CHAPITRE XIV
Adliésion motivée de la garde nationale. — Ordre du jour du commandant en chef, comte Dessoles. — Retour des Bourbons. — La garde nationale pendant les Cent-Jours et la Restauration.
Courageuse dans le combat, la garde parisienne eut, après la défaite, une attitude calme et digne. Bien qu elle fut Tune des victimes de Tabsolutisme impérial, elle ne mêla point sa voix à celle des fanatiques qui insultaient à Napoléon, et criaient vive Alexandre! en baisant les genoux des vainqueurs. Ce fut seulement le 10 avril 1814, quand la déchéance de l'Empereur eut été prononcée par le sénat, que les officiers de rétat-major de la garde nationale firent parvenir leur adresse d'adhésion au gouvernement provisoire.
« La garde nationale a dû attendre, pour exprimer les sentiments dont elle est animée, que Pacte consti-
tutionnel qui assure le bonheur de la nation française, eût été adopté par ses représentants (l).
« Le sénat et le gouvernement provisoire tiennent de couronner leur généreuse entreprise, en proclamant ce prince dont l'antique race fut, pendant huit cents ans, rhonneur de notre pays. Un peuple magnanime, que des malheurs inouïs n'ont pu abattre, va recouvrer les droits que le despotisme n avait pu lui faire oublier. « La garde nationale se glorifie d'avoir suivi jusqu'ici la seule direction qui fût vraiment utile à ses concitoyens. Dans l'instant où chacun d'eux paraît manifester son vœu et son opinion, elle a dû faire taire des sentiments particuliers, et ne s'occuper que de l'intérêt commun à tous, celui de Tordre et de la tranquillité publique.
« A peine échappée à d'inutiles dangers, elle s'est occupée d'utiles travaux, elle a cherché à seconder votre zèle qu'elle partage, et vos succès qu'elle admire. Exempte, par sa composition de toute rivalité de rang, et, par son existence passagère, de toute ambition, elle n'aspire qu'à remplir l'honorable but auquel elle est appelée, et à donner à la France entière l'exemple du dévouement pour son prince et de Ta* mour pour son pays.
« C'est ainsi qu'elle adhère avec empressement à l'acte constitutionnel qui rend le trône de France à Louis-Stanislas-Xavier et à son auguste famille. »
(I) Il fut décrété par le Sénat, le 6 avril 18IZi.
On voit, par ce document, que la garde nationale attendait de Louis XVIU les libertés confisquées par Napoléon. Plusieurs jours après l'entrée des alliés à Paris elle portait encore les couleurs tricolores. Ce fut Vobjet du premier ordre du jour de son nouveau commandant, le comte DessoUes, nommé le 2 avril par le gouvernement provisoire (l).
a Du 9 avril, à onze heures du soir.
« Le gouvernement provisoire, par arrêté de ce soir, ordonne à la garde nationale de prendre la cocarde blanche, qui redevient, dès ce moment, la cocarde nationale et le seul signe de ralliement des Français. En conséquence, MM. les chefs de légions sont invités à donner les ordres nécessaires pour que la garde nationale prenne de suite la cocarde blanche.
« La cocarde uniforme est en bazin blanc plissé ; s'il ne s'en trouve point de faites en assez grand nombre, on pourra porter provisoirement la cocarde en ruban blanc.
(( Le présent ordre sera imprimé et transmis de suite à MM. les chefs de légion, distribué dans toutes les compagnies, et affiché dans tous les postes. » c( Le général, commandant en chef, « le comte Dessolles. »
(1) Jean-Joseph-Paul-Aiigustin, comte Dessolles, capitaine en 1792; adjudant général, le H vendémiaire an II; général de brigade, le 12 prairial an V ; général d'une division de l'armée
Les Bourbons, à leur retour, s'efforcèrent de se concilier la garde nationale. Monsieur, frère du roi, entra dans Paris le 12 avril; un détachement, pris dans les six premières légions, alla au devant de lui jusqu'à Livry, et le prince daigna dire aux gardes nationaux, avec ce ton de bonté et de courtoisie qui distingue les descendants d'Henri IV [\) :
c( J'aime l'habit que vous portez, il est celui d'un grand nombre de bons Français. J'en ai fait faire un pareil dans la bonne ville de Nancy; je n'en aurai point d'autre pour mon arrivée à Paris. » En effet, il se revêtit de l'uniforme, qu'il décora du coî^don bleu en sautoir. Dès son installation dans la capitale il passa successivement en revue les douze légions, leur distribua force rubans blancs, aux sons de la musique militaire qui jouait à satiété : Vive Henri I V et où peut-on être mieux qu'au seifi de sa famille.
Le 21 avril 18I4, le commandant Dessoles, l'étatmajor, des détachements de la garde nationale à pied et à cheval (2) allèrent à Saint-Denis au-devant du duc de Berry, qui les reçut en criant : Vive la Finance! vive la garde nationale! Le 24, le duc et son auguste père, Monsieur, réunirent tous les officiers au nombre
du Hanovre en 1803; gouverneur des royaumes de Cordoue et de Jaen en 1808. Jl était rentré dans la vie privée depuis 1812.
(1) Journal de Paris du 13 avril 181^.
(2) Cette dernière avait été organisée, le 16 avril, sous les ordres du comte Charles de Damas, émigré, ancien commandant de la légion de Mirabeau (armée de Condé).
de douze cents dans la grande galerie du Louvre, et daignèrent s entretenir de la manière la plus affable avec la plupart d'entre eux. Par un ordre du jour du 26 avril, le comte Desselles annonça que les gardes nationaux à mesure qu'ils auraient passé la revue, recevraient une fleur de lys en argent, suspendue à un ruban blanc moiré (l); qu'il leur serait délivré un brevet de cette décoration, et que les conseils de discipline pourraient en priver, pour un temps plus ou moins long, les gardes nationaux coupables de graves infractions au service , ou de fautes tendant à compromettre la sûreté publique et l'honneur de la garde nationale.
A Saint-Ouen, Louis XVIII s'entoura de détachements de la garde nationale de Paris. Celle de Versailles s'y joignit, apportant un magnifique drapeau blanc aux armes de France, présent des dames de la ville, et solennellement béni lel9 avril, par monseigneur l'évêque. Lorsque ledigne héritier du bon Henri eut été réinstallé sur le trône de ses ancêtres, un nouvel ordre du jour résuma la conduite qu'avait tenue la garde nationale, et lui traça ses devoirs.
Paris, 4 mai 1814.
« C'est au milieu de la garde nationale que le roi est entré à Paris, a traversé la capitale, et, de la mé-
(1) Une ordonnance du 5 aofit 1814 y ajoute un liséré Meu de roi.
tropole, est venu se reposer enfin dans le palais de ses pères.
« Paris a offert le spectacle intéressant de toutes les familles réunies, les pères, les époux et les fils sous les armes, animés d'une joie vive mais calme, et contenant leurs transports pour assurer Tordre autour de Sa Majesté ; derrière eux, au-dessus d'eux, les mères, les épouses, les enfants, se livrant, avec l'abandon d'un cœur dégagé de tous soins, à l'enthousiasme qu'inspirait la présence du roi et de la famille royale.
« Ce jour termine avec gloire une période honorable, et commence, pour la garde nationale, une nouvelle série de services.
« Dès l'origine, elle s'est constituée suivant le but véritable de son institution, pour défendre, contre tous les ennemis de l'ordre, les personnes et les propriétés.
« Dans la journée du 30 mars elle a défendu l'enceinte jusqu'à ce qu'une convention et Tordre de ses chefs lui aient prescrit de remettre les barrières.
(( Dans la nuit du 30 au 31 mars, à mesure que T armée et la garnison évacuaient la capitale, la garde nationale occupait tous les postes ; ses patrouilles dissipaient tous les attroupements; sur tous les points de Tenceinte elle contenait les troupes irrégulières; partout le désordre a été arrêté dans sa naissance, et la capitale sauvée par elle-même.
« Depuis, la garde nationale a soutenu avec constance tout le poids d'un pénible service, et n'a cessé, dans sa conduite, d'unir la fermeté à la modération.
« Dans cette révolution inopinée, où l'esprit de parti pouvait donner lieu à des débats, germes fâcheux d'une guerre intestine, Paris a vu la garde nationale attendre avec calme le signal de ses chefs, forcés d'attendre eux-mêmes qu'une lumière égale éclairât tous les esprits ; et quand le signe antique de ralliement des Français est redevenu celui de la nation, avec quelle unanimité toute ia garde nationale, prenant au premier ordre la cocarde blanche, a jeté dans la balance de l'opinion le poids de son exemple, et donné à son tour le signal à l'armée I
« Dans la journée d'hier, en maintenant l'ordre, elle a repoussé dans son propre sein les mouvements d'un zèle inconsidéré. Le petit nombre de ceux que le désir de voir plus longtemps le monarque avait entraînés hors des rangs, les ont repris de suite, ou d'eux-mêmes, ou à la voix de leurs chefs; en un mot, elle s'est montrée digne de la confiance noble et touchante avec laquelle Sa Majesté lui a remis le dépôt sacré de sa personne et de sa famille.
a Tant que la garde qui doit environner le prince ne sera pas constituée telle que l'exigent la majesté du trône et les lois de la monarchie, la garde nationale continuera le même service près les fils de saint Louis et de Henri IV, et n'oubliera point qu'elle en répond à la France.
« Le général en chef témoigne à la garde nationale sa vive satisfaction. Il se félicite devoir son nom mêlé à de si grands services, s'attacher avec gloire à cette
mémorable révolution. Il le doit à la garde nationale; il s'honore de la commander, et la remercie d'avoir, par une si noble conduite, honoré son commandement.
« i.e général commandant en chef, « Dessolles. »
Les douze légions, en grande tenue, furent passées en revue par le roi, le 8 mai, du haut du balcon des Tuileries. Le 13, «Sgi Majesté voulant donner un témoignage éclatant de sa satisfaction particulière aux gardes nationales de son royaume, et notamment de sa bonne ville de Paris, ayant une entière confiance dans leur zèle et leur fidélilé pour sa personne, » nomma Monsieur, comte d'Artois, colonel général de toutes les gardes nationales de France. « Ce beau titre, disait une proclamation du 15 mai, signée par Tabbé de Montesquiou, ministre de l'intérieur, et par le comte Dupont, ministre de la guerre : ce beau titre était dû au prince qui, doué de qualités éminemment nobles et toutes françaises, s'est présenté à la nation sous l'habit national, et a offert à tous les yeux un gage assuré de ses sentiments affeclueux, que manifestait encore sa touchante affabilité. L'uniforme des gardes nationales, déjà si honorable par lui-même, l'est devenu dès lors davantage, et une généreuse émulation a soudain enflammé toutes lesclassesdeTÉtat, pour entrer danslesrangs à la tête desquels brille un prince digne de servir de guide à l'honneur français, et au dévouement de tous
les cœurs pour Sa Majesté. Ce noble empressement qui a éclaté dans Paris s'est montré non moins vif dans les grandes cités et sur tous les points du royaume. Les hommes qu'une haute naissance fait remarquer, ceux que l'éducation et la fortune distinguent, et ceux qui se consacrent à des arts libéraux et à une utile industrie, tous se pressent sous des drapeaux qui présentent au roi l'élite de son peuple, et une force immense pour le maintien de l'ordre intérieur. Quels agitateurs, s'il en pouvait exister, se permettraient de le troubler en présence de tant de nombreuses phalanges de citoyens essentiellement dévoués à l'autorité souveraine? Quel empire les lois n'auront-elles pas sous l'égide de tant de bras armés pour l'intérêt des familles et des propriétés ! »
Le comte Dessolles reçut le titre de major-général des gardes nationales du royaume (l); il conserva celui de commandant en chef de la garde parisienne. Mais à partir du 16 juin, il fut subordonné au commandant de la place. Le retour des troupes de ligue à Paris réduisit le service de la garde nationale aux postes des Tuileries, de l'état-major, de l'hôtel de ville, des mairies, du Trésor et de la Banque. A la r&vue passée aux Tuileries, le 16 juin, M. de Montesquieu (2) exprima au comte Maison, général en chef
(1) Ordonn. du 20 mai.
(2) Elisabeth-Pierre, comte de Montesquiou-Fezenzac, né à Paris, en 1764, grand chambellan, aide-major de la garde nationale de Paris.
de la garnison nouvelle, « la joie que lui faisait éprouver le retour si désiré de ces braves défenseurs de la France» ; et cette joie était sincère, car si la Garde parisienne était comblée d'honneurs, elle était aussi accablée de fatigues. « Les troupes de ligne, répondit le comte Maison, s'efforceront de mériter Testime et l'affection des habitants de la capitale ; nous ambitionnerons surtout celles de la garde nationale, dont tout bon Français a su apprécier les services et admirer la conduite pendant les grands événements qui viennent de se passer. »
Les postes intérieurs des Tuileries, que la garde nationale avait conservés, lui furent enlevés, le 26 juin, par les gardes-du-corps récemment créés. Le ministre de la maison de Louis XVIII, M. de Blacas, s'empressa de pallier, par une lettre au général Dessolles, ce que cette mesure pouvait avoir de désobligeant. «S. M. était vivement touchée du dévouement de ces braves Français, assujétis aux devoirs de la discipline la plus exacte, comme aux fatigues de la vigilance la plus assidue. » Louis XVIIT ordonna qu'on assignât, dans la salle des maréchaux, aux grenadiers et chasseurs de service, une place distincte d'où il leur fût possible de le contempler quand il se rendrait à la chapelle. Les gardes nationaux et les gardes-du-corps fraternisèrent, le 18 juillet, dans un grand banquet donné à Tivoli, sous la présidence du comte DessoUes. Des toasts y furent portés au roi, à la famille royale, à l'armée, aux dames, à l'union des Français. Le duc
de Berry, qui voulait biexi honorei^ la fête de son auguste présence^ s'était réservé la santé de la garde nationale ; prévenu par le duc de Gramnîont, capitaine des gardes, il s'écria : « Vous me Tavez volée ; mais j'en vais porter une qui est dans le cœur de tous les Bourbons : A la prospérité de la France!
Les revues, grandes parades, distributions de croix, félicitations princières, bénédictions de drapeaux, se succédèrent pendant plusieurs mois, et s'étendirent aux départements. Il plut des décorations du Lys à Bpuen, Bordeaux, Cahors, Évreux et Sainte-Menehould. La garde nationale, séduite par tant de cajoleries, se prit à aimer sérieusement les Bourbons, malgré leur médiocrité personnelle. Ils apportaient des libertés, des garanties constitutionnelles, le vote régulier de l'impôt, à un peuple longtemps maintenu sous un joug d'airain, corvéable à merci, et témoin chaque jour des embastillements les plus arbitraires. Et puis, ils promettaient la paix, et ce fut là le principal motif de la popularité réelle dont ils jouirent à leur avènement. La terre, selon l'expression dun poëte du temps, était lasse de ne produire que des lauriers (l). La France s'épuisait; depuis le II janvier 1813 seulement, elle avait fourni treize cent mille hommes ; les villages étaient déserts. Le désir du repos avait pénétré tous les cœurs ; il éclate dans
(t) Le Souper de Henri IF, par Rougemont, vaudeville, représenté aux Variétés, le 23 avril 181/1.
les journaux de Tépoque, dans les pièces de circonstance dont les journaux furent prodigues (l), dans une multitude d'odes, de chansons, de quatrains, de bouquets, de madrigaux (2). L'avènement de la dynastie bourbonnienne répondait donc à un Yceu presque général ; mais Tinfluence accordée à des princes sans mérite, à des émigrés, à des hobereaux; les concessions faites à l'étranger parle traité du 30 mai; le maintien des droits réunis; la loi du 22 octobre contre
(1) Pelage ou le Retour d'vn Ion Roi (Opéra). Les Héritiers de Michau (Opéra-Comique). Une Nuit de la garde nationale, comédie (Odéoii, 16 juin 1814). Les Clefs de Paris; vu petit y^oyage du f^audeville, divertissement pour le retour de la paix (Vaudeville), rive la Paix! ou le Retour au village (Ambigu- Comique). L'entrée d'Henri If^ à Paris (Cirque). He?iri ir, mélodrame en trois actes (Gaîté). La Pacification générale, comédie, par Chambelland, représentée à Dijon, le 26 juin 181^1.
(2) ^ire /a/)aî;r.' par Desaugiers; J^ive le roi! vive lapais! par Coupart ; Invocation à lapais, par le chevalier de Piis.
Souris à l'heureux jour qui vient rendre aux Français, Henri IV et les lis, les Bourbons et la paix !
XAus mânes de mon père, par Jacquemin.) .
Les deux après l'orage.
Font briller un beau jour ; Avec le vert feuillage, La paix est de retour.
(P'ive Henri! par Armand Gouffé.)
Moi, que la paix inspire, Heureux de ses présents, je puis donc les chanter.
^ {Ode, par André de Murellle.)
la presse; les censeurs royaux ; les monuments élevés à la mémoire des chouans ; des préjugés rétrogrades, des mesures inconsidérées, firent perdre à Louis X Vil I les avantages de sa position, et quand Napoléon revint de rîle d'Elbe, on le salua comme un libérateur.
On lisait dans les journaux, pendant les premières semaines du mois de mars 1 8 1 5 : « Buonaparte a débarqué, le 1er mars, près de Cannes ; toutes les mesures sont prises pour l'arrêter et déjouer cette tentative insensée.
c( — On a appris à Marseille, le 3 mars, le débarquement de Buonaparte : quoiqu'on doute encore de la nouvelle , les drapeaux blancs ont flotté à l'instant à toutes les fenêtres ; des cris de vive le roi! ont éclaté ; la garde nationale entière a demandé à marcher.
« — Le duc de Valentinois, qui allait prendre posses • sion de la principauté de Monaco, a été arrêté par un détachement de la petite bande de Buonaparte; ce chef de brigands^ après avoir eu avec le duc une conversation, lui a laissé continuer sa route.
« — Le 9 mars sera à jamais remarquable dans les fastes de notre histoire. Amidijes douze légions de la garde nationale de Paris, et les régiments qui forment la garnison, se sont rassemblés dans la cour des Tuileries et sur le Carrousel. A une heure, S. A. R. le duc de Berri a passé devant le front de chacune des légions. Alors le roi a paru sur le balcon, et les légions, par ordre de numéros, ont eu l'honneur de défiler devant S, M. , aux cris mille fois répétés de
vive le roi ! La garde nationale semblait fière de pouvoir, la première, dans ces circonstances, faire éclater envers notre souverain légitime ces témoignages d'amour, qui sont si bien partagés par tous les Français.
« — Une ordonnance de S. M., en date du 9 mars, règle Forganisation , Tarmement et l'équipement des gardes nationales sédentaires , principalement chargées de la garde des places fortes, de la répression des factieux et des rebelles. Dans les départements où il se présentera des gardes nationaux pour faire un service extérieur et momentané, les préfets, de concert avec les inspecteurs des gardes nationales , les organiseront en compagnies , cohortes et légions volontaires. Aucun engagement ne pourra résulter de ce service de dévouement et d'honneur. Les citoyens seront libres de rentrer dans leurs foyers dès que la rébellion sera comprimée (l).
c( — Hier matin, 1 1 mars, une foule immense remplissait la terrasse et la cour des Tuileries. A trois heures, des officiers de la maison du roi ont paru au balcon ; l'un d'eux a indiqué qu'il désirait parler. Il a annoncé que le roi venait de recevoir la nouvelle que le duc d'Orléans, à la tête de vingt mille hommes et de la garde nationale de Lyon , avait attaqué Buonaparte dans la direction de Bourgoin ; qu'il l'avait complètement battu et repoussé pendant dix lieues. Ces heu-
(1) Le Nain Jaune du 15 mars 1815, n. 355.
reuses nouvelles ont été reçues aux cris mille fois répétés de vive le roi (l)/
« — Aujourd'hui, 16 mars, à midi, aux lieux de rassemblement indiqués (2), les douze légions se sont réunies pour être passées en revue par le prince colonel général. Monsieur a été salué du cri unanime de vive le roi! vive Monsieur! S. A. R. était accompagnée du major général comte Dessolles. Elle a parcouru toutes les lignes, en recevant les témoignages les plus éclatants du zèle, du dévouement, et do la fidélité de la garde nationale. Après le départ du prince, MM. les chefs et officiers supérieurs de chaque légion ont reçu rinscription de tous ceux qu'un premier élan a fait sortir des rangs pour composer le corps qui, sous le titre de légion du colonel général, doit marcher avec le prince contre Tennemi de la France et de l'Europe.
« — Il ose reparaître, ce tigre, qui, pendant la durée de son exécrable règne, a fait périr au moins un Français par minute; cet hydre, qui a si longtemps dévoré noire substance! à qui donc cet aventurier vient-il disputer le trône de nos pères? aux descendants de Henri IV. Tous ceux qui tiennent à une famille, à une
(1) Journal de Paris du 12 mars 1815, n. 71.
(2) r% 2* et 3* légions, place Vendôme ; lx% 5% 6% boulevard Bondi; 7% 8% 9% Place-Royale ; 10% 11% 12% jardin du Luxembourg.
patrie, tous ceux qui possèdent quelque chose , le repoussent avec horreur.... Haine et guerre au Corse parricide (l) / »
Le 21 mars 1815, et les jours suivants, on lisait dans les mêmes journaux :
« L'Empereur est arrivé hier à huit heures et demie à Paris. Une foule immense remplissait les cours du château, la place du Carrousel et ks rues a jacentes; des cris de vive V Emjyereur l se faisaient entendre de toutes parts.
« — S. M. TEmpereur a témoigné sa satisfacîion de la belle tenue de la garde nationale parisienne , qui, jïUivant les expressions de S. M., a sauvé deux fois la capitale.
c( — L'Empereur a fait remettre la décoration de la légion d'Honneur au garde national à cheval qui s'offrit seul pour accompagner le comte d'Artois, lorsque celui-ci fut obhgé de quitter Lyon.
« — La garde impériale a voulu célébrer son retour à Paris, en offrant, le 3 avril, un banquet fraternel à la garnison et à la garde nationale de Paris. Toutes les dispositions avaient été faites au Champ de Mars ; un repas de dix sept à dix- huit mille couverts avait été préparé sur les glacis. Le plus beau temps a. secondé cette fête civique. Des toasts à l'Empereur, à l'impératrice et au roi de Rome, ont été portés au bruit du canon.
(1) Journal de Paris des 16 et 17 mars 1815.
348 IIISTOIRE
« — Les grenadiers du 2^ bataillon de la 6® légion de la garde nationale de Paris, qui, le 30 mars I8i4, sont sortis de cette capitale pour la défendre, étaient convenus de se réunir tous les ans pour célébrer l'anniversaire du dévouement des braves. Cette cérémonie a eu lieu le 13 avril. On y avait invité plusieurs des^ officiers et grenadiers qui ont accompagné T Empereur à l'île d'Elbe. La liberté, la gloire nationale et l'Empereur ont été le sujet des toasts portés et des couplets chantés à cette fête patriotique. MM. les grenadiers du 2*" bataillon ont profité de cette circonstance pour donner une marque d'estime et de reconnaissance à M. Sénepart, leur capitaine, qui, dans la journée du 30 mars, fit preuve de beaucoup de courage et d'un véritable dévouement , et pour enhardir par son exemple les soldats qu'il commandait, fit marcher à ses côtés, dans les rangs, son fils, âgé de 1 8 ans. Ils ont offert, à ce brave capitaine, un sabre, au nom de la compagnie.
«Un discours a été ensuite adressé par M. Destrain, au nom des grenadiers de la garde nationale, à ceux «de l'île d'Elbe.
c( Cette réunion de citoyens dévoués à la patrie et à :son chef, est rentrée vers onze heures du soir dans Paris, au son d'une musique guerrière, et aux cris de vive r Empereur ! »
Napoléon reparaissait avec des idées nouvelles , fruit d'une tardive expérience. 11 se déterminait à reprendre en sous-œuvre la Révolution. Il jetait au peu-
DE LA GARDE NATIONALE. 34fJ
pie , comme un appât , les mots : Abolition de Ici noblesse et des titres féodaux ; liberté de la presse ; suppression de la censure; exécution des lois de r Assemblée constituante (l). 11 emprunta à Tune d'elles quelques dispositions, dans son décret du 10 avril, sur l'organisation de la garde nationale ; mais on y sentait encore le cachet du despotisme impérial. Tous les Français inscrits au rôle des contributions foncières ou mobilières, de Tàge de vingt à soixante ans, étaient obligés au service. Les bataillons de chaque arrondissement de sous-préfecture, quel que fut leur nombre, formaient une seule légion. Chaque bataillon de garde nationale se divisait en six compagnies de cent vingt hommes, dont une de grenadiers et une de chasseurs. Les grenadiers et chasseurs étaient armés de fusils de calibre, avec baïonnette et giberne ; ils pouvaient au besoin être distraits de leurs corps, pour former des bataillons séparés. Deux cent quatre bataillons de grenadiers et de chasseurs, tirés des départements de 1 Est et du Nord, furent mis immédiatement en activité, pour tenir garnison dans les places frontières et occuper les défilés, passages de rivières, postes et ouvrages de campagne qui leur seraient indiqués.
Les fusiliers, réservés au service intérieur, pouvaient monter la garde avec leurs vêtements accoutumés, en mettant à leur chapeau la cocarde nationale ; tout individu payant moins de cinquante francs
(I) Décrets des 13 eH 4 mars.
d'impôt, était armé et équipé aux frais de sob département.
L'Empereur nommait les cbefs de légion et les chefs de bataillons de grenadiers et de chasseurs, sur la proposition du ministre de Tintérieur. Un comité d'arrondissement désignait les autres officiers, et soumettait ses choix à un comité départemental ; l'Empereur délivrait les brevets. Les sous-«officiers étaient nommés par les chefs de bataillon, sur la proposition des capitaines, et sauf l'approbation des chefs de légion.
Napoléon reprit le commandement en chef de la garde parisienne, et confia au comte Durosnel {!) les fonctions qu'avait si dignement remplies le maréchal Moncey. Le 16 avril, les douze légions furent passées en revue dans la cour des Tuileries ^t sur la place du Carrousel, aux cris mille fois répétés de vive l'Empereur 1 On y revit, pour la première fois depuis la République, les habits et les vestes coudoyer les uniformes. Napoléon avait prescrit qu'on n'éloignât personne des rangs pour motif de tenue plus ou moins régulière (2). Après le défilé, il ordonna de former le carré, fit avancer les officiers des douze légions, et leur dit :
a Soldats de la garde nationale de Paris, je suis
(i) Anloine-Jean-Auguste-Henri Durosnel, né le 9 novembre 1771, général de brigade le 2k décembre 1805, lieutenant général le 16 avril 1809.
(2) Ordre du jour du H avril.
bien aise de vous voir. Je vous ai formés il y a quinze mois pour le maintien de la tranquillité publique dans la capitale, et pour sa sûreté. Vous avez rempli mon attente. Vous avez versé votre sang pour la défense de Paris, et si des troupes ennemies sont entrées dans vos murs, la faute n'en est pas à vous, mais à la trahison, et surtout à la fatalité qui s'est attachée à nos affaires dans ces malheureuses circonstances.
c( Le trône royal ne convenait pas à la France. 11 ne donnait aucune sûreté au peuple sur ses intérêts les plus précieux. Il nous avait été imposé par l'étranger. S'il eût existé, il eût été un monument de honte et de malheur. Je suis arrivé, armé de toute la force du peuple et de l'armée, pour faire disparaître cette tache et rendre tout leur éclat à l'honneur et à la gloire de la France.
« Soldats de la garde nationale, nos armées sont toutes composées de braves qui se sont signalés dans plusieurs batailles, et qui présenteront à l'étranger une muraille de fer, tandis que quatre cent cinquante mille grenadiers et chasseurs des gardes nationales garantiront nos frontières. Je ne me mêlerai point des affaires des autres nations. Malheur aux gouvernements qui se mêleraient des nôtres I Des revers ont retrempé le caractère du peuple français ; il a repris cette jeunesse, cette vigueur qui, il y a vingt ans, étonnaient l'Europe. « Soldats, vous avez été forcés d'arborer les couleurs proscrites par la nation, mais les couleurs nationales étaient dans vos cœurs. Vous jurez de les
552 IIISTOIRIi:
prendre toujours pour signe de ralliement, et de défendre ce trône impérial, seule et naturelle garantie de vos droits. Vous jurez de ne jamais souffrir que des étrangers, chez lesquels nous avons paru plusieurs fois en maîtres, se mêlent de nos institutions et de notre gouvernement. Vous jurez enfin de tout sacrifier à rhonneur et à l'indépendance de la France.
— Nous le jurons ! répondit unanimement toute la garde nationale.
Quelques pâles reflets du soleil de 1792 éclairèrent l'agonie de l'Empire. Les bataillons de chasseurs et de grenadiers, mis en réquisition, montrèrent la plus belliqueuse animation. Les enrôlements volontaires se multiplièrent : plus de mille jeunes gens se firent inscrire à la préfecture de la Seine dans la seule journée du 2 mai. Il se forma des corps francs. Les élèves des lycées, âgés de 17 à 20 ans, dem.andèrent à se réunir en escouades de canonniers, et des pièces d'artillerie furent mises à leur disposition. Les citoyens de Paris et des autres grandes villes, sous la direction de l'autorité militaire, s'exercèrent à la manœuvre ou travaillèrent aux fortifications.
« L'instruction de la garde nationale de Paris, et les sentiments qui l'animaient pour l'Empereur, ne permettaient pas de faire de différence entre la garde bourgeoise de la capitale et les différents corps de l'armée (l). » Les canonniers de l'artillerie parisienne
(i) Journal de Paris Un 18 mai 1815.
rivalisaient avec les vieux artilleurs d'Austerlitz et de la Moskowa.
On réapprit la Marseillaise. Les airs vive Henri IV et Charmante Gabrielle , qu'avait exhumés la Restauration, firent place aux chansons révolutionnaires. On en fit de nouvelles : la Lyonaise, la Rouennaise , la Parisienne ^ la Dauphinaise y la Nantaise, etc. Les soirs où Ton jouait Marins à Minturne, au Théâtre- Français, les spectateurs appliquaient à Napoléon ces deux vers :
Le seul nom d'un héros enfante des soldats ; Vous les verrez marcher en foule sur ses pas.
La salle retentissait d'applaudissements, de cris de vive l'Empereur ! vive la patrie ! Et la Marseillaise , l'air : Veillons au salut de l'Empire, étaient demandés et exécutés à plusieurs reprises.
Rennes donna le signal des fédérations, dont les membres signaient un pacte de défense mutuelle, et prenaient pour devise : patrie! liberté! Empereur! Après la fédération bretonne , vinrent les fédérations bourguignonne, du Loiret, de Maine-et-Loire, etc. Les fa'ubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, si longtemps redoutés de l'Empereur, se lièrent par une confédération. Le 14 mai, plus de douze mille faubouriens se rendirent aux Tuileries, sans armes, divisés en pelotons , marchant sous les ordres de commissaires, reconnaissables à des brassards tricolores. Des déta-r
chements de la garde nationale, des sapeurs, des tambours, des musiciens des 8' et 12^ légions, précédaient le cortège , dont les drapeaux portaient : Fédération du faubourg Saint- Antoine , fédération du faubourg Saint-Marceau. On distinguait encore dans les rangs rétendard des forts du Port au Blé, et les flammes des douze légions. Napoléon dit aux fédérés que sa confiance en eux était entière ; qu'il connaissait le bon esprit du peuple; qu'il leur serait donné des armes ; que si jamais l'ennemi osait s'approcher de Paris, ils serviraient d'éclaireurs à la garde nationale. Il leur donna pour commandant le lieutenant général Augustin Darrieau, qui fut bientôt plus vulgairement connu sous le nom de général des haricots (l).
De nouvelles alliances offensives et défensives se formèrent entre les faubourgs Saint-Denis et Saint- Martin, .et les habitants de différents quartiers. Un décret du 15 mai les organisa en vingt-quatre bataillons de tirailleurs, composés des habitants de Taris et de la banlieue, qui, ne faisant pas partie de la garde nationale, voulaient se faire inscrire pour la défense de la capitale. On leur adjoignit un bataillon d'étudiants en droit et en médecine, et Ton plaça dans leurs cadres tous les gardes nationaux nouvellement recén-
(1) Darrieau, né en Gascogne, fe 5 juillet 1775, était colonel en 1806; la bataille d'Auslerlitz lui valut le grade de général de brigade; il fut nommé lieutenant général en Espagne, le 31 juillet 1811.
ses qui, n'ayant pas pourvu à leur habillement, étaient considérés comme hors d état d'en faire les frais. Les tirailleurs fédérés, exemptés de tout service habituel, s'exerçaient seulement les dimanches et fêtes, au maniement des armes, aux manœuvres de Tinfanterie et au tir à la cible ; ils recurent un uniforme spécial (l). Pour les équiper, il fut ouvert, dans les douze mairies, dans les douze légions, dans les ministères, des souscriptions à la tête desquelles se mirent le comte Daru, le maréchal Soult et le prince d'Eckmiihl.
On revit des dons patriotiques ; de fortes sommes fui'ent offertes pour les frais de la guerre, les besoins de la patrie et l'habillement des gardes nationales ; chacun des ministres fit un don de trois mille francs. Les commissaires de police et employés de la préfecture se cotisèrent pour une somme de vingt mille fr. MM. Thomas frères, place des Victoires, n' 9, donnèrent trois cents fr.; un propriétaire de la rue du Chaume déposa cinq cents fr.; la compagnie des agents de change dix mille fr.; M. Alméric, fourrier des grenadiers du le"" bataillon de la 3^ légion, neuf cents fr.; M. Lache-
(I) « L'uniforme des tirailleurs sera un habll-veste de drap bleu, croisé sur la poiuine, sans revers, collet jaune, parements bleus, liserés blancs coupés en pointe ; boutons de la garde nationale ; retroussis blancs ; pantalon à la matelote, gris ou en toile blanche; chapeau à trois cornes, avec la cocarde nationale surmontée d'un pompon jaune.
« Giberne et porte-gLl)erne en cuir noir. » (Décret du 15 mai. Arrêté du ministre de l'intérieur, du 20 mai 1815.)
nadais, propriétaire à Paris, dix mille fr ; M.leVillain- Dufriche, marchand de drap, rue de TOdéon, n" 34, remit cinq habits complets, en drap vert, au colonel Simon, commandant du premier corps franc du département de la Seine. Une dame écrivit au comte Carnot, ministre de l'intérieur :« Le temps est revenu d'organiser la victoire ; je vous remets un mandat de cent fr. sur la Banque ; c'est le produit de mes bijoux. Pour la première fois j'ai regretté de n'avoir pas d'autre parure que mes enfants. — Femme L...»
À la revue du 14 mai, un officier s'approche de l'Empereur, et lui présente vingt-cinq billets de mille francs enveloppés dans un ruban de la légion d'Honneur, en disant : « Sire, je crois qu'en ce moment tout bon Français doit aider le gouvernement suivant ses moyens. Je prie donc Votre Majesté d'accepter 25,000 fr,; » puis il se perd dans la foule.
Les grenadiers du 3« bataillon de la V légion donnèrent dix-huitcents fr. ; les épiciers de Paris G, 409 fr. 70 c; ceux-ci annoncèrent que, malgré les circonstances qui n'étaient pas favorables au commerce, ils étaient dans l'intention de renouveler leur don patriotique. Une souscription, ouverte dans les légions, produisit, pour l'état-major, 4,000 fr.; pour la r« légion, 11,483 fr.; pour la 4Mégion, 4,487 fr. 55 c; pour la 8% 6,534 fr. 20 c. (l).
(I) Les circonstances empêchèrent le versement du contingent des autres légions.
En attendant que leur organisation fut complète, les fédérés, concurremment avec des volontaires des douze légions, s'employèrent à des travaux de terrassement qui changèrent en forteresses tous les tertres de la banlieue. Un bastion, élevé en avant de la barrière d'Italie, à droite de la route de Fontainebleau, reçut le nom de Redoute de la Fédération parisienne. Les fédérés, qui la construisirent, se réunissaient tous les matins, à six heures, au Tivoli d'hiver, rue de Grenelle-Saint-Honoré, n" 45, et ce local, en mémoire de leurs travaux, s'appelle encore aujourd'hui la Redoute.
L'enthousiasme patriotique atteignit son apogée à la cérémonie du 31 mai, où Napoléon proclama VActe additionnel aux constitutions de V Empire^ et distribua des aigles à l'armée et à la garde nationale. Des clameurs universelles lui répondirent lorsqu'il s'écria d'une voix sonore : a Vous, soldats de la garde nationale de Paris, vous jurez de ne jamais souffrir que l'étranger souille de nouveau la capitale de la grande nation. C'est à votre bravoure que je la confierai. » Mais le sentiment général était plutôt le désir de se venger des défaites passées que celui de soutenir la constitution nouvelle. Amalgame bâtard de la charte de 1814 et du sénatus- consulte du 10 thermidor an X, VActe additionnel créait des pairs héréditaires, des Assemblées primaires de canton, des électeurs à vie, choisis parmi les plus imposés de chaque arrondissement ; des députés spéciaux pour la propriété manu-
facturière et commerciale. Sa teneur était loin d'accomplir les promesses semées sur la route Je Cannes à Paris. La France ne pouvait plus, comme en 1792, prendre pour ralliement des principes imprescriptibles; on lui demandait les dernières gouttes de son sang au nom d'un intérêt dynastique ; on ne lui accordait, pour prix de ses sacrifices, que d'insuffisantes libertés. Aussi, après la bataille de Waterloo (18 juin 1815), personne ne songea à épuiser, dans un dernier eiïort, les ressources de la nation. Le rôle de la garde parisienne se réduisit à maintenir le calme dans Paris, et à assurer la liberté du Corps législatif.
11 fallut reprendre ces Bourbons, que Carion-Nisan a si bien caractérisés, en disant qu'ils n'avaient rien ou-bliéy rien appris (l). S. A. R. Monsieur fut réintégré dans ses fonctions de colonel général des gardes nationales; le maréchal Mas sén a , que les Chambres avaient un moment investi du commandement de la garde parisienne, fut remplacé par le comte Dessolles, qui, lui-même, au mois d'octobre 1815, eut pour successeur le maréchal Oudinot, duc de Reguio.
Soumise au régime des ordonnances (2), privée de chefs qui eussent sa confiance, la garde nationale s'effaça. Le gouvernement, auquel elle faisait ombrage.
(1) Discours au Tribunal, le 12 floréal an XII, Moniteur du M floréal, p. 1013, col. 3.
(2) Ordonnances des 11 janvier 1816, 30 septembre 1818, 21 uin 1821.
la laissa dans rinaction. En 1821 , on lui retira tous les postes, excepté ceux des Tuileries, des Chambres pendant les sessions, de rhôtel de ^ille, de Tétat-major général, et de la maison d'arrêt de la garde nationale.
Un seul incident rehausse les annales de la garde nationale, pendant le règne de Louis XVIII. La Chambre des députés venait d'exclure Manuel, pour avoir, dans ses discours, proféré des paroles injurieuses envers la famille des Bourbons (3 mars 1823). Le courageux député protesta : « Je déclare, dit-il, que je ne reconnais ici à personne le' droit de m' accuser ni de me juger. Si je cherchais ici des juges, je n'y trouverais que des accusateurs. Ce n'est point un acte de justice que j'attends, c'est à un acte de vengeance que je me résigne. Dans cet état de choses, j'ignore si la soumission est un acte de prudence ; mais je sais que, dès que la résistance est un droit, elle est aussi un devoir. Arrivé dans cette Chambre par la volonté de ceux qui avaient le droit de m'y envoyer, je ne dois en sortir que par la violence de ceux qui n'ont pas le droit de m'en exclure ; et si cette résolution de ma part doit appeler sur ma tête de plus graves dangers , je me dis que le champ de la liberté a été quelquefois fécondé par un sang généreux. »
Le lendemain, conformant ses actes à ses paroles, Manuel siégeait au côté gauche; la droite le contemple avec stupeur ; le président Ravez n'ose ouvrir la séance; enfln, k deux heures, il agite la son-
neo HISTOIRE
nette et dit : « J'avais écrit aux questeurs, pour les inviter à donner aux huissiers Tordre de ne pas laisser entrer M. Manuel. Cet ordre a été donné ; mais la consigne a été violée. En vertu de l'article 91 du règlement, qui m'attribue la police de la Chambre, j'invite M. Manuel à se retirer. — M. le président, répond le député proscrit, j'ai annoncé hier que je ne céderais qu'à la violence, et je viens tenir ma promesse. » Le président propose à la Chambre de suspendre la séance pendant une heure, et de se retirer dans ses bureaux. La droite adopte la motion ; la gauche reste à son poste. Le chef des huissiers entre, à trois heures, s'avance, chapeau bas vers Manuel, et lui signifie un ordre du président. «Monsieur, répond Manuel, j'ai déjà déclaré deux fois que je ne céderais qu'à la violence. Il faut qu'on m'arrache d'ici : allez chercher la force armée. — J'ai ordre de la faire entrer, en cas de refus de votre part. — Exécutez votre ordre.
Quelques minutes après on voit paraître un détachement de vétérans et un autre de la l^'^ compagnie du 3^ bataillon de la 4^ légion, conduit par le sergent Mercier, passementier de la rue Aux-fcrs. Le côté gauche se lève et s'écrie, par un mouvement spontané : « Quoi! la garde nationale! c'est la garde nationale qu'on choisit pour violer le sanctuaire de la Représentation ! c'est la garde nationale qui attenterait à la personne d'un député de la nation! On veut la compromettre, on veut la déshonorer 1 » L'officier des vétérans hé>ite, puis il somme les gardes nationaux
de s'emparer de la personne du député. « Le sergent Mercier et ses camarades témoignent leur refus par des gestes énergiques. Les acclamations, les cris de Vive la garde nationale! éclatent dans les tribunes publiques; mais le vicomte de Foucault, colonel de gendarmerie, se présente à la tête d'une escouade. Il vient, dit-il, prêter main-forte à la garde nationale. « C'est faux, crie-t-on, de toutes parts, la garde nationale a refusé d'être complice de cet attentat. Ne la déshonorez pas! — Laissez-lui toute sa gloire, ajoute La Fayette. — Gendarmes, dit le colonel, empoignezmoi M. Manuel. » Le député est entraîné; la gauche le suit tout entière, accueillie à sa sortie par une multitude immense qui l'applaudit avec transport.
Une protestation fut signée le lendemain par le général Foy, Labbey de Pompierre, Dupont (de l'Eure), d'Argenson, Villemain, La Fayette, Casimir Perrier, Thiars, Sébastiani, Etienne, et cinquante-deux autres députés. Le général Foy dit en l'appuyant : « Est-ce dans les circonstances graves, solennelles, terribles, dont vous êtes entourés, que vous pourriez vous arroger le droit de repousser la minorité par un injuste et calamiteux dédain? car ce droit n'existe nulle part; il n'est écrit ni dans la charte, ni dans le règlement, ni dans le cœur des Français, ni dans celui de cette brave garde nationale; oui, messieurs, de cette brave garde nationale, qui a donné hier un si noble exemple de son respect pour la représentation nationale. Non, tout n'est pas désespéré ; la liberté peut se recouvrer
encore, puisquela patrie renferme de pareils citoyens.» Mercier fut l'objet d'une ovation populaire. Il fut, pendant plusieurs jours, assiégé par la foule des visiteurs. Le général La Fayette lui écrivit pour le complimenter; un grand nombre de représentants se firent inscrire chez lui. « J'avoue, dit-il à l'un d'eux, qu'en me trouvant en face des représentants de la nation, j'ai été saisi d'une émotion profonde. Il m'aurait été impossible de mettre la main sur un député : je ne crois pas que la garde nationale ait été instituée pour cela. »
Les félicitations adressées au sergent Mercier exaspérèrent les ultra-royalistes. Une ordonnance en date 19 mars, le déclara rayé des contrôles de la garde nationale, en punition de l'acte de désobéissance dont il s'était rendu coupable. Les colonels des légions, qui tous devaient leur grade.au roi, protestèrent contre toute participation à l'insubordination du sergent. Les journaux ministériels lui prodiguèrent les plus grossières insultes. Nous en citerons un échantillon, pour prouver quelle était, à l'égard de la garde nationale, l'esprit de la faction aristocratique.
« La rue Aux-Fers, dit le journal La Foudre (1), vient d'être illustrée par l'apparition soudaine d'un pigeon semi-belliqueux. Cet oiseau, qui rentre dans l'espèce des bizets, était depuis longtemps perché sur une aune au fond d'une boutique, non loin de la fontaine
iS) Troisième année, n. <ô6, 25 mars 1823, p. 394.
des Innocents. Son vol tranquille et terre à terre n'annonçait point que l'ambition put entrer dans le cœur de cet animal ; tout semblait prédire qu'il ne s'élèverait jamais bien haut. Mais la renommée libérale, qui se plaît à chercher ses favoris dans les lieux les plus obscurs, alla elle-même chercher notre bizet au fond de sa retraite.
« C'était dans le mois de mars ; le nom du mois était heureux. Lajoze libérale, surnommée à si juste titre le Manuel des bavards, avait troublé une assemblée par ses cris, et une nouvelle répugnance pour le fromage blanc; ordre fut donné au bizet susdit, qui s'était déguisé en brave, d'empoigner la pie et de la chasser. Le pigeon libéral aussitôt sentit ses pattes défaillir. Son bec pâlit, ses ailes tremblent, il ne peut avancer... 0 courageux animal! dans cet état, qui le croirait? il a l'audace de reculer. C'en est fait, il a résisté à l'ordre I Sa gloire est établie, sa fortune est faite. Il accepte toutes les récompenses. Quand on prend du galon on n'en saurait trop prendre.
« Cet animal, quand il est bien gavé, est un trèsbon plat. »
On peut croire que dès-lors le parti ultra médita la ruine de la garde nationale, et qu'il attendit impatiemment une occasion favorable. Elle ne se présenta qu'en 1827.
Le 12 avril, jour anniversaire de l'entrée de Charles X aux Tuileries, la garde nationale, suivant un usage établi par Louis XVIII, devait garder seule le
36t HISTOIRE
monarque ; elle ne fut admise à cet honneur que le 16. «Ce jour là, raconte un contemporain (1), le roi voulut passer une revue particulière. J'appartenais à l'étatmajor. Je fus commandé pour une des stations du roi. Lorsque Sa Majesté se présenta, je la saluai, et, tenant mon chapeau en évidence, j'élevai la voix en criant : Vive le roi! Personne ne répondit, comme à l'ordinaire, à ce cri d'amour et de fidélité, et le plus grand silence fut observé. Ce silence fut remarqué, et m'affecta particulièrement. Le public était généralement mécontent des mesures proposées par M. de Viilèle.»
Charles X ne parut point s'être aperçu de la froideur avec laquelle on l'accueillait ; il y répondit par des éloges. L'ordre du jour du 17 étjaiten ces termes :
« La garde nationale a exercé, le 1 6, l'honorable prérogative qui lui est réservée, de garder seule le roi et la famille royale, le jour anniversaire du 12 avril. Sa Majesté , en uniforme de colonel général de la garde nationale, accompagnée de Monseigneur le dauphin, a inspecté les détachements d'infanterie et de cavalerie de la garde nationale, de. service pour relever les divers postes de la maison militaire et de la garde royale, qui étaient en bataille dans la cour des Tuileries.
(1) Mémoires du vicomte Gauthier de Brécy, doyen des lecteurs de Charles X. Paris, 182/i, in-8, p. 399.
« Le roi, satisfait de sa belle tenue et de la régularité avec laquelle les divers mouvements furent exécutés ; voulant donner. à la garde nationale de Paris un nouveau témoignage de sa constante bienveillance, et prouver combien il apprécie le zèle et le dévouement de ce corps, a chargé le maréchal commandant en chef d'annoncer qu'il en passerait la revue générale le dimanche 29 de ce mois.
« Le commandant en chef, c( Maréchal duc de Reggio. »
Le même jour, une ordonnance royale retira le projet de loi sur la police de la presse, projet que M. Peyronnet appelait la loi de justice et d'amour. Cette satisfaction donnée à l'opinion publique avait évidemment pour but de préparer au roi U s vivats de la garde nationale. Il fut en effet salué, au Champ de Mars , par de bruyantes et continuelles acclamations. Vingt mille hommes étaient sous les armes; les six premières légions étaient placées sur deux rangs , du côté droit du Champ de Mars; les six autres étaient rangées en face ; et la treizième légion (garde nationale à cheval) était adossée à la Seine. Charles X entra à une heure, par Tavenue de Lamotte-Piquet , accompagné des ducs d'Orléans, du duc de Chartres, et d'un grand nombre d'officiers généraux. Le dauphin, Madame, la duchesse de Berri, Madame et Mademoiselle d'Orléans suivaient le cortège en calèche découverte» Deux cent mille spectateurs occupaient les glacis. Ja-
mais les Parisiens ne crièrent aussi cordialement vive le roi! mais ils y mêlèrent des cris de vive la Charte! vive la liberté de la presse! Ceux de à bas les ministres ! à bas les jésuites ! furent rares et isolés dans les rangs, comme l'attestent les témoignages que recueillit la commission chargée de l'examen des actes du ministère Villèle (1).
Dans la i" légion, un garde national qui avait crié Vive la charte! fut expulsé du Champ-de-Mars (2). M. Villot, colonel de la 2% dépose en ces termes : « La 2e légion s'est formée devant l'hôtel de M. le garde des sceaux ; pendant une heure, elle a gardé le silence le plus profond. Elle a suivi la rue de Rivoli et. a passé devant l'hôtel de M. le ministre des finances ; elle a gardé le même silence. Le roi, à son passage, a été accueilli avec le plus grand enthousiasme; je n'en avais pas vu de pareil depuis 1 814, et il a fallu plus que de la bonne volonté pour entendre trois ou quatre cris isolés qui sont partis du milieu de la légion; ils avaient été excités par un groupe d'hom* mes, tous en uniforme, quelques-uns portant un fusil, les trois quarts seulement un sabre, qui marchaient derrière .fligne et jetaient les cris : A bas les ministres ! à bas les jésuites ! Après le passage du roi, ou plutôt après que Sa Majesté a eu dépassé le front de
(1) Pièces annexées au rapport de M. Girod (de l'Ain), sur la mise en accusation des ministres, 2t juillet 1828.
(2) Déclaration du colonel Lapeyrière.
la 1'*^ compagnie de grenadiers du 2« bataillon, M. le maréchal Oudinot est venu, accompagné d'un officier supérieur de gendarmerie, pour faire arrêter un grenadier accusé d'avoir crié A bas les ministres I Le commandant lui fit observer qu'il y avait erreur, que ce grenadier était chef de bureau dans une direction générale et d'opinion royaliste. Cet éclaircissement satisfit l'officier de gendarmerie, et l'arrestation n'eut pas lieu. La légion est revenue dans le plus grand ordre; elle s'est rompue sur le boulevard, en face du Théâtre-Italien. Je m'étais aperçu que les têtes avaient été montées; j'avais évité de faire passer ma légion par la rue de Rivoli et la place Vendôme. »
c( La 3® légion, » déclare son colonel, le vicomte de Sambucy, » réunie dès neuf heures du matin sur la place des Victoires, était aussi nombreuse que belle. Elle arriva en bon ordre au Champ-de-Mars. On resta près de deux heures dans l'inaction ; pendant ce temps, des individus étrangers aux légions circulaient derrière les lignes pour exciter à proférer des cris répréhensibles ; ils s'approchèrent de quelques gardes nationaux qui les obligèrent de s'éloigner aussitôt, des salves d'artillerie annonçant la présence du roi. Sa Majesté paraît devant le front de la 3e légion, elle y est reçue aux acclamations unanimes de Vive le roi! Vers le centre du second rang, un cri répréhensible se fait entendre ; de nouvelles acclamations couvrent ce cri, à peine distingué. Tous les rapports des chefs de peloton affirment que les gardes nationaux de la
36S UISTOÏUli
3<î légion n'ont fait entendre que le cri de Vive le roi! Au retour, près la rue de Luxembourg, je n'entendis que deux ou trois cris ; A bas les ministres ! Les cris A bas Villèle! ne partirent d'abord que des groupes marchant des deux côtés de la colonne, et si les provocations de ces derniers excitèrent un très-petit nombre de gardes nationaux à répéter ces cris, ceux de vive le roi! les couvrirent immédiatement. »
Les rapports des autres colonels sont dans le même sens. La 4% peut-être la. plus turbulente de toutes, ne se permit que d'ajouter des vive la Charte! aux vive le roi (ï)! Dans la 8« légion, un garde national sortit des rangs, s'approcha du roi en présentant son arme, et demanda le renvoi des ministres. Charles X répliqua : « Je suis venu ici pour recevoir des hommages et non des leçons ; » et l'audacieux fut chassé de sa compagnie (2). Un autre séditieux, qui criait A bas les ministres! dans les rangs de la 8« légion, fut désigné par le roi et mis en état d'arrestation.
La conduite de la garde nationale n'était donc pas de nature à provoquer une mesure de rigueur. Charles X, lui-même, en rentrant aux Tuileries, dit aux maréchaux dont il était entouré : « Cela aurait pu mieux se passer, mais au total je suis content. » Le maréchal Oudinot demanda l'autorisation de mentionner, dans Tordre du jour la satisfaction du roi. Sa Majesté ré-
(1) Déclaration de M Polissarl-Qualremère, colonel.
(2) Déclaration du comte Excelmaus, lieutenant général.
pondit qu'elle y consentait, mais qu'elle voulait voir le projet d'ordre du jour. A neuf heures du soir, le maréchal l'apporta au roi, qui l'appuya, et les ordres furent données en conséquence (l).
Mais le ministère offensé ne voulait pas rester sans vengeance ; il projetait d'ailleurs depuis longtemps le licenciement de la garde nationale (2). M. de Corbière pria le roi de vouloir bien rassembler son conseil. Les ministres se réunirent à onze heures du soir; MM. de Villèle, de Corbière, Clermont-Tonnerre, Damas et Peyronnet proposèrent le licenciement. C'était une mesure extrême que Louis XVIII n'avait osé prendre que trois fois contre les gardes nationales de Sens, du Gard et de Brest, pour refus de service en des jours de trouble (3). L'évêque d'Hermopolis, M. de Chabrol, et le duc Doudeauville la combattirent avec énergie; enfin, vers doux heures du matin, elle fut adoptée à la majorité de deux voix (4) ; et le lendemain un gendarme alla signifier au maréchal Oudinot cette sèche et brutale ordonnance ;
(1) Histoire de la garde nationale, dédiée aux gardes nationaux licenciés, par un de leurs camarades (Eugène de Monglave), Paris, 1827, in-32,p. 127.
(i) Histoire de France pendant les années 1 825, 1 826 et 1 827, Paris, cliez l'éditeur, rue de l'Odéon, n. 23, 1829, in-8,t. II, p. 81.
(3) 9 juin 1817, 26 septembre 181 8 et 24 août 1820.
(û) Mémoires d'Alissan de Chazet, Paris, 1837, iu-8, t. III, p. 13!.
« Charles, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, etc.
a Sur le rapport de notre ministre secrétaire d'État au département de T intérieur , avons ordonné et ordonnons ce qui suit :
« Art, 1. La garde nationale de Paris est licenciée,
« Art. 2. Notre ministre secrétaire d'État au département de l'intérieur est chargé, de l'exécution de la présente ordonnance.
« Donné à notre château des Tuileries, le 29« jour du mois d'avril de Tan de grâce 1827, et de notre régne le troisième.
« Charles.
« Par le roi,
« Le ministre secrétaire d'État au département de l'intérieur ,
« CORBIÈBË. D
Paris fut frappé de stupeur. « Il s'était endormi dans l'ivresse de la joie, il se réveilla dans la douleur. Ces pères de famille toujours dévoués, ces citoyens fidèles, qui avaient combattu l'anarchie dans leurs murs, l'étranger au dehors, étaient dénoncés au monarque; les ministres les accusaient de conspirer! La foudre lancée du haut du trône annonçait à l'univers que Paris n'était plus qu'un amas de rebelles, qu'il n'y avait plus ni citoyens ni cité, et que les acclamations de re-
connaissance et de dévouement étaient des cris de révolte et de sédition '(1).
Les ultra-royalistes se félicitèrent du licenciement de la garde nationale. L'un des plus fougueux, le marquis de Moustier , ancien ambassadeur à Madrid , dit à Charles X : « Ah! sire, voilà ce qui s'appelle gouverner! Encore deux ou trois résolutions semblables, et V. M. est roi de France. C'est ainsi que Bonaparte gouvernait ; il ne faut pour cela que des baïonnettes et vouloir. J'ose assurer à V. M. que pas un de ces bourgeois n'osera remuer ; et cependant ils sont blessés dans l'endroit le plus sensible, le bonnet à poil et les guêtres (2)-. » Les aveugles courtisans de la branche aînée ne s'aperçurent pas qu'en supprimant la garde nationale ils brisaient l'un des arcs-boutantsdu trône. « Elle était pleine d'amour, de dévouement et de respect pour le roi ; elle en avait donné des preuves éclatantes (3). » En supposant qu'en 1830 ses sentiments eussent été affaiblis par un juste mécontentement, il est douteux qu'elle eût outrepassé les limites constitutionnelles. Elle aurait réclamé le châtiment des ministres , sans faire remonter plus haut sa colère, sans courir les risques d'un bouleversement social. Toute protestation violente et agressive aurait
(1) Acte d'accusation contre le ministère ^ par Labbey de Pompierre, député de l'Aisne, séance du 14 juin 1828.
(2) Histoire de France pendant les années 1825, 1826 et 1827, t. II, p. 80.
(3) Rapport de M. Girod (de l'Ain), du 21 juillet 1828.
été comprimée par les citoyens-soldats, non moins intéressés au maintien de l'ordre qu'à l'extension des libertés publiques. « Si la garde nationale eût existé , les royalistes auraient eu un centre commun, et les factieux les eussent trouvés en face d'eux (t). » Mais, lorsque les ordonnances du 26 juillet soulevèrent Paris , la seule force capable de régulariser les mouvements populaires avait été imprudemment détruite. Aucun corps intermédiaire ne garantissait la monarchie des atteintes du peuple irrité, et la monarchie tomba.
(1) Mémoire pour servir à Vhistoire de 1830, par Mazas, secrétaire de M. de Polignac, Paris, 1832, in- 8, p. iB.