QUAND LA PATRIE EST EN DANGER, TOUS LES SANS-CULOTTES SONT LEVÉS
Un homme déguenillé avait, au bout d'une pique , m cœur de veau, avec cette légende : Cœur d^aristo- "ate; un autre, des cornes, avec une devise injurieuse ït obscène ; un troisième tenait une potence, à laluelle se balançait une poupée, ce qu'expliquaient ces lots : Marie- Antoinette à la lanterne. Le brasseur
Santerre, et l'ex-marquis de Saint-Huruge, habitant du faubourg Saint-Marcel, guidaient le rassemblement. Ils avaient pour aides- de-camp le boucher Legendre, Fournier, dit V Américain, le sapeur Rocher, Nicolas, compositeur d'imprimerie ; le polonais Lazouski, inspecteur des manufactures , et capitaine de la garde nationale ; Rossignol, garçon orfèvre, dont la Révolution fit un général. Les deux pétitions qu'on devait lire étaient portées par Huguenin, commis aux barrières, ancien avocat à Nancy, et par Gonchon, orateur ordinaire du faubourg Saint -Antoine.
L'immense cohue s'avançait sans obstacle. Les détachements qu'elle rencontrait fraternisaient avec elle, ou la regardaient curieusement. «Le spectacle était beau : beaucoup de joie et de gaîté ; les propriétés respectées, et nulle plainte particulière (l). » Suivant Pétion,-si le Directoire du département avait maintenu ses décisions , les trois quarts de la garde nationale auraient répugné, et se seraient refusés à faire feu. Aussi, dans son incertitude, le Directoire avait-il dépêché à l'Assemblée législative le procureur -généralsyndic , Rœderer , pour exposer les faits et demander des conseils. Vergniaud réclama l'admission des faubourgs, en disant « que le civisme seul les animait. » Pendant qu'on déUbérait , arriva une lettre de Santerre, ainsi conçue :
(1) Lettre de Pétion à Voccasion des événements du 20 juin^
« M. le président,
« Les habitants du faubourg Saint-Antoine célèbrent aujourd'hui l'anniversaire du serment du Jeu de Paume. On les a calomniés devant vous ; ils demandent à être admis à la barre : ils confondront leurs lâches détracteurs, et ils prouveront qu'ils sont toujours les hommes du 14 juillet ! »
La gauche applaudit, la droite murmura. Après de tumultueux débats , le rassemblement fut introduit. Huguenin lut la pétition , dont les termes véhéments provoquèrent les acclamations des tribunes ; puis les faubourgs défilèrent , depuis une heure jusqu'à trois heures et demie, en criant : Vivent les patriotes ! Vivent les sans-culottes ! A bas le veto î Une douzaine de musiciens jouaient l'air Ça ira, et, de temps en temps, des bandes de femmes armées de sabres s'arrêtaient pour former des rondes. La salle était un ancien manège, donnant d'un côté sur la rue du Dauphin, et de l'autre dans le jardin des Tuileries. La multitude, en sortant, longea le château jusqu'à la grille du Pont- Royal, pour rentrer au Carrousel par les guichets du quai. La garde nationale montante, qui occupait sur trois rangs la terrasse, laissa le torrent s'écouler. Les pétitionnaires étaient d'ailleurs assez paisibles, et tenaient des propos peu inquiétants. On disait : « On trompe ce pauvre roi. — On lui a donné un veto , il ne sait pas le gouverner. — Mais, pourquoi ses fenê-
très sont-elles fermées? De quoi a-l-il peur, le pauvre cher homme? Nous ne voulons pas lui faire de mal (1). »
La grande cour était garnie de plusieurs bataillons de garde nationale, avec six pièces de canon ; de gardes-suisses et de gendarmerie. Les officiers municipaux Panis, Mouchet, Boucher-Réné, Sergent, Coufin, Hue et Lefèvre, allaient et venaient dans les rangs. Lorsque la tête de l'attroupement parut, Mouchet sortit, et, s'adressant aux chefs, leur représenta que la garde ne pouvait, sans compromettre sa responsabilité, laisser entrer plus de vingt pétitionnaires. Ce moyen terme allait être accepté, lorsque Boucher- René fit ouvrir la porte. Les troupes ne firent aucune résistance ; les canonniers avaient déclaré qu'ils ne tireraient pas, quand même ils en seraient requis, et « la garde nationale, moitié bonne, moitié mauvaise, était disposée de manière qu'elle se serait entretuée si elle avait voulu tirer (2). »
Louis XVI était alors dans la Salle du Conseil. Il n'avait auprès de lui que quelques gentilshommes, son premier valet-de-chambre Septeuil; Gentil, premier valet-de-chambre de la garde-robe; le maréchal de Mouchy ; Acloque , chef de légion du faubourg Saint- Marceau ; Joly et Camille, canonniers du bataillon des
(1) Mémoires de Weher, frère de lait de Marle-Antoinelte, t. II, p. 188.
(2) Idemy p. 189.
Filles Saint-Thomas , et quatre grenadiers du même bataillon , de Bourset , Gosse , Guibout et Desmousseaux. Les portes étaient verrouillées : le peuple les attaqua à coups de hache ; et , pour les battre en brèche au besoin, les canonniers du bataillon du Valde-Grâce hissèrent au premier étage une pièce de canon, qu'ils mirent en batterie dans la salle des Cent- Suisses. Un panneau avait déjà volé en éclats, quand Louis XVI s'écria : Je vais à eux ! A moi, les quatre grenadiers : qu'on ouvre ! »
Acloque exécute l'ordre, et dit aux premiers qui se présentent : « Citoyens , voilà votre roi ; que lui voulez-vous? Respectez ce bon roi. » Les grenadiers entraînent Louis XVI dans Tembrasure d'une croisée de l'GEil-de-Bœuf, placent devant lui une longue table, et lui font un rempart de leurs corps. Vanot, commandant du bataillon de Sainte-Opportune , et une vingtaine d'autres gardes nationaux, se joignent à ce petit groupe d'héroïques défenseurs , qu'investit promptement la foule , en vociférant : Vive la nation ! A bas le veto ! La sanction ! Le camp sous Paris ! Chassez les prêtres! Chassez les aristocrates! Choisissez entre Paris et Coblentz ! » Louis XVI monte sur une banquette, et essaie de se faire entendre. Criez : Vive la nation! lui dit-on. — Eh bien! oui, réplique-t-il en agitant son chapeau ; vive la nation ! elle n'a pas de meilleur ami que moi. — Si vous dites vrai, prouvez-
Ile donc en mettant ce bonnet de liberté. — J'y consens. » Deux hommes s'avancent , et lui placent sur
la tête un bonnet rouge trop petit, qui tenait à peine. Le malheureux prince était si préoccupé, qu'il garda ce bonnet sans s'en apercevoir, et que le soir on dut l'avertir qu'il l'avait encore (l).
Quelques députe's avaient pénétré jusque dans l'OËilde-Bœuf. Ishard monte sur une chaise , et harangue les pétitionnaires; Vergniaud parle à son tour, porté sur les épaules d'un garde national nommé Leseur ; mais le tumulte et les cris continuaient. Quelqu'un ayant fait observer que le roi devait avoir bien peur : « Non, répondit Louis XVI, l'homme de bien n'a point de crainte ; » et, prenant la main d'un grenadier (2), il la pose sur son cœur, en ajoutant : «Voyez s'il palpite et si j'ai de la frayeur. »
Santerre s'unit aux députés pour demander le silence ; l'agitation se calme un moment , et Gonchon parvient à lire sa pétition : « Sire, votre conduite a excité le peuple contre vous ; en voulant traîner le peuple à sa perte, vous vous entraînez vous-même à la vôtre. Vos ennemis ne sont pas à Paris ; ils sont à Coblentz ; car, quoique vous désiriez encore en ce moment aller auprès d'eux , sachez que s'ils Vous tenaient, ils vous assassineraient , au lieu que le peuple ne demande qu'à vous voir heureux, en suivant la ligne de la Constitution , et que si vous la suiviez de
(1) Récit du roi, dans V Histoire de la Rémi., de Bertrand de MoUeville, ministre de Louis XVI, t. VIII, p. 194.
(2) Lalaiine, tailleur, rue du Four-Saint-Honoré, grenadier du bataillon de Saint-Eustaciie.
DE LA GARDE NATIONALE. ili
bonne foi, il vous aimerait encore ; car, je \ous le répète, il aurait du plaisir à vous aimer. Le peuple ast mûr par la Révolution ; il veut que la Constitution marche , et que vous sanctionniez les décrets , que vous rappeliez des ministres qui ont sa confiance. Oui, nous maintiendrons la Constitution ; mais il faut qu'elle marche. Nous périrons, s'il le faut, pour la défendre ; mais alors, nous vous entraînerons avec nous dans notre chute. »
Après ce discours , les cris redoublent : « A bas le veto! Le rappel des ministres patriotes! — 11 faut qu'il le signe , ou nous ne sortirons pas d'ici ! » Louis XVI résista : « Ce n'est ni le lieu , ni la forme de présenter une pareille requête. » Épuisé de fatigue, accablé de chaleur , il demande à boire ; on lui présente une bouteille, en lui criant : A la santé de la nation I et il répète machinalement : A la santé de la nation ! Mais , en renversant la bouteille sur ses lè- ^vres, il mit le pouce dans le goulot, pour ne point ivaler le liquide qu'elle contenait (1).
Ce fut seulement à sept heures et demie que cessa îette douloureuse situation. Les exhortations du maire ït de Santerre déterminèrent le peuple à se retirer par fes appartements du roi ; les colonnes se mirent en larche, en traversant la salle du Conseil. La reine 'y était rendue ; elle était assise derrière le bureau , ayant à ses côtés sa fille ; la princesse de Lamballe ;
(1) Mercure de France du samedi 30 juin 1792, p. 345,
madame de Luynes; Aubier de la Montille, gentilhomme servant du roi , et Pannelier, administrateur de la forêt de Compiègne, en uniforme de garde national. Le dauphin, coiffé d'un bonnet rouge, était placé sur le bureau ; à partir de ce bureau jusqu'aux deux portes, étaient disposés, en demi-cercle, deux lignes de gardes nationaux. L'aspect de Marie-Antoinette était si profondément triste , qu'il désarma ses ennemis, et qu'on passa presque sans bruit devant elle. A neuf heures, le château était évacué ; le silence n'en était plus troublé que par les sanglots de ces deux malheureux , qu'on appelait encore, comme par dérision, le roi et la reine des Français.