CHAPITRE IL
la {Mm est déclarée «Ire la France et rÂnfleterre. — Le conte éi Derby débar^e i Birieau , — pmé pluieirt liiies. — Bertrud , CMte de risle-ioirdaii. — n cUtti t priienier son les nurs d*AQteroe)ie. — NoiTelles courses des Ai|lais. — Siège et pise de la Réole. — Sièfe d'Aifoilloi par les Français. •
La mort du comte de Foix servait les intérêts du comte d^Ârmagxfac. Il ne parait pas toutefois qu'il ait cherché à profiter des embarras qu amènent un changement d'administration et surtout les soins d'une tutelle. Peut-être, il est vrai, n'osa-t-il pas le tenter. Le roi de France venait de renouveler à tous ses sujets la défense de poursuivre leurs querelles particulières et même de sortir du royaume. Quoiqu'il en soit, nous le voyons recevoir paisiblement le serment de ses vassaux (1): Le 14 avril 1344 Bertrand de Faudouas se reconnaissait son hommje lige dans le château du Castéra-Lectourois, il lui faisait en personne hommage de la portion des terres de Plieux et de TIsle-Bouzon qu'il possédait en toute justice, ainsi que de tout ce qu'il avait dansl^ commune de Vicmont près de La vit. Peu de temps après, le comte ayant appris que le seigneur d'Avensac voulait transporter ailleurs l'hommage de sa terre, prétendit qu'Avensac -dépendait de la Lomagne, et lui défendit de reconnaître d'autre suzerain que lui.
(1) Inventaire do château de Pau. Nous donnerons à la fin du Z* et 4« Tohime tous les hommages que nous trouvons avoir été rendus aux comtes d*Armagnac.
L'acte de celle défense est signé de Raymond de Montheil , d'Othon de Gaumont , de Pierre de St-Géry chevaliers , et de Géraud de Gonlaud damoiseau. Le seigneur d^Âveihs'ac ne se crut pas assez puissant pour désobéir et vint faire acte de yasselage auprès de Jean.
La guerre devenait tous les jours plus inévitable. Gomme elle paraissait menacer surtout les provinces méridionales, Philippe y envoya son fils aîné le duc de Normandie. Il lui donna le commandement supérieur et l'investit du litre de lieutenant général du royaume, et en particulier du Languedoc. Ceprinœ visita d^abord la cour d'Avignon, parcourut ensuite la Provence, le Languedoc et tout le pays voisin des possessions anglaises. Il s'avança enfin jusqu'à Agen, levant partout des troupes, et surtout tâchant d'arracher des subsides aux populations épuisées. Ainsi se passèrent Tannée 1344 et les premiers mois de la suivante, dans les préparatifs et dans l'attente ; mais enfin Theure des combats sonna.
u Or approcha (< ) le jour saint George, que cestefeste se devait tenir au chastel de Winderose, TVindsor^ et y fit le roi d'Angleterre grand appareil de comtes, barons, dames et damoiselles. La feste Ait moult grande et noble, bien festoyée, et bien joustée : et dura par le terme de quinze jours : et y vindrent plusieurs chevaliers de deçà la mer, de Flandres, de Haynaut, et aussi de Brabant : mais de France n'y eut-il nuls. La feste durant, plusieurs nouvelles vindrent au roy, de plusieurs pays : et par espécîal y vindrent chevaliei^ de Gascogne le sire de l'Esparre, le sire de Chaumont, et le sire de Mucident, envoyez de par les autres barons
(1) Froissart , liv. 1, ch. 103.
DE LÀ GASGOONE. 273
et chevaliers, qui pour le temps de lors se tenoyent anglois : tels que le seigneur de Labreth, le seigneur de Pomiers, le sire de Montferrat, le sire de Duras, le sire de Cratou, le sire de Grailly et plusieurs autres : et aussi de par la cité de Bordeaux et de Bajonne. Si furent lesdits messagers moult bien venus, et festoyez du roi d'Angleterre et de son conseil : auquel ils mons<^ traient comment moult foiblement son pays de Gascogne , et ses bons amis, et la bonne cité de Bordeaux estoient confortez. Si |luy prièrent qu'il y vousist envoyer tel capitaine, et tant de gens d'armes, qu'ils fussent fors à rencontre des François (qui y tenoient les champs) aveoques ceux qu'ils y trouveroyenu Et assez t06t aprè6 ordonna le roy le comte d'Erby , son cousin. Et dit le roy à son cousin , qu'd pnnt assez or et argent, et en departist largement aux chevaliers et escuyers, parquoy il eut l'amour et la grâce d'eux. »
Henri de Lancastre corn te de Derby aborda à Bayonne, le 6 juin, à la tête d'une flotte nombreuse et d'cm corps d'armée considérable. Bayonne {bonne dite etforte qui toujours s était tenue etnglesche) l'accueillit avec joie. Derby s'y reposa sept jours. Au huitième jour le comte de Derfyet tous ses gens s'en partirent et \^indrent à Bordeaux où, ils furent reçus à grande procession. Le général anglais y séjourna qifinze jours: marchant ensuite sur Iç Périgord il résolut d'assiéger Bergerac (1). Bertrand comte de la Ile, comme on parlait alors, ou plutôt de l'Isle-Jourdaiii, commandait dans le pays sous les ordres du duc de Normandie. C'est celui que Froissari et la plupart des historiens transforment en comte
(1) Froissari, cb. 104. Doro Vaisselle, lom. 4, page 254 etsuiv. ///. 18
de Laille (*) nom chimérique qui n'exista jamais dans notre patrie. Cétait un des chefs les plus braves et les plus expérimentés que comptait alors la France , et le roi Philippe, pour reconnaître ses services, avait érigé en sa faveur la baronnie de Tlsle-Jourdainen comté (1). A cette faveur il avait ajouté plusieurs terres dans la sénéchaussée de Toulouse. ^
Instruit de l'approche des Anglais, Bertrand manda près de lui la plupart des capitaines qui servaient en Gascogne. On vit accourir les comtes de Comminges , de Périgord, de Carraain, de Valentinois, de Mirande (ou d'Astarac), de Duras ; les vicomtes de Yillemur et de Gistillon, les sires de Labarthe, de Lescout ou Lescun, de Pincornet, le seigneur de Mirande (puiné du comte d'Astarac) et Tabbé de St-Sever. Le comte de risle alla avec eux prendre position sur les bords de la Dordogne pour en disputer le passage aux ennemis et les empêcher ainsi d'assiéger la ville située sur la rive opposée. Les Anglais ne tardèrent pas à paraître, et après une première action chaudement disputée , ils emportèrent les faubourgs.
Le comte de Tlsle contraint de reculer se retint en bon ordre dans la ville poursuivi par les Anglais. Le combat s'engagea de nouveau au débouché du poiiu Les deux partis déployèrent une égale valeur. On combattait main à main. Là ne se pouvait chevalerie ne bachelerie celer. Le sire de Mauny s'avança si avant dans les rangs ennemis qu'on eut la plus grande peine à le dégager. Mais là encore l'avantage resta à l'Angle-
(*) Laille, composé de La Ille ou La Hille , comme se pronoDçait Lisle dans la Gascogne.
(1) Dom Vaissette , tom. 4 , page 25i. Grands Officiers, tom. 2 > page 708.
DE LA GASCOGBfK. 275
icrre. Les Français, après avoir perdu quatre braves rhevaliers , le vicomte de RocpiebeFtio et les sires de Qiâteatineuf, de Castilloti et de Lescout ou de Lescun, abandonnèrent la ville et se réfugièrent dans le fort d où ils firent pleuvoir une gréle d« traits sur les ennemis pour les forcer à s'éloigner. Mais ceux-ci s'^ohstinèrent, et la nuit allait tomber lorsque répuisçment et la falîgae les obligèrent à regagner le faubourg où ils trouvèrent assez de vivres et de provisions pour vivre largement pendant deux mois. Le lendemain ^ dès que le jour parut ^ Derby fit sonner les trompelles et donner un nouvel assaut, qui dura jusqu^à trois heures ; mais il ne fut pas plus heureux que la veille.
Voj*ant que ses efforts allaient se briser contre le courage et la résolution des assié^és^ le général anglais fit venir des barques de Bordeaux et attaqua la place par eau. Celte voie lui réussit Près d'être forcés, les* Français demandèrent une su.spension d'armes. On leur accorda le reste du jour et la nuit suivante. Les seigneurs Gascons profitèrent de cet armistice pour se réunir en conseiL Après une courte délibération , ils chargèrent leurs bagages, et k la faveur des ténèbres ils s'échappèrent secrètement et se dirigèrent vers La RcH)Ie. Le lendemain matin ^ les habitants s'assemblèrent sur la place publique, et , ouvrant leurs portes , ils --illèrent en procession chercher Derby qu ils conduisirent â la grande église. La ils lui prêtèrent serment de fidélité et le reconnurent pour seigneur au nom du roi d'Angleterre*
A peine arrivés à La Réole, le comte de Tlsle, les larons et les chevaliers de Gascogne (4) tinrent uncxm-
(I : Kroi>s«ri 1 1 «loin VaifieUe.
seil de guerre oii il fut décidé qu'on disperserait les troupes dans les diverses forteresses et qu'on ne laisserait en campagne qu'un léger corps de cinq ou six cents hommes commandé par le sénéchal de Toulouse. Le comte de Villemur^lla s'enfermer à Âuberoche, Bertrand Desprès à Pellagrue, Philippe de Dyon (de Beon probablement) à Montagret, le sire de Montbredon à Mauduran, Arnaud à Lamonjoie, Robert de Malemort à Beaumont en Lomagne et Charles de Poitiers à Penne en Agenais, tandis que le comte de Tlsle demeura à La Réoledont il releva les murs et se prépara à recevoir le comte de Derby; mais celui-ci, après s'être rafraichi deux jours à Bergerac, prit avis du sénéchal de Bordeaux, et, à sa persuasion se dirigea vers le Périgord et la Haute-Gascogne. Sa marche ressembla à une course militaire. Tous les châteaux que rencontrèrent ses pas, •degré ou de force lui ouvrirent leurs portes; nul ne l'arrêta deux jours. Il arriva ainsi, dit Froissart, devant une bonne ville et grosse qui est appelée Beaumont en r Aillais (Lomagne) qui se tenait ligement du comte de Laille, Elle résista trois jours ; il fallut multiplier les assauts, car elle estait moult bien pourveu de gens^ d'armes et d'artillerie qui la défendirent tant qu'ils purent durer; mais enfin elle fut prise et on y fit une horrible boiucherie de tous ceux qu'elle renfermait.
Après avoir reçu quelques recrues, le général anglais parut enfin devant l'Isle- Jourdain que le comte de ÏTsle avait confiée à la garde des sires Philippe et Ar^ naud de Béon. Il Tentoura aussitôt de toutes parts et fit avancer les archers qui lancèrent si bien leurs traits que les assiégés n'osaient se montrer pour se défendre- Ce jour-là les Anglais s'emparèrent de toutes les forli-
DE LA GASGOGME. 277
fications extérieures jusqu'à la porte de la ville; mais à la nuit ils se retirèrent. Le lendemain, avant Faurore, ils recommencèrent Tattaque sur plusieurs poinis à la fois, en sorte que les Français, ne sachant où se porter, prièrent les deux chevaliers de traiter avec le comte de Derby. On lui envoya un héraut qui obtint un jour de répit pour entrer en composition. Derby fit retirer ses gens et vint jusqu'aux barrières parlementer avec ceux de la ville. Il voulait d'abord qu'ils se rendissent à merci, mais il se relâcha ensuite et se contenta de recevoir la ville sous l'obéissance du roi , tandis que les chevaliers et écuyers Français sortirent avec un saufconduit et se retirèrent à La Réole.
De l'Isle , Froissart , qui n'est guère meilleur géographe qu'impartial historien, fait replier le comte de Derby vers le Périgord, et, suivant lui, il soumit cette province aussi rapidement que la partie de la Gascogne (féjà traversée. La conquête du Périgord fut suivie de celle d'Auteroche, château très-fort, appartenant à l'évéque de Toulouse, et enfin de celle de la ville de Libourne. Cette prise mit fin à la campagne, et le comte de Derby rentra à Bordeaux couvert de lauriers et chargé de butin.
Pendant que les Bordelais fêtaient son retour et célébraient ses succès, le comte de l'Isle crut l'occasion favorable. Il écrivit au comte deComminges et aux autres capitaines qu'il avait réunis précédemment, et leur donna rendez- vous sous les murs d'Auteroche (1) qu'il voulait reprendre. Ses ordres furent exécutés avec tant de promptitude et de secret que le château se trouva
(i) Frowart, ch. 108.
environné de toutes paris avant qu on se fut douté de rapproche des Français. Dix ou douze mille combattans se pressaient auprès de ses tours et poussaient le siège si vivement qu^une plus longue résistance paraissait devoir être bientôt impossible. Les machines incommodaient surtout les Anglais. Les pierres qu'elles faisaient pleuvoir leur baillaient de si durs horions quUl semblait à vrai dire que ce fût foudre qui chût du ciel, quand elles descendaient et frappaient contre les murs du chasteL Un messager envoyé avec des lettres pour informer le comte de Derby fut pris par les assiégeants, jeté dans un engin, les lettres pendues à son cou, et lancé dans la place. Le comte de Périgord , le vicomte de Carmain , le sire de Duras et Charles de Poitiers , chevauchant autour des murs , gabaient les assiégés avec la gaieté du sol Gascon. Seigneurs , demandez à votre messager où il a trouvé le comt^ de Derby. Ennuit se partit (il est parti cette nuit) dh votre forteresse et jà est retourné de son voyage.
Mais la prise du messager, le contenu des dépêches saisies avec lui et l'état presque désespéré des Anglais s'était répandu dans le camp. Un espion, qui s'y était glissé, en porta au plutôt la nouvelle au comte de Derby qui accourut en toute hâte à la tête de 800 ou 1000 lances et tomba à Timproviste sur les tentes des barons français. Ceux-ci , qui étaient loin de s'attendre à une attaque, allaient prendre leur repas du soir. Déjà plusieurs s'étaient assis à leur table lorsqu'on entendit retentir les cris: Derby! Derby au comte! et en même temps les tentes et les pavillons tombaient renversés, et la mort pleuvait sur leurs têtes. Les comtes de l'Isle , de Périgord et de Valentinois furent pris^ et les sires
DE LA GÂSCOaV^^ 279
de Oiirûs et de Poitiers t%org<^!* dans le premier tumulte On lie savail h qui eiileîidre : tout fuyait éperdu* Le cîomte de Commin^es et les seigneurs de* La barihei de Terri 3e el de Villeniur, campes de Vautre cdté du château, eurent seuls le temps de se reconnaître. Ils déployèrent leurs baenicres et se retirèrent en rase campagne* Les Anglais marchèrent à eux avec la confiance que donne un premier succès. Le combat fut vif.^ Là ^mt'on faire plusieurs et maintes belles appertism d*atnies , maintes prinses et maintes recousses. La garnison,, entendant le bruit et reconnaissant tes bannières anglaises , accourut se jeter dans la mêlée et décida la victoire- Là fut pris tant de comtes^ comme viconUes jmffn*à nef if ^ et de Barons ^ cltei^aliers ci tcttyers tant mt'il nj a\*ait honune d'armes des Anglais md nen eut deux ou trois. Sans la nuit qui tomba, nul ue fût ikjiapi»^. Parmi les priucipaux prisonniers on comptai , outre ceux qu^on a déjà nommés , le eomtc de Cornrainées , les vicomtes de Carmaiii et de Narbonnc , le iïénéchal de Toulouse et le seigneur de Clermonl-Soubii^n, à qni le comte de lîourbon donna, le 17 décemhre suivant, deux mille livres tournois pour se rnebeten Ija rançon totale (1) s'éleva , dit-on, à plus de 50,000 bvrcs sterlings (^/250;OO0 livres tournois), somme énorme pour l'époque* Le vainqueur releva son triomphe par les égards dont il entoura ceux tjue la Air tu ne avait livrés entre ses mains* Le soir même , il admit a sa table les comtes et les vicomtes, et donna h sonjïer aux chevaliers et aux écuyers. Il en renvoya même plusieurs sur leur pirole* Ce comlmt s'était livré le 2'^ octobre 4:UI(2),
't) Dora VaiSM^Uc, fugc 253,— ;J) Ffi}ïsèirt le |itai'c^ b vcîUe dfl
Tout cœur français demande ce que faisait le duc de Normandie pendant que le général anglais enlevait ainsi à Fa France tant de places importantes , ou même des provinces entières. Les chroniques que nous avons pu consulter ne le disent pas, quoique son courage personnel ne soit contesté de personne. On assure, dit dom Vaissette (1), qu'il n'éuit campé qu'à dix lieues d'Auteroche, et qu'il ne daigna pas marcher au secours de§ assiégeants. II est vrai toutefois d'observer qu'au premier bruit du débarquement des Anglais, il parcourut la Touraine, le Poitou et le Limouzin pour mettre ces provinces à l'abri de leurs entreprises. Philippe- de - Valois avait d'ailleurs à cette nouvelle nommé pour commander en Gascogne , Pierre , duc de Bourbon (8 août 1345), et l'avait revêtu d'un pouvoir très-étendû. Il y envoya en même temps de nouveaux commissaires pour engager le peuple et les nobles des sénéchaussées du Languedoc à lui accorder un subside pour six mois, mais ce subside fut généralement refusé. La misère était assise à tous les foyers.
Cependant Pierre de Bourbon, plus actif que le prince Jean, s'empressa de voler dans les provinces attaquées. Il établit son quartier principal à Agen , et y manda avec les comtes de Foix et d'Armagnac tous les hommes capbles de porter les armes depuis l'âge de i 4 ans jusqu'à 60. Par ordre du duc de Normandie, il changea plus tard le lieu du rendez-vous et convoqua toutes les milices à Cahors pour le 8 novembre. On vit successivement accourir à sa voix les comtes de Foix, que le prince Jean retint aux gages du roi avec trois
(1) Tom. 4 , page 253. Consulter aussi cet biitorien pour les détails qui suivent. -
cents hommes d'armes à cheval et mille hommes de pied pour garder les frontières des vicomtes de Marsan et de Gavardan , le comte d^Armagnac , Guy de Comminges, Bertrand, comte de Tlsle-Jourdain, délivré de sa prison , et Jean son fils , Pierre-Roger , vicomte de Castelbon , oncle du comte de Foix , Roger de Foix, évécpie de Lavaur, qui alla servir sous le duc de Normandie, à la tête de deux cent quatre vingt-dixsept sergents^ Pierre, vicomte de Lautrec, et une foule de noblesse parmi laqueUe nous signalerons Raymond de Montesquiou, seigneur de Caillavet, Pons de Thezan , Guy de Monlaur.
Le duc de Bourbon ne négligeait ainsi rien pour arrêter les progrès des ennemis ; mais tous ses efforts étaient inutiles. La prise de Bergerac, de Beaumont et d'Auteroche, avait jeté l'épouvante dans tous les cœurs. L^ai^ent d'ailleurs et les choses les plus nécessaires manquaient à ses troupes. Qu'attendre de soldats réduits quelquefois à vendre leurs armes et leurs chevaux pour acheter des vivres.
Tandis que le découragement et la misère énervaient les forces de nos soldats, le comte de Derby, après avoir laissé reposer son armée durant l'hiver , rouvrit la campagne aussitôt après Pâques. Ses forces n'étaient pas considérables. Il n'avait avec lui que mille hommes d'armes et deux mille sergents ; mais c'étaient presque tous des soldats aguerris et pleins de confiance eu leur chef. Il prut d'abord aux pieds des murs de Ste-Bazeille(i). Ceux qui la défendaient, voyant que tous les plus puissants seigneurs Gascons languissaieiAdans léfi
(1) Voir, pour toute celle campagne > Froissart , ch. 100. Nous y avons puisé tous les déttils.
fers de TAngleterre, et ne pouvant ainsi espérer aucun secours, n osèrent résister et prêtèrent serment de fidélité à Edouard. Derby se dirigea aussitôt vers La Réole, et rencontra sur ses pas Roche- Milon , château abondamment pourvu d'hommes et d artillerie. Il y fit néanmoins donner Tassant; mais ayant été repoussé avec perte , il fit combler les fossés de fascines et parvint ainsi à ouvrir dans le mur une tranchée assez large pour donner passage à dix soldats de front. A cette vue , quelques habitants coururent se réfugier dans une église : tous les autres furent égorgés , et le château fut livré au pillage. On voulut punir la résistance.
L'armée anglaise s'avança ensuite jusqu'à Monsegur. Hugues de Batifol y commandait. Il sut pendantplus de quinze jours rendre inutiles tous les efforts des assaillants. Vainement firent-ils pleuvoir une grêle de pierres, plus vainement encore menacèrent -ils les habitants de les passer au fil de Tépée, si la place était emportée d'assaut, ou promettaient-ils de les traiter en amis s'ils ouvraient volontairement leurs portes : Batifol fut inébranlable. Les habitants, plus accessibles à la crainte, feignirent de lui demander avis; mais l'intrépide commandant répondit sans hésiter , qu'ils étaien^ encore maîtres de leurs fossés, et qu'ils pouvaient tenir plus de six mois s'ils le voulaient. Ils parurent accueillir sa réponse avec satisfaction, mais quelques heuk'es après ils se jetèrent sur lui par trahison, s'emparèrent de sa personne et le confinèrent dans une étroite prison, d'où ils rassuraient qu'ils ne le laisseraient jamais sortir s'il ne jurai^de les aider à traiter avec le comte de Derby.
Batifol dut le leur promettre et recouvra ainsi sa liberté. Il eût pu retirer sa parole, puisqu'elle lui avait été arrachée par la force; mais en vrai preux il la tint
rrngîeusemenL S*avanç4iTil ju^<|u*aux derniers relranchemcnU, il fil signe qu'il voulu it parler au gëuëral anglais* Gautier deMâuny t un des plus vaillants capitaine d'Edouard et que nous rencontrerons longtemps «ur tous les champs de bataille, se présenta. Sire de MaiiTiyf lai dit Batifol, vous ne devez pas vous étonner >i nous vous fermons les portes ^ car nous avons juré fidëUlé an roi de France* Oj», voyons-nous que personne de sa pari ne tient la canipa^e contre vous. Il ne se petit aînii que ^Dus ne poussiez plus loin vos sucrè$. Par quoi nous venons vous demander une irêve d'un mois* Si durant ce terme le roi ou le duc de Normandie ne Tiennent dans le pays a?ec des forces asse^ considérables pour vous livrer bataille, nous nous soumettrons à TAnji^lcterre. La capitulation fut acceptée vi les assiégés donnèrent pour otages douze des princijmux bourgeois qni furent envovés ù Bordeaux. Les Anglais se pourvurent de vivres apportés de la ville . mais fi*y entrèrent point; puù pat^%èreni outre en eou^ mm er en e.rilani , dévastant , rendant petit tout le [mjs quiU tromwenf plein ei dnt^ riche et bien pourvu, La trahison aidait quelquefois à leur triomphe. Le iverneur d'Aiguillon n'ai^ndit pas leur approchealla à leur rencontre et leur rendit le château confié il sa garde, k condition qu'on respectât la vie et les biens de la garuisonet des habiLinL<>. 11 est vrai que le chevalier uo larda pas à porter la peine de sa couardise. C^iijr du pajx furent mouà imwn'eiUé^ de m conduite, car e*éiail un des piusjoris chasteauT du monde et le tnoins prenable. Les habitants de Toulouse chex lesquels il alla cacher sa honte, i? pren dirent, lui mirent m^ trahison (attachèrent sur lui un écnieau |ioi'iatii
le mot trahison) et le pendirent. Le château d^Aiguillon est placc^ sur un roc élevé à la jonction de deux rivières navigables. Le comte de Derby le fit ravitaiUer et y ajouta quelques fortifications dans le dessein à^j établir sa principale retraite ; en attendant, il en confia la garde à un chevalier anglais. Il alla ensuite attaquer un château assez voisin qu'il emporta d'assaut; aussi fit-il impitoyablement p«ser par Tépée tous les soldats étrangers qu'il renfermait.
Après cette sanglante exécution, Derby arriva devant La Réole, et la fit aussitôt serrer de si prèsquHl fut désormais impossible d'y introduire ni vivres, ni provisions. En même temps il fit donner l'assaut, qui fut réitéré tous les jours, mais sans succès. Un mois s'écoula ainsi. Les habitants de Monsegur ne se voyant point secourus exécutèrent la capitulation et prêtèrent serment de fidélité à l'Angleterre. Le brave Batifol luimême, désertant un prince qui semblait abandonner les siens , passa du côté de Derby et s^enrôla sous ses bannières avec toute la garnison. Cependant le général anglais avait fait construire deux beffrois de gros merrain à trois estages et estaient ces beffrois du côté de la ville tous couverts de cuir boulu pour défendre du feu et des traits et avaient en chacun estage cent archers. Derby avait fait en même temps combler les fossés. On traîna ces beffrois jusqu'aux pieds des remparts, et tandis que les archers qui les montaient éloignaient les assiégés, des pionniers placés à leurs pieds effondrèrent les murs. Les bourgeois épouvantés de la brèche proposèrent de capituler.
Agos de Baux, gentilhomme provençal, qui commandait dans la place, feignit d'y consentir; et pendant que
> propfoifnoii
\e$ pmafffiEfRom étaient |Kïrlt5cs au camp ci rendues , il ilingea vers le cliâieau une grande quanLilu de vins et de provisions, et courut s j renferiDer avec la garniâon entière en protestant cpill ne se rendrait j notai s* Le romte de Berby se conleuia de faire jurer aux habitants sur leur léteqn ils n'aideraient en rien la garnison, mais la grèveraient de tout leur pouvoir et défendît ftHti freina iie in hari tjue nul ne Icurjist muL II enira ainai dam lu ville et fit bientôt environner le çlmUel et dres.^er devant ieeiui toux jes engins 4fui nuit et jour jeet aient contre ses murs. Maii petit tempirèrenty cnr i tétait mmilt haut et de pierre et fut jadis ouvré par mains des Sarrasins (*}qiiijaisaient iesjbndemenùt si forts ei les ouvrages si étranges ffue ce nest fmint de comparaison àceiLt de maintenant. Voyant le peu de sueré« do ses batlerieii^ il employa la mine (**)*
Le sit'ge iratuait depuis plusd'tirt mois et demi; }mh enlin les mkieur^ s'étaient uvancés si avant i{u ils «ihattirent une basse-conr dans renceintc du diàLtau; mais ils ne purent entamer le donjon ^ car il était maçonné sur tine roche dont on ne trouvait pas le fonds. Ni^n moins le gouverneur ayant découvert les proi^rt-s de la mine et sentant le péril^ en fît part i sc^ eomp^ gnoits, qui tous furent d'avis d'^entrer en t^uiftosilion^ei i:luirgèreut leur capiLiine de négocier. Lo/ 1 descendit me$sire yigos de la grosse tour, se Imuta la teste Imn d*tme petitejcnestre et fit signe qu'il "voulait parler à aucun de iost (de rarniée).
(*) On vmt qtic t opinion (\n\ nUrihuf nui SnrrifteltiiOlilirtie lions lourdes H mâstivr» qu'on a|>frcoii encore, de loti m lotn lUn* la Frinrê, n'est pas nrvuvrlle pirrmr nmiy. i|uoîquVIJe ne mU pA« (>lii« VfAle.
{•*) Voir Noie 11 4 la fin du volume.
286 HISTOIRE MBI
Quand la nouvelle en fut venue (1) au comte de Derby , il dit à messire Gautier de Mauny et au baron de Stanfort: allons jusqu'à la forteresse savoir ce que le capitaine veut dire. <( Lors ils chevauchèrent celle part. Quand messire Agos le vit, il ôta son chaperon tout j est, et les salua Tun après Fautre; puis il dit : seigneurs, il est bien vray que le roy de France m'a envoyé en ceste ville et chastel , pour les garder et deffendre en mon pouvoir. Vous savez comment je m'en suis acquitté , et voudroye encore faire : mais tousjours ne peut-on pas demeurer en un lieu. Je m'en partiroye volontiers, et tous mes compsKgnons s'il vous plaisoit : et voudrions aller austre part : mais que nous eussions nostre congé. Si nous laissez partir, sauf noz corps et noz biens (*), et nous vous rendrons la forteresse. Le comte de d'Erby dit : messire Agos , messire Agos^ vous ne vous en irez pas ainsi : nous saVons bien que nous vous avons si oppressez , que nous vous aurons quand nous voudrons. Car vostre forteresse ne gist que sur étaies. Si, vous rendez simplement, et ainsi serez- vous reçu. Messire Agos répondit : certes , sire , s'il vous convenoit d'entrer en ce parti , je tien de vous tant de bien et d'honneur et de gentillesse (*V, que vous ne nous feriez que courtoisie : ainsi que vous voudriez que le roy de France fit à voz chevaliers : Si ne blecerez mie , si Dieu plaist , la noblesse de vous , pour un peu de soudoyers , qui cy sont : qui ont gaigné en grand peine leurs deniers , et lesquels j'ay amenez de Provence, de
(1) Froissart, ch. 112.
(*) Ainsi laissez-nous partir vie et bagues sauves. (**) Je vous crois capable de tant de bien, d'honneur et de gentillesse.
I du Dùiipliine, Cl r sachez
que
si !e moitiJre
> itofilres ne cleust venir k incrcy aussi bien comniç le
Ins grand f nous nous voudrions vendre bien chùre-
nenl. Si , votis prie que vous y veuillez entendre : et
nous faîlcs eompiiignie d'armes : rf^ vous en s-inrons bon
. Adoneques se tirèrent ces trois clievaliers ensemble.
ISî jiarlt*rent longiiemeut de plusieurs cluises. Finale-
' ment ds regardèrent la lojaulë de médire Âgos, et
qu'il estoit ëtmnger, et qu'aussi on ne pou^'oit miner
grû^e tour du chastel : si luy dirent t monsei^'ueur
nous voudrions faire à tous chevaliers étrangers
rom|iaif^nie. Si voulons^ beau sire^ quevotis par-
; et tous les vo&tres : mais vous n'emporterez que vos
sures; Ainsi soit fait, dit messire Agos. Lors se tira
compaignons et leur dit comme il a voit e%ploité<.
Lors s'unnèrent el sellèrent leurs chevaux dont ils n*a-
■[iroient que six. Les aucuns en nchetèrent des Anj^lois
Hqui leur vendirent bien cher. Ainsi se partit messtre
Hâgos des Baux du chastel de La Rëole, qu'il rendit aux
^■ttiglois : qui s'en mcirent eu saisine : et ledit messire
^Rgos sVn vint à la cité de Toulouze. >»
^P Le comte de Derby laissa k La Réole un chevalier
Anglais chargé de réparer les murs de la place et le
château, et poursuivant sa marche^ il alla attaquer
Montpezat (1) Cette ville n'avait pour défenseurs que
I de bons hommes (gens du peuple) du pays qui s'y éuient
retirés avec leurs biens sur fajîance du fort lieu. Et
bien se iU'fenâirf^nt tant quih purent, mms finahmtfnt
fc chas tenu fut pris par assaut et par escheilenient.
Ije comte y perdit un grand nombre de se^ archers ei
(I) rroiidrt, ch tf:i
le chevalier qui poruitla bannière du comte de SunforL II parut ensuite devant Mauleon qu'il fit aussitôt assaillir sans pouvoir remporter. La ruse vint au secours de la force. Un chevalier Gascon dont nous avons déjà parlé, AlexandjK de Caumont, dit au comte: sire^ faites semblant de vous déloger et tirer autre part , et laissez un petit de vos gens devant la ville. Ceux de dedans ne tarderont pas de sortir, je les connais bien. Vos gens qui seront restés en arrière se feront chasser et nous serons en embuscade sous ces oliviers. Dès qu'ils nous auront dépassés , nne partie d'entre nous leur courra sus, et l'autre marchera sur la ville. Derby suivit ce conseil. Il laissa derrière le comte de Kenfort avec cent hommes seulement et lui donna ses instructions. Puis s'en partit et fit tout trousser^ chars et sommiers , conmie s'il voulait abandonner le siège. A une demi-lieue , il plaça une grosse embuscade dans un vallon planté d'oliviers et dans quelques vignes qui l'avoisinaient , et ensuite il chevaucha outre.
Quand les gens de Mauleon virent que le comte avait délogé et n'aperçurent plus qu'une faible partie de ses gens, ils se dirent entr'eux : sortons sans perdre un instant et allons combattre ce tantet d'Anglais qui sont demeurés derrière. Nous les aurons bientôt déconfits et mis à merci. Si sera honneur et profit à nous grandement. Tous furent de cet avis. Ils s'armèrent en toute hâte et saillirent (sortirent) à qui mieux mieux. Le comte de Kenfort et ceux qu'il commandait , les voyant sortir, commencèrent à reculer. La garnison se mit à leurs trousses, et dans sa poursuite elle dépassa le lieu 011 se cachait Tembuscade. Ceux qui la composaient, s'élancèrent aussitôt de leur retraite en criant:
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Mauny, car Gautier était leur chef. Pendant que les uns tombaient à Timproviste sur la garnison, -les autres
coururent à la ville dont ik trouvèrent les portes ouvertes et se saisirent du pont et des issues principales, avec d^autant plus de facilite que le peu dé soldats restés dans la place les prit pour une troupe des leurs revenus du butin. La garnison fut ainsi toute prise ou tuée. Mais le comte de Derby respecta par gentillesse
, la ville iardoir et piUer (de briller et piller la ville), et la donna et toute la seigneurie à monseigneur Alexandre de Caumontpar Vavis duquel elle avait été gagnée. Puis vint à Villefrandie en Agenois qu^il print par assaut et le chastel aussi. Ainsi chevauclmit le comte de Derby le pays de costé et d'autre. Ne nul ne lui idlait au devant , et conquérait villes et chasteaux , et conquéraient ses gens si grand avoir que merveilles serait à penser.
Maître de,Villefranche, le général anglais se présenu devant Miremont, qui se rendit après trois jours de .tranchée ouverte. Touneins et le fort château de ' Damazan, quoique abondamment pourvus de gens d'armes et d'archers , ne présentèrent aucune résistance. Angouléme promit d'ouvrir ses portes si, dans un mois, le roi de France n envoyai^ Aomme sijbrt qu'il pût tem? les champs contre le comte de Derby; mais cet homme ne s'étant point montré , Angouléme subit la loi anglaise et reçut pour gouverneur Jean de NorwiclK Morlagne seule défendue par le jeune Roucicaut, destiné à relever plus tard la gloire de la France, repoussa toutes les attaques des Anglais, qui laissèrent au pied de ses remparts un grand nombre de morts et un plus grand nombre de blessés. Derby se vengea sur quelques
villes voisines; mais comme l'hiver approcUait, il repassa la Gironde, dispersa ses troupes et alla attendre à Bordeaux lé retour du printemps.
Tandis que le comte de Derby promenait ainsi ses troupes victorieuses, Pierre de Bourbon n^avait pas quitté Cahors ou ses environs, convoquant les milices et enrôlant au service du roi le plus de seigneurs qu'il pouvait gagner. Pons de Thesan, Guers seigneur de Gastelnau et une foule dlautres barons vinrent se ranger sous les bannières de Jean de Tlsle-Jourdain, digne fils de Bertrand. Le duc de Normandie , de son côtf^, donnait des ordres pour mettre sur pied une armée nombreuse; et en attendant qu elle se réunit, il alla tenir l'assemblée des états de Languedoc. Les trois Ordres s'y trouvèrent ; le tiers-état consentit à la levée aux moindres frais possibles d^un fouage de dix sols par feu payable par tiers, durant le mois d'avril, de mai et de juin. On s'ajourna ensuite à la fin de mai pour aviser au moyen de faire cesser la gabelle sur le tel et quelques autres subsides trop onéreux au peuple. Bientôt les troupes vinrent joindre le prince à Toulouse. Taus ne purent loger à la cité tant estaient grand nombre^ presque cent mille testes atmées ou plus (i).
Le duc prit les devants, passa à Montauban et s'arrêta à Agen. L'armée elle-même se mit en marche vers la fin de juin. Elle atuqua d'abord Miremont dont les Anglais s'étaient emparés peu de mois aupravant Le gouverneur essaya de la défendre ; mais il y perdit la vie avec la plupart des siens, et la place fut emportée. Ce sort n'ihtimida pas la garnison de Villefranche
(1) Froissart, lom. l,ch. IIIK
DE LÀ GASœCNE. 291
quoique le capitaine qui la commandait fût alors à Bordeaux près du comte de Derby qui Tav^it mandé. Elle opposa une ^ive résistance ; mais à la fin elle fut forcée et passée presque tout entière paries armes. La ville partagea le sort de la garnison. Elle fut livrée aux flammes et au pillage. Le château seul resta debout, et le prince Jean avec cette imprudente confiance, qui devait porter de si tristes fruits, nesongea nullement à s'en assurer.
Il s'avança ensuite jusqu'à Angouléme qu*il serra de près. Le comte de Derby n'osant pas tenir la campagne contre des forc^ si disproportionnées, se tint renfermé à Bordeaux et se contenta de surveiller sa marche. Apprenant que le château de Villefranche était abandonné, il envoya aussitôt quatre chevaliers pour l'occuper. Il leur donna soixante hommes d'armes et trois cents archers, et Jetu: promit de voler à leur secours si on venait les attaquer. La troupe de ces chevaliers se grossit en route et bientôt ils se virent à la tête de plus de quinze cents hommes. Ils entrèrent ainsi dans Villefranche, en relevèrent les murs et les portes, et pourvurent le château de vivres pour plus de six mois. Le général anglais oubliait encore moins Aiguillon. Il y envoya Cautier de M auny avec quelques-uns de ses plus braves chevaliers, et le chargea de garder la forteresse, au* trop serait courroussé s* il la perdait.
Cependant le duc de Normandie ne pouvant emporter Angouléme d'assaut changea le siège en blocus (1). Cette vie inactive pesa bientôt à ses chevaliers; ils couraiei|t tout le pays que les Anglais avaient conquis, y
(f) Froissart, ch! 120.
faisaient de grands dëgâtâ,et revenaient au camp chargés de batia et quelquefois ramenant de nombreux prisonniers. Le sire de Bourbon et ses frères s^ firent remarquer. Ils étaient toujours des premiers ^evaucheurs.
Quelques jours^ s'étaient écoulés ^ les vivres diminuaient sensiblement dans la place,. et le comté de Derby ne paraissait pas vouloir exposer son armée à une bataille pour faire lever le siège. Enfin, les habitants penchaient pour la* France, et ils n'auraient pas même attendu si longtemps à se prononcer s'ils l'avaient ^é. Le duo de Normandie s'obstinait, et tout faisait croire qu'il resterait aux pieds des murs jusqu'à ce qu'il eût les clefs de la ville. Jean de Norwich dut penser à son salut et au salut de sa garnison. La veille de la Chandeleur il vint aux créneaux, seul, sans ouvrir sa pensée à personne; il fit signe de son chaperon à ceux de l'armée qu'il voulait parler à quelqu'un* On lui demanda ce qu'il voulait. Je parlerais volontiers , dit-il, à monseigneur le duc de Normandie, ou à l'un de ses maréchaux. On le dit au fils du roi qui y accourut escorté de quelques chevaliers. Dès que le commandant l'aperçut, il Âta son chaperon et le salua, ft Le duc lui rendit le salut et lui dit : Jehan , comment vous va 1 Vous voulez vous rendre. Je ne suis mie conseiller de ce faire, dit le chevtilier anglais, mais je vous voudrais bien prier que pour la révérence du jour de Nostre- Dame, qui sera demain, vous nous accordissez un respit qui durast deniain seulement : par quoy les vostres ne les nostres ne pussent grever les uns les autres ma^ demeurassent en paix. Et le duc lui dit : je le veuil. »
Le lendemain matin, Jean de Norwich fit ouvrir la porte et s^avança vers les avant-postes conduisant sa
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troupe avec armes et bagages. Les Français s'étonnèiient de cette -marche. Jean , chevauchant aussitôt à la tète des siens, leur cria : seigneurs! seigneurs! arrêtez, ne faites aucun mal aux nôtres. Nous avons trêves tout ce jour accordées par monseigneur le duc de Normaodie , vous le savez , et si vofis Fignorez allez le savoir. Jious pouvons bien sur la foi de ces trêves aller chevaucher où nous voudrons. Le duc de Normandie, dont on prit les ordres , répondit qu'on les laissât aller de par Dieu leur chemin. Je leur tiendrai ce que je leur ai promis. Jean de Norwich traversa ainsi Tarméé française et se retira â Aiguillon.
Ce trait et quelques autres semblables valurent sans doute au duc de Normandie le titre de Jean-le-Bon qui, chez nos ancêtres , signifie plutôt le simple que le débonnaire. Ce dernier titre conviendrait, ce nous semble , assez peu à un prince dur , violent , emporté , inflexible dans ses volontés comme le fut le fils de Philippe-de-Valois. Disons-le du moins, cette bonté coûta cher & la France. Jean de Norwich et les siens, en renforçant la garnison d'Aiguillon , prolongèrent le siège de ce château et empêchèrent ainsi le duc de Normandie d'aller joindre son père. Si Tannée du prince, se fut réunie à celle de Philippe, Eldouard n'eût pas vraisemblablement osé s'aventurer dans la France; ainsi eût été épargné à notre patrie la défaite de Crécy. Les fautes politiques sont rarement légères : très^ouvent même elles entraînent de bien graves conséquences.
Après le départ du capitaine anglais , Angoulême ouvrit ses portes. Jean pardonna aux citoyens , reçut leurs hommages et marcha siir Damazan ou il tint le siège quinze jours ^ et y eut tous les fours assaut. Fina-
lement il fut pi'ins et tous les- Anglais et Gascons qui étaient dedans furent occis. Le duc de Normandie vint ensuite à Tonneins qu'il trouva bien gardé d'Anglais et de Gascons. Ils se défendirent longtemps , et , plus heureux que leurs frères de Damazan, ils obtinrent une capitulation qui assurait leurs biens et leur vie. Jean se chargea même de les faire conduire à Bordeaux. Jl séjourna sur les bords de la Garonne jusqu après Pâques. Il reprit alors sa marche, et longeant la rivière, il parût devant le port Ste-Marie que les Anglais avaient grandement fortifié et où ils avaient établi une garnison de deux cents hommes , mais la place fut emportée de force et la garnison devint prisonnière.
L'armée , grossie de toute la noblesse du pays , se montra 'enfin sous les murs d'Aiguillon (1). Les Anglais avaient eu le temps de la ravitailler et d^y introduire l'élite de leurs guerriers. Du côté des Français il y avait bien, dit Froissart, cent mille hommes armés à cheval et à pied. On y donna d'abord deux et jusqu'à trois assauts par jour, et le plus souvent on combattait du matin jusqu'au soir sans cesser. Bientôt on partagea l'armée en quatre parts. La prime assaudrait dès le matin jusqu'à prime ^ la seconde de prinu^ jusqu'à midii la tierce de midi jusqu'à ifêpreset la. quarte de vçpres jusqu'à la nuit. Si assaillirent par cette ordonnance six jours, mais ceux de dedans ne furent oncques si travaillés, qu'ik ne se défendissent si très vaillamment. On eut alors recours aux machines, et les machines ne réussirent pas davantage. On s'opiniâtra de part et d'autre. L'honneur national parut engagé. Ce siècle ne
(1) Voir, pour tout ce qui suil comme pour ce qui précède, Froissart eldom Vaisselle, pa^e 2ÎJ8 et suivantes.
DE LA (;ASC0GME. 295
vit point de siège aussi mémorable , sort pour Tardeur de Vatuque , soit pour la vigueur de la défense. Le prince jura qu'il ne s'éloignerait pas du pied des remparts sans avoir le chastel à sa volonté, à moins qu'un ordre formel de son père ne le rappelât. Néanmoins il fit partir le connétable de France et le comt« deTrancarville pour raconter au roi la résistance inattendue c{uil rencontrait. Philippe, applaudissant à sa résolution, lui commanda de rester jusqu'à ce qu il aurait pris la ville par famine, puisqu'il ne pouvait l'emporter de force. Cet ordre fit changer le siège en blocus.
Sur la fin de mai, Jean en laissa la conduite aux généra ux.qui commaudaient sous ses ordres et alla présider les états de Languedoc qu'il avait convoqués pour le dernier jour de ce mois. Il y fut résolu que chaque sénéchaussée fournirait au roi un gendarme par cent feux et donnerait pour son entretien sept sols six deniers par jour. A ce prix le roi supprimait l'impôt sur le sel, les quatre deniers par livre sur la vente des denrées et généralement tous les autrçs subsides. Le prince traita séparément avec le clergé des métropoles de Toulouse et d'Auch, qui offrit un aide pour l'entretien d'un certain nombre de troupes outre la décime qu'il payait. Cette offre fut acceptée avec joie, et on renvoya au mois de juillet pour régler la manière de la réaliser. Mais içus ces sacrifices devaient être perdus.
HISTOinE