‹ Histoire de la garde nationale; récit complet de tous les faits qui l'ont distinguée depuis son origine jusqu'en 1848Chapitre 6 sur 21 · H1ST01R · texte numérisé non relu

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la reine qui en découvrit la possibilité. Le palais était à cette époque séparé de la place du Carrousel par une rangée de bâtiments. L'espace intermédiaire était divisé en trois cours. La cour royale, au centre; la cour des princes, du côté du quai, et la cour des suisses ou des écuries. 11 fallait parvenir à descendre clandertinement dans Tune de ces cours , dont chacune avait une porte donnant sur le Carrousel. Une fois en bas, à la faveur de la nuit et d'un déguisement, on avait bien des chances pour sortir sans encombre , car les sentinelles étaient accoutumées à voir passer beaucoup de monde sur les onze heures du soir, lorsque le service du château était terminé.

Marie-Antoinette remarqua qu'une petite pièce, occupée par une de ses femmes, M™« Rochereuil, communiquait, par un escalier, avec un appartement du rez-de-chaussée , qui avait une sortie sur la cour royale, et une autre sur la cour des princes. Cet appartement venait d'être abandonné par M. de Villequier, émigré à la suite de la conspiration des poignards. On donna à Mme Rochereuil une autre chambre; et un passage sûr, dont l'existence n'était pas connue , fut ainsi à la disposition des fugitifs.

Le duc de Choiseuil et M. de Gognelat, oCficier d'état-major, furent dépêchés au marquis de Bouille, qui commandait en Lorraine , pour lui ordonner de concentrer ses troupes à Montmédy, où le roi avait intention de se rendre. Le soin de se procurer des moyens de transport fut confié au comte Axel de Fer-

sen, mestre-de-camp , propriétaire du régiment royal suédois. C'était, l'on doit en croire la chronique scandaleuse du temps , Vomi intime de la reine. Elle lui avait fait obtenir une pension de cent cinquante mille francs, et il en recevait une autre décent mille francs, en considération de la distinction de ses services (i). Cet homme dévoué se chargea de venir prendre les voyageurs auprès des Tuileries, et de les conduire à la barrière Saint-Martin, où les attendrait une voiture de poste à six chevaux et à six places, qu'il commanda chez un carrossier de la rue Guéuégaud , nommé Pascal.

Pour obtenir un passeport, le comte de Fersen s'adressa à la baronne de KorfF, dame de la cour de Rus-

(l) Le Livre rouge, ou liste des pensions secrètes stir le trésor public^ V^ livraison, p. 18, Les obscr\alions dont les rédacteurs de ce recueil font suivre l'article du comte de Fersen sont conçues en termes grossiers, qui ne permettent point d'admettre \\n témoignage dicte par la haine. L'accusation qu'on y porte contre Marie-Antoinette tomberait d'elle-même, si elle n'était confirmée par un écrivain ultra-royaliste, le comte Alexandre de Tilly, page de la reine. Après avoir consacré plusieurs pages à la défense de sa souveraine, il nomme le duc de Coigny et le comte de Fersen, et ajoute : «Ses deux affections tendres, je les ai dites; mais j'offre d'avancer, sur la responsabilité de ma vie, qu'elles sont les seules dont elle aurait à répondre devant le souverain juge,

Is'il réprouvait et châtiait de telles fragilités, et si les dermères années et la mort de cette illustre victime ne suffisaient pas pour l'absoudre devant le ciel comme devant la postérité. » {Mémoires du comte A. de Ttllij ; 1828, in-8 ; t. II, p. 120.)

sie. Elle allait quitter Paris avec une suite assez considérable, et avait fait demander, par M. de Simolin, plénipotentiaire du czar, un passeport à M. deMontmorin, ministre des affaires étrangères. M. de Fersen convint d'abord avec elle, que dès qu'elle aurait passé la frontière, elle lui renverrait ce passeport ; mais, réfléchissant qu'un accident imprévu pourrait en retarder l'expédition , il pria la baronne d'en solliciter un second, sous prétexte que le premier avait été jeté au feu par mégarde. Cette pièce essentielle fut entre les mains du roi dès les premiers jours de juin. Elle était ainsi conçue :

c( De pab le boi : A tous officiers civils.et militaires chargés de surveiller et de maintenir Tordre public dans les différents départements du royaume, et à tous autres qu'il appartiendra, salut :

« Nous vous mandons et ordonnons que vous ayez à laisser passer Ubrement la baronne de Korff, allant à Francfort, avec deux enfants, une femme, un valetde-chambre et trois domestiques , sans lui donner ni souffrir qu'il lui soit donné aucun empêchement. Le présent passeport valable pour un an, mais seulement.

c( Donné à Paris, le 5 juin 1791. Signé Louis, par le roi ; Montmobin. »

Des travestissements furent commandés, et la famille royale se partagea les rôles que chacun avait à jouer dans le drame de l'évasion. M"^^ ^g Tourzel , gouvernante du Dauphin, devait remplir celui de la

baronne de Korff; la reine devenait M™e Rochet, gouvernante des enfants de la baronne ; le roi , Durand, valet-de-chambre ; M""« Royale et le dauphin , habillé en fille, passeraient pour Amélie et Aglaé, enfants de la baronne. Trois gardes du corps, MM. de Malden, de Moustier et de Valory, sous les noms de Saint-Jean, Melchior et François, prendraient la veste jaune et la casquette des jockeys (1).

Il était impossible d'éviter toute espèce de soupçons. Le projet fut ébruité par des familiers du château ; plusieurs avis parvinrent à M. de Lafayette, au major général Gouvion (2). Vingt officiers delà garde nationale passèrent plusieurs nuits à rôder dans les cours et dans les jardins; mais la conduite du roi et de la reine était de nature à calmer toutes les craintes. L'un promettait à une députation de l'Assemblée nationale d'assister à la procession de la Féte-Diou ; l'autre offrait quatre chevaux blancs pour la cérémonie de l'apothéose de Voltaire, qui devait avoir lieu le 4 juillet. Elle disait en riant au commandant de la garde nationale : « Parle-t-on encore de la fuite du roi? — Non, madame, on est trop persuadé de l'attachement du roi à la Constitution. — On a bien raison. » Au moment où elle tenait ce langage , tout était préparé pour le départ.

(1) Mémoires de TVeher, t. II, p. 55.

(2) Histoire de la Révolution, par Toulongeon ; 1801 ; in-8 ; t. II, p. 20. Histoire de la Révolution^ par Montgaillard, t. II, p. 365.

Il s'efTectua le 20 juin au soir. M. de Fersen, déguisé en cocher, se plaça nu coin de la rue de l'Éclielle, avec un carrosse de remise. 11 y reçut, à dix heures et demie, un premier groupe, composé des enfants du roi, de M""« Elisabeth , de M""® de Tourzel , et de M. de Malden. Un quart d'heure après, Louis XVI descendit, accompagné de M. de Valory. Il portait, sur une perruque, un large chapeau rond, et était revêtu d'un habit gris de fer. La boucle d'un de ses souliers se cassa au moment où il atteignait le Carrousel, et il fut obligé de le raccommoder, presque sous les yeux du garde national de faction. La reine sortit la dernière, donnant le bras à M. de Moustier. Au moment où elle passait le seuil de la grande porte, la voiture de M. de La Fayette traversait le Carrousel pour gagner le Pont-Royal, avec une escorte de gardes nationaux à cheval et de valets portant des flambeaux. La nuit était obscure, le ciel couvert de nuages. Marie-Antoinette avait un chapeau qui lui couvrait le visage ; elle se rangea près de la muraille , pour laisser passer la voituredu commandant général. Echappée à ce premier danger, elle dit à M. de Valory de la conduire au coin de la rue de rÉchelle; mais ni elle ni son guide ne connaissaient Paris. Ils prirent à droite au lieu de pr^^ndre à gauche , franchirent les guichets de la grande galerie, et se trouvèrent sur les quais. Après avoir erré longtemps, ils furent obligés de demander leur chemin à la sentinelle du Pont- Royal, revinrent sur leurs pas, et rejoignirent enfin le

reste de la famille. La voiture de remise descendit la rue Saiiit-Honoré, et suivit les boulevards extérieurs jusqu'à la barrière Saint-Martin, où les voyageurs montèrent dans la chaise de poste qui devait les conduire à la frontière.

La disparition du roi ne fut connue à Paris que le 20 juin, à neuf heures du matin. Trois coups de canon, tirés sur le Pont-Neuf, Tannoncèrent à la population. On battit la générale, on sonna le tocsin, et en un clin d'œil toute la garde nationale fut debout (l); les ouvriers s'armèrent à la hâte , et vinrent grossir les rangs. Santerre, commandant du bataillon des Enfants-Trouvés, distribua deux mille piques aux habitants du faubourg-Saint-Antoine. Des aides-de-camp furent immédiatement expédiés dans toutes les directions, pendant que l'Assemblée nationale se mettait en mesure de parer aux inconvénients de la situation.

L'un des plus importants décrets qu'elle rendit dans cette mémorable séance, fut celui qui ordonnait la mobilisation de toutes les gardes nationales.

c( L'Assemblée nationale, voulant pourvoir, dans les circonstances , à la sûreté extérieure et intérieure de l'État et au maintien de la Constitution, décrète ce qui suit :

« La garde nationale du royaume sera mise en activité.

« Les départements du Nord, du Pas-de-Calais, de

(1) Courrier français du 22 juin 1791, n" 173, p. 421.

TAisne, des Ardenpes, de la Moselle, de la Meuse, de la Meurthe, duBas-Bliin, du Haut-Rhin, de la Haute- Saône , du Doubs , du Jura , du Var , fourniront le nombre de gardes nationales que leur situation exige, et que leur population pourra leur permettre.

« Les autres départements fourniront de deux à trois mille hommes, et, néanmoins, les villes pourront ajouter à ce nombre ce que leur population leur permettra.

« En conséquence, tout citoyen et fils de citoyen en état de porter les armes , et qui voudra les prendre pour la défense de l'État et le maintien de la Constitution, se fera inscrire dans sa municipalité, laquelle enverra aussitôt la liste des enregistrés aux commissaires que le Directoire du département nommera, soit parmi les membres du conseil général, soit parmi les autres citoyens, pour procéder à la formation des bataillons.

« Les gardes nationales enregistrées seront réparties en bataillons de six compagnies chacun , et chaque compagnie composée de cinquante gardes nationales , non compris les officiers, sous-officiers et tambours.

« Chaque compagnie sera commandée par un capitaine, un lieutenant, un sous-lieutenant, deux sergents, un fourrier et quatre caporaux.

c( Chaque bataillon sera commandé par un colonel et deux lieutenants-colonels.

(( Tous les individus composant la compagnie nommeront leurs officiers et sous-officiers; Tétat-major sera nommé par tout le bataillon.

« Du jour du rassemblement de ces compagnies, lous les citoyens qui les composeront recevront, savoir : le garde national, 15 sous par jour; le caporal et le tambour , une solde et demie ; le sergent et le fourrier, deux soldes ; le sous-lieutenant, trois soldes ; le lieutenant^ quatre soldes ; le capitaine, cinq soldes ; le lieutenant-colonel , six soldes , et le colonel , sept soldes.

« Lorsque la situation de l'État n'exigera plus le service extraordinaire de ces compagnies, les citoyens qui les composent cesseront d'être payés, et rentreront dans leurs compagnies de gardes nationales, sans conserver aucune distinction. »

Sans attendre les ordres des représentants de la nation, les gardes nationales des départements imitaient celles de Paris. Elles se levaient en masses, disposées à combattre à la fois l'aristocratie et l'étranger. On écrivait de Bordeaux : « La Gironde a quatre-vingt mille gardes nationales prêtes à marcher ; mais nous n'avons pas autant de fusils que d'hommes et de patriotes intrépides ; faites-nous donner des fusils. — Nous n'avons que deux cents hommes en état de porter les armes , mandaient à l'Assemblée les habitants d'une petite ville de Normandie ; mais ils sont jeunes, courageux , agiles; si l'on entreprend la moindre chose contre la France, ils fondront sur l'ennemi.

Du département de l'Allier, de Ne vers, de Moulins, on écrivait : « Nous avons des plaines couvertes de moissons et d'hommes ; hommes et moissons, tout sera

prêt pour la patrie, si elle en a besoin. A Givet, les citoyens, pensant que la fuite de Louis XVI serait suivie d'une invasion, réparaient les fortifications, de concert avec les soldats des régiments de Foix et d'Alsace; et ceux-ci disaient à rentrepreneur, qui se plaignait de manquer de fonds : « Nous vous en fournirons ; nous avons chacun un louis de masse , nous l'avancerons ; nous donnerons notre prêt; nous mangerons du pain. Disposez de nos bras ; nous sommes les défenseurs de la patrie , nous voulons être encore les travailleurs de l'État. » La ville de Verdun envoyait à l'Assemblée constituante cette simple adresse: « Nous jurons de mourir pour l'exécution de vos décrets. » Suivaient quatre pages de signatures.

Si les gardes nationales de la Meurthe , de la Moselle et des Ardennes n'avaient marché à la première alerte, Louis XVI serait arrivé à Montmédy, et aurait commencé la guerre contre ceux qu'il appelait ses sujits rebellt'S. Pendant qu'il relayait à Sainte-Mcnehould, il fut reconnu par Drouet, fils du maître de poste, fédéré du 14 juillet 1790. Drouet, pour s'assurer qu'il ne se trompait pas, prit un assignat de 50 livres, et compara le portrait qui y était gravé avec l'original. 11 laissa toutefois partir la voiture , mais il la suivit à cVreval, et, prenant un chemin de traverse, il arriva avaiU die à Varennes, sur les onze heures du soir. Le 21 juin, il descendit chez l'aubergiste Leblanc, à l'enseigne du Bras cVor. a Camarade, lui dit-il, es-tu ban patriote? — Sans doute. — Kh bien ! mon ami ,

cours vite avertir tout ce que tu connais d'honnêtes gens ; dis-leur que le roi est en haut de Varennes ; qu'il va descendre, et qu'il faut l'arrêter. L'aubergiste va sur-le-champ prévenir M. Sausse, marchand de chandelles et procureur de la commune. Le commandant de la garde nationale, M. de Sigemont, est également averti. Assisté de Guillaume, commissaire du district, de Mangin, chirurgien, et de l'ex-oratorien Billaud, Drouet barricade le pont avec des charrettes, et fait sonner le tocsin.

A minuit, la chaise de poste paraît ; le commandant de la garde nationale et le procureur de la commune se montrent à la portière, et inviter.t les voyageurs à descendre pour faire viser leurs passeports, et attendre qu'on ait déblayé le pont encombré.

La famille royale ne put refuser; elle suivit Sausse dans sa boutique; et Louis XVI, affectant un air d'indifférence , demanda à se rafraîchir. Il mangea un morceau de fromage, but un verre de vin de Bourgogne, et entama avec son hôte une conversation familière. Sausse la prolongea pour gagner du temps ; il l'interrompait par intervalles , s'échappait sous différents prétextes, et donnait les ordres nécessaires. En moins d'une heure, quatre mille gardes nationaux des communes voisines étaient réunis à Varennes. En présence de ces forces, les détachements de hussards et de dragons que le marquis de Bouille avait dirigés sur Varennes, durent renoncer à toute tentative en faveur

no HISTOIRE

de la famille royale, qui demeura à la discrétion des habitants.

Sausse, \oySiïit pleuvoir les hommes à Varennes (1), retourna auprès de Louis XVI, et, lui montrant une gravure suspendue au mur : « Sire, lui dit-il, voilà votre portrait » Le fugitif essaya d'abord de nier, ce qui entraîna une légère altercation. La reine, retirée dans un coin, était restée silencieuse et impassible; mais s'apercevaut que les interlocuteurs de son époux n'avaient pas pour lui toute la déférence désirable , elle se rapprocha, et dit fièrement : « Si vous le connaissez pour votre roi, parlez-lui donc avec le respect que vous lui devez. » Dès lors Louis XVI cessa de feindre : a EU bieni oui, dit-il, je suis votre roi. Placé à Paris, au milieu des poignards et des baïonnettes , je viens chercher en province, au milieu de mes fidèles sujets, la liberté dont vous jouissez tous ; je ne puis plus reste? à Paris sans y mourir , ma famille et moi. » Puis il embrassa ceux qui l'entouraient, et finit en proposant de se remettre volontairement entre les mains de la garde nationale , d'être conduit par elle à Montmédy, ou à telle autre ville qu'elle désignerait, pourvu que ce ne fût pas à Paris. « Sire, réplique Sausse, que ces supplications avaient émUj rien n'est plus raison* nable que ce que vous nous demandez; mais il est trop tard , et il y va de ma tête , si vous ne reprenez la route de Paris. — Veux-tu donc me trahir , reprit

(l) Lettre écrite deFerdun. Courrier français, r\" 18ii.

Louis XVI, me livrer à mes plus cruels ennemis? Ah I mon ami, c'est ton roi qui est en ton pouvoir, c'est ton roi qui t'implore. Sauve-moi ; je me mets sous ta protection. Sauve ma femme , sauve mes enfants ; accompagne-nous , guide-nous. Je te promets une fortune immense à toi et aux tiens. J'élèverai ta ville audessus de toutes les villes du royaume. Tiens, tiens. » El il fouillait dans toutes ses poches , comme pour y chercher de l'argent; mais le procureur de la com mune lui ôta tout espoir, en disant : « N'espérez pas me rien faire faire de contraire à l'honneur : j'ai juré d'être fidèle à la nation , à la loi et à vous. Je vous trahirais' également tous trois en cédant à vos demandes. Je trahirais la Constitution , que vous avez promis de défendre, et la cause de la liberté. — Toujours celte f.... liberté! dit le roi avec emportement (1).

Déjà, en effet, les six chevaux étaient attelés à là chaise de poste, tournée vers l'avenue de Paris. Une double file de gardes nationaux était établie depuis la maison de Sausse jusque sur la route, et s'allongeait à chaque minute par l'arrivée de nouveaux renforts. Le 22 juin, à six heures du matin, M. de Romeuf, aide-de-camp de La Fayette, entra dans la boutique où la famille royale avait passé la nuit : il était porteur d'un ordre de son général (2), et du décret de

(1) Lettre écrite de f^erdun. Courrier français, xV 184.

(2) M. de Romeuf, mon aide-de-camp, est chargé d'apprendre partout sur sa route que les ennemis de la patrie ont emmené

l'Assemblée qui enjoignait d'arrêter toute personne quelconque sortant du royaume. La reine, qui connaissait le jeune officier, lui demanda comment il avait pu se charger d'une pareille commission. M. de Romeuf essaya de justifier le commandant général ; il fit observer que la fureur populaire avait rendu M. de La Fayette responsable de l'évasion du roi; que sur la place de Grève on avait descendu la lanterne pour l'y attacher. « N'importe, reprit Marie- Antoinette, c'est notre ennemi ; il n'a en tête que ses États-Unis et la république américaine. 11 verra ce que c'est qu'une république française ; eh bien ! monsieur, montrez-moi donc ce décret dont vous êtes porteur ? »

L'aide-de-camp lui en remit une copie. «Les insosolentsî» s'écria la reine en en lisant les premières phrases; et elle la rejeta avec indignation. Le papier tomba sur la couchette où dormaient paisiblement le dauphin et sa soeur. La reine le ramassa avec vivacité, et le jeta à terre en disant : « Il souillerait le lit de mes enfants (1) I »

L'arrestation de la famille royale fut connue le soir même à Paris. L'Assemblée constituante nomma trois commissaires, Latour-Maubourg, Barnave et Pétion,

le roi, et d'ordonner à tous les amis du bien public de mettre obstacle à son passage. Je prends sur moi toute la responsabilité de cet avis. La Fayette.

(1) Mémoires de Weber, t. II, p. 119.

pour assurer le retour du roi. Craignant quelque attaque imprévue des étrangers et quelque défection dans l'armée, dont les officiers regrettaient presque tous l'ancien ordre de choses, elle arrêta qu'ils prêteraient un nouveau serment civique ainsi formulé : a Je jure d'employer les armes remises en mes mains à la défense de la patrie, et à maintenir contre tous ses ennemis du dedans et du dehors la constitution décrétée par l'Assemblée nationale. Je jure de mourir plutôt que de souffrir l'invasion du territoire français par des troupes étrangères ; de n'obéir qu'aux ordres qui seront donnés en conséquence des décrets de TAssemblée nationale. » Une députation de la milice parisienne vint prononcer ce serment, le 23 juin, ayant à sa fête La Fayette. «Vous voyez devant vous, dit le commandant général, des citoyens qui n'ont jamais mesuré qu'aux besoins de la patrie le dévouement qu'ils lui doivent. Becevez de ces soldats, éprouvés par de grandes circonstances, la nouvelle assurance d'un dévouement auquel la France se confiera. Croyez que ceux-là seront fidèles à la nation, qui, dans ces temps de troubles, ont su maintenir Tordre public, ne craindre que pour la liberté, et qui nous répondent encore de l'un et de l'autre. » — « Messieurs, répondit le président Alexandre de Beauharnais, après avoir donné le premier exemple à toutes les gardes nationales du royaume, et après avoir, par cet accord unanime, assuré le succès de notre révolution, vous avez trouvé des forces pour préserver la tranquillité

publique, et fait jouir la nation de la paix qui était nécessaire à l'établissement de la constitution. La France entière sait trop ce qu'elle vous doit pour ne pas apprécier tous les services que vous pouvez rendre encore. Elle a proclamé avec enthousiasme vos vertus civiques, et l'Assemblée nationale a plus d'une fois, avec intérêt, offert pour prix de vos veilles l'expression de sa reconnaissance. Elle voit sans inquiétude des événements qui peuvent rendre pénibles encore vos honorables fonctions ; car si nos ennemis oublient que le peuple français est libre, vous saurez leur prouver que les forces des citoyens armés pour leur liberté sont aussi inépuisables que leur courage. »

Après ce discours, le président lut la formule du Serment, et Ton entendit, tant dans la salle qu'au dehors, des milliers de voix crier: «Nous le jurons!» Les musiciens de la dépu'ation prirent p'ace sur les bancs dégarnis du côté droit, et jouèrent le Ça ira, l'air Ou peut-on être mieux? et autres chants patriotiques, pendant que les gardes nationaux s'avançaient la main levée, dans une attitude fière et tranquille. Ils entraient en ordre du côté gauche, et sortaient par la porte opposée. Dans leur rangs marchaient des citoyens de toutes les classes, les uns munis de sabres ou de piques, les autres sans armes, quelques-uns portant dans leurs bras leurs enfants qu'ils tendaient vers l'Assemblée, comme pour les offrir à la patrie. On distinguait parmi eux les forts de la halle, en costume dé travail et le fusil sur Té-

DE LA GARDE NATIONALE. lib

paule ; les boulangers précédés d'un pain au bout d'une pique. Tous, en passant, levaient la main, et répétaient : « Nous le jurons ! Nous voulons vivre libres ou mourir ! Vive la nation ! vive la loi 1 Nous jurons d'a'ler vaincre aux frontières ! » La procession mit trois heures à défiler, au bruit des instruments, au milieu des applaud ssemenls, des chants révolutionnaires, des démonstrations du plus chaleureux enthousiasme.

Cependant Louis XVI s'acheminait tristement vers la Capitale. «Nous avons joint le roi, écrivaient les commissaires, à peu de distance d'Épernay ; il était dans une voiture avec la reine, le dauphin, madame Royale, madame Elisabeth et M. de Touzeile. Trois domestiques étaient sur le siège (i); deux femmes suivaient dans un cabriolet. Un peuple immense et en armes était sur la route. Nous nous sommes approchés de la personne du roi; nous lui avons fait part de notre mission, et nous lui avons donné lecture du décret de l'Assemblée nationale. Nous en avons également fait lecture aux braves citoyens qui lui servaient de coitpge. Nous avons institué M. Dumas leur commandant (2), et nous nous sommes rendus en bon ordre à Dormans, où nous passons la nuit. De-

(1) Les trois gardes-du-corps habillés en vestes de chamois jaune.

(2) Mathieu Dumas, colonel, directeur général du dépôt de la guerre, depuis général de division.

main nous serons à Meaux, et après-demain à Paris. Ce qui ralentit notre marche, c'est Taffluence des gardes nationales, qui se rendent de toute part sur le passage du roi pour l'escorter, et dont nous devons louer le zèle et la conduite prudente et généreuse. »

La milice parisienne alla au devant du captif jusqu'à Bondy ; et quand il entra dans Paris, le 26 juin, à sept heures du soir, son escorte, qui s'était constamment grossie, avait fini par être une armée formidable, divisée en détachements de cavalerie et d'infanterie, et précédée de seize pièces de canon. Elle suivit les boulevards extérieurs depuis la barrière Saint- Martin jusqu'à l'avenue des Champs-Elysées, et entra aux Tuileries par le pont Tournant. 11 faisait une chaleur étouffante, et une poussière enflammée couvrait l'atmosphère. Les gardes nationaux et les citoyens armés de piques, qui bordaient la haie, avaient leurs armes renversées, comme dans un jour de deuil. Derrière était le peuple, la tête couverte, muet, lugubre, observant fidèlement la consigne qu'on avait placardée le matin : Celui qui applaudira le roi aura des coupts de bâton , celui qui V insultera sera fendu. Les domestiques, postés aux fenêtres du château, se découvrirent respectueusement du plus loin qu'ils aperçurent la voiture ; mais les gardes nationaux de l'avant-garde leur crièrent, en les couchant en joue : <c Remettez vos chapeaux! » On s'arrêta dans le jardin, devant la porte centrale. Louis XVI, en mettant pied à terre, dit aux gens de lescorte ; «Eh bien! me voilà j

je ne suis pas perdu. » La reine était sombre et résignée ; elle répondit à un garde national qui cherchait à la rassurer : « Monsieur, je suis préparée à tout. » Les gardes- du-corps, entourés de groupes menaçants, furent protégés par la garde nationale, qui les conduisit à l'Abbaye. Pendant plusieurs jours , cette prison fut assiégée par la foule; on parla d'enlever et de lanterner les habits jaunes; mais les soldats citoyens réussirent, sans violence et par la seule persuasion, à dissiper les rassemblements.

L'agitation qui régnait daus Paris imposa à la garde nationale de nouvelles obligations. Pendant la nuit du 28 au 29 juin, une patrouille mit en fuite des voleurs qui s'étaient introduits dans le jardin de madame de Brunois, aux Champs-Elysées. L'un d'eux, qui, grimpé sur le mur, refusait d'en descendre, fut tué d'un coup de fusil.

Le 30 juin, un spéculateur de la Bourse, qui avait offert de l'argent à un prix au-dessus du cours, fut traîné sous la lanterne, et il avait déjà la corde au cou, quand la garde nationale vint le délivrer. « Cette garde secourable n'a jamais été mieux louée que par le propos de ces bourreaux qui disaient en s'enfuyant : Les chiens d'hommes ! On les rencontre partout (l).»

Les ateliers nationaux, créés après le 14 juillet 1789, venaient d'être dissous par un décret. L'Assemblée constituante avait distribué la plupart des ouvriers

(1) Courrier français f n" 185.

î<« HISTOIRE

dans les départements, pour y être employés à des travaux de canalisation (1); mais il restait encore à Paris près de vingt mille individus sans pain et sans travail. Ils s'attroupèrent sur la place Vendôme et à la place de Grève, et enlevèrent des canons au poste du petit Saint-Antoine; mais la garde nationale apaisa le tumulte, et reprit les pièces d'artillerie. Une nouvelle rixe s'engagea, le 6 juillet, dans le faubourg Saint-Germain, entre une patrouille et un groupé d'ouvriers des ateliers. La garde nationale eut d'abord le dessous; mais les passants prirent son parti, et l'aidèrent à conduire à la Force une vingtaine de prisonniers.

L'Assemblée avait décrété qu'une garde serait donnée au roi et à la reine, sous les ordres du commandant général de la garde nationale parisienne (2). Trois commandants de bataillon, quatre capitaines et huit officiers eurent constamment les yeux sur la famille royale. On lit clore avec soin toutes les issues secrètes des Tuileries, sans même en excepter un égoùt qui aboutissait à la Seine. On n'entra plus au cbâteau sans cartes signées par un officier de gardé et par madame d'Ossun, dame d'honneur de la reine. Les consignes étaient tellement strictes qu'un soir Louis XVI faillit ne point se coucher, parce que les sentinelles barrèrent le passage au grand-maître de la

(1) Le Point du Jour, par Barrère; n° 705, p. 233.

(2) Séance du 25 juin.

garde-robe, M. de Liancourt, qui, aux termes du vieux cérémonial, avait seul le droit de passer la chemise du roi (I).

Les commandants de bataillon, placés dans le grand cabinet qui précédait la chambre à coucher de la reine, avaient ordre d'en tenir toujours la porte ouverte. Le roi ferma un jour cette porte ; mais Tofficier de garde la rouvrit, en disant que c'était sa consigne, et qu'ainsi Sa Majesté prenait une peine inutile. On obtint toutefois que la reine se renfermerait pour s'habiller et se déshabiller; mais lorsqu'elle était couchée, Tofiicier rouvrait la porte et s'installait sur un fauteuil, la tête tournée du côté du lit (2).

Malgré ces précautions en apparence hostiles, une grande partie de la garde nationale restait sincèrement dévouée au monarque constitutionnel, et voyait avec inquiétude les menées des démocrates, qui demandaient hautement la déchéance de Louis XVL Depuis le retour de Varennes, les diatribes les plus violentes, les accusations les moins mesurées, se succédaient sans interruption. Yadier, à l'Assemblée constituante, obtenait les applaudissements des tribunes, en qualiliant le roi de brigand couronné. Prud'homme le traitait de ci-devant, de rustre, de scélérat, de tyran, de misérable au cœur rempli de venin. «Il est clairement démontré, ajoutait-il, que Louis XVI est déchu de la couronne,

(1) Courrier français du 13 juillet, n° 194, p. 108.

(2) Mémoires de madame Campan, t. II, p. \lx9>.

qu'il a commis une foule de crimes de lèse-nation ; que non-seulement il n'est pas un honnête homme, mais qu'il n'est pas même un roi excusable. Le glaive de la loi est suspendu sur sa tête ; il ne reste plus qu'à examiner si la politique exige que nous le tenions encore quelques instants suspendu. Que la tête de Louis tombe, ou bien qu'on la dédaigne, elle est assez méprisable ; que le trône et tous les pompeux hochets de la royauté soient livrés aux flammes ; que l'Assemblée nationale de la monarchie fasse place au Sénat de la République (1). »

Dans une brochure intitulée le Catéchisme des Français, publiée par S. Adrien, ami de la vérité, on lisait : « Louis XVI est un pourceau nourri dans la fange, ayant en lui tous les germes de la cruauté, qui n'a pas craint de plonger vingt-cinq millions d'hommes dans les horreurs d'une guerre civile et étrangère; un imbécile, se laissant mener par le nez par une furie qui aurait autant de plaisir à se baigner dans le sang des Français, qu'elle en prend journellement aie faire... Louis XVI est un nigaud, sans honneur, sans vertu, une machine dont se sert une âme ambitieuse et corrompue pour faire revivre tous les abus et nous replonger dans l'esclavage. Louis XVI est un scélérat, coupable envers la nation des crimes de trahison , de parjure, d'ingratitude, de révolte contre la constitu-

(1) Révolutions de Paris , n° 103, p. 579, 607, 609; n"10û, p. 662.

tion, criminel de lèse -nation au premier chef, indigne en tout du nom de roi.

Louis est, en un mot, le même qu'à Versailles, Sans pudeur, sans esprit, sans âme, sans entrailles. »

Le foyer du mouvement républicain était au club des Jacobins. Chaque soir le roi de la Constitution y était attaqué avec violence, et de fougueux orateurs réclamaient sa condamnation. « Louis XVI, s'écriait Antoine (l), s'échappe àlafaveur des ténèbres, et fuit le trône de ses ancêtres; parjure, il a violé le serment solennel juré par lui le 14 juillet, à la face de toute la France; perfide, il a fait semblant d'aller de luimême au devant de cette constitution qu'il abhorre ; cruel, il a exposé son peuple et ses plus zélés défenseurs au meurtre et à une guerre intestine ; lâche, il a fui. L'Assemblée nationale doit donc le destituer. » Dans la séance du 3 juillet, Real fut plus violent encore. « .le n'entreprendrai pas, dit-il, de vous montrer que Louis XVI est le plus criminel et le plus imbécile des hommes ; ce serait abuser de vos moments. En un instant il s'est couvert de tous les crimes : fonctionnaire public déserteur et parjure; ami lâche et atroce; roi parricide ; père dénaturé ; perfide avec assurance sur le trône; menteur avec bassesse depuis qu'il en

(l) Séance du 30 juin.

est tombé. Un pareil homme peut-il régner sur ce bel empire? »

Le club des Jacobins chargea Laclos et Brissot de rédiger une pétition, pour demander aux représentants de la nation de ne rien préjuger sur le sort du roi, sans avoir consulté le vœu des départements. Elle fut signée, le 15 juillet, par environ dix mille patriotes assemblés au Champ de Mnrs ; et un arrêté du club des Cordeliers, affiché dans les principales rues, les convoqua de nouveau pour le dimanche 17. On contint qu'on se réunirait sur la place de la Bastille, à onze heures, et qu'on se rendrait processionnellement à Tautel de la patrie. La municipalité, instruite du projet, s'empressa de faire afficher un extrait de ses délibérations. Elle invitait tous les bons citoyens « à se rallier et à se réunir à la garde nationale, qui, depuis quelques jours, maintenait, avec des soins si louables, la tranquillité publique et le bon ordre. » La Fayette, de concert avec Bailly, donna des ordres pour que, dans la matinée de dimanche, la place de la Bastille fut occupée par plusieurs compagnies du centre.

Le dimanche, dès huit heures du matin, l'autel de la patrie était couvert de curieux. Un perruquier et un invalide s'étaient glissés sous les planches de l'escalier que l'un d'eux perçait avec une vrille. On les découvre, on les conduit chez le commissaire de la section du Gros-Caillou. Lorsqu'on leur demande pourquoi ils se sont furtivement glissés sous l'autel, ils donnent pour motifs à leur conduite une curiosité lubrique. Le

commissaire les remet en liberté; mais des furieux hk accusent d'avoir voulu faire sauter Tautel. L'invalidé tombe percé de coups de couteau ; le perruquier est pendu à un réverbère ; la corde casse ; il retombe encore vivant, et sa tête, séparée du tronc avec une scie, est placée au bout d'une pique.

Le récit de ces atrocités parvint presque aussitôt à l'Assemblée constituante, maisd'une manière inexacte. « Deux bons citoyens, dit le président Dupont, viennent d'être victimes de leur zèle. Ils étaient au cbamp de la Fédération, et disaient au peuple rassemblé qu'il fallait exécuter la loi; ils ont été pendus sur-lechamp.»

A ces mots, un mouvement d'indignation se manifesta sur tous les bancs. Le curé Dillon essaya de le calmer; en disant « que le fait n'était pas tel qu'on l'avait rapporté. — Qu'importe, lui répondit Regnault de Saint-Jean-d'Angély ; j'ai aussi entendu dire qu'ils avaient été pendus pour avoir prêché l'exécution de la loi ; mais que cela soit ainsi ou autrement, leur mort est toujours un attentat qui doit être poursuivi selon la rigueur des lois. Je demande que M. le président s'assure des faits, afin que l'on puisse prendre toutes les mesures nécessaires; et, dussé-je être moi-même victime, si le désordre continue, je demanderai là proclamation de la loi martiale. »

Ce qui se passait au Champ de Mars n'était pas de nature à provoquer cette mesure extrême. Tout y était calme. Un escadron dé cavalerie de la garde natiôhalie

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avait dispersé rattroupement qui promenait les têtes des victimes. Desmottes, aide-de-camp de La Fayette, insulté par quelques exaltés, en avait fait arrêter quatre, sans éprouver de résistance. Les clubistes, repoussés de la Bastille, arrivaient au lieu du rendezvous par bandes peu nombreuses. A une heure, un commissaire des Jacobins vient annoncer que l'Assemblée constituante avait statué sur le sort de Louis XVI; que, par décret de la veille, il avait été seulement suspendu de ses fonctions royales; et qu'une nouvelle pétition devenait indispensable. On nomma aussitôt quatre commissaires, au nombre desquels se trouvaient Danton et son secrétaire Robert, éditeur du Mercure national. La femme de ce dernier, mademoiselle de Kéralio, était à ses côtés, et prit part à la rédaction du placet démocratique. Il était adressé aux représentants de la nation, et se terminait par ces mots : «Tout nous fait la loi de vous demander, au nom de la France entière, de revenir sur votre décret, de prendre en considération que le délit de Louis XVI est prouvé ; que ce roi a abdiqué ; de recevoir son abdication, et de convoquer un nouveau corps constituant, pour procéder d'une manière vraiment nationale, au jugement du coupable et surtout au remplacement et à l'organisation d'un nouveau pouvoir exécutif. »

Quand la pétition fut achevée, Danton la lut, et de vifs applaudissements l'accueillirent. Des exemplaires en furent déposés sur les trépieds qui garnissaient les quatre angles du soubassement de l'autel, et ce fut à

qui apposerait son nom le premier. On compta, parmi les signataires, des électeurs, des officiers municipaux, et plus de deux mille gardes nationaux de tous les bataillons de Paris et de la banlieue (1). On continuait à signer, quand parurent trois officiers municipaux, M. Le Roux, Regnault et Hardy, ceints de leurs écharpes, et escortés de la compagnie du centre du bataillon de Bonne -Nouvelle, sous les ordres de M.Bellisaire. Une députation quitta l'autel et s'avança à leur rencontre, a Messieurs, dit l'un d'eux, nous sommes charmés de connaître vos dispositions. On nous avait dit qu'il y avait ici du tumulte; on nous avait trompés. Nous ne manquerons pas de rendre compte de ce que nous avons vu. » On leur demanda la liberté des quatre individus arrêtés le matin ; ils répondirent qu'il fallait s'adi esser à la municipalité, et en se retirant, ils emmenèrent avec eux douze commissaires chargés de présenter cette requête.

Pendant ce temps, la Grève se couvrait de troupes; la première et la seconde divisions de la garde nationale l'occupaient, et s'entretenaient avec émotion des rassemblements du Champ de Mars. On racontait avec horreur les assassinats commis au Gros- Caillou; om^dLrlait de brigands soudoyés, d'insultes faites à la garde nationale; on prêtait aux pétitionnaires l'intention d'anéantir l'Assemblée nationale. Les administrateurs de la Commune crurent le salut

(1) Révolutions de Paris, n" 105, p. 60.

de la ville compromis, et prirent la résolution suivante :

Le corps municipal, informé que des factieux réunis au champ de la Fédération mettent la tranquillité publique en péril;

Considérant qu'il est responsable de la sûreté des citoyens; que déjà deux meurtres ont été commis par des scélérats;

Que la force armée, conduite par les autorités légitimes, ne peut effrayer les bons citoyens, les hommes bien intenlionnés;

Arrête que la loi martiale sera publiée à l'instant; que la générale sera battue; que le canon d'alarmé sera tiré ; que le drapeau rouge sera déployé ;

Ordonne à tous les bons citoyens, à toué les soldats de la loi, de se réunir sous ses drapeaux, et dé prêter main-forte à ses organes;

Arrête, en outre, qu'il transportera suir-lè-champ sa séance à Thôtol de l'Ecole royale militaire, pour y remplir ses devoirs. »

Quand les douze commissaires entrèrent à Thôtel de ville, l'arrêté du corps municipal érait déjà connu; le drapeau rouge flottait au-dessus de l'horloge, et les gardes nationaux chargeaient leurs armes. Le maire se mit à la tête de la municipalité et des troupes, et marcha sur le Champ de Mars. Il y entra, le soir, à huit heures moins un quart, par la porte qui fait face à Chaillot, avec La Fayette, Charfon, commandant de la première division, et lih colonel

DE LA GARDÉ NATIONALE. <é1

portant le drapeau rouge. Une seconde colonne déboucha par la rue Saint-Dominique, et une troisième par la grille de l'Ecole. Tous les témoignages s'accordent sur deux points: c'estqu'àson apparition, la garde nationale fut provoquée, et qu'elle ne prit pas le temps de faire des sommations (i).

En la voyant, on cria : A bas le drapeau rouge ! à bas les baïonnettes ! Des pierres furent lancées ; Un coup de pistolet fut tiré, et la balle, passant devant Bailly, traversa la cuisse d'un dragon qui s'était joint à la garde nationale. Une première décharge fut faite en l'air; une seconde, nécessitée j^ar dé nouvelles at^ taques, mit des séditieux en fuite, et en renversa plusieurs. Le nombre des victimes n'a jamais été bien connu. Bailly l'évalue à dix ou douze; Webet à une trentaine; Prud'homme à cinquante; le marquis dé

(1) Procès-verbal de la munieipalUé de Paris.

La vérité nous oblige de dirfe que la garde iTalionale fit, en cette occasion, tout ce qui déjiendait d'elle pour éviter l'effusion du sang ; mais elle fut assaillie à coups de pierres; et si el tira, ce fut plutôt étant sur la défensive que sur l'offensive. [Mèm. de Weber, t. II, p. 149.)

D'un côté, on est convaincu que, dans un endroit du Champ de Mars, des individus qu'on ne connaît pas jetèreqt des pierreà à des gardes nationaux; de l'autre, il est constant que l'on lira sur les citoyens avant que les formalités de la loi martiale eussent été remplies. Le premier de ces deux faits peut seul expli- *quer le second. {Adresse de Maximilien Robespierre aux Français ; Paris, chez Paquet, rue Jacob, n° 29; 1791, in-8°.)

Ferrières à quatre cei.ts. Du côté des gardes nationaux un seul homme resta sur la place.

Tel fut le Massacre du Champ de Mars, que Bailly expia sur Téchafaud, et La Fayette en exil. Quatre ou cinq mille gardes nationaux y participèrent; les autres n'avaient pas répondu à Tappel, ou faisaient cause commune avec les pétitionnaires. La deuxième division, qui occupait les environs de l'Ecole- Militaire, s'abstint de tirer, et protégea même les fuyards.

M. Thiers, dans ^on Histoire de la Révolution, a fait un récit fantastique de ce déplorable événement. Il nous représente La Fayette brisant, le matin, les barricades déjà élevées ; deux invalides égorgés; Bailly faisantles sommations d'usage; tous faits contredits par les documents contemporains (l) ; mais l'historien apprécie avec sagacité les causes du conflit. « Le roi, la majorité de l'Assemblée, la garde nationale, les autorités municipales et départementales, étaient d'accord alors pour établir l'ordre constitutionnel, et ils avaient à combattra la démocratie au dedans, Taristocratie au dehors. L'Assemblée et la garde nationale composaient cette nation moyenne, riche, éclairée et sage, qui voulait l'ordre et les lois; et elles devaient dans ce moment s'allier naturellement au roi, qui, de

(1) Procès-verbal de la municipalité ; Révol. de Paris, n"106 ; Mém. de Bailly, t. I; fJist. par deux amis de la liberté, t. VI, p. 238.

son côté, semblait se résigner aune puissance limitée. Mais sMl leur convenait de s'arrêter au point où elles en étaient arrivées, cela ne convenait pas à Taristocratie, qui désirait un bouleversement, ni à la populace, qui voulait acquérir et s'élever davantage. »

En revenant à Paris, les compagnies soldées proposèrent d'abattre à coups de canon la salle des Jacobins. « J'occupais alors, dit Beaulieu (l), un appartement dans l'intérieur de celte maison (-2), et j'ai entendu ces militaires demandant à grands cris qu'on leur en donnât l'ordre.» Mais le commandant général s'y opposa.

Le lendemain, Bailly vint à la barre de l'Assemblée constituante, a La municipalité, dit-il, est profondément affligée des événements arrivés dans la journée d'bier. La municipalité, dans l'administration paternelle qui lui a été confiée, n'avait jusqu'ici prouvé que sa modération ; on n'accusera point sa sévérité, Nous osons vous assurer qu'elle était indispensablement nécessaire. L'ordre public était entièrement détruit ; la patrie en danger ; ses ennemis avaient formé des ligues et des conjurations ; nous avons publié la loi contre les séditions. Si nous avons marché au champ de la Fédération avec l'enseigne d'une loi redoutable et entourés de la force publique, c'était

(1) Essais historiques ; Paris, an IX, 1801.

(2) Rue Saint-Hyacintlie-Saint-Honoré. La porte du club existe encore, et sert d'entrée à un cabaret.

iSO HISTOIRE

pour y rappeler Tordre, pour y prêcher là paix él Tobéissance ; rtiais les séditieux ont provoqué là fôrCè; ils ont fait feu sur les magistrats, sur la garde nationale ; et leur crime est retombé sur leur tête coupable. — L'Assemblée, répondit le président, voit avec satisfaction que la garde nationale parisienne, que les soldats de la liberté et de la loi, que les citoyens mêmes à qui leurs occupations ne permettent pas de faire un service constant, et dont on s'était efforcé de calomnier les intentions, ont donné des preuves éclatantes de leur attachement à la Constitution et à la loi, et ont continué de justifier la haute estime et la reconnaissance de la nation, par leur zèle, leur modération et leur fidélité. »

Les vaincus s'étaient répandus dans Paris et cherchaient à soulever le peuple contre là garde nationale. Une patrouille de cavalerie, qui suivait les rues de la Tacherie et delaCorroierie, pendant la nuit du 18 au 19, fut assaillie d'une grêle de pierres et de pots de de fleurs, lancée des derniers étages. On lui tira même un coup de fusil. Des grenadiers de la première division jugèrent à propos de calmer les masses, et de réfuter les accusations dont la gai de nationale était Tobjet. Dès le lendemain, on lisait sur les murs ce placard:

« 15 juillet.

« Fidèles au serment solennel qu'ils avaient prêté, les soldats de la patrie ont asèUté rèxécutibri de là

loi. Ils avaient promis de courir à la mort pour cette cause sacrée; ils ont fait davantage : ils ont bravé la haine dun peuple égaré. Des écrivains séditieux calomnieront cette conduite honorable. On osera les accuser d'avoir trempé leurs mains dans le sang de leurs concitoyens. On tâchera d'exciter les hommes faibles, d'aigrir les caractères ardents; on s'efforcera de leur persuader qu'il est barbare d'obtenir, à main armée, le respect que l'on doit aux décrets. On publiera que les malheureux rassemblés au Champ de Mars ne voulaient faire qu'une pétition. Un seul mot répond à ces déclamations : Laloi défend lespétitiom collectives. Depuis trois jours, ceux qui composaient ces attroupements dangereux, égarés par des orateurs perfides, par des adresses incendiaires, affichaient ouvertement la révolte. Ils résistaient aux conseils des citoyens, aux menaces de l'autorité. Gardes nationaux ! défenseurs de la patrie et soutiens de ses lois, vous avez rempli des devoirs pénibles, mais sévères; achevez votre ouvrage; montrez aux factieux une contenance ferme et tranquille. Restez unis. Opposez les applaudissements, l'estime, le respect de tous les bons citoyens, aux déclamations, aux injures des mauvais. Cette conduite suffira pour arrêter leurs complots, déjouer leurs intrigues et conserver la tranquillité générale qui peut seule assurer le bonheur public. »

a Signé, Ricard, Auguste Voliny, Duband,

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