‹ Histoire de la garde nationale; récit complet de tous les faits qui l'ont distinguée depuis son origine jusqu'en 1848Chapitre 18 sur 21 · CHASSEUR. I8I · texte numérisé non relu

CHASSEUR. I8I

(Ijarriére clicij)

DE LA GÀliDË NATIONALE. 3^3

Ils étaient par ordre de légion et rangés en demilercle. Napoléon parut après la messe, tenant par la main Marie-Louise et le roi de Rome, et dit, au milieu du silence le plus absolu : a Messieurs les oificiers delà i:arde nationale de la ville de Paris, j'ai du plaisir à vous voir réunis autour de moi. Je compte partir cette nuit your aller me mettre à la tête deTarmée. En quittant la capitale, je laisse avec confiance, au milieu de vous, ma femme et mon fils, sur lesquels sont placées tant d'espérances. Je devais ce témoignage de confiance à tous ceux que vous n'avez cessé de me donner dans les principales époques de ma vie. Je partirai avec l'es prit dégagé d'inquiétudes lorsqu'ils seront sous votre garde. Je vous laisse ce que j'ai au monde de plus cher après la France, et le remets à vos soins. 11 pourrait arriver toutefois que, par les manœuvres que je vais être obligé de faire, les ennemis trouvassent le montent de s'approcher de vos murailles. Si la chose avait lieu, souvenez-vous que ce ne pourra être l'affaire que de quelques jours, et que j'arriverai bientôt à votre secours. Je vous recommande d'être unis entre vous et de résister à toutes les insinuations qui tendraient à vous diviser. On ne manquera pas de chercher à ébranler voire fidélité à vos devoirs, mais je compte sur vous pour repousser toutes ces perfides instigations. »

Avant de terminer ce discours, qu'il prononça d'une voix émue, l'Kmpereur prit son fils entre ses bras, et le promena devant le cercle des officiers qui, pleins

su HISTOIRE

d'attendrissement et d'enthousiasme, crièrent : Vive l'Empereur! vive l'impératrice! vive le roi de Rome (l) /

Napoléon quitta Paris le 25 janvier, en laissant le gouverneujent à rimpératrice régente. Elle reçut le lendemain, dans la salle du trône, une députation de la garde nationale de Paris. Le duc de Conégliano présenta une adresse que les douze légions venaient de voter, et supplia Marie-Louise de vouloir bien transmettre à l'Empereur les expressions de leur dévouement. « J'agrée, répondit-elle, les sentiments que vous m'exprimez; je mets, comme l'Empereur, toute ma confiance dans la garde nationale de Paris, et je donnerai des ordres pour que son adresse soit mise sous les yeux de Sa Majesté. » D'autres adresses, pleines d'ardeur patriotique, furent remises à l'impératrice par les gardes nationales de Chartres et de Rouen.

Un ordre du jour, en date du 25, invitait les chefs de légion à s'entendre avec les maires « pour compléter les désignations et la formation des compagnies. Les fusilitrs prirent la qualification de chasseurs. Le 6 février, la garde nationale commença à occuper les postes. Pendant plusieurs semaines, on ne s'occupa à Paris que de la garde nationale. Les chansons populaires étaient : La rrnide de nuit de la garde nationale; la Demande d'admission dans la garde nationale^ ou Y Héroïsme de Cadet-Buteux. Un Manuel du garde na-

(1) Mémoires de Hoviffo, t. VI, p. 802.

tional eut six éditions coup sur coup (l). Une estampe représentait un enfant à genoux, en uniforme de garde national, priant Dieu pour la France et pour son pèî^e (2) .

Le 1 1 février, le roi Joseph, lieutenant général de TEmpereur, passa, dans la cour des Tuileries, la revue des compagnies de grenadiers; les officiers et sousofficiers des compagnies de fusiliers y assistèrent ; le roi de Rome s'y présenta en uniforme de la garde nationale. Pendant le défilé un courrier apporta la nouvelle de la défaite de douze régiments russes, près de Sézanne, et des cris prolongés retentirent : Vive VEmpeseur! vive l'impératrice! vive le roi de Rome! Il semblait que la France entière fut personnifiée dans une seule famille. Après la revue, Moncey publia Tordre du jour suivant :

« Paris, 11 février 1814.

(( Le roi, lieutenant général de l'Empereur, commandant en chef la garde nationale, charge le major général de faire mettre" à l'ordre du jour les heureuses nouvelles qu'il vient de recevoir. Le roi s'est félicité

(1) Manuel du garde national, ou Catéchisme militaire^ avec quatre planches qui représentent toutes les pièces d'un fusil, la charge en douze temps, toutes les positions du garde, et une compagnie de gardes natronaux rangés en bataille. Paris, veuve Lepetit, in-18.

(2) Paris, chez Bance aîné, rue Saint-Denis, n. 21 4.

d'avoir reçu ces nouvelles au milieu de la garde nationale et d'avoir été le témoin de ses acclamations et de ses vœux, pour que la victoire hâte les négociations et ramène bientôt dans nos murs l'Empereur et la paix.

« Sa Majesté charge le major général d'exprimer la satisfaction que lui a fait éprouver, dans la revue d'aujourd'hui, la tenue, la contenance et le patriotisme de la garde nationale.

c( Le major général, par ordre du roi, annonce aux grenadiers de la garde nationale qu'ils peuvent occuper de suite le poste d'honneur qui leur est destiné dans l'intérieur du château des Tuileries. Le service se fera par légions, suivant l'ordre des numéros; la première légion fournira le poste dimanche à midi. »

« C'est ainsi que se vérifient et s'appliquent immédiatement, après la première revue de la garde nationale, ces mots adressés par l'Empereur au corps des officiers : « Je pars, je vais combattre l'ennemi et je vous confie ce que j'ai de plus cher , .l'impératrice ma femme, et le roi de Bome. mon fils.

c( Les gardes nationaux sont invités à se procurer eux-mêmes des fusils de chasse et des munitions. Ils les garderont pour leur service personnel et en conserveront la propriété. Les chefs de légion qui auront un nombre suffisant de gardes nationaux exercés à la chasse, et munis de fusils à deux coups, pourront en former, dans chaque compagnie, une ou plusieurs sections de tirailleurs.

0 Les tirailleurs porteront les épaulettes et le pom pon vert. Ils pourront être habillés en veste ou en capote, pourvu que Thabillement et le chapeau soient uniformes dans la même section.

« Les chefs de légion pourront former de même, pour marcher à la tête de la légion, un détachement de sapeurs avec la hache.

« Le major général prie la garde nationale d'agréer ses remerciements du zèle éclairé avec lequel elle a exécuté et souvent prévenu toutes les mesures d'ordre et d'organisation. Il se félicite de ne trouver dans ses rangs que des âmes fermes et des cœurs vraiment français. »

« Le major général commandant en second, « Maréchal duc de Conégliano. »

Outre les tirailleurs on créa des compagnies de gardes à cheval ; un corps d'artillerie de la garde nationale, desservi par trois cents élèves de l'école Polytechnique et quatre cent quatre-vingts canonniers invahdes ; un corps du génie de la garde nationale de Paris, ayant un uniforme spécial, et composé d'architectes du gouvernement et d'ingénieurs des ponts-etchaussées. Des chevaux de frise hérissèrent les routes ; les barrières furent garnies de palissades, dans lesquelles on ménagea des embrasures pour le service du canon. Douze maisons, voisines des murs d'enceinte, furent réservées aux états-majors des douze légions.

Un décret du 1 5 mars ordonna la levée de toutes les gardes nationales de la Seine, mais il venait trop tard, et, avant l'heure du péril, les gardes de Belleville, de Bercy, de Saint-Denis et des élèves d'Alfort eurent seules le temps de s'organiser.

Malheureusement, les armes manquaient : Sur douze mille hommes inscrits dans les douze arrondissements, moitié à peine avaient quelques fusils de calibre, des mousquetons, des carabines, des fusils de chasse, ou de mauvaises lances àbanderolles. Il y avait plus d'un mois que la garde nationale demandait avec instance qu'on lui délivrât des fusils de munition. Le duc de Rovigo en avait écrit à l'Empereur , qui répondit : c( Vous me faites une demande ridicule ; l'arsenal est plein de fusils; il faut les utiliser. » Néanmoins, Clarke, duc de Feltre, ministre de la guerre, refusa de livrer des fusils, en alléguant qu'il en avait trèspeu, et qu'il les conservait pour l'armée. Ce ne fut que lorsque l'étranger fut sous les murs de Paris, que le duc de Feltre consentit à remettre à la garde nationale quatre mille fusils, au lieu de vingt mille dont 3lle avait besoin.

Les munitions furent également distribuées en quantité insuffisante. On assure même qu'une partie des cartouches distribuées ne contenaient que des cendres, ou du charbon pulvérisé; et pourtant il y avait au magasin de Grenelle deux cent cinquante milliers de poudre en barils, cinq millions de cartouches d'infan-

terie, vingt-cinq mille cartouches à boulets, et trois mille obus chargés (1).

Le 29 mars, au soir, Tempereur de Russie , le roi de Prusse, et le généralissime, le prince de Schwartzemberg, étaient arrivés à Bondy. Leur armée , divisée en trois colonnes, comprenait cent dix-neuf mille fantassins et vingt-six mille cinq cents hommes de cavalerie (2). Les troupes françaises ne présentaient qu'un effectif de vingt-trois mille cinq cent quarante hommes (3). Le maréchal Mortier, duc de Trévise, couvrait La Chapelle , Pantin et Belleville, à la tête

(1) Hist. des campapnes de \ SU et i 81 5, par le général de Vau- (loncourt, 1826, in-8, t. II, p. 370.

(2) Colonne de droite, marchant sur Montmartre et commandée parle maréchal Biùcher : corps d'York, 42,000 fant., 3,500 cav. ; corps de Kleist, 11,000 fant., 3,000 cav. ; corps du comlc Langeron, 14,000 fant,, 5,000 cav. ; corps de Woronzow, 15,000 fant. Total, 52,000 fant., 11,500 cav.

Colonne du centre, arrivant sur Belleville et Pantin, par la route d'Allemagne; général en chef, le comte Tolly de Barklay : corps de Rajewski, 16,000 fant., 3,000 cav. ; réserves des grenadiers et des cuirassiers, 6,000 fant., 3,000 cav.; gardes, 15,000 fant., 10,000 cav. Total, 37,000 fant., 10,000 cav.

Colonne de gauche, se portant sur Charenton et Vincennes ; général en chef, le prince royal de Wurtemberg : corps de Wurtemberg, 10,000 fant., 2,000 cav.; corps du comte de Giulay, 45,000 fant., 3,000 cav.; grenadiers autrichiens, 5,000. Total, 30,000 fant., 5,000 cav.

(3) Aile droite : général en chef, le duc de Raguse. Divisions de cavalerie, Bordesoulle, Ghastel et Merlin, 3,350 ; divisions

de onze mille cinq cent cinquante combattants. Un corps de douze mille trois cent quatre-vingt-dix hommes, commandé par le maréchal duc de Raguse, campait aux Prés-Saint-Gervais et à Montreuil , et appuyait sa droite sur la Marne. Le peu de troupes de ligne disponibles à Paris rejoignit l'un ou Tautre de ces corps, et la garde nationale occupa seule les postes de l'intérieur et des barrières. Le 30 mars, dès le point du jour, au bruit du tambour qui retentissait de tous côtés, les citoyens coururent au mur d'enceinte. Les V et 4* légions étaient chargées de le garder depuis la barrière de Passy jusqu'à celle de Clichy, exclusivement. La ligne centrale, depuis la barrière de Clichy jusqu'à celle de Charonne, fut occupée par les 2% 3% G% 6^ et T" légions. Les 8' et 9' s'étendirent à droite, depuis la barrière de Charonne jusqu'à celle de la Râpée. Sur la rive gauche de la Seine, la 11^ légion se plaça entre la rivière de Rièvre et la barrière des Fourneaux, ayant la lO*' à sa droite, et la 12° à sa gauche.

Ces trois dernières légions , étant moins menacées par l'ennemi, fournirent à l'hôtel de ville une forte réserve, destinée à se porter au secours des barrières attaquées, et sur les points de l'intérieur où Tordre pu-

d'infanlerie du duc de Padoue, Ricard, Lagrange, 3,370 faut. ; divisions d'infanterie, Compans, Ledru, Boyer, 5,670.

Aile gauciie : général en clief, le duc de ïrévise. Divisions d'infanterie, Michel, Charpentier, Curial, Chrisliani, 8,950; division de cavalerie, Ornano et Roussel, 2,200.

blic serait troublé. A toutes les barrières principales fut placé un piquet de cinquante gardes nationaux , grenadiers ou chasseurs; douze grand'gardes, de cent hommes chacune, se tenaient prêtes à servir de renfort, et gardaient les petites barrières.

Moncey, tout en limitant le rôle de la garde nationale à la défense du mur d'enceinte, l'engagea à mettre des avant-postes sur les hauteurs de Montmartre et de Saint-Chaumont. « Je ne veux point en donner l'ordre, dit-il aux chefs des légions; mais je verrais avec la plus vive satisfaction des officiers, sous-officiers, grenadiers et chasseurs de bonne volonté se présenter pour occuper cette ligne d'avant-postes. »

L'action s'engagea dès six heures du matin, et la garde nationale y participa glorieusement. AVextréme droite, deux patrouilles de la 9° légion, et les compagnies de Bercy, se retranchèrent dans le château de ce village, et y soutinrent longtemps le feu des Wurtembergeois. La 8® légion , établie à la barrière du Trône , garnit d'habiles tirailleurs les vignes ou jardins de Charonne et de Montreuil , pendant que les élèves de l'école Polytechnique mettaient en batterie, près de Saint-Mandé , vingt-huit pièces de l'artillerie de la garde nationale. Ces pièces, chargées par les lanciers russes, furent sur le point de tomber en leur pouvoir ; mais quatre cents hommes de la 8^ légion, guidés par le chef de bataillon Saint-Romain et par le capitaine Caluer, s'avancèrent au pas accéléré, et protégèrent la retraite.

Sur la butte de Fontarabie , quatre bouches à feu enlevaient des rangs entiers de Cosaques. Le chef de la 7^ légion, M. Lepileur de Brévannes, s'y trouvait avec un bataillon entier, qui conserva sa position toute la journée. Quatre autres pièces étaient placées sur la butte Saint-Chaumont, servies par des élèves de TÉcole , et appuyées de détachements des 5^ et 6^ légions ; et ce ne fut qu'après une lutte sanglante, que les troupes légères russes parvinrent à les débusquer.

Des tirailleurs de toutes les légions, même des 9e et 10^, s'étaient donné rendez-vous à Montmartre. Celaient presque les seuls défenseurs de cette formidable position, où l'on n'avait monté que neuf pièces, deux au Moulin-Neuf, et sept au moulin de la Lancette. Tant de négligence était d'autant plus inconcevable, que le roi Joseph avait convoqué le conseil de défense au pied de la butte, dans le pavillon du Château- Rouge. D'une des fenêtres de cette maison , Allent , chef d'état-major de la garde nationale et directeur du dépôt des fortifications (l), étudiait la marche des assiégeants; leurs progrès étaient rapides ; leurs masses supérieures accablaient l'armée française. Vers midi , un aide de camp de Marmont vient annoncer au conseil de défense que toute résistance est inutile. Le roi Joseph répond aussitôt :

{\) Pierre-Alexandre Joseph Allent, né à Saint-Omer, le 4 août 1772,

Paris, le 30 mars 1814.

({ Si M. le maréchal duc de Trévise et M. le maréchal duc de Raguse ne peu\'ent plus tenir leurs positions, ils sont autorisés à entrer en pourparlers avec le prince de Schwartzemberg et l'empereur de Russie, qui sont devant eux,

(( Joseph.

Montmartre, à midi un quart.

« Ils se retireront sur la Loire. »

Joseph s'enfuit, après avoir expédié cette lettre, et le duc de Raguse se met immédiatement en communication avec les souverains alliés. Néanmoins le combat continue. Le maréchal Blucher, débordant la gauche de T armée française, dirige ses troupes sur les Batignolles. Les gardes nationaux de la 2« légion, embusqués dans les vignes etles plâtrières, accueillent l'avant-garde par une vive fusillade, et se replient sur la barrière de Clichy. Là, Moncey avait établi son quartier général. Comme l'extrême gauche de l'armée française ne s'étendait que jusqu'à Montmartre, il dirigeait, en qualité de commandant de la garde nationale, toutes les forces défensives depuis la barrière Blanche jusqu'à Chaillot. Envoyant le corps du comte de Langeron s'approcher parle chemin de Saiit-Ouen, il sort de Paris, fait avancer deux pièces d'artillerie légère, et ordonne aux tirailleurs qui descendaient de

Montmartre de se poster dans les maisons. Ceux-ci répondent d'abord : « Nous n'avons pas peur, nous ne voulons pas nous cacher.» Le général Lapointe, chef d'état-major, parvint à triompher d'une susceptibilité honorable, mais funeste en des circonstances aussi critiques. «Croyez-vous, dit-il, que le doyen des maréchaux vous conseille une lâcheté? »

En revenant à la barrière de Clichy, Moncey apprend la défection du chef de la 2* légion, le comte Regnault de Saint -Jean-d'Angély (l); il lui donne pour successeur le chef de bataillon Odiot ; puis il va visiter les autres barrières. Par ses ordres, des postes de gardes nationaux se placent sur les monticules qui dominent les Thèmes et la plaine du bois de Boulogne; l'artillerie est conduite en avant de l'Arc de Triomphe, et couverte d'abattis. Le maréchal retourne à la barrière de Clichy, où sa présence anime les gardes nationaux. Les uns construisent un retranchement intérieur avec des charrettes et les bois d'un chantier; les autres, du haut de la plateforme et des fenêtres du bâtiment de l'octroi, forit un feu nourri sur les Russes. Des pièces de canon, placées aux em-

(1) Nous avons appris que M. Regnaiilt avait paru à la tête d'uu détachement de sa légion sur la butte Montmartre ; mais qu'après avoir vu les premiers boulets, sa prudence, l'emportant sur son courage, l'avait entraîné loin du champ de bataille, où il avait été dégradé et remplacé provisoirement par M. Odiot. {La régence à Blois, par un habitant de Paris. Paris, Lenormanl 1814, in-8, p. 6.

brasures des palissades, balayent la grande rue des BatignoUes. L'avant-garde du corps de Langeron recule; mais à cinq heures, le son de la trompette annonce un parlementaire, et un armistice est proclamé. Les hostilités cessent, tant à la barrière de Clichy qu'à la barrière de l'Etoile, où la P^ légion était aux prises avec la cavalerie du général Emmanuel. Toutefois, quelques tirailleurs russes ayant fait une démonstration, les gardes nationaux ripostèrent, et le feu recommença pendant quelques instants.

L'article 5 de la capitulation portait : «La garde nationale, ou garde urbaine, est entièrement distincte des troupes de ligne ; elle sera tenue sur pied, ou désarmée, ou licenciée, suivant les dispositions ultérieures des puissances alliées . Dans la nuit, MM. Alexandre de Laborde et Tourton, adjudants-commandants de la garde nationale, se rendirent auprès du prince de Schwartzemberg, et obtinrent de lui que la garde nationale conserverait, a l'intérieur ou aux barrières, tous les postes utiles à la tranquillité publique.

Moncey, obligé de suivre l'armée, remit le commandement au chef de l'état -major Allent; mais celui-ci déclina cet honneur et le réclama pour le comte de Montmorency (t).

(1) Anne-Charles-François, comle, puis duc de Montmorency, né le 28 juillet 1768 ; émigré; rentré en France sous le Consulat; commandant de la garde nationale d'Eure-et-Loir; nommé, le 8 janvier 1814, aide-major général de la garde nationale de Paris.

Toutes les mesures prises par le maréchal avant son départ furent scrupuleusement exécutées, pendant ia nuit (in 30 mars. « Sur quelques points, Tivresse ou la fatigue des tambours de planton empêcha les ordres de parvenir ; sur d'autres, il survint des incidents que les ordres n'avaient pas prévus ; mais le zèle et l'intelligence des officiers et des gardes nationaux remédia à tout. Aux Tuileries, le chef du poste, de concert avec l'architecte, lui-même officier supérieur de- la garde nationale (1), prit les dispositions nécessaires pour conserver et défendre au besoin le château. Dans quelques prisons, les détenus profitèrent, pour s'échapper, de l'intervalle qui s'écoula entre le départ des postes de la ligne et l'arrivée de la garde nationale : elle ramena les uns et contint les autres. Les maraudeurs et les gens à la suite de l'armée furent conduits ou dirigés sur ses colonnes ; les Cosaques qui pénétrèrent par dessus les palissades furent, suivant la consigne, saisis à l'instant même; et gardés en lieu sûr jusqu'au lendemain. A l'intérieur, de continuelles patrouilles prévinrent les rassemblements. Beaucoup de maisons étaient barricadées, et dans presque toutes, les habitants conservaient de la lumière jusqu'au dernier étage. Le moindre bruit attirait aux croisées les femmes, les enfants, les vieillards. Quoique la population fut inquiète et debout, néanmoins les rues semblaient désertes; leur profond silence n'était inter-

(1) M. Fonlaîne, chef de bataillon de la première léglotu

rompu que par la marche des patrouilles. Si, profitant de leur éloignement, quelques figures d'un aspect sinistre paraissaient se grouper comme des ombres, presque aussitôt d'autres patrouilles les écartaient ou les mettaient en fuite (l).

La défense de Paris est l'une des plus belles pages de l'histoire de la garde nationale. Si l'on eût secondé le zèle des citoyens, exalté leurs sentiments patriotiques, soulevé la population, employé les ressources matérielles dont ou pouvait disposer, les coalisés auraient été anéantis, ^apoléon avait compté sur une victoire, et il fut altéré en apprenant cet échec décisif. Il le sut par le général comte Belliard, qu'il rencontra à la Cour-de-France, avec un corps de cavalerie qui avait vaillamment combattu dans la plaine Saint-Denis. L'Empereur était en voilure, accompagné du prince de Neufchâtel et du duc de Vicence. 11 mit pied à terre, prit la main de Belliard, et l'emmena sur la grande route, en lui disant : «Eh bien! qu'est-ce que cela? Comment êtes-vous ici avec votre cavalerie? Ouest l'ennemi?

— Aux portes de Paris.

— Et l'armée?

— Elle me suit.

— Et qui garde la capitale ?

— La garde nationale parisienne.

(2) Mém. de F. Kock, t. II, p. 513.

— Que sont devenus ma femme et mon fils? Où est Mortier? Où est Marmont?

— L'impératrice et le roi de Bome sont partfs avant-hier pour Rambouillet, et de là je pense pour Orléans. Les maréchaux sont sans doute encore à Paris, pour y terminer leurs arrangements.

Là dessus Belliard, tout en suivant l'Empereur , qui marchait à grands pas, fit une narration succincte des événements. Le prince de Neufchâtel et le duc de Yicence arrivèrent au moment où il la terminait.

— Eh bien ! messieurs, reprit Napoléon, vous entendez ce que ditBelliard. Allons, je veux aller à Paris, partons! Caulaincourt, faites avancer ma voiture.

— MaiSj sire, dit Belliard, il n'y à plus de troupes à Paris.

— C'est égal; j'y trouverai la garde nationale; l'armée me rejoindra demain ou après-demain, et je rétablirai les affaires.

— Mais je répète à Votre Majesté qu'elle ne peut aller à Paris. La garde nationale, d'après le traité, occupe les barrières, et quoique les alliés ne doivent y entrer qu'à sept heures, il serait possible qu'ils eussent passé outre, et qu'elle rencontrât aux portes ou sur les boulevar Js, des postes russes ou prussiens.

— N'importe, je veux y aller ; ma voiture ! Suivezmoi avec votre cavalerie.

— Mais, sire. Votre Majesté s'expose à se faire prendre, et à faire saccager Paris ; plus de cent vingt mille hommes occupent les hauteurs environnantes.

Quant à moi, j'en suis sorti en vertu d'une convention, et je ne puis y rentrer.

— Quelle est cette convention? qui Ta conclue?

— Je ne la connais pas, sire ; seulement, le duc de Trévise m'a prévenu qu'elle existait, et que je devais me porter à Fontainebleau.

— Que fait Joseph? Où est le ministre de la guerre?

— Je l'ignore ; nous n'avons reçu aucun ordre de l'un ni de l'autre, pendant toute la journée. Chaque maréchal agissait pour son compte. On ne les a point vus aujourd'hui à l'armée, du moins au corps du duc de Trévise.

— Allons, il faut aller à Paris ; partout où je ne suis pas, on ne fait que des sottises. Ma voiture !

La voiture était en arrière; le prince de Neufchâtel et le duc de Yicence profitèrent de ce retard pour essayer de dissuader l'empereur.

(( Il fallait tenir plus longtemps, reprit-il, et tâcher d'attendre l'armée. Il fallait remuer Paris, qui ne doit pas aimer les Russes, mettre en action la garde nationale qui est bonne, et lui confier la défense des fortifications que le ministre a dû faire élever et hérisser d'artillerie. Elle les aurait sûrement bien gardées, tandis que les troupes de ligne auraient combattu en avant, sur les hauteurs et dans la p'aine.

— Je vous répète, sire, dit Belliard, qu'on a fait plus qu'il n'était possible. L'armée entière , forte de quinze à dix -huit mille hommes, a résisté à plus de cent mille jusqu'à quatre heures, espérant

que VOUS alliez venir de moment en moment. Le bruit s'en étant répandu dans Paris, et ayant percé jusqu'à Tarmée, elle a redoublé d'ardeur, et forcé les ennemis à tourner la ville par la plaine de Neuilly et le bois de Boulogne. La garde nationale s'est aussi fort bien montrée, soit en tirailleurs, soit en défendant les méchants tambours qui couvraient les barrières.

— Mais Montmartre fortifié, garni de gros canon, devait faire une vigoureuse résistance.

— Heureusement, sire, l'ennemi l'a cru comme vous, et voilà pourquoi il s'en est approché avec tant de circonspection. Cependant il n'en était rien, et il n'y avait que neuf pièces de 6.

— Qu'a-t-on fait de mon artillerie, je devais en avoir plus de deux cents pièces à Paris, et des munitions pour les alimenter pendant un mois.

— La vérité, sire, est que nous n'avons eu à opposer à l'ennemi que de l'artillerie de campagne, dont encore à deux heures, il a fallu ralentir l'action, faute de munitions.

— Allons ! je vois que tout le monde a perdu la tête ; voilà pourtant ce que c'est que d'employer des hommes qui n'ont ni sens commun ni énergie ! Eh bien ! Joseph s'imagine cependant être en état de conduire une armée, et le routinier Clarke a tout l'orgueil d'un bon ministre! mais l'un n'est qu'un c........ et l'autre

unj... f , ou un traître, car je commence à croire

ce que m'en disait Savary (l). »

(1) Mémoires de F. Kocb, t. II, p. 562.

Cette conversation, qui porte tous les caractères de l'authenticité, vaut un volume de considérations. Napoléon y montre ce qu'on aurait dû faire, et condamne crûment des hommes incapables ou perfides. Belliard est rinexorable écho du fait accompli. Tous deux rendent hommage à la garde nationale, dont Napoléon dut alors regretter d'avoir si longtemps méconnu Timporlance.

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