DUCHATEL
Des sentiments analogues étaient exprimés dans une adresse de la garde nationale de Rouen à l'Assemblée constituante. « La garde nationale et citoyenne de Rouen, informée des mouvements des factieux, tendant à détruire la monarchie pour établir sur ses ruines le gouvernement républicain, vient, messieurs, vous offrir son appui pour maintenir une forme de gouvernement que vous avez consacrée par vos décrets. Nous vous déclarons donc que nous ne souffrirons jamais qu'il lui soit porté atteinte. Nous jurons de la maintenir de tout notre pouvoir, et d'employer les armes qui nous ont été confiées pour la soutenir avec la plus grande énergie, ainsi que le pouvoir d'un monarque, qui ne peut et ne doit régner désormais que par la constitution. »
Soutenue par de zélés défenseurs, délivrée de ses adversaires, l'Assemblée constituante put achever paisiblement sa tâche. Les clubs étaient fermés ; la presse opposante gardait le silence ; une loi sévère avait «imprimé la terreur aux ennemis du bien public (t). » Tout semblait présager aux représentants du peuple, qu'ils posaient les dernières pierres du plus durable des édifices. Le calme fut assez solidement rétabli, le 7 août, pour que la municipalité retirât le drapeau rouge et le remplaçât par un drapeau blanc, qui resta jusqu'au 14 exposé à la fenêtre
(1) Proclamation du corps muiticipah Moniteur du 8 août 1791, 11" 220.
de l'hôtel de ville. Toutefois, quoique Ton commençât à oublier les scènes sanglantes du Champ de Mars, le tribunal du sixième arrondissement informa contre les promoteurs du mouvement du 17 juillet. Presque tous les inculpés étaient ou devinrent des personnages célèbres : c'étaient Danton, Marat, Fréron, le graveur Sergent, Hébert (le Père Duchêne), Momoro, Coffinhal, Anaxagoras Chaumette, qui tous trois déposèrent dans le procès de Bailly. Georges Brune, imprimeur de \ Orateur du peuple y et depuis maréchal de France, était accusé « d'avoir prêché le républicanisme, et dit que les républicains avaient des baïonnettes à opposer aux bons citoyens. » Le boucher Legendre avait tenu des propos incendiaires contre le commandant général, et déclaré qu'il tirerait sur la garde nationale. On reprochait à Camille Desmoulins d'avoir, au café Procope, déclamé contre les soldats citoyens. Santerre, qui devait bientôt commander la garde nationale, avait dit qu'il fallait tirer sur elle, en se vantant d'avoir le faubourg pour lui. Une amnistie générale, prononcée par l'Assemblée nationale, mit fin aux procédures commencées.
Avant de se séparer, les représentants fixèrent l'or- ;anisation des gardes nationales : elles comprirent citoyens actifs, à l'exception des juges, des administrateurs, des ecclésiastiques, des sexagénaires et ?s infirmes. Toutefois, ces classes d'individus, sans re assujétis au service personnel, devaient contrimer par une taxe aux frais qu'il occasionnerait. Le
contingent de chaque compagnie fut limité à cinquante-trois hommes, le tambour en dehors, et à cent deux hommes dans les villes au-dessus de cinquante mille âmes. Six à dix compagnies formaient un bataillon ; huit à dix bataillons, une légion. Chaque légion était sous les ordres d'un chef de légion , d'un adjudant général, et d'un sous-adjudant général. Les légions réunies avaient pour chef un commandant de légion, qui exerçait ce commandement à tour de rôle pendant trois mois. Dans les villes au-dessus de cent mille âmes, il y avait un commandant général des légions.
Les officiers étaient élus le second dimanche de mai, pour un an, et ne pouvaient être réélus qu'après avoir été soldats pendant une année. L'uniforme ne pouvait être exigé (1). Les drapeaux devaient être aux
(1) Il fut ainsi fixé:
Habit bleu de roi, doublure blanche, parement et collet écarlate, et passe-poil blanc ; revers blancs et passe-poil écarlate, manches ouvertes à trois petits boulons, poche en dehors à trois pointes, et trois boutons avec passe- poil rouge ; l'agrafe du retroussis écarlate ; veste et culotte blanches. {Moniteur du 21 août 1791, n° 233.)
Le bouton sera de cuivre jaune ou doré, et monté sur os ou sur bois. Il portera pour empreinte, dans l'intérieur d'une couronne civique, ces trois mots: \anatiin, la loi, le roi. Entre la bordure et la couronne sera inscrit circulairement : District Je... Dans les districts où il y aura plusieurs sections, elles seront distinguées par un numéro placé à la suite du nom de district. (Le f^oint du jour, t. YII, p. 459.)
DE LA GARDE NATIONALE. iSS
trois couleurs et porter ces mots : Le peuple français. La liberté ou la mort.
« L'Assemblée nationale, voulant rendre honneur à la vieillesse des bons citoyens, permet que, dans chaque canton, il ^e forme une compagnie de vétérans, de gens âgés de plus de soixante ans. Organisés comme les autres, et vêtus du même uniforme, ils seront distingués par un chapeau à la Henri IV et une écharpe blanche à la ceinture ; leur arme sera un esponton.
« Ces vétérans ne seront employés que dans les cérémonies publiques ; ils assisteront armés aux exercices des gardes nationales, adjugeront les prix, et seront appelés les premiers, dans chaque district, au renouvellement de la fédération générale du 14 juillet.
« L'Assemblée nationale permet également qu'il s'établisse dans chaque canton, sous la même forme d'organisation, une compagnie composée de jeunes citoyens au-dessous de l'âge de dix-huit ans.»
La milice parisienne fut l'objet d'un décret spécial. On maintint les six divisions ou légions de dix bataillons chacune.
Première division (chef, M. de Charton). — Bataillons de Saiiit-Jacques-du-Haut-Pas, de Saint-Victor, de Saint-André-des-Arts, de Saint-Marcel, de Saint- Louis-en-l'Ile, du Val-de-Grâce, de Saint-Étiennedu-Mont, de la Sorbonne, de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, des Mathurins.
Deuxième division (chef, le marquis de Courtemer). — Bataillons des Prémontrés, de Henri IV, des Cordeliers , de Notre-Dame , de Saint-Séverin , des Petits-Augustins, de rAbbaye-Saint-Germain-des- Prés, des Jacobins Saint-Dominique, des Théatins, des Carmes-Déchaussés.
Troisième division (chef, M. de Romainvillers). — Bataillons des Récollets, de Saint-Nicolas-des-Champs, de la Trinité, de Saint-Méry, des Carmélites, des Filles-Dieu, de Saint-Martin, des Enfants-Rouges, de Saint -Laurent, des Pères-de-Nazareth.
Quatrième division (chef, M. de Saint-Christeau).
— Bataillons de Saint-.Tacqnes-l' Hôpital, de Bonne- Nouvelle, de Saint-Leu, de Saint-Lazare, de Sainte- Opportune, de Saint-Jacques-la-Boucherie, des Petits- Pères, de Saint-Eustache, de Saint-Ma gloire, de Saint- Joseph.
Cinquième division (chef, Le Fèvre d'Ormesson).
— Bataillons de Sainte-Marguerite (faubourg Saint- Antoine), des Minimes de la place Royale, du Petit- Saint-Antoine, de Saint-Gervais, de Saint-Jean-en- Grève, de Saint-Louis, des Blancs-Manteaux, de Popincourt, des Capucins-du-Marais, des Enfants- Trouvés (faubourg Saint-Antoine).
Sixième division (chef, le duc d'Aumont). — Bataillons de l'Oratoire, des Feuillants, des Filles-Saint- Thomas, de Saint-Philippe, de Saint-Germain- FAuxerrois, des Jacobins- Saint-Honoré , de Saint- Honoré, des Capueins-de-Saint- Louis (Chaussée-
d'Antin), des Capucins-Saint-Honoré, de Saint-Roch.
Le rang des légions cessa d'être fixe ; on convint de le tirer annuellement au sort.
Chaque bataillon fut partagé en cinq compagnies, dont une de grenadiers. L'état- major de chaque bataillon était composé de deux commandants, d'un adjudant, d'un porte-drapeau, et d'un maître armurier ; l'état-major de chaque légion, d'un chef de légion, d'un adjudant-général et d'un sous-adjudant. Le poste de commandant-général fut supprimé ; chaque chef de légion en devait faire les fonctions pendant un mois, à tour de rôle.
On créa quatre escadrons de gardes nationales volontaires parisiennes à cheval. Les trois cents jeunes gens qui en formèrent le noyau servaient déjà depuis le commencement de la Révolution. Ils s'engagèrent à rester sous les drapeaux jusqu'au 15 novembre 1792, à subvenir à tous les frais de leur équipement et à l'entretien de leurs chevaux. Une solde quotidienne de vingt sous leur était allouée à partir du jour de leur entrée en campagne. Ces volontaires, appartenant tous à des familles aisées, se montraient pleins d'ardeur, et avaient hâte de quitter leur vie de luxe et de plaisir pour courir à la défense des frontières.
CHÂPITBE YI.
Démission de La Fayette. — Honneurs que lui rendent la Commune et la garde nationale. — Sa lettre d'adieux. — Réponse des bataillons. — Plaintes du maire Péiion sur le service. — Elections de nouveaux officiers. — Garde nationale des départements. — Garde nationale mobile. — Alm^nstch du P. Gérard. — Bataillon de femmes. — Déclaration de guerre. — Premiers engagements. — Belle conduite du bataillon de Paris. — Journée du 20 juin.
le à octobre, aux termes du décret du 1 3 septembre, La Fayette annonça que ses fonctions de commandant général cessaient. 11 eutpour successeur M. Charton, chef delà prem ère division, qui prit le commandement pour un mois. Bailly reçut le démissionnaire à l'hôtel de ville, et lui témoigna avec émotion la reconnaissance de laCommune (1). Le Corps mun^icipal décida à l'unanimité :
« Qu'Userait frappé, en rhonneur de M. LaFayette, une médaille, dont l'Académie des Inscriptions serait
(1) Son discours a été inséré dans s^s Mémoires, t. Il, p. 401.
priée de donner les emblèmes et les inscriptions en français ;
«Qu'une de ces médailles serait frappée en or, pour M. La Fayette ;
« Que la statue de Washington, en marbre, fait par M. Houdon, serait donnée à M. La Fayette, pour être placée dans C3lui de ses domaines qu'il désignerait, afin qu'il ait toujours devant les yeux son ami, et celui qu'il avait si glorieusement imité;
« Ouel'artêté contenant cesdispo it'ons seraitplacé dans le buste de La Fayette, donné, douze ans auparavant, par les Etats-Unis de l'Amérique, à la municipalité de Paris. »
La Fayette alla chercher le repos dans sa terre de Chavagnes, en laissant à ses frères d'armes, dans une lettre d'adieu, ses conseils et ses exhortations. Il les invitait à soutenir de tous leurs efforts l'organisation réguUère qui succédait aux jours de la Révolution. «La liberté, disait il, naissait entourée de signes de paix, lorsque ses ennemis, provoquant les défenseurs du peuple, nécessitèrent la naissance inattendue des gardes nationales, leur organisation spontanée, leur alliance universelle, enfin ce développement de forces civiques qui rappelait l'usage des armes à sa véi itable destination. Mais il est temps de donner d' autres exemples, et ceux-là sont encore plus imposants; ce sont ceux d'une force irrésistible, qui ne s'exerce que par le maintien des lois. Puissent tous les caractères, tous les bienfaits de la liberté, en consolidant de plUS
iéO HISTOIRE
en plus le bonheur de notre patrie, récompenser dignement le zèle de toutes les gardes nationales de l'empire, armées pour la même cause, réunies par le même sentiment! »
Chaque compagnie députa l'un de ses membres à rhôtel de ville pour rédiger une réponse. Ces représentants arrêtèrent que chaque chef de division nommerait un commissaire rédacteur ; que l'expression des regrets unanimes serait transmise au commandant général ; qu'on lui offrirait une épée à garde d'or, sur laquelle serait gravée cette inscription :
a la fayette,
l'armée parisienne reconnaissante,
l'an troisième de la liberté.
Que TAssemblée nationale serait suppliée, par une pétition, de prendre en considération les services de M. de La Fayette.
La confection de Tépée fut confiée à M. Auguste, orfèvre du roi; il plaça l'inscription convenue sur la branche principale de la poignée; sur la branche transversale, la devise des La Fayette : Cur non? La garde était ornée de cinq gravures qui représentaient la Révolution, symbolisée par une tour en ruines;
La Fayette soumettant à l'Assemblée nationale la déclaration des Droits de THomme;
La Fayette sauvant un homme de la fureur du peuple, le 24 mai 17 OO;
DE LA GARDE NATIONALE. Ui
La Fédération ;
La Fayette proclamé le 15 juillet 1789.
L'architecte Poullin donna quatre verrous de la Bastille, pour forger la lame, sur laquelle furent gravés ces mots :