CHAPITRE V
Le lieutenant Depautaine. — Rare énergie. — Quartier des Célestins. — Le capitaine Marquisan. — Scène étrange. — Fondeurs de balles. — La marmite est trop basse. — La marmite est trop haute. — L'archevêque de Paris. — Le lieutenant Flambart. — Lettre d'Armand Marrast. — Yaltat parlementaire. — Nobles paroles. — Baiser de Juda». — Trahison. — Deux bons citoyens.
Tandis que les soldats de la garde républicaine, engagés sur tous les points, font de leur corps un rempart sanglant à la cause de l'ordre et du droit commun» plusieurs de leurs camarades dernièrement licenciés ont repris leurs armes.
Ne pouvant combattre dans les rangs de leurs anciens frères, ils marchent dans ceux de la garde nationale. Parmi ces bons citoyens on remarque le lieutenant Depautaine. Cet officier se présente le premier jour de la lutte chez le capitaine Mullier, commandant là 1*^ compagnie du 2® bataillon de la 2^ légion, qui Tadmit avec d'autant plus d'empressement dans ses rangs que Depautaine a longtemps servi en Afrique dans un régiment de cavalerie, où il n'a laissé échapper aucune occasion de prouver son courage intelligent, son zèle et son intrépidité de vaillant soldat.
Alors à la tète d'un détachement de trente hommes, dont il prit aussitôt le commandement, il marcha rapidement contre les insurgés, qu'il rencontra sur les
barrières Rochechouart et de la Chapelle. Les positions étaient formidables et supérieurement défendues par les accidents du terrain autant que par Tincroyable énergie des rebelles. Depautaine n'hésite pas à les attaquer, après avoir par ses paroles et son exemple communiqué son courage aux soldats improvisés qui pour la première fois se trouvaient au feu :
a Le vin est tiré, leur avait-il dit dans son langage pittoresque, il faut le boire. Nous voici en présence des ennemis, il s'agit de vaincre ou de mourir; je compte sur vous pour débusquer ces gaiUards-4à. En avant donc» et que pas un de vous ne quitte son radg; je jure de brûler la cervelle au premier qui prendra la fuite. »
Les barricades furent enlevées; Depautaine, joignant l'action à la parole > désarma de sa main trais insurgés, dont il tient les fusils chargés à la disposi- ÛM de l'autorité.
Dépuis, Depautaine a repris rang dans la cavalerie àe la garde républicaine en qualité d'adjudant. Son zèle éclairé, son dévouement au corps, son incroyable activité, l'ont fait particulièrement remarquer de ses cheft.
Nous avens raconté précédemment comment le quartier des Minimes, iconfié à la bravoure de Cîfard dé la Perrotière, était parvenu à repousser l'orage de l'insurrection ; celui des Célestins, non moins menacé, parvint également à se garantir par le courage, î
tëlligëiibe et le sang-froid de rofficier Marqui^ali > Capitaine d'habillement.
Dès lé commencement de la lutte, de6 masses de rebelles avaient entouré la caserne en témoignant les itatentioûS les plus hostiles. Cependant, tenus èti respéHs ils se contentent de demander des armes et des mufiitions ; on les leur refuse : ils persistent :
« Donnee-nous de la poudre, disent^ils, ou nous TOUS brûlôiis. »
Ud simple garde lui répond énergicjuement :
i( De la poudre? Farceurs! nous vous en f..v.... des nai)ets! »
Cependant leur attitude devient de plus en plus menaçante; des renforts leur arrivent de toutes parts. Ils occupent en masse toutes les issues ; ils escaladent tes murs du jardin qui avoisine la cour, et demandent à s'assurer par eux-mêmes s'il n'y a pas de mâga^ti d'armes.
Pour éviter une lutte inégale, et dont le succès ne saurait être douteux, le capitaine Marquisaii entre en aégoeiation. Deux hommes seulement seront délégués et pourront pénétrer dans la caserne. Ces conditions sont acceptées, et deux insurgés parcourent un instant après le quartier sans voir autre chose que des figures énergiquement bronzées par le soleil d'Afrique, et portant l'empreinte d'une fermeté qui leur en impose. Ils se retirent et rejoignent leurs camarades en leur disant :
i( Il ne faut pas nous y frotter, il y a du Mazagran dans cette boutique. »
Plus tardv dans la matinée du 25, alors que le canon tonne et jette des volées de boulets, les insurgés veulent tenter un dernier effort; ils se rapprochent de la caserne, démontent les portes de la rue du Petit- Musc, et pénètrent dans la petite cour sans avancer cependant plus loin. Ils finirent par se retirer.
A onze heures une épaisse fumée s'élève au-dessus du mur de la grande cour, près des barriques à eau et de la fabrique aux capsules. Serait-ce un commencement d'incendie ? Il est important de s'en assurer.
«( Quel est le bon h qui veut me suivre, demande le capitaine Mathieu?
— Moi, répond l'adjudant Hélie, et tous les deux se dirigent vers le mur, le franchissent et tombent comme une bombe de l'autre côté, au milieu d'un groupe de quinze à vingt insurgés qui fondaient des balles.
A la vue de ces deux braves qu'ils croient suivis de leurs soldats, les rebelles se disposent à la fuite, mais, ne les voyant point soutenus, ils se rassurent, les entourent et leur disent.
— Qui êtes-vous ?
— Eh, parbleu, vous le voyez bien!
— Des amis ?
— Des gardes républicains.
— Où allez-vous ?
— Que voulez-vous ?
— Nous assurer si vous avez réellement fintention de nous enfumer comme des renards. A votre tour maintenant de répondre, à nous celui de vous interroger.
— Qui êtes-vous ?
— Eh ! parbleu vous le voyez bien !
— Des républicains?
— Démocrates et socialistes.
— Que faites-vous ?
— Des balles que nous destinons à votre adresse. A bientôt ; malheur à vous !
— Vous ne connaissez pas votre métier, vous voyez bien que la marmite est trop basse, elle étouffe le feu et votre plomb ne fond pas.
— Merci du conseil, citoyens!
— Un y a pas de quoi. »
Après ce dialogue pittoresque, dramatique même pour les circonstances présentes, les deux braves officiers repassent le mur sans que les insurgés aient eu la pensée de les arrêter.
Une heure après, le capitaine Mathieu, impatient de l'inaction à laquelle les défenseurs de la caserne des Célestins sont condamnés, et désireux de compléter la leçon donnée aux fondeurs de balles, quitte le quartier, se rallie à un détachement que le citoyen Adam, adjoint du maire de Paris, conduisait dans la direction du Grenier d'abondance ; une vive fusillade s'engage ;
l*intrépide lieutenant Durand est blessé à la jambe droite, il ne continue pas moins de suivre ses camarades et de s'avancer sous la grêle de balles que font pleuvoir sur eux les insurgés embusqués dans Tile Louviers.
La barricade du pont du canal ayant été emportée, ces braves soldats se dirigent vers le boulevard Bourdon ; ils ont maintenant une pièce de canon et un obusier. Alors le capitaine Mathieu profite d'un moment de halte pour aller visiter, suivi d'un peloton de gardes mobiles détachés du 4^ bataillon, Tendos de la fabrique aux capsules, où il avait laissé les fondeurs de balles. Ils y étaient encore ; il s'avance irapidement vers eux.
H Maintenant votre marmite est trop haute , d^ toyens, leur crie-t-il, votre plomb fond trop bien pour nous. ))
Les insurgés se le tiennent pour dit et prennent immédiatement la fuite.
Après cette expédition, le capitaine Mathieu rejoint le détachement qu'il a quitté sur le boulevard, où il arrive à temps pour remplacer les artilleurs qui avaient été tués sur leur pièce.
La position, dominée par les insurgés, n'était pas tenable : de tous les côtés un feu roulant et croisé décimait à coup sûr les rangs des gardes nationaux et de la ligne, car les insurgés avaient pour eux l'avantage du champ de bataille. Les braves de la garde républi-
Bat-ricadc du retit-Pont.
Gaine voulurent l'égaliser. Avisant alors le magasin à fourrage du citoyen Danton, ils le traversent, et vont s'embusquer derrière la barricade formée à Tangle du patapet du canal avec le grand chantier de bois. Deux fiin)>ra8ures sont en peu de temps pratiquées à travers les piles de bois, et les servants des pièces, à couvert, peuvent enfin ouvrir leur feu contre les rebelles. Le l^apitaine Mathieu, qui a changé sa carabine contre un refouloir, pointe lui-même une pièce, et il la manœuwe avec une telle précision qu'elle porte le désordre ^Hsms les rangs des rebelles, avec une telle rapidité iineses décharges multipliées le rendent sourd, comflUttfiment sourd pour trois semaines.
C'est dans ce moment que le sublime archevêque 4e Paris marchait d'un pas ferme et résigné à la gloire 4u martyre; le feu était terrible... les gardes répuj^caias l'entourent, ils veulent lui faire un rempart 4e leurs corps :
u Arrêtez-vous, Monseigneur, lui disent-ils.
— Laissez-moi aller vers eux.
f\^ . r— Mais ils vous tueront. Monseigneur !
:~' ^ ; -r- Un bon pasteur doit mourir pour ses brebis.
— Eux, des brebis. Monseigneur?
-T- Des brebis égarées qu'il faut ramener au bercafl iî^ 4» l'oridre, de ia raison et de la fraternité.
— Ce sont des loups , Monseigneur, et des loups enragés, encore. »
Le pieux archevêque, suivi de ses deux grands-vi-
caires, n'a point écouté les conseils qui se sont interposés entre lui et une mort certaine. Résigné au martyre, il s'ouvre un passage à travers les gardes républicains, qu'il bénit en continuant sa course, et il va consommer son sacrifice. Que le Dieu de la paix exauce sa dernière prière ! que son sang précieux soit le dernier versé pour et par la France !
Un instant interrompu, le feu a repris avec un acharnement plus terrible encore, la fusillade a recommencé plus vive que jamais. On combat de part et d'autre avec une ardeur incroyable. La garde républicaine fait des prodiges de valeur ; son sang coule à flots, et la balle impie de la guerre civile choisit pour cible la poitrine découverte de ses officiers.
Sur ce point le lieutenant Flambart, du 1^"^ escadron, recommence les prodiges de valeur qu'il a faits dans les combats de la rue Saint-Jacques, sous les yeux du général Bedeau, et près du Petit-Pont, sous ceux de l'intrépide colonel de Vernon, ce vrai type du courage et de l'honneur militaire.
Après avoir dignement rempli, dans la rue Saint- Antoine, les missions dangereuses et délicates que lui ont confiées d'abord le général Duvivier, puis le colonel Charras et le chef d'escadron d'état-major Joinville, il sert une pièce d'artillerie dont les servants avaient été tués, et continue vaillamment le feu sous les yeux du colonel du 24^ régiment d'infanterie légère qui l'admire.
Enfin il s'empare du drapeau rouge arboré sur la première barricade par les insurgés du faubourg Saint- Antoine.
C'est à ce sujet qu'il a reçu d'Armand Marrast cette lettre qu'il conservera comme un brevet d'honneur dans les glorieuses archives de sa vie militaire :
Hôtel-de-Ville, 26 juin, 5 heures du soir.
« JTai reçu du citoyen Flambart, lieutenant de la garde républicaine à cheval, un drapeau rouge qu'il a vaillamment enlevé sur la première barricade du faubourg Saint-Antoine. Les épaulettes et le pantalon de ce brave officier attestent des coups de feu tirés sur lui et auxquels il a miraculeusement échappé.
« Le représentant du peuple, maire de Paris , ï( Signé : Armand Marrast. »
Cependant, après deux heures d'une lutte désespérée, le courage des défenseurs de la patrie l'emporte sur l'acharnement de l'insurrection ; les rebelles, repoussés, se replient, mais en combattant et en disputant pied à pied le champ de bataille, ils reculent devant la course victorieuse de l'armée , devancée toujours elle-même par la garde républicaine qui s'avance la première et s'élance par bonds sur les débris des barricades.
Une poignée de braves, entraînés par l'intrépide Valtat, vétérinaire en premier de la garde républi-
caine^ s'erigage dans la rile de Gharonnè. Là résistance continue dans le haut de ce quartier. Valtat rallie quelques hommes et deux braves gardes mobiles , puis il s'élahce à leur tète dans la direction du fi^u. Mais à moitié chemin ils sont arrêtés par une horrible décharge qui leur tue deux hommes et en blesse Un troisième. Valtat est couvert du sang de ses camaradesy les balles sifflent toujours autour de lui, c'est le Vent de la mort qui passe !
La position dans laquelle il se trouve alors est dés plus critiques. Que fera-t-il ? La prudence, la raisôh même lui font un devoir de se replier, car il est seul poùt ainsi dire contre Une armée entière, et les chemins de la retraite lui sont encore ûiiverts? Vaitàt n'hésite pas un seul instant.
i( Je mourrai, dit-il, ou j'arrêterai le cours de cette infâme boucherie qui roule dans nos rues des flots de sang, et amoncelé partout des barricadés de càdaVi^es. »
Puis, mettant son képi au bout de sa cArabitae, H reprend sa course et saute sur la barricade ehhemié.
Il n'y a plus à ses côtés qu'un gardé mobile du 15*^ bataillon et un tambour qui tombe de fatigue et roule sur les pavés sanglants.
« Citoyens, arrêtez, leur crie Valtat : arrêtez! au nom de l'humanité , au nom de la France ett deuil qui pleure ses enfants morts, au nom de Dieu^ cessez cette terrible lutte entre frères. Vous êtes les jouets d'une fatale eiTeur, un voile dé smig Vous ih--
tercepte la lumière de la vérité , vous croyez lutter pour la République 9 et vous combattez contre elle; vous croyez conquérir la liberté , et vous Tétouffez à jamais dans une mare de sang. Vous êtes braves » mais le courage ne suffit pas pour vaincre , le droit peut être un instant vaincu ^ mais il finit toujours par remporter sur la force injuste et brutale. Vienne aujourd'hui pour vous le succès, ce qui d'ailleurs est impossible 9 et vous aurez demain le despotisme , la tyrannie , sur le piédestal que vous leur aurez élevé sans le vouloir.
fi Encore une fois y mes amis , mes frères, au nom de la France , notre mère à tous , déposez vos armes homicides , la guerre civile est le fratricide des peiJH pies, n
Ces paroles, prononcées d'une voix forte et profondément émue , arrivèrent au cœur des insurgés , qui, déposant un instant leurs armes au pied de leurs barricades , s'approclièrent de Valtat , lui prirent la main et l'embrassèrent. L'heure de la réconciliation semble être arrivée. Valtat s'en réjouit au fond de son cœur; mais tout à coup des voix menaçantes ont retenti sur le second plan. Les mots de trahison, point de grâce, se sont fait entendre; les insurgés, désarmés un instant par les paroles de paix auxquelles ils avaient applaudi les premiers , ont ressaiisi leurs fusils. Valtat est aussitôt entouré, pressé et cerné de toutes parts. Plus de retraite possible, et les regai*ds
qui le dardent sont pour lui pleins de vengeance , les lèvres qui lui parlent sont crispées par la colère : la tempête gronde sur sa tète. Enfin les insurgés se jettent sur lui et le désarment, le mobile éprouve le même sort. « Laissez-moi mon fusil, s'écrie cet enfant que l'honneur a fait homme à quinze ans , laissezmoi mon fusil, c'est l'honneur que je vous demande. . . )> Inutile prière! il est désarmé, et il verse des larmes sublimes accueillies par l'insulte et la raillerie.
Cependant les armes sont tournées contre Valtat , les cris de mort se sont mêlés à ceux de la vengeance. . . C'en est fait de lui, et cependant Valtat reste impas^ sible ; immobile dans sa grandeur d'âme comme une statue d'airain sur son piédestal, il regarde sans pâlir les sabres nus et les baïonnettes qui se dirigent sur sa poitrine découverte.
« Je suis venu à vous avec des paroles de paix, s'écrie-t-il , et au mépris du droit des gens , vous me retenez prisonnier ; je vous ai appelés frères , et vous m'assassinez comme vous avez hier assassiné le brave général Bréa; frappez donc, frappez, mais rappelezvous que ma n^ort sera pour vous une lâcheté de plus, un crime à joindre à tous ceux que vous avez déjà commis. »
L'énergie , le sang-froid de Valtat provoquent un moment d'hésitation , deux braves citoyens en profitent pour voler à son secours et l'arracher, ainsi que le garde mobile, à une mort certaine. Ces deux
braves citoyens s'appellent, l'un Isambert, l'autre Perdrieux; le premier demeure au numéro 102, et le second au numéro 104 de la rue de Charonne. Honneur à tous deux !
La scène que nous venons de raconter se passait dans le quartier populeux que les insurgés avaient choisi , non pour se ménager une retraite en cas de revers ( ils se croyaient sûrs de la victoire), mais pour y établir leur quartier-général ; vaincus au faubourg Saint-Antoine , ils purent considérer la partie comme perdue pour eux. En effet, dispersée sur tous les autres points , l'insurrection ne songea plus qu'à dissimuler les pertes éprouvées pendant la bataille, et qu'à effacer la trace des chemins ensanglantés où les blessés avaient dû passer, pour aller chercher en des retraites ignorées un abri contre le sort réservé aux vaincus.
Le drame de juin touchait à son dénouement. Le silence des regrets avait succédé au bruit de la bataille , le cri des sanglots avait remplacé le cri de guerre. Paris, la ville des plaisirs et des fêtes, Paris, la ville estimée des heureux et des riches , Paris était plongée dans un immense linceul taché de sang. Ses maisons, percées de balles et de boulets , ses hôpitaux encombrés de blessés, ses églises rempUes de cercueils, ses rues parsemées de figures sombres et tristes arrosées des larmes que la douleur des vivants accorde à la mémoire des morts , tout révélait les
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immenses désastres des quatre sanglantes journées de juin.
Les braves de la garde nationale.rejoignirent leurs foyers. La garde républicaine , Tarmée et la mobile reprirent le chemin de leur quartier, où dès-lors ils purent compter le vide énorme que la mort avait creusé dans leurs rangs.