » saire, et que les assemblées continueraient ») en attendant. »

La Reine craignit de compromettre son droit par un refus dont on n'aurait pas tenu compte , et accorda l'autorisation. Elle avait d'ailleurs intérêt de presser un règlement attendu depuis long-temps pour les impôts de Paris, et dont le retard servnit de prétexte aux bourgeois pour refuser le paiement de tous les droits. Le conseiller Droussel, chargé de ce travail, allait endn faire son rapport aux Chambres assemblées, quand le sieur Viole, président des enquêtes, l'interrompant brusquement , s'écria : « Qu'il échéait « à délibérer sur des choses de bien plus

criAPITRK V. 1648. 289

grande importance ; la sûreté de la ville, du Parlement et de tous les particuliers était menacée ; on ne pouvait plus prendre aucune assurance sur la parole de la Reine , parole tant de fois violée. Le mois dernier, lorsque toutes choses semblaient paisibles , et que le Parlement rendait grâces à Dieu des victoires obtenues sur les ennemis de TEtat, deux de Messieurs avaient été emprisonnés et quatre autres exilés. Depuis,la cour était sortie de Paris, et les grands officiers avaient emporté leurs effets comme d'une ville destinée au pillage. Enfin M. de Châteauneuf , déjà victime une fois de la tyrannie, venait d'être enlevé de sa maison de Mont-Rouge , où il achevait doucement ses jours; et M. de Chavigny, homme de service et de mérite , connaissant dans les affaires , avait été emprisonné dans le château de Vincennes sans forme ni figure quelconque de justice. Personne après cela ne pouvait s'assurer dans sa maison , et ceux-là devaient craindre davantage qui avaient le plus travaillé au soulagement des peuples. « La chaleur des esprits était si grande , que le cardinal Mazarin, jusqu'alors désigné in-

directement dans les déljats , fut cette fois nommé et pris à partie dans les termes les plus ojutrageans. Le président de Novion réclama contre lui Texécution deFarrêtdeiôij, rendu à Toccasion du maréchal d'Ancre , et qui interdisait le niinistère à tout étranger , sous peine de la vie.

Il s^en fallut peu que cet avis ne passât tout d'une voix. Mathieu Mole refusant de le mettre en délibération, le conseiller Coulon Iqi dit : « Que s'il ne voulait pas faire sa n charge , il s'en trouverait d'autres sur les » bancs pour le remplacer. » Mole ; sans s'effrayer ni s'aigTir de ces reproches, persista dans son refus et parvint à calmer la violence de la compagnie. L'arrêt conçu en termes modérés prdonna seulement « que très- » humbles remontrances seraient faites à la » Reine sur l'emprisonnement arbitraire et » tyr^nnique de MM. de Chàtejjiuneuf et de )) Chavignyî que Sa Majesté serait en outre » suppliée de ramener le Roi dans Paris , et )» messieurs les princes, ducs, pairs et officiers u de la couronne, invités à venir prendre » leurs places pour délibérer sur la sûreté » publique. »

CJIAPrTRE V. 1648. 24*

Les députés chargés de ces remontrances se rendirent aussitôt à Ruel. M. le Prince y était arrivé le jour même. A l'invitation qu'ils lui adressèrent de venir prendre sa place au Parlement , il répondit avec beaucoup de hauteur : u Qu'il recevrait à ce sujet les or- » dres de la Reine, et s'y conformerait ainsi )) qu'en toute autre chose ; il exhortait mes- M sieurs les conseillers à faire de même, s'ils M ne voulaient l'obliger à punir leur déso- » béissance. » Le duc d'Orléans, le prince de Conti , le duc de Longueville , dans un langage moins menaçant, protestèrent aussi de leur fidélité à la Reine , et même de leur amitié pour son ministre.

Anne d'Autriche , forte de tels appuis , témoigna tout son ressentiment à Mathieu Mole et à ses confrères. « Elle trouvait étrange » que des sujets voulussent empêcher leur sou- » verain de vivre comme les autres hommes, » et d'habiter la campagne pendant la belle » saison.... Elle avait fait arrêter MM. de Cha- )) vigny et de Châteauneuf pour de bonnes » et fortes raisons, dont elle ne devait » compte qu'à Dieu et au Roi son fils, quand » il serait en âge d'en pouvoir juger.... Enfin

Page 1