CHAPITRE II
Rnlii , StiUeon. — Les Yudiles , les Wisigolb. — iUilf , Willii , TkMirie i«s littoriQS, AUili, Thorisnoiid.
Le règne des deux nouveaux Augustes , Arcadius et Honorius , ce règne qui devait être si fécond en événements désastreux , s'ouvrit sous de tristes auspices. Les commencements en furent troublés par la rivalité de leurs deux ministres, Rufin et Stylicon (1).
Né à Eluse (Eauze) de parens obscurs, Rufin avait gagné en Espagne la confiance de Théodose , lors(pie celui-ci , simple général , avait renoncé au métier des armes , et que retiré dans sa patrie, il tâchait de cacher sous une vie commune ses nombreux et brillants exploits pour échapper à la politique ombrageuse et cruelle de l'empereur Valens. Cependant Valens étant mort , Gratien, qui par là réunit sur sa tête le double empire d'Orient et d'Occident, arracha de sa retraite le brave et vertueux Espagnol, et le revêtit de la pourpre. A peine assis sur le trône des Césars , Théodose appela près de lui notre compatriote dont il connaissait le dévouement ; il l'admit dans ses conseils , il Fétablit comte des domestiques ou grand-maître du palais et l'honora ouvertement de son amitié ou plutôt de sa confiance. Une faveur aussi marquée irrita la jalousie des courtisans. Promote, général distingué , plus hardi
(1) ZozJmc. — (2) Claudius, Zozime , Hautc-Serrc.
OU moins dissimulé que les autres , attaqua de ses invectives le nouveau favori et s'oublia jusqu'à porter sur lui sa main. Il reçut aussitôt Tordre de quitter la cour et d'aller tîombaltre les Bastames , peuple ennemi qui l'attira dans une embuscade où il përit. Tout, disait-on sourdement h Cbnstantinople , avait étë concerté avec Rufin dotit l'âme lâche aima mieux une vengeance qui n'offrait pas de danger (i). Son maître, loin de penser ainsi , voulut lui faire oublier l'affront reçu presque sous ses yeux en Télevant au consulat Tan 390 , et en lui donnant pour collègue Arcadius ,' l'alné de ses propres enfants.
Deux ans plus tard, un événement déplorable vint ternir la gloif c de Tliéodose. Emporté d'abord par les mouvements d'une colère que les princes surtout devraient savoir réprimer , poussé ensuite par de perfides conseils, il ordonna de massacrer les habitants de Thessalonique pour les punir d'une révolte aussi insensée qu'injuste. La rumeur publique accusa Rufin d'avoir plus que personne contribué à inspirer à Tempereur ces sentiments inhumains , ou du moins de n'avoir pas tenté de fléchir son courroux et d'arrêter sa vengeance. Une de ces grandes et sublimes figures du catholicisme, un prélat , noble et intrépide défenseur de l'innocence mécoritiue et de l'humanité outragée , autant que vertueux et éloquent atlilète de la religion dont il était le ministre , Ambroise de Milan ne craignit pas de le lui reprocher publiquement. Sortant d'une pareille bouche , l'accusation est grave : mais ne pourrait-on pas dire qu'elle échappa à la première douleur d'un zèle
(i) Zoximc.
si louable d'ailleurs^ et qu'elle fut bientôt retractée; car deux ans après, Rufin ayant été élevé à la préfec' ture de TOrient, la plus haute dignité de Tempire, nous voyons Ambroise lui-même applaudir à oetlc nomination : et certes, parmi ceux qui connaissent Hûs* toire, nul ne pensera que la grande âme de Tévéque de Milan eût pu sympathiser avec l'homme qu'il eut cru dégoûtant du sang des Thessaloniciens.
Les faveurs allaient se succédant rapidement sur la tête de Rufin. Sa préfecture était de 392 , et en 394 il reçut de son souverain une marque d'estime et de confiance supérieure à toutes celles dont il avait été honoré jusqu à ce jour. Théodose était près de passer en Italie pour combattre le tyran Eugène. En s'éloignant de O)nstantinople , il confia les rênes de l'état a son fils Arcadius; et pour guider sa jeunesse ou plutAt pour conduire les affaires, il lui donna le préfet de l'Orient (1). Cest durant cette administration qu'eut lieu cette cérémonie religieuse dont les ennemis de Rufin lui reprochèrent si vivement l'éclat fastueux.
Sur les bords du Bosphore , dans un des faubourgs de Chalcédoine , non loin de son palais, il élevait depuis longtemps ime superbe basilique où s'assembla depuis le 0)ncile général qui condamna Eutychès. D profita de sa toute puissance pour en provoquer la consécration (2). Il y appela une foule de prélats et jusques aux plus renommés solitaires, attira à cet effet du fond des déserts. On voyait à leur tête trois patriarches, parmi lesquels le vénérable Flavien , le sauveuifd'Antioche. L autel éuit resplendissant d'or et d^ierreries,
(1) Zozinie. — (2) Sozomèno.
DE lA GASGOGKE. <27
et les murs couverts des plus riches tapis empruntes à la oouromie. Quand la basilique eut été consacrée , le fondateur voulut y recevoir le baptême; car, smvant un usage assez fréquent alors , il n'avait pas encore été marqué du sceau des chrétiens. Pour ses parrains, il choisit deux cénobites, Evagre du Pont, si célèbre dans tout Tempire par sa haute réputation de science et de sainteté , et Ammonius , non moins renommé par les charmes et la douceur de sou éloquence. Suivit-il ainsi l'impulsion de ses sentiments religieux, ou par cet acte fastueux et par quelques ordonnances dictées pr le même esprit, ne chercha-t-il, comme on le publia, qu'à capter les suffrages du clergé si puissant à Constantinople ? Cest à sa vie à nous le dire.
Quoiqu'il en soit de ces motifs que les hommes ne peuvent presque jamais apprécier convenablement , la dé£ûte d'Eugène devait couronner le règne de Théodose. Ce prince sentant sa fin approcher , partagea a ses deux fils ses vastes états , ou plutôt l'empire du monde, fardeau bien lourd pour des têtes si faibles. Il est vrai que pour en alléger le poids , avec Tempir e d'Orient il donna à Arcadius, pour premier ministre, Rufin dont il connaissait l'expérience et le zèle , et à Honorius, avec l'empire d'Occident, il donna Stylicon, moins habile ministre que Rufin , mais plus brave général (1 ). Heureux l'un et l'autre si, à des talents supérieurs, ils n eussent pas joint une ambition plus grande encore et une rivalité qui devait causer leur perte. Pour les attacher à leur souverain respectif. Théodose ordonna qu' Arcadius épousât la fille unique de Rufin , tandis que Honorius s'unirait avec la fille de Stylicon,
(1) Zozime, Zoojire^
Maître absolu de FOrient , sous le nom d^un prince jeune et incapable dont il allait voir sa fiUe partager la couche et le trône, Tenfant de notre Noyempc^mlanie se promettait sans doute une vieillesse paisible et honorée. Et comment n'en eût-il pas été ainsi? rien ne mancpiait à sa félicité présente , et tout dans Tavenir semblait le mettre à Tabri d'un revers. Mais, hâas ! que le cïé. se joue souvent des pensées humaines les mieux fondées en apparence ! Peu de mois après , une catastrophe horrible renversait subitement Tédifice de tant d'efforts et de prospérités. Se croyant sûr des sentiments d'Arcadius et pressé par quelque affaire d^ëtat, Rufin s'éloigne de la cour sans avoir conclu l'hymen de sa fille; et durant son absence, l'eunuque Eutrope, son ennemi secret, introduit dans le lit de son souve rain la belle Eudoxie , la pupille , et suivatit d^aulr», la fille même de ce Promote qui était tombé sous le fer des Bastames soudoyés , disait-on, par Rulin.
Pour consoler son ministre, le jeune empereur, plus habile dans l'art de tromper qu'on n'eût attendu de son âge et de son indolence naturelle, feignit de vouloir le revêtir de la pourpre. Par ses ordres, Tarmée est réunie dans l'Hippodrome. Déjà tous les grands de l'empire entouraient leur maître. Ivre d'espoir et de joie, Rufin n'attendait que la voix qui allait prockmer son nom et le déclarer Auguste , lorsqu'au signal de Gaïnas, officier supérieur, qui avait concerlé ce meurtre avec Stylicon et sans doute aussi avec Arcadius , un soldat tire son épée et la plonge dans le corps du futur empereur. D'autres fondent en même temps sur lui et le percent de mille coups (1). On déchire,
(l)Zozim(».
on disperse ses membres palpitants. Sa tête et sa main droite , oonservëes seules , servent d'affreux jouet.
Tandis cpie des soldats égarés se livrent à ces scènes dégoûtantes, la populace, elle aussi, se rue sur le palais de la victime \ orné encore des festons de la joie et encore fumant des apprêts du festin par lequel Tlieureux ministr&devait célébrer son association à Tempire. Sous leurs pas dévastateurs, dans quelques instants, il n^est plus qu'un sol nu, là où s'élevait un édifice majestueux» La veuve et sa fille, cette jeune infortunée qui, dans des jours plus heureux , fut promise au trône , n^échappèrent à la tempête qu'en se réfugiant dans ime église d'où elles se sauvèrent plus tard à Jérusalem, près de Sylvie, sœur de Rufin, célèbre par sa haute piété et sa connaissance approfondie des divines écritures. Eutrope leur fit restituer dans la suite les biens qui leur appai^ tenaient en propre, tout le reste confisqué passa entre les mains des principaux auteurs du complot (4). Ainsi périt un homme qui, des derniers rangs de la société, s^était élevé jusqu'aux marches du trône , sur lequel il crut même un instant aller s'asseoir. La fortune, selon la remarque du plus acliamé de ses ennemis , ne sembla le porter si haut que pour lui réser\'er une chute plus lourde (*). (Note 2. Voir à la fin du volume).
Délivré d'un concurrent qu'il redoutait à tant de litres, le fier Stylicon eut néaimioins la douleur de voir rOrient échapper à ses mains ambitieuses , et dut se contenter de maîtriser l'Occident sous le nom d'Ho-
(1) Yoir l'artide Rufin dans la Biographie de Micbaud.
(*) ToUuntur in altum
Ut laptu graviore ruant.
norius. Les Allemands ayant commence leurs courses, il les repoussa jusques au fond de la Germanie Li terreur de ses armes força longtemps au repos ces bordes inquiètes et remuantes. Protégées par sa haute réputation de valeur, les Gaules goûtant les douceurs dWe paix qui leur était depuis longtemps inconnue et dont tant de malheurs leur rendaient les bienfaits si désirables. Grâce à l'activité de ses habitants et à k fécondité d^un sol plus fertile peut-être alors qu'il ne Test maintenant , notre Novempopulanie réparait ses pertes ou plutôt elle renaissait k, Tabondance -et à h joie , lorsque Tambition de son ancien libérateur la replongea dans de nouvelles et plus affreuses calamités. Craignant, selon quelques historiens, que sonautoriié ne s'usât si ses talents étaient jugés moins indispensables , ou suivant d'autres , voidant frayer & son fils Euchérius le chemin du trône, Stylioon ajq^a ks Barbares ( 1 ). A sa voix, ils accoururent en foide se précipiter sur une proie qu'ils ne devaient ^us abandonner. Les Vandales furent les premiers à firanchir le Rhin. Traînant à leur suite les Alains (les AU-inns) ^ les Hé* rules , les Suèves , les Quades , et quelques-autres nations, ils traversèrent, le fer et la flamme à la main, nos provinces septentrionales. Vous eussiez dit un toncot dévastateur, ou plutôt le génie de la destruction en personne , l'affreux Tentâtes, le féroce Odin , le terri* ble Irminsul (2.) Arrivés sur les frontières de TAquitaine, en 407, ils la trouvèrent défendue par une armée de 20,000 hommes qu'avait formée à la hâte l'horrenr de leurs excès. Ils brisent sans peine cette faible
(l)Zozlmc, Haute-Serre— (2) Bède, Sigebert, Grégoire de Tours , Salvien , Paul Orose, Procope.
DE lA GASOOGNE. 131
barrière, et furieux de la résistance qu^on leur a opposée, ils décbargent sur notre malheureuse patrie tout le poids de leur férocité (1). Le pillage, les riches dépouilles ne suffisent pas à ces oœurs altérés de ruines et de sang. Il leur faut les moissons détruites, les laboureurs massacrés, les villes renversées , les citoyens égorgés en masse comme de timides troupeaux. Il n^est pas fusqu^aux arbres des forêts sur lesquels ne sévisse leur rage. Ils se plaisaient , nous disent les historiens , k repaître leurs yeux de la fumée des incendies, du qiectacle des chairs palpitantes ou du sang ruisselant sotis leur hache homicide. Les cris des enfants , les hurlements des femmes , le désespoir des vieillards , le fracas des édifices s^écroulant à grand bruit sous leurs coups , c^est là la sauvage harmonie qu^aimaient leurs - <»^lles.
Deux ans entiers ils promenèrent leur fureur dans nos contrées, et quand Faliment commença à manquer a leur rage , ils s^acheminèrent' vers les E^spagnes pour y aller chercher une nouvelle proie. Au bruit de leur approche , deux jeunes seigneurs du pays , Dydime et ▼érénian (2) arment les rudes et belliqueuses populations Pyrénéennes et s^emparent avec elles des gorges des montagnes. Forts de la pos^fion des lieux et plus encore de leur courage , ils bravent le nombre et arrêtent Timpétuosité des assaillants. Les Vandales , contraints de se replier sur eux-mêmes, rentj^èrent dans la Novempopulanie , où ils achevèrent leur œuvre de destruction. Tout y fut dévasté , écrit St-Jérôme à une matrone romaine (3). A peine s'il échappa quelques
(1) St-JérAme, Epistola ad jégeremiehiam. — (2) Paul Orose. (3) PofhÊitUa itmt cuneta.
1 32 histoihe
cités plus heureuses , et encore la faim y décimait-elle les infortunés citoyens qu'avait épargnés le fer. Eluse, la métropole de la province, si brillante alors et si populeuse, éprouva (vers Tan 409) le sort commtm , et jamais elle ne se releva complètement de sa chute, quoiqu'elle ait encore vu plus tard son siège occupe par quelques prélats.
Cest vers cette époque qu'on place le martyre de St-Sever et de St-Géronce ou Girons (i) comme od l'appelle communément dans notre pays. Suivant des actes anciens, c'étaient deux Vandales qui, brûlant du désir de répandre leur sang pour la foi , s'associèrent cinq de leurs amis pieux et fervents comme eux , nommés Justin , Qair , Polycarpe, Jean et Crépin. Ils visi- ^tèrent ensemble les lieux saints et passèrent ensuite en Italie. Après qu'ils eurent nourri à Rome leur piété pendant près d'un an, le pape plaça à leur tête Géronce, et les envoya porter la semence évangélique dans le» Gaules. Les fruits y furent d'autant plus abondants, que des miracles nombreux confirmaient la vérité de leur doctrine.
Cependant les Vandales s'étant répandus dans l'Aquitaine, une de leurs hordes se présenta devant le château de Palcstrion où se m;^uvait St-Sever avec Adrien, roi ou chef du pays que le saint avait enfanté à la religion et marqué du sceau des chrétiens. La résistance était sans doute impossible. Sever , du moins , ne la tenta point ; il tendit sa tête awf. Barbares qui l'abattirent et immolèrent ensuite auprès de leur apôtre Adrien et une foule des siens. Géronce évangélisait alors les .en- Ci) Le P. Monlgaillard, tome 3.
DE LA GASCOGNE. iiJ
virons de Toulouse. Dès qu'il apprit la fin glorieuse de son ami , il réunit les cinq autres compagnons de ses travaux et s^achemina avec eux et une multitude immense de fidèles vers le Tursan. Ils allèrent rendre au confesseur du Christ les fionneurs suprêmes ; mais Payant trouvé enseveli , ils répandirent sur sa tombe des larmes abondantes, non parce qu'il leur avait été enlevé^ mais parce qu'il avait cueilli avant eux la palme du martyre. Cette palme, objet de tant de vœux, ne devaitpas tarder à briller aussi dans d'autres mains.
Les Vandales reparurent bientôt et égorgèrent une foide de chrétiens. Leur fureur cherchait surtout les ministres des autels. Céronce , poursuivi par eux , fut atteint d*un glaive mortel; il survécut toutefois trente jours à ses blessures et expira entre les mains de Clair et de Justin. Les deux amis le déposèrent eux-mêmes dans le cercueil et renterrèreiit secrètement; mais quand les flots des Barbares se furent cîcoulés, ils relevèrent les ossements sacrt'^s avec le pieux respect que méritaient les dépouilles d'un glorieux défenseur de la foi et le transportèrent dans le Couseraus, la où s'éleva depuis la ville de St-Girons.
Tel est l'abrégé des actes de St-Gcronce et de St- Sever, recueillis par le P. Mongaillard ; mais malhcuceosement, comme l'observe le docte jésuite, ils portent des traces nombreuses d'interpolation (*).
(*) Ils mettent Tarrivée des Vandales sous lempirc de Julien Tapostat, quoique ce peuple n*ait paru dans les Gaules que 50 ans après. Le Pape est nommé Eugène et on le fait contemporain de Julien, quoiqu'il y ait plus de 300 ans de distance de Tun à Tautre. l'n roi Adrien n'est guère mieu!i placé dans rAquitaine au commencement du iv*' siècle. Enfm, le pieux a^Hograplie faillit à la géographie aussi bien qu'à la chronoïojrie. D'après lui , le Couscrans s'étend au pied des Al|)es.
Cependant , Honorius, tranquille et insoacîaiiti promenait son étemelle enfance parmi les fêtes de sa amr et les frais ombrages de ses délicieuses villas. N^espérant de lui aucun secours , les troupes de la Grande-^ Bretagne donnent la pouvpre à un simple soldat qui n^avait d'autre recommandation à leurs yeux que le nom de G)nstantin, toujours cher à cette prorioce depuis le fils de G)nstance Chlore.^ Les Gaules, abandonnées de leur maître, prêtent volontiers les mains àU révolte et reconnaissent avec joie le nouvel Auguste (1). Bientôt une armée nombreuse vient se ranger sous ses étendards, et il peut battre presqu'à la fois les hordo Allemandes dans le pays des Nerviens , et à Valence Tarmée d'Honorius. Celui-ci, occupé à défendre Vltalie contre les Barbares, fut forcé de l'accepter pour collègue. Là ne s'arrêtèrent pas les succès de Constantin. Constant, l'alné de ses fils , qui venait de dépouiUerle froc de moine pour revêtir la robe de César que loi avait fait prendre son père , passa en Espagne avec une partie des troupes victorieuses et la soumit à ses lois, après avoir vaincu les. deux jeunes et brillants seigneurs , Dydime et Vérénian.
Cette défaite amena la ruine de leur patrie (4). ha Vandales profitant des hésitations et des troubles qui accompagnent toute domination récente, franchirent les Pyrénées, veuves alors de leurs braves défenseurs, et gardées seulement par quelques soldats mercenaires. Libres désormais , ils se répandirent dans ces vastes contrées et y renouvelèrent les scènes de désolation dont les Gaules avaient été le théâtre (2). Qu'on juge par
(1) Paul Orose . Sozomène, Zozime. — (2) Paul Orose, Idacc
DE LA GASGOGNE. 135
an seul trait des maux qu'ils y apportèrent Une mère y fut réduite à manger ses quatre enfants. Pour Thou- Beiir de Thumamtë , nous devons ajouter que nous ne oonnaisaons pas d'autre exemple d'une monstruosité pareille. La conquête de TElspagne ne parait pas avoir amené Tentière délivrance de la Novempopulanie. Les documents sont ici sans doute assez incomplets et surtout fort obscurs; mais à lire certains passages des auteurs profanes y et plus encore à consulter certaines duronîques religieuses, on dirait qu'elle resta du moins en grande partie sous le joug des Vandales jusqu'à rarrivée des Visigoths ou plutôt Wess-Goths (Goths de tOrient.)
Alaric I^, leur roi, après avoir longtemps menacé la Tille étemelle, avait enfin pris et saccagé la déprédatrice des nations, qui depuis près de deux siècles, n^était plus défendue que par le prestige de son nom et le souvenir de sa gloire passée. Mais , dix jours après, il s'était hâté d'abandonner sa brillante conquête, et diargé d'un immense butin , il s'était retiré au fond des Afaruzzes , où il mourut l'année même (410), laissant la couronne à Àtaùlf (1), son beau-frère, et le oompagnon de ses exploits. Ataùlf , non moins généreox que brave , ne désirait qu'un établissement dans Tempire et la main de la princesse Placidie qu'Alaric avait amenée captive. Pour gagner son cœur, il demanda la paix à Honorius , et abandonnant l'Italie, il franchit les Alpes pour aller conquérir le pays envahi par les Vandales , qu'on promettait de lui abandonner. Un premier traité vint bientôt lui en assurer la possession ,
(J) Paul Orose, Zonare, Jornandès.
i36 HIStOlRË
mais ce n était là que le jeu d'une politique lâche et insidieuse.
Furieux de trouver chez un empereur Romaiii moins de loyauté qu'il n'en sentait dans son cœur de Barbare, il oublie sa modération et ravage à son tour ce qu'a épargné la hache des hordes qu'il venait combattre. Il fait d'abord sur Marseille une tentative qui ne lui réussit pas , mais il se venge sur Narbonne ^ dont il s'empare ; il prend bientôt Toulouse. Maître de cette dernière cité , il s'étend dans la Novempopulanie qu'au bruit de son approche les Vandales (4) avaient abandonnée pour aller rejoindre leurs frères en Espagne. Il soumet quelques places ; d'autres , comme Bordeaux , lui ouvrent volontairement leurs portes. Mais la fortune lui préparait un événement plus cher à son cœur que tous ses succès.
Vaincue par les soins et les égards dont on entourait sa captivité, la fière Placidie consentit enfin à partager sa couche. Les noces se célébrèrent à Narbonne (2). Ataûlf y déploya une magnificence digne d'un roi qui s'unissait à la sœur d'un empereur. Il se présenta à la jeune et belle fiancée, paré à la Romaine , et lui céda la première place dans le festin nuptial , durant lequel il lui offrit de riches présents jwrtés par cinquante jeunes seigneurs des mieux faits de sa cour. Ces seigneurs tous vêtus d'or et de soie , contre l'usage de leur nation, vinrent déposer aux pieds de leur nouvelle reine, chacun, deux larges bassins, Tun de piècesd or et l'autre de pierreries. C'étaient les dépouilles de la ville de Rome qu on rendait à une Romaine, ou plutôt les dépouilles du monde entier à qui Rome les avait enlevées*
^1) lortiandô»— (2) Olympiodore, Idace
CE lA GASOOGNE. 437
Cette union qui semblait devoir cimenter la paix entre les Romains et les Visigoths, ne servit au contiaire cju'à raviver la guerre. Stylicon, le premier auteur de tant de calamités , massacré en 408 , avait depuis longtemps porté la juste peine de son ambition et de ses perfidies. Le brave Constance (jui avait hérité de ses talents et de son empire sur Tesprit de son maître , ^vait déjà délivré les Gaules de G)nstantin et de deux ou trois autres tyrans que la vue du sort réservé à presque tous les usurpateurs n^avait pu détourner de revêtir la pourpre. Pour prix de ses exploits, il espérait la main de Placidie , soit que cette princesse eût fait impression sur son cœur, ou soit plutôt qu^il vit dans cette alliance le moyen assuré de s'élever jusqu'à Tempire; car, dans Tétrange gouvernement que la force avait d'abord imposé à Rome et que le temps avait depuis consacré, il n'est pas d'ambition qui ne pût aspirer, et qui presque toujours n'aspirât réellement au trône. Le mariage de la sœur d'Honorius vint briser ses espérances.
Outré de la préférence qu elle avait donnée à un Barbare, il marcha contre les Visigoths à la tête de toutes les forces dont il put disposer , et alla attaquer Narbonne , la plus importante de leurs places. N'ayant pu la prendre d'assaut , il en fit le siège dans les formes. Les Visigoths accoururent pour la secourir; mais craignant bientôt que la perte d'une bataille générale n'entrainât la mine de leur nation , ils aimèrent mieux mettre les Pyrénées entr'eux et Constance (1). En s'éloignant, ils oublièrent la modération dont ils avaient
(1) Idacc, Isidore, Orose.
gënéralement fait preuve jusque là , et signalèrent leur marche par des atrocités dignes des hordes fëroces qui les avaient précédés (1 ). Bordeaux , qu'ils avaient respecté lorsquHls en prirent possession, fut horriblement saccagé.
Bazas eut eu le même sort sans le jeune Paulin, pedtfils du célèbre poète Ausone. Ce seigneur se glissa furtivement dans le camp des Alains qui , venus avec les Vandales et restés en Aquitaine après le départ de ceux-ci^ s'étaient depuis joints aux Visigoths pour assiéger Bazas et en partager les dépouilles. Paulin sat par Véloquence de ses discours persuader à leur roi d'entrer dans leur place et d'en prendre en main la défense. Les Visigoths trouvant désormais une résistance qu'ils étaient loin de prévoir, levèrent le siège et continuèrent leur retraite. L'histoire ne dit pas si Bazas eut longtemps à s'applaudir des défenseurs qu'elle avait appelés à son secours , ni ce que devinrent ceux-cL Us durent sans doute aller rejoindre plus tard leurs compatriotes en Espagne, alors, comme jadis les Gaules, le rendez^vous de toutes ces migrations du nord.
Cependant, Ataûlf ayant franchi les Pyrénées, poussa devant lui les Vandales et s'étabUt dans la Catalogne. Placidie lui donna à Barcelonne un fils qu'elle noBuaa Théodose , du nom du grand Théodose , son père, et qui mourut sept ou huit mois après sa naissance. Ataûlf ne lui survécut pas longtemps.
Il avait jadis fait assassiner un prince Goth, appelé Sarus , dont il avait pris depuis à son service un des domestiques les plus affidés. Ce serviteur, toujours
(1) Rutilius Numaticus. Saint Prosper.
plein du souYenir de aon nuiilre égorgé, et poussé par les insûgatioiis de Sigeric, frère de Sarus, jeune seigneur non moins ambitieux que vindicatif, Tassassina à son tour dans le temps où il s'amusait à considérer dans ses écuries ses nombreux chevaux. Ainsi périt j dans un âge asseï peu avancé, «i 445 , un prince digne d'une meilleure destinée. Car, à part quelques traits de férocité qui d^arent sa vie, et qui peut«étre appartiennent moins à lui qu'à sa nation, il est bien supérieur à cette foule de ms barbares qui alors se disputaient les lambeaux de Tempire Romain.
Sigeric > Vinstigateur de ce meurtre, se hâta d'en recueillir les fruits. Il s'empara de la couronne, et pour mieux Vaifermir sur sa tête, il arracha des bras d'un évéque à qui leur père les avait confiés, cinq fils qu'Ataùlf avait eus d'une première femme , et les égorgea de sa main. Les Visigoths , quoique accoutumé à voir leur trône ensanglanté, s'indignèrent d'une atrocité aussi révoltante et le massacrèrent à son tour après sept |ours de règne (4). Ils mirent alors à leur tête Wallia, en qui ils croyaient trouver un ennemi acharné des Romains. Le nouveau roi trompant leur attente et écoutant la voix d'une sage politique, aima mieux marchar sur les traces de l'infortuné Ataùlf. Il signa avec le général Constance im traité solennel (2) , par lequel il s'engageait non seulement à rendre la princesse Pladdie, mais encore à tourner ses armes contre les Alains , les Suèves, les Vandales et autres ennemis de l'empire.
(1) Orose, Joroandès, Ifarca. — (2) Orose. Voyez aussi Paul Diacre, Sigebert, Idace.
Pour prix de ses services futurs , il reçut cent mille mesures de blë , comme il avait été stipulé avec son prédécesseur. Trois ans après, en4i8 6u419, un autre traité conclu aussi sous les auspices de Constance, le rappela dans les Gaules et lui donna la seconde Aquitaine a\fec quelques villes de la Ncn^empopulanie (*), disent Prosper et Isidore de Séville dans leur chronique. Mais quelles furent ces cités de la Novempopulanie cédées aux Visigoths ? On ne saurait Taffirmer avec certitude. Mézerai s'appuyant de je ne sais queb documents qu il ne cite pas et que nous n^avons pa retrouver, nomme Bazas , Auch, Aire et Dax. Plusieurs auteurs pensent que les villes deTarbes, de Beneharnum, aujourd'hui vraisemblablement Lescar, d'Olenm, de Gommingeset de 0)userans, ne faisaient point partie de cette donation; et la notice de Fempire composée quelques années plus tard , nous apprend qu'une cohorte Romaine stationnait à Lnpurdum , actuellement Bayonne (1). Quoiqu'il en soit des limites assignées au nouvel état , Toulouse distraite à cet effet de la Gaule Narbonnaise , en fut établie la capitale. Les Visigoths y régnèrent 88 ans, jusqu'à l'invasion de Clovis.
Wallia ne survécut pas longtemps à la conclusion de ce second traité. 11 mourut à la fin de 419 ou au commencement de l'aimée suivante, ne laissant qu'une fille qui , mariée a un prince Suève, donna le jour au trop célèbre Ricimer. Constance suivit de près dans la tombe le roi des Visigoths. Avant d'y descendre, il avait
(*) Cum quibusdam civitatibus confinium provinciarum . (l)Marca.
DE LA GASCOGNE. iii
atteint le double but 'qu'avait si longtemps rêvé son cœur ambitieux et qu'avaient préparé tant d'efforts : il avait obtenu la main de la princesse Placidie et s'était fait associer à l'empire par le faible Honorius. Mais comme si le ciel se plaisait souvent à se jouer de nos vains labeurs, ou plutôt à arrêter l'ambition par le spectacle du sort qui l'attend, G)nstance fut enlevé par un mal rapide , huit mois après avoir vu tous ses vœvx couronnés (\ ).
Le fantôme d'empereur , dont l'ineptie laissa échapper ces brillantes et redoutables faveurs , ne tarda pas, lui aussi, de terminer son inutile carrière, quoique à peine dans la maturité de l'âge. Il s'éteignit sans postérité le 8 août 42 3 , après avoir traversé , sans y prendre part, les événements les plus graves et les plus importants qu'eût peut-être vus l'empire depuis sa fondation : et tel fut le malheur des circonstances, que sa mort qui semblait devoir être un bienfait pour ses peuples, leur amena de nouvelles calamités. Durant la vacance du trône , plusieurs ambitieux espérant saisir la pourpre , agitèrent les provinces , jusqu'à ce que le jeune Valentinien , fils de Constance et de Placidie , passa de G)nstantinople , où il était retiré, en Italie, pour y recueillir sous la tutelle de sa mère l'héritage de son oncle.
Cependant les Visigoths (2) avaient déféré la couronne à Tliéodoric I" (*). Le nouveau roi se montra il^abord* fidèle aux traités qui liaient sa nation aux Romains; mais les troubles qui suivirent la mort de
(1) Zonare.
(2) Grégoire de Tours, Isidore, Idace, Jornandès.
(*) Theodoric 1 ou plutôt Theoderick, de Theode peuple^ et rick ^icbe ou paissant parmi le peuple.
Constance et d'Honorius, lui offraient une occasion trop belle pour agrandir ses états. Un cœur mcHns amliitieax que le cœur d^un Barbare n'y eût peut-être pas résittë. S'ëlançant de Toulouse , il traverse la province Narbonnaise et tombe sur Arles : il se flattait qile la prise de cette cité, emportée par un bardi coup de main, entraînerait la conquête de presque toutes les Gaules dont elle était depuis peu la métropole ; mais le brave Aëtius, que son courage, ses talents militaires et surtout ses nombreux exploits rendirent dans la suite si célèbre, commandait alors en deçà des Alpes (1 ). Au premier bruit de Tinvasion , il vole à la défense de la ville attaquée , à la tête de toutes les troupes placées sous sel ordres. Les Visigoths n'osent pas Tattendre et lèvent piiécipitamment le siège. Aè'tius les poursuit à marches forcées, et les ayant atteints dans leur retraite il les bat complètement.
Cet échec ou le traité que leur imposa bientôt le vainqueur dut entraîner la perte des conquêtes que ks Visigoths avaient faites dans la Gaule Narbonnaise, car nous voyons les principales villes de cette province soumises aux Romains , presque jusqu'à Textinction de leur empire. Ou dirait même que la partie des Gaules cédée aux Goths par Honorius continua à fiedre une partie du moins nominale de leur empire , si elle ne rentra pas presque tout entière sous leur, domination. La notice de Fempire, éditée Tan 425 ou Tannée suivante, mentionne les sept provinces Gauloises (2) auxf qudles elle assigne un -magistrat particulier , sous le nom de vicaire du préfet.
(1) Prosper, Idace. — (2) Marca; Haute-Serre.
DE Là GASCOGNE. 443
Ces sept provinces comprenaient, comme Fâdmet* tent aujourd'hui les savants , la Gaule Viennoise, les deux Narbonnaises , les trois Aquitaines et les Alpes maritimes. Le nouveau vicariat, nous le trouvons rempli en 430 et même en 455. Un cëlèbre rescrit attribué par les uns à Honorius et par d^'autres à Yalentinien III, veut même que si les citoyens de la Novempopulanie, appelés à concourir à rassemblée générale des Gaules, ne peuvent se rendre à Arles où se tenait cette assemblée, ils s'y fassent, sous peine d'une amende déterminée, remplacer par des délégués (1). De ces fiiits quelques historiens ont conclu que Yalentinien, et après lui peutrétre quelqu'un de ses successeurs, recouvrèrent sur toute notre patrie une autorité dont ils ne déterminent ni l'étendue , ni surtout la durée. Mais à considérer attentivement les termes du traité conclu avecWallia, la plupart des difficultés nous paraissent s'évanouir. On lui abandonne une portion de la seconde Aquitaine avec quelques cités des provinces voisines. Aucune province ne se trouvant ainsi abandonnée intégralement , elles doivent toutes être mentionnées dans la notice de l'empire et dans le rescrit.
Quoiqu'il en soit de notre conjecture, que nous abandonnons toujours à l'appréciation de nos lecteurs, les Yis^oths ne tarcbhrent pas à s'étendre autour d'eux. Après quelque légère excursion, ils s'avancèrent jusqu'à Narbonne et la serrèrent de si près que les habitants pris au dépourvu éprouvèrent bientôt toutes les horreurs de la famine. Cependant Lictorius, lieutenant d'Aëtius, alors passé en Italie , accourt avec les légions
(1) Haute-Serre, Marca.
Romaines et un corps de cavalerie étrangère. Il rompt les lignes ennemies , s^ouvre un chemin dans la place et force les Visigoths à lever le siège. Fier de ce succès, il va à son tour attaquer à la tète de sa cavalerie la ville de Bazas, soumise à Théodoric, soit qu elle fût du nombre des cités cédées à Wallia , comme le prétend Mézerai, soit q nielle fût tombée depuis au pouvoir de ses successeurs. Grégoire de Tours, qui nous a transmis ce fait , se contente de nous dire qu^elle dut sa délivrance aux prières de son é v êque (4). Repoussé à Bazas, Lictorius prend la hardie résolution d'attaquer la capitale même des états Visigoths. Cherchait-il à balancer par la soumission de ce peuple puissant la haute réputation de son général, voulait-il seulement signaler son commandement par un brillant fait d'armes, ou ne faisait-il que céder à Taveugle entraînement d^une téméraire présomption ? Nou^ n'oserions le décider; mais à voir sa conduite durant le siège , nous inclinerions vers le dernier sentiment.
Déjà ses légions avaient investi Toulouse et la pressaient vivement. Après quelques jours de tranchée ouverte où le sang de ses sujets avait coulé, Théodoric sentit son courage faiblir (2). Cet abattement subit, chez un prince dont les qualités guerrières sont incontestables, étonnera moins si Ton songe que les Barbares si bouillants, si audacieux dans l'attaque, se laissent facilement décourager quand ils sont réduits à se défendre. L'établissement des Goths était d'ailleurs trop récent, pour qu'ils eussent pu s'implanter dans le sol. Avec
(1) De Mirac. Martyr, liber primus. — (2) Prosper, Idace, Roderic de Tolède.
leur capitale devait tomber la nation entière. Enfin , accoutumés à combattre en plein cbamp, ils devaient lutter emprisonna dans leurs murs, ou environnés par les droonvallations ennemies Ajoutons encore la siipërioritë que la connaissance des lois de la stratégie devait , dans un siège, donner aux Romains , et nous concevons sans peine que Théodoric se soit abaissé à demander la paix , même à des conditions assez humiliantes. Pour mieux l'obtenir, il députa vers Lictorius quelques prélats orthodoxes de ses états, car le roi Visigoth et ses peuples professaient Tarianisme. A la tête de cette députation, Thistoire pLice St-Orens , évéque d'Auch.
Lictorius reçut avec hauteur et presque avec mépris les prélats Aquitains ; et trompé par les vaines promesses des aruspices et des devins (1) qui rassuraient qu'ail entrerait en triomphe dans Toulouse et qu'il prendrait le chef des ennemis, il repoussa toutes les propositions d'accommoAement. Pendant que le général romain repaissait son orgueil de la pensée d'une victoire certaine, Théodoric, nous dit Salvien (2), s'humiliait devantle Dieu des armées, et couvert d'un cihce, il se prosternait souvent en prières. Il se releva enfin avec coniiance pour marcher au combat. L'amour de la gloire d'un côté, la nécessité de l'autre, rendirent longtemps l'action sanglante et douteuse. Peut-être l'avantage eùt-il resté aux Romains , si Lictorius , se jetant trop avant dans la mêlée, n'eût été fait prisonnier. Cette prise, en décidant le succès, termina le combat et commença les ignominies du lieutenant d'Actius
(O Prwpcr. — (2) De Guber. Dci, lib. 7.
i 4G HISTOIRE
Conduit dans Toulouse , il dut y subir un triomphe bien difTérent de celui que se promettait sa présomption , et que lui avaient prédit ses imprudents conseillers. On lui prodigua tous les outrages dont peut se souiller un vainqueur en délire. Placé à reculons sur un âne, on le promena dans toutes les rues , les mains liées derrière le dos et le corps chargé de chaînes pesantes. On le confina ensuite dans un noir cachot, ou durant cinq ou six mois on lui jeta un pain noir, destiné à irriter sa faim sans la satisfaire ; et après qu^une si longue et si cruelle agonie Teut rendu méconnaissable à tous les regards, on finit par faire tomber sa tête sous la hache du bourreau. Dans une fin aussi tragique, nos anciennes légendes, comme on le pense bien, ne man-quent pas de voir la punition de Toutrage fait à St- Orens et aux prélats ses collègues. Il ne parait pas (À) que Théodoric ait cherché à profiter de sa victoire , soit qu'il eût été affaibli par s(?s 'pertes , soit qu^il eût été découragé par le peu*de succès qu'avaient eu les tentatives précédentes. Aëtius eut le temps d^accoarir de Tltalie et de venir rassurer par sa présence les provinces soumises à Tempire. Il eût pu sans doute venger la gloire des années romaines et Thonneur de son lieutenant, mais un ennemi bien autrement redoutable réclamait toutes ses forces.
Le fameux Karan , roi des rois des Huns , qui selon la belle remarque d'un historien moderne (2), nousapparaît dans les traditions des peuples, moins comme un personnage historique que comme un mythe vague et terrible , syml)ole et souvenir <rune immense des-
(i) Prosprr el Idaco. — (2) Miclielol.
DE LA GASœCNE. 149
Iruction, le hideux Attila, à la taille courte et ramassée, à la vaste poitrine , au front large et soucieux , au nés écrasé , aux yeux ardents et caves , aux traits noirs et sombres , avait déjà traversé le Rhin à la tcte de presque toute sa nation. A la suite se pressaient les Ostrogoths, les Gépides, les Quades, les Marcomans, comme sur les traces du tigre et du 1 ion marchent les panthères, les ours, les chacals et cette foule d^animaux carnassiers du second ordre, accoutumés à se repaître des restes de la curée délaissée par les fiers tyrans des forêts. Plus qu autrefois devant les féroces Kimbris, tout fuyait éperdu devant leur hache toujours altérée de sang et de ruines. Leur approche suspendit les discussions qui déchiraient les Gaules.
Une paix solennelle dont on ignoi^e les conditions et qui fut due à Téloquence douce et persuasive d' Avilus, noble seigneur d'Arvemie, réunit Aétius et Théodoric. Mérovée, Merowig^ Koning^ roi ou chef des Francs , joignit ses troupes aux troupes des deux nouveaux alliés que les Allemands vinrent encore renforcer. Fortes de ces nouveaux secours , les armées confédérées, cc»nmandé€^ par leurs trois chefs en personne, atteignirent enfin les Huns dans les champs Catalauniques (1), destinés à devenir, comme les appelle un auteiu* contemporain (2), Taire où se broiraient les nations. Plus de deux cent soixante-deux mille hommes y périrent, non dans la chaleur d'un premier triomphe ou les désordres d'une déroute tumultueuse , mais en combattant de pied ferme et presque corps à corps. La chute du jour ne put pas mettre fin à racliou qui se
( 1 ) Jornandcs , ch. 26, — (2) Idem .
prolongea bien avant dans la nuit. Uhistoire n ofire peut-être pas d'exemple d'un pareil acharnement. On eut dit en présence les deux grands principes qui se disputent le monde, le génie de la conservation luttant avec Fesprit des ruines. La victoire devait rester an premier : la providence veille sur son ouvrage.
L'honneur de la journée appartint tout entier aux Visigoths , quoique leur roi eût été tué dès le premier choc. Il ouvrait la bataille , lorsqu'il fut atteint d'une flèche lancée par un seigneur Ostrogoth (i); car, comme si, dans cette horrible lutte, tout devait porter Fempreinte d'une atrocité particulière , les Gotbs étaient opposés aux Goths, les Francs aux Francs. Les Romains seuls, opposés aux Huns, avaient en tête djes ennemis que leur fer pouvait atteindre sans se souiller. Théodoric renversé sur le coup, tomba inaperçu et fut écrasé sous les pieds des chevaux. Thorismond , l'alné de ses fils, qui l'avait accompagné dans cette expédition, ignorant le sort de son père, culbute et renverse tout ce qui se trouve devant lui , et se repliant sur les Huns , il les force aussi à céder le terrain. Enivré par la victoire , il s'élance après eux ; étourdi par le br^jût et aveuglé par la poussière et les ténèbres , il les suit presque seul jusque dans leur camp d'où il a le bonheur de s'évader sans être découvert (2).
Elle dut s'écouler bien lente, mais surtout bien pleine d'anxiété, cette nuit qui avait caché sous ses voiles l'issue du combat. Les deux chefs la passèrent sous les armes ; Aëtius, au milieu de ses soldats, qui lui faisaient un rempart de leurs boucliers ; Attila , retiré
(1) Jornandès, ch. 40. — (2) Joraandcs.
dans Penceinte de ses chariots. Là, celui-ci chantait en choquant son bouclier avec le fer de ses javelots , lion rugissant et menaçant à Feutrée de la caverne où Pavaient acculé les' chasseurs, comme s'exprime Jomandès. Le soleil éclairant enfin ces scènes de carnage, montra la terre principalement jonchée de Huns. Â cette vue, les Romains coururent reprendre leurs positions et provoquer de nouveau leurs ennemis. Le Kacan refusa en frémissant la bataille et se tint renfermé dans ses lignes. Pendant qu'on délibérait si on forcerait les retranchements ou si on se contenterait de Taffamer, les Yisigoths ayant retrouvé le corps de leur roi , célébrèrent ses obsèques à la mode de leur nation (1). Autour de son cercueil qu'environnaient les enseignes militaires , l'armée entière passa trois fois , faisant entendre tour à tour des chants et des cris funèbres, et les entremêlant du cliquetis des armes. Théodoric emportait dans la tombe les regrets de ses peuples qui lui devaient leur agrandissement dans les Gaules , et en particulier dans la Novempopulanie, et qui perdaient en lui un grand roi et un vaillant capitaine.
L'armée n'eut pas plutôt terminé les cérémonies de ses funérailles, qu^au bruit des armes elle élut pour son successeur Thorismond , l'aîné de ses huit enfants, parmi lesquels on comptait six princes et deux princesses. Jeune et belliqueux , le nouveau souverain brûlait de venger la mort de son père. Il voulait, malgré tous les obstacles , s'élancer sur le camp des Huns , à la tête des Yisigoths, ne respirant tous comme lui que la fureur
(1) Joroaiidcs, cli. 41. L'tiistoire n peu do pnges plus belles que la description de cette bataille par cet écrivain.
450 HISTOIAC
et la veu<;eaiice. Çen était fait du roi des rois; et rhomme de sang qui s'appelait jadis avec orgueil le fléau de Dieu le sentait lui-même , car il fit élerer an immense bûcher formé de seUes de ses cheraux, et s^j plaça au sommet, la torche à la main , prêt à j mettre le feu, si ses chariots étaient forcés. Il eut , dit M. de Chateaubriand (1), disparu dans les flammes comme Alaric dans un torrent , image de la grandeur et des ruines dont ils avaient rempli leurs vies et couvert la terre. La politique tortueuse d'^Aètius vint à son aide. Craignant (2) que rcxterminatiou des Huns ne livrât le reste des Gaules à la puissance des Francs et des Visigotlis, ou peut-être espérant, k travers les malheitis publics, frayer plus facilement à son fils la voie du trùat impérial , il fit entendre à Thorismond que ses frères pourraient profiler de son absence pour s^emparer des trésors j^temels , et peut-être même pour aspirer à la couronne, et l'engagea k reprendre au plutôt le chemin de ses états. Le roi Visigoth céda à ses perfides conseils, et abandonnant sa vengeance, il s'éloigna du camp des Huns et fit, quelques jours apr«î, son entrée solennelle à Toulouse, au milieu de Tallégresse générale et des acclamations de tout son peuple. Mais il ne tarda pasi s'apercevoir qu'il avait été le jouet du général romain. Furieux alors de tant d'astuce, il lui déclara la guerre et courut attaquer Arles, dont il se fut emparé, si le préfet Tonance Ferréol, négociateur habile et souvent employé, ne l'eût déterminé à en lever le siège et n^ent plus tard ménagé la paix entre les deux peuples (3).
(1) Ëludos historiques. — (2) Jornandès — ^3,^ Sidoine A|M)lliiiairc, Unulc-Serre.
Pour gage de ses sentiments , ou plutôt pour rédimer Tborismond des dépouilles des Huns que s'était promises sa valeur, Aëtius lui envoya un bassin d'or garni de pierres précieuses , du poids de cinq cents livres , ou, suivant un manuscrit , du poids de cinq cents sols. Mais le repos pesait à Tàme belliqueuse du Visigoth. Aussi, estrce avec joie qu'il apprit la nouvelle invasion dont Attila menaçait les Gaules. Après s'être échappé des plaines Catalauniques , le Kacan était rentré dans sa Pannoniepour y réparer ses forces, et bientôt à la tête des hordes non moins nombreuses que la première finis, il accourait laver sa honte sur le théâtre même de sa défaite. Les premiers coups allèrent chercher les Alains y nation Germanique, forte et puissante par ellemême , mais affaiblie par ses divisions; car à cette époque nous en trouvons une partie sous les étendards d'Attila, une autre au fond des Ëspagnes, et une troisième dans les Gaules, près d'Orléans; c'est celle-ci qu'attaquaient les Huns. Thorismond vole à la défense de ses voisins, et si Attila avait à venger sa défaite , il avait , lui , à venger la mort de son père. Entre deux guerriers célèbres , commandant des armées nombreuses et animés par d'aussi puissants motifs, le combat ne pouvait être que long et sanglant. Nous en ignorons tous les détails j nous savons seulement que la victoire resta au Vîsigoth (4), qui força son rival à repasser le Rhin pour la seconde fois, et maintenant sans retour. Quelques historiens prétendent qu'il contraignit les Huns à se replier sur eux-mêmes et à aller décharger leur rage sur l'Italie qui, après tant desiè-
(l)JornaiKics, Rodericdc Tolède, Sigebert.
452 filSTÔIRÉ
des, porte encore les traces profondes de leurs hortUbUn dévastations ; car les auteurs ne s^accordent pas sur Té" poque où le fléau de Dieu alla redemander aux peuples Italiques les flots de sang dont ils avaient jadis arrosé les forêts de la Germanie ; les uns la placent après sa première et les autres après sa seconde défaite.
QuoiquHl en soit , Attila , comme avant lui Brentius et Alaric, comme après lui Genseric et comme j^ tard le connétable de Bourbon , et hier presque encore le géant de notre siècle, Attila ne survécut pas long-^ temps à la prise de Home^ Tous ceux qui touchent à la ville étemelle semblent être bientôt poursuivis par je ne sais quelle fatalité. D'ailleurs, les destructeurs de l'espèce humaine n^eurent jamais qu'un jour. Us passent aussi rapidement que ces tempêtes qui ont tourmenté la nature; le sang qu'ils ont répandu a desséché leur race et appelé sur elle les vengeances du ciel.
Après tant de lointaines et périlleuses expéditions, rentré dans la forêt qui lui servait de repaire , le roi des Huns était un jour tout entier à la joie. Malgré son âge assez avancé , il venait d'unir à sa destinée la belle Ildico (1), célèbre encore dans les vieilles l^endes du Nord. Il voulut célébrer son nouvel hymen par une de ces orgies qui contrastaient singulièrement avec sa tempérance habituelle, et qui se prolongea dans la nuit. « Le lendemain, comme la journée était déjà avancée, les ofBcier^, dans la crainte de quelque malheur , brisent la porte de sa tente, après bien des
(1) Jornaudès , ch. 49. L'auteur prétend avoir emprunté ees dé^ tails à Priscus. Ce chapitre est aussi beau que le 40*-.
l)fe LA GASCOGNE, 153
eris, et trouvent leur maître sans blessure, mais étendu mort sur sa couche. Au pied du lit, était la jeune fille , la-téte baissée et pleurant sous son voile. A ce spectacle, ils coupent leur longue chevelure et sillonnent de bles^ sures profondes leurs hideux visages , car, pour pleurer Attila , c'est du sang d'homme qu'il fallait et non des larmes et des lamentations de femmes ».
Pour rendre de dignes honnçurs à sa mémoire , on transporta son corps dans une plaine et on le plaça sous une tente de soie. Kélite des cavaliers, prise dans toute la nation des Huns, passa et repassa plusieurs fois autour du cadavre , poussant des chars comme à un cirque et chantant sur un ton lugubre : Attila, le plus grand rrâ des Huns, a étendu sa puissance plus loin qu'aucun prince avant lui; il a fait trembler les deux empires , il leur a imposé des tributs, et s'il ne les a pas détruits, c''est qu'ils ont pleuré pour vivre.
Après ces lamentations, les Barbares célèbrent dans an grand et long repas ce qu'ils appelaient leur Strat^a (noces funèbres), et par une union étrange, mêlent ainsi la joie au deuil. La nuit était alors fort avancée. Dans la sombre profondeur de ses ténèbres, ils confient à la terre le corps enfermé dans un triple cercueil d'or, d^argent et de fer, et ensevelissent avec lui des armes, des harnais précieux, les plus riches dépouilles qu'il eût enlevées aux rois ou aux généraux ennemis. Enfin, pour dérober tant de richesses à l'avidité humaine , ils égorgent les esclaves qui avaient creusé la fosse. Ces détails trop longs sans doute pour notre histoire , nos lecteurs voudront bien, je l'espère, nous les pardonner; nous n'avons pu résister au plaisir de leur faire connaître des mœurs aussi étranges.
\ 54 uisToiaE
Tfaorismond ne tarda pas à suivre dans le tombeau le roi des Huns, et moins heureuK encore que son rival^ il périt yictimed^un lâche fratricide. Ses succès avaient augmenté son arrogance naturelle; tout devait plier devant son despotisme altier et superbe. Théodoiic et Frédéric, ses deux frères aines, conspirent contre sa vie et s^adjoignent quelques seigneurs mécontents. Ascaleri , Tun d^eux, étant entré dans Tappartement du prince pendant quHl se faisait saigner pour quelque indisposition légère (1 ), saisit avec empressement Toecasion que lui offre le hasard. Il appelle ses oomplicesy et tous ensemble ils se jettent sur le roi désarmé. Celuird pris au dépourvu , s^arme d'un escabeau qui tombe sous sa main, et du seul bras qu^il a libre, il assomme plusieurs de ses meurtriers; mais enfin, vaincu par le nombre, il succombe après deux ou plutôt trois ans de règne.
(1) JoriMindès.