ELLE FIT RESPECTER LA LOI
Cette lame fut fabriquée à Londres, en présence de douze députés de l'Assemblée constituante. Dès que répée fut prête, les commissaires des bataillons allèrent l'offrir à leur ex-commandant, avec une longue épitre, où étaient exprimés les sentiments des gardes nationaux parisiens. Elle se terminait par ce serment : « Nous le jurons, sous la forme nouvelle que se créent nos bataillons, ils n'échappent point à votre salutaire influence, et si jamais, soldats citoyens, nous pouvions négliger quelques-uns de ces devoirs que vous nous rappelez pour la dernière fois, nos cœurs nous avertiraient à l'instant ; car nous y retrouverons toujours votre nom, vos conseils et votre exemple. »
Les gardes nationaux étaient précisément dans le cas d'avoir besoin de consulter leurs souvenirs. Le calme matériel qui régnait depuis le 17 juillet avait refroidi leur ardeur. Pétion, qui succéda à Bailly, se plaignit, en arrivant à la mairie, du relâchement qu'il remarqua. « Les rues sont sales et pleines dedécom-
m HISTOIRE
bres ; les vols et délits de toute espèce se multiplient d'une manière effrayante ; les patrouilles sont rares, peu nombreuses, le service de la garde citoyenne se fait avec froideur, et ce grand moyen de surveillance s'est considérablement affaibli ; le public s'en plaint ; les citoyens soldats, dont l'ardeur ne s'est pas ralentie, s'en plaignent eux-mêmes, et je reçois des réclamations sans nombre (1).
« Il n'existe plus de feuilles qui indiquent, dans chaque poste, le nombre de patrouilles, l'heure à laquelle elles rentrent, ce qu'elles ont vu, ce qu'elles ont fait dans leur ronde. Autrefois, ces feuilles se tenaietit avec exaititude; chaque jour on en faisait le relevé, et chaque jour le résultat était mis sous les yeux du maire et du commandant général de la garde nationale ; de sorte que le magistrat civil savait, tous les matins, ce qui s'était passé dans Paris; et il pouvait concerter avec le commandant général les mesures de prudence et de précaution à prendre pour maintenir l'ordre et la tranquillité.
« Bans les beaux jours de la liberté naissante, M. La Fayette se rendait lui-même tous les jours, chez M. Bailly ; ensuite il y envoyait un aide-de-camp ; puis ces démarches sont devenues plus rares, et enfin on s'est abstenu de les faire.
« Je me suis vu forcé d'écrire et de me plaindre de
(1) Covp (Tœil sur Vétat dans lequel j'ai trouvé laplace ; 1790,
ce manque de service, de cette indépendance dans laquelle la force armée se mettait au-dessus de l'autorité civile. J'ai demandé qu'on rétablît Tusage et la règle des feuilles dans chaque poste ; j'ai reçu de M. Charton une réponse satisfaisante. »
Peut-être fallait-il attribuer le relâchement du service à l'incurie des commandants, qui se voyaient sur le point d'être remplacés , et aux préparatifs des élections nouvelles. Elles se firent au mois de décembre, et furent précédées du tirage du rang respectif des légions. Par un hasard prophétique, le n° i échut au faubourg Saint- Antoine ;
Le n° 2 aux bataillons de Saint-Jacques-du-Haut- Pas, de Saint- Victor, de SaintrMarcel, etc. ;
Len° 3 aux bataillons de Saint-Jacques-l'Hôpital, de Bonne-Nouvelle, etc. ;
Le n" 4 aux bataillons des RécoUets, de Saint-Nicolas, etc. ;
Le n" 5 aux bataillons de l'Oratoire, des Feuillants, des Filles-Saint-Thomas, etc. ;
Le n-' 6 aux bataillons des Prémontrés, de Henri IV, des Cordeliers, etc.
On nomma chef de la première légion, Julienne de Belair, ingénieur;
De la deuxième, André-Arnault Aclocque, bras-
Iseur, commandant du bataillon Saint-Marceau ; De la troisième, de Romainvilliers, chef de l'ancienne troisième division , et député du district des
Carmélites près le Comité Militaire de la Commune ;
De la quatrième, Antoine-Jean Galiiot de Mandat, ancien capitaine aux gardes-françaises , député du district des Capucins-du-Marais près le Comité Militaire ;
De la cinquième, Anne Louis Pinon de la Grange- Batelière, ex-président du Parlement de Paris ;
De la sixième, Baudin de La Chenaye, chevalier de Saint-Louis, commandant du bataillon Notre-Dame.
Ces nouveaux élus, accompagnés des officiers au nombre de quinze cents, prêtèrent le serment civique à la Commune, le 15 décembre, et, sous la conduite du maire, ils se rendirent immédiatement à l'Assemblée législative. Ils étaient précédés des officiers du bataillon des vétérans, et du bataillon des enfants. Pétion porta la parole en ces termes : « J'ai l'honneur de présenter aux législateurs français les nouveaux officiers de la garde nationale parisienne. Ils ont juré de soutenir la constitution de tout leur pouvoir ; ils seront fidèles à leur serment. Ils ont environné le berceau de la liberté, pour la protéger contre les t} rans, et ils ne l'abandonneront jamais. Ils vous seconderont de tous leurs efforts pour l'affermir, et ils défendront, au péril de leur vie, les lois émanées de votre sagesse.
(( MM. les officiers de la garde nationale parisienne demandent la permission de défiler devant vous. »
Voici quelle fut la réponse du président Ducastel : « L'Assemblée nationale recevra toujours avec tians-
port les magistrats du peuple et les défenseurs de la patrie. Le patriotisme des gardes nationales lui est un sûr garant qu'elles seront victorieuses. » Les officiers défilèrent sur deux colonnes, au bruit des applaudissements et au son des tambours qui, du dehors, battaient une marche militaire ; et tous criaient en passant : vive la nation ! vive la liberté ! la constitution ou la mort(l)!
Effrayée de ces manifestations, Taristocratie n'osait attaquer la constitution dans son centre; mais elle agissait dans les provinces. Depuis que l'Assemblée législative avait succédé à la Constituante (octobre 1791), tous ceux qu'avait atteints la révolution, exnobles, parlementaires, prêtres insermentés, fermiersgénéraux, fonctionnaires destitués, redoublaient d'efforts pour allumer la guerre civile. Les villes du Languedoc, du Gomtat, de la Bretagne et de la Vendée étaient surtout en proie aux séditions. A Caen, le 5 novembre, les ennemis de la révolution, excités par le curé Bunel, s'armèrent et firent feu sur la garde nationale. Celle-ci résista et arrêta vingt-deux conspirateurs. Un jeune homme, commis de la poste, allait jtre massacré par des patriotes, indignés de ses délamations ultra-monarchiques, lorsque M. Gambey, lajor de la garde nationale, survint à la tête d'une itrouille de chasseurs, et para les coups portés à ^imprudent, en s' écriant : « Camarades, frappez-moi, lutôt que de tuer un homme désarmé. »
(1) Moînteur du 16 décembre 1*791, n° 350.
A Rennes, un supérieur de capucins soulevait les fanatiques, et menaçait les patriotes d'une Saint-Barthélémy. « Les dragons d'Orléans et la garde nationale se sont supérieurement montrés dans cette circonstance, et ont sauvé la ville (1).»
A Montpellier, le 15 novembre, la garde nationale fut obligée d'engager une lutte sanglante avec des rebelles, et de les assiéger dans une maison où ils s'étaient retranchés. C'était cette même garde nationale qui, l'une des premières, avait demandé à être mobilisée. Dans une adresse lue, le 15 août 1790, à l'Assemblée constituante, elle réclamait, en cas d'invasion, l'honneur de se porter aux frontières, pour y périr tout entière avant qu'un' seul ennemi les eût franchies.
La même ardeur patriotique enflammait les milices de tous les départements. L'exécution du décret du 28 juillet ne rencontrait d'autres obstacles que le trop grand nombre des enrôlés. Les bataillons mobihsés sillonnaient la France, et quoique la négligence ou la trahison du ministère les laissât souvent sans vivres, sans armes, sans souliers (2), ils s'avançaient joyeux et fiers vers les places fortes de l'Est et du Nord. Les dispositions de la population sont naïvement et fidèlement exprimées dans VAlmanach du père Gérard, opuscule dialogué de CoUot d'Herbois (3).
(1) Courrier français du 24 novembre 1791, n° 318.
(2) jRévol. de Paris, n°121,p. 195. Moniteur du 18 décembre
(3) Paris, Buisson, 1792, in-32, p. 113.
UN PAYSAN. Nous avoDS foumi cent gardes nationaux sur les frontières, père Gérard, et s'il en avait fallu trois fois autant, on les aurait trouvés.
LE p. GÉBARD. Il en a été de même dans toute la France. Voilà ce qu'opère le saint amour delà liberté. Autrefois un milicien pleurait pour aller au rendezvous donné ; il tremblait de tout son corps lorsqu'il était en faction sur les murailles. Aujourd'hui la garde nationale voudrait sauter par dessus, pour aller joindre l'ennemi.
UN PAYSAN. Je suis marié, j'ai quatre enfants , mais je suis prêt à marcher.
UN ENFANT, brandissaut son fusil. Et moi aussi. Je sais faire la charge en douze temps.
LE p. GÉRARD. L'impaticncc de ces enfants leur annonce une belle destinée. La liberté ne périra pas dans leur^ mains. Cependant, mes amis, modérez à propos cette impétuosité ; faites- leur connaître que la vertu guerrière ne tient pas lieu de tout ; car alors l'esprit miUtaire deviendrait dangereux. Il est des vertus dont la pratique est plus douce, et qui ne sont pas moins nécessaires au bonheur et à la tranquillité des ci- ^^^yens.
I^B UN PAYSAN. Nous Ic savons bien, père Gérard. Tout ^^B monde ne peut pas être à se battre, et demain nous ^^■Bvons travailler les. terres de ceux qui sont partis pour l^fcs frontières... Ce ne seront pas les plus mal cultivées! C'est une besogne que chacun fait à son tour avec joie.
LE P. GÉRARD. C'cst bien, c'est bien. Et nous autres vieillards, nous aurons soin de la famille des absents.
En effet, ceux qui restaient se dévouaient aux intérêts de ceux qui abandonnaient leurs foyers. Les laboureurs des environs d'Agen arrêtèrent :
Qu'ils paieraient tous les frais du voyage des volontaires ;
Qu'ils cultiveraient les terres des absents ;
Que ceux-ci, à leur retour, obtiendraient, pendant le reste de leurs jours, des places distinguées dans les cérémonies publiques, et les grades qu'ils voudraient choisir dans la garde nationale ;
Que s'ils périssaient pour la défense de la liberté , leurs champs seraient labourés par leurs frères d'armes, jusqu'à ce que leurs fils fussent assez grands pour les labourer eux-mêmes, ou jusqu'à ce que leurs filles fussent mariées ( 1 ) .
Les commis-marchands d'Orléans , auxquels il fut impossible de partir, s'engagèrent à travailler à la place des absents, dont les appointements furent mis en réserve.
L'Assemblée législative, considérant qu'il importait au salut de l'Empire de régler, d'une manière définitive et prompte, tous les détails relatifs aux bataillons de gardes nationales volontaires^ ordonna, le 17 dé-
(1) Chronique de Paris, n. 201, p. 800.
cembre, qu'ils seraient payés depuis le jour de leur réunion, jusqu'à celui de leur licenciement ; qu'ils recevraient une indemnité de trois sous par lieue ; que le directeur de chaque département leur avancerait les fonds nécessaires à leur équipement ; qu'ils nommeraient leurs officiers ; qu'ils seraient logés de préférence chez les habitants, et à raison d'un lit par homme ; qu'ils seraient reçus dans tous les hôpitaux, moyennant une retenue de six sous par jour.
Les femmes elles-mêmes cédèrent à l'entraînement belliqueux. Une députation de citoyennes de Paris, dont les maris, les frères ou les pères étaient enrôlés dans la garde nationale mobilisée , vint demander à l'Assemblée législative la permission de se procurer des piques, des pistolets, des sabres, et même des fusils pour celles qui avaient la force de s'en servir; de s'assembler les fêtes et dimanches, pour s'exercer à la manœuvre et au maniement des armes ; de nommer, pour les commander, des ci-devant gardes françaises (1). « Il est impossible, dit \ç- Courrier français, de pejndre les sentiments de satisfaction et d'enthousiasme qu'ont produit ces témoignages de dévouement à la patrie. Le président, après les avoir félicitées d'unir sur leurs fronts le myrthe au laurier^ les a invitées à la séance (2).
Deux jeunes personnes, filles du secrétaire-greffier
(1) Moniteur du 9 mars 1792, n. 69.
(2) Courrier français, n. 68, p. 58.
dSO HISTOIRE
de la municipalité de Mortagne, mesdemoiselles Félicité et Théophile Fernig, firent mieux que de solliciter la permission de faire l'exercice : elles écrivirent au directeur du district de Valenciennes : « Quoique notre sexe soit taxé de faiblesse et de timidité ; quoique nous soyons exclues de Thonneur de la prestation de serment, ainsi que de Tinscription civique, nous osons néanmoins offrir à la patrie nos bras et nos jours ; en conséquence, nous vous prions, messieurs, de vouloir bien nous permettre non-seulement de nous inscrire au registre des volontaires de la garde nationale de notre ville, mais aussi de prêter le serment civique d'être fidèles à la nation, à la loi et au roi, et de maintenir de toutes nos forces la constitution du royaume. Trop heureuses l'une et l'autre de faire cet hommage à la patrie, et de partager la victoire avec nos braves volontaires et autres frères d'armes (l).» En effet, elles endossèrent l'uniforme, et servirent plus tard comme aides-de-camp dans l'armée du Nord.
Le mauvais vouloir du pouvoir exécutif paralysait également l'ardeur de la nation et les mesures des représentants. Avec son éducation, ses préjugés et ses souvenirs d'absolutisme, Louis XVI ne pouvait accepter volontiers l'emploi subalterne de roi constitutionnel. Il était trop faible, et l'opinion publique trop forte, pour qu'il espérât reconquérir ses prérogatives à Taide
(1) Courrier français^ n. 153, p. 335.
de ses anciens sujets; aussi appelait-il de tous ses vœux l'étranger (1). Après avoir annihilé par son veto les décrets rendus contre les émigrés et les ecclésiastiques réfractaires, il parut céder aux désirs du peuple, en invitant ses frères à rester en France; mais en même temps, il envoyait des lettres confidentielles aux émigrés et aux souverains du Nord. La reine avait également avec eux une correspondance en chiffres (2). Tous deux provoquaient la guerre comme un remède extrême, et ce fut sur la proposition formelle du roi, que l'Assemblée législative la déclara, le 20 avril 1792, au roi de Bohême et de Hongrie.
Cet acte décisif redoubla la ferveur patriotique. Tous les bataillons de volontaires furent promptement au complet. Les vétérans de la garde nationale parisienne demandèrent à marcher. Ils proposèrent de lever dans chaque département, vingt-quatre vétérans par bataillon, et d'en former trois détachements qui s'habilleraient et s'équiperaient à leurs frais. La garde nationale parisienne fut diminuée par le départ des volontaires et de toute la garde soldée, qui composa les 103^, 104e et 105^ régiments d'infanterie ; mais elle s'accrut par l'adjonction des sans-culottes armés de piques. Ces piques avaient différentes longueurs , depuis 8 jusqu'à
(1) Voyez ses lettres dans les Mémoires du prince de Hardenberg, chancelier d'État prussien, (î) Mémoires de madame Campan, t. II, p. 174-179.
12 pieds, dans les progressions des distances établies entre les quatre rangs de combattants. Elles étaient de différentes espèces : piques à feuilles de laurier, à trèfle, à carrelet, à broche, à cœur, à langue de serpent, à fourchons ; piques à stylet, avec haches d'armes, à ergots, à cornes tranchantes; à lance hérissée d'épines de fer. La plupart portaient sur leurs hampes les couleurs nationales, et aux douilles de leurs fers, des banderolles rouges, propres à effrayer les chevaux (i).
Les trois bataillons du faubourg Saint- Antoine défilèrent, le 27 avril, devant TAssemblée, sur trois colonnes, une de fusiliers et deux de piquiers. Ils s'avancèrent tambours battants et enseignes déployées. Un garde national, placé au centre des bataillons, portait deux larges tables de pierres sur lesquelles la déclaration des droits de l'homme était gravée en lettres d'or. L'orateur, M. Musine, s'écria : «Législateurs, nous avons fait forger ces piques pour vous défendre, pour nous placer entre les traîtres et vous. Les despotes et les traîtres coalisés voudraient vous combattre, [pour composer avec vous. Qu'ils tremblent eux-mêmes; il est un terme à tout. La tyrannie touche à son dernier moment. L'heure de la liberté se fait entendre pour tous les peuples. »
(1) Moniteur du 30 avril 1792, n. 121. — Manuel du citoyen armé de piques, ou Instruction raisonnée sur les divers moyens de perfectionner l'usage et la fabrication des piques, par un militaire, ami de la liberté (le colonel Scott). Paris, avril 1792, in-8
Pour subvenir aux dépenses de l'armée, une multitude immense de citoyens s'imposa des sacrifices. Rien n'exprime plus éloquemment l'esprit du temps que la simple mention de leurs offrandes, dans les procès-verbaux des séances de l'Assemblée.
M. Anâcharsis Clootz dépose la somme de douze mille livres, pour habiller, équiper, armer et solder quarante à cinquante combattants, dans la guerre sacrée des hommes contre les tyrans.
M. Carie, ancien commandant du bataillon de Henri IV, donne trois mille livres; une demoiselle, des boucles d'oreilles; un chasseur volontaire du bataillon des Carmélites, cent cinquante livres ; M. Isaac, volontaire de la garde nationale parisienne, quatre écus de six livres; un jeune enfant, un écu de six livres; un colporteur, une pièce de quinze sous ; une citoyenne, un plat d'argent , une montre , et cinquante-quatre livres; un garde national, un assignat de cinquante livres ; un citoyen -soldat, deux cent une livres ; un vainqueur de la Bastille, un couvert d'argent, des boucles de jarretières d'or, et dix livres en assignats; un portier, douze livres; un grenadier volontaire, une épée à poignée d'argent, et un sabre ; le quartier-maître du bataillon des vétérans de Paris, cinq coupons de cinq livres ; un étudiant, le galon de son manteau ; M. Descat fils, volontaire du bataillon de l'Oratoire, cent livres et une médaille d'argent ; une cuisinière, six livres; Marguerite Langagne, orpheline, cinquante francs, qui étaient destinés à lui
acheter un fourreau ; un chasseur volontaire du bataillon de Henri IV, douze livres ; le curé de St-Roch, un assignat de deux cents livres ; Caron de Beaumarchais , le produit de ses pièces, tant que durera la guerre; le bataillon des Petits-Augustins, sept mille cinq cents livres; un citoyen, un assignat de cent livres et un boulet de canon ; Jeanne Françoise, cuisinière, sa croix d'or ; M. Livarot de Latour, colonel de la garde nationale de Périgny, près Richelieu, deux cents livres; un garde national, quatre cents livres; les canonniers volontaires du bataillon de Henri IV, trois cent soixante-et-onze livres dix sous; trois volontaires suppléants du bataillon de Bonne-Nouvelle, vingt-huit livres ; des gardes nationaux, seize cents livres; les ouvriers delà manufacture de papier de M. Réveillon, cinq cents livres, et cent cinquante livres par mois tant que durera la guerre ; les acteurs du théâtre de Richelieu , douze cent douze livres dix sous , qu'ils renouvelleront tous les six mois ; les habitués du café Cuisinier, au bas du pont St-Michel, à Paris, deux cent dix livres dix sous en assignats, et quarante-cinq livres en écus; les grenadiers de la garde nationale de Versailles, quartier Notre-Dame, cent livres; quatre-vingts ouvriers fondeurs, mille vingt-cinq livres; des ouvriers* cordonniers, douze cent une livre sept sous ; les gardes nationaux du bataillon des Feuillants, vingt-sept mille huit cent onze livres.
M. Etienne Feuillant, védaciem: du Journal du soir.
donne deux cents livres , et s'engage à l'entretien de
deux volontaires nationaux.
M. Claude-Pierre-Joseph Balland , grenadier au
3' bataillon de la 6^ légion parisienne , regrette que
son âge ne lui permette pas de combattre, et offre sa
chaîne de montre.
Un jeune garde national offre à la barre deux écus
de six livres, et attend qu'il soit appelé pour combattre
les ennemis de la liberté.
Les ouvriers des ateliers de M. Perrier, à Chaillot ,
présentent un de leurs camarades, qui part, le havresac sur le dos, et qu'ils ont équipé à leurs frais, a S'il meurt , disent-ils , un autre d'entre nous prendra sa place au même instant. Nous ne serons embarrassés que sur le choix, car nous voudrions tous marcher au combat. »
Les grenadiers de la Chaussée-d'Antin , apportent huit cent cinquante-neuf livres dix-neuf sous. « Messieurs, disent-ils, depuis longtemps la nation française était outragée, une guerre sourde et perfide la minait lentement. A cette guerre de despotes, le roi est venu vous proposer de répondre par celle deshommes libres ; aussitôt vous vous êtes levés en criant : La guerre pour la liberté! Et déjà le même cri, mêlé à des cris de joie , retentit dans toutes les parties de l'Empire.
« Il faut à la patrie des soldats et de l'or : nous avons envoyé nos frères au devant de l'ennemi qui nous menace; nous apportons à la mère commune le peu d'or qui nous reste. »
M. Saint-Prix, comédien français, capitaine du bataillon du Val-de-Grâce, introduit à la barre, prononce le discours suivant : « L-égislateurs, les citoyens volontaires du bataillon du Val-de-Gràce, faisant partie du faubourg Saint-Marcel, amis de l'ordre, inviolablement attachés à la Constitution , apportent leurs offrandes. Ils sont tous artisans : les uns, dont le travail journalier est indispensable à Texistence d'une nombreuse famille, déposent, sur l'autel de la patrie, pour coopérer aux frais de la guerre , une somme de deux cent soixante-trois livres dix sous, dont quarante etune livres deux sous en espèces, fruit de leurs économies, peut-être même de leurs privations. Les autres, jeunes et célibataires, offrent, avec ce don, auquel ils ont aussi contribué, leurs bras, leur courage et leur vie. Que la patrie commande , ils partent I »
Les contributions patriotiques se multiplièrent tellement, que les journaux renoncèrent à les enregistrer en détail. Elles s'accrurent encore après les premières hostilités. Le début de la guerre fut désastreux, mais honorable pour nos volontaires. Des détachements, dirigés de Lille vers Mons et Tournay , le 28 avril, furent attaqués par des forces supérieures , et se retirèrent en désordre. Les documents officiels rendent hommage à la conduite des gardes nationaux parisiens dans ces désastreuses échauffourées. « Les gardes nationales, dit le rapport du maréchal de Rochambeau, ont montré le plus grand zèle et la plus grande ardeur dans la marche sur Mons, quelque fatigante
qu'elle ail été. Elles méritent les plus grands éloges. » Après Ttittaque de Tournai , ce furent les gardes nationaux qui protégèrent la retraite. « Le second bataillon des volontaires nationaux de Paris, et les hussards d'Esthérazy, ont particulièrement été funestes aux Hulans. Ces deux corps, par leur ardeur, leur fermeté, leur courage, et surtout leur discipline, ont donné à notre armée un grand exemple, qui, s'il avait été suivi par le reste de nos troupes , et notamment par le 5" et le 6* régiments de dragons, aurait assuré le succès de l'expédition (1). « Le rapport de M. deBiron, lieutenant-général, au ministre de la guerre, disait aussi : « Je ne connais point de bataillon de grenadiers plus brave, plus ferme, plus soumis aux ordres qu'on lui donne, que le deuxième du département de Paris. »
L'échec de l'armée du Nord ne fit qu'animer les défenseurs du pays. De nouvelles colonnes de gardes nationales partirent d'Étampes, de Corbeil et de Versailles. Le troisième bataillon des volontaires du département de Paris se plaignit à l'Assemblée de languir dans l'intérieur, quand déjà le second s'était dis- Iingué (2). Le bataillon des Gobelins, par un mouveaent spontané, se rendit à l'Assemblée, et lui jura de e sacrifier pour son salut. Les grenadiers marchaient n tète, et suivaient pêle-mêle les habits bleus et les (1
(1) Moniteur du 2 mai 1792, n. 123.
(2) Séance du 8 mai.
sans-culottes, les fusiliers, les piquiers, les hommes armés de pieux, de bâtons et de fourches, les femmes, les enfants, tous criant : Vive la nation! vive la liberté (1)! L'Assemblée législative, pénétrée des dangers de la patrie, porta le nombre des bataillons de gardes nationales volontaires à deux cent quatorze, de huit cents hommes chacun (2) ; elle prononça la peine de la déportation contre les prêtres insermentés qui fomentaient des troubles, et arrêta la formation d'un camp de vingt mille volontaires.
« Considérant qu'il est important d'ôter tout espoir aux ennemis de la chose publique qui trament des complots dans Tintérieur ;
c( Considérant qu'il est avantageux de resserrer encore, à l'époque du 14 juillet, les liens de fraternité qui unissent les gardes nationales de tous les autres départements avec celles de Paris, qui a si bien servi la Révolution et si bien mérité de la patrie, par un dévouement sans bornes et un service pénible et continuel ;
« L'Assemblée nationale décrète :*
« La force armée sera augmentée de vingt mille hommes ;
« Cette augmentation se fera dans les départements, et tous les cantons du royaume seront admis à la compléter.
(1) Séance du 29 mai.
(2) Décrets des 5, 14 et 20 mal.
« Les vingt mille hommes d'augmentation se réuniront à Paris pour le 14 juillet prochain.
« Il sera ouvert dans chaque municipalité, chef-lieu de canton, un registre particulier d'inscription volontaire, sur lequel se feront inscrire les citoyens qui désireront servir en qualité de volontaires nationaux dans cette augmentation de la force armée.
« Dans le cas oii le nombre des gardes nationales qui se seront fait inscrire excéderait celui .fixé par les cantons, ceux inscrits se réuniront pour faijre entre eux le choix de ceux qui voudront marcher.
«Nul citoyen ne sera admis à s'inscrire, 'qu'il n'ait fait un service personnel dans la garde nationale depuis le 14 juillet 1790, ou depuis la formation delà garde nationale du canton de sa commune (1). »
Ce décret était motivé par l'afflucnce d'ennemis de
la Constitution, qui, de tous les coins de la France, se
donnaient rendez- vous dans la capitale. L'état-major
t une portion notable de la milice parisienne y virent
une insulte ; ils crurent qu'on n'avait plus confiance
Ien eux, qu'on les regardait comme incapables de jDoain tenir la sécurité publique. Ils rédigèrent en ce lens une protestation qui fut dénoncée à l'Assemblée par le bataillon des Petits-Augustins et par la section du Théâtre-Français, aux applaudissements des tribunes et du côté gauche (2). Néanmoins, elle fut re-
0) Séance du 7 juin 1792.
(2) Séances des 9 et 10 juin 1792.
vêtue de huit mille signatures, la plupart, selon les Révolutions de Paris (1), fausses, supposées, extorquées ou arrachées par la séduction. Vergniaud les jugea telles, quand la pétition fut portée à la barre : « Je demande, dit-il, le renvoi aux comités, avec les procès-verbaux de section, qui prouvent que cette prétendue pétition a été colportée de porte en porte, et que cette masse imposante de signatures n'est, en grande partie, autre chose qu'un recueil de signatures de femmes et d'enfants. » Le président Tardiveau invita les pétitionnaires à la séance, malgré debruyantes réclamations; mais leur requête ne produisit aucun résultat, et fut désavouée par la majorité de la garde nationale. L'opinion publique condamna leur démarche, parce que les huit mille, les uns volontairement et par conviction, les autres par erreur et à leur insu, servaient les projets de la cour. Louis XVI persistait dans son système de démonstrations pubhques et de manœuvres secrètes. Accusé de méditer une nouvelle évasion, il avait répondu par le plus éclatant démenti. « C'est une horrible calomnie, écrivait-il le 23 juin ; je me fie sans réserve aux citoyens de Paris, à cette garde nationale qui s'est toujours respectée, et dont les détachements employés sur nos frontières viennent de prouver l'excellent esprit. Entouré d'elle et fort de mes intentions, je serai toujours tranquille sur tous les événements. » Toutefois, les communica-
lions de la famille royale avec les rois étrangers et les princes émigrés, devenaient sans cesse plus actives ; la reine écrivait presque tout le jour (l). Trompé par le chiffre imposant de huit mille, et se croyant assuré d'un grand nombre de défenseurs, Louis XVI congédia les ministres Servan, Roland et Clavières, et mit son veto sur les décrets relatifs aux ecclésiastiques insermentés et au camp de vingt mille volontaires.
Alors éclata cette formidable insurrection du 20 juin, qui prépara la chute de la monarchie en la déconsidérant.
La veille, les ouvriers des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau vont demander au conseil général de la commune la permission de s'assembler, revêtus des habits qu'ils portaient au mois de juillet 1789, et en armes, pour célébrer l'anniversaire du serment du Jeu de Paume, et présenter des pétitions à l'Assemblée nationale et au roi. Le Conseil repousse cette pétition par un ordre du jour, motivé sur l'illégalité des attroupements armés ; et le Directoire du département arrêta :
c( Que le maire, la municipalité et le commandant général de la garde nationale seront tenus :
« De prendre sans délai des mesures pour empêcher tout rassemblement qui pourra blesser la loi ;
« De faire toutes les dispositions de force publique
[I) Mémoires de madame Campan, t. II, p. 212.
nécessaires pour contenir et réprimer les perturbateurs ;
« Recommandant spécialement aux citoyens gardes nationales, et à toutes personnes composant la force armée, de se tenir prêts à y donner assistance, s'il y a lieu de les requérir. »
Sans avoir égard à ces prohibitions, les deux faubourgs font leurs préparatifs. Le commandant général Romainvilliers, les chefs de légions et de bataillons, viennent, à dix heures du soir, déclarer au maire que le mouvement est irrésistible. « Les intentions des citoyens sont bonnes, disent-ils ; mais comme l'Assemblée a plusieurs fois reçu des députations armées, ils persistent à vouloir marcher en armes, On chercherait en vain à les en dissuader ; ils s'en font une fête. Le parti le plus prudent est de leur donner une direction légitime, de rendre leur marche moins tumultueuse, de les placer sous les ordres de ceux qui doivent maintenir la tranquillité. »
Le maire approuve la proposition ; le lendemain, dès le point du jour, il convoque le conseil municipal pour la lui communiquer, pendant que les officiers municipaux et les administrateurs de police courent s'enquérir de l'état des faubourgs. La foule y était déjà considérable, et la garde nationale était la première à manifester la volonté de partir armée, avec ses drapeaux et ses canons. Les officiers municipaux parlèrent au nom de la loi ; partout on leur répondit : « Nous ne faisons pas une émeute; on sait bien que nous n'avons
pas de mauvaises intentions, que nous allons présenter des pétitions à rAssemJ)lée nationale et au roi. La municipalité a bien permis à des bataillons d'aller en armes à l'Assemblée avec les autres citoyens. Pourquoi nous refuserait-on ce qu'on a accordé à d'autres? L'Assemblée nationale les a reçus ; ils ont défilé devant elle ; pourquoi n'aurions-nous pas le même honneur? » Ces arguments, rapportés au conseil de la Commune, le déterminèrent à prendre l'arrêté suivant :
c( Le corps municipal étant informé qu'un grand nombre de citoyens, de toute arme et de tout uniforme, se proposent de se présenter aujourd'hui à l'Assemblée nationale et chez le roi, pour remettre une adresse et célébrer en même temps l'anniversaire du serment du Jeu de Paume ;
« Le procureur de la commune entendu, arrête que le chef de légion, commandant-général de la garde de Paris, donnera à l'instant les ordres nécessaires pour rassembler sous les drapeaux les citoyens de tout uniforme et de toutes armes , lesquels marcheront, ainsi réunis, sous le commandement des officiers du bataillon.
« Signé : Petion, maire;
« Dejoly , secrétaire greffier. »
Il était dix heures, et le cortège se déroulait sur les boulevards. Il se composait d'une masse hétérogène d'ouvriers , de gardes nationaux , de femmes, d'enfants, d'invalides, de charbonniers et de forts de la
halle. Les bonnets rouges, les haillons, les carmagnoles y foisonnaient. Devant le cortège, entre douze pièces de canon , on portait la table des droits de l'homme, et un peuplier qu'on se proposait de planter dans la grande allée des Tuileries. Au-dessus des têtes se dressait une forêt d'armes de tous genres , connues ou inédites : fusils, piques, crocs, gaffes, massues, fourches, broches, haches, bisaigucs, faulx, tridents, lances bizarres, dont les hampes étaient des bâtons, et les fers des tranchets, des scies, des coutelas, des ferrailles ou des ciseaux. La plupart de ces instruments de guerre étaient surmontés de bonnets de liberté, et enjolivés de banderolles tricolores; les femmes et les hommes sans armes portaient des branches d'arbres , des bouquets de fleurs et d'épis, ou de longues perches garnies d'écriteaux, enseignes symboliques de l'armée populaire. On y lisait :
RÉSISTANCE A l'OPPRESSION.